Le problème du réalisme des hypothèses en économie politique

Publié par : Economist

Le problème du réalisme des hypothèses en économie politique - Disponible sur l'archive ouverte pluridisciplinaire HAL.


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De telles assertions sont logiquement indéfendables et les attribuer à Friedman rend beaucoup trop facile la critique de sa position. Une formulation correcte de celle-ci est que les phénomènes appartenant à certaines classes susceptibles d'être spécifiées peuvent être analysés, expliqués et prédits comme si certaines propositions, touchant par exemple à la rationalité ou à la maximisation, étaient vraies alors que, si elles sont supposées porter sur le monde réel, elles sont fausses. Le texte aborde certaines questions philosophiques soulevées par cette solution, la question de l'instrumentalisme en particulier.


Le texte qui suit, écrit en 1967-68, a fait l'objet d'un rapport du Séminaire Jean-Baptiste Say daté d'avril 1968. Il ne devait être éventuellement publié qu'après une sérieuse révision. Sur le fond, celle-ci aurait tenu compte des critiques et suggestions formulées au cours de la discussion du rapport en séminaire ou par ailleurs. Du point de vue de la forme, elle se serait employée à corriger le style et à abréger les développements trop longs ou redondants. Plus important encore rétrospectivement, cette révision n'aurait pas manqué de supprimer, atténuer ou reformuler les critiques trop personnelles et répétitives, voire injustes, adressées notamment aux écrits méthodologiques de certains participants au Séminaire. Le ton agressif et le caractère souvent excessif des critiques pouvaient à la rigueur se justifier pour stimuler la discussion orale. Ils auraient été inacceptables dans un texte publié. Je suis particulièrement surpris et peiné de relire après tant d'années la façon dont je critiquais les analyses de Daniel Pilisi, auquel je devais pourtant (il me semble) l'essentiel de mon intérêt pour la méthodologie, la philosophie des sciences et, notamment, les écrits de Friedman et de Popper. Néanmoins, comme le texte de1968 était inaccessible, il m'a paru préférable de le reproduire ici verbatim, avec seulement quelques corrections d'orthographe, de grammaire, de ponctuation, de présentation et d'organisation des références bibliographiques.


L'écart existant entre la réalité et les hypothèses à partir desquelles sont construites beaucoup de théories économiques n'a jamais cessé d'inquiéter les non-économistes. On a répondu à cette inquiétude, relative au réalisme des hypothèses, de différentes façons au cours du temps, sans réussir toujours à convaincre les opposants ou les sceptiques.


En 1953, Friedman a fait repartir le débat en présentant une thèse audacieuse selon laquelle les critiques de la théorie économique qui se fondent sur la contestation du réalisme de ses hypothèses de départ passent complètement à côté des problèmes véritables de l'appréciation empirique des théories. Au cours de la controverse qui a suivi (et qui se poursuit sans fléchir à l'heure actuelle avec les interventions répétées de Samuelson, Machlup, Archibald et bien d'autres), il s'est, à notre avis, dégagé peu à peu, et de façon assez confuse, les éléments d'une thèse méthodologique remarquable, dans le sens des conclusions sinon des raisonnements de Friedman.


Cette thèse, qu'il nous semble possible d'expliciter, sinon de construire, aujourd'hui sous notre propre responsabilité, risque de déconcerter le lecteur français. Elle fait appel, en effet, à des travaux contemporains de philosophie des sciences qui sont étonnamment mal connus en France (ceux de Popper, Carnap, Braithwaite, Nagel, Hempel, notamment)1 et qui nous présentent une image de la connaissance scientifique et de son développement à laquelle nous ne sommes ni préparés ni perméables. Or, si beaucoup d'économistes procèdent dans leurs travaux d'économie positive avec cette image de la science dans la tête, et si d'autres économistes ne se rendent pas compte de l'existence de ce phénomène, il y a des chances pour que d'éventuelles oppositions sur la théorie économique cachent en réalité, sans qu'on en ait conscience, des incompréhensions plus profondes, d'ordre méthodologique.


Il nous faut souligner avec force que nous ne prétendons nullement que la thèse que nous allons présenter est bonne, ou meilleure que les thèses méthodologiques qui sont retenues en général. Notre but est en quelque sorte de proposer une explication d'ordre méthodologique du comportement observable de nombreux économistes étrangers, comportement qui, en l'absence d'une explication de cette nature, pourrait apparaître à beaucoup comme naïf ou contraire au bon sens. Ne faut-il pas en effet, pourrait-on penser, être aveuglé par l'amour trop exclusif du raisonnement théorique, ou par des préjugés d'ordre politique, pour partir de l'idée que les entreprises veuillent et puissent égaliser la recette et le coût marginaux ou que les consommateurs aient des préférences intégrables? Nous répondrons à cette question par la négative. S'il est très possible que l'on ait finalement tort d'avoir recours à de telles hypothèses, les raisons qu'on a de le faire ne doivent pas être cherchées généralement dans l'aveuglement, la mauvaise foi ou le désintérêt pour les questions pratiques. Elles peuvent résider dans une conception méthodologique, contestable sans doute, mais à notre sens cohérente. Notre objectif est donc simplement de présenter, en cherchant à lui donner le plus de cohérence possible, cette conception. Il n'est en aucun cas de l'apprécier. Notre tâche n'en reste pas moins difficile, aucune des synthèses publiées récemment ne nous satisfaisant réellement à ce sujet, comme il apparaîtra dans la suite.


Notre point de départ sera la position de Friedman. Cette position a été interprétée de façon inexacte par beaucoup d'auteurs. Il n'est pas dans notre intention, cependant, de faire de l'exégèse. Au fond, peu nous importe ce qu'a voulu dire Friedman. Il existe, contrairement à ce que pense Melitz par exemple, une interprétation de l'essai de Friedman qui rend sa position parfaitement cohérente. C'est à cette interprétation que nous nous attacherons tout d'abord, en la complétant par certaines propositions dues à Machlup.



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Date :

03/02/2011


Langue :

Français


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64


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Résumé

Auteur : Pierre Salmon


Tags : Article de recherche, Economie
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