Wikileaks

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Description : Aller au-delà des idées reçues sur Wikileaks. Creative Commons http://creativecommons.org/licenses/by-nc/2.0/fr/

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WikiLeaks- OWNIXMAS 2010
2010 WikiLeaks
l'administration américaine (en dévoilant la bavure d'un hélicoptère
Apache de l'armée en Irak, puis en publiant des milliers de
documents relatifs aux conflits afghan et irakien), WikiLeaks a
définitivement enfoncé la porte de la sphère publique à la fin du mois
de novembre. En s'associant au Guardian, au New York Times, au
Spiegel, au Monde et à El Pais pour publier les mémos diplomatiques
les plus significatifs du Département d'Etat, l'organisation de Julian
Assange a réussi son triple pari: capter l'attention des médias, qui
ont enfin réussi à prononcer le nom de WikiLeaks et guettent
désormais le moindre rebondissement ; celle de la foule, qui
distingue désormais les détails du paysage ; celle de la classe
politique enfin, qui découvre la portée politique d'Internet tout en
cherchant un moyen de brider ce pouvoir de nuisance qui fait peur
Beaucoup de choses ont été écrites sur WikiLeaks, par cercles
concentriques : il y a eu le traitement des révélations contenues dans
les documents, puis les commentaires sur le processus de
publication, auxquels sont venus se greffer les commentaires de
à l'exhaustivité, nous avons parcouru nos archives et compilé les
meilleurs articles sur WikiLeaks publiés sur OWNI les six derniers
mois. Bonne lecture.
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
WARLOGS,LA
NOUVELLE
GUERRE DE
L'INFORMATION
PARDAVDUF
LE 17 JillLLET 2010
Ce qui s'est joué dimanche soir, avec la divulgation de plus de 90.000
documents classés « secrets » sur la guerre en Afghanistan, c'est
probablement une révolution en marche. Celle de la mort lente,
inexorable, d 'une certaine vision du métier. La fin annoncée du
journalisme fermé, jaloux de ses sources, pris entre l'étau de la course
à l'info, du buzz-minute, et des deux feuillets-pépère. Et la
confirmation d 'une nouvelle ère : l'Internet en média majeur.
Avec les warlogs, la guerre de l'info a - enfin- pris une nouvelle
tournure. Le métier redevient passionnant. Même si l'issue, comme
dans toute guerre, est foutrement incertaine. Ces warlogs sont ni plus
ni moins un acte fondateur comme, en son temps , l'embuscade
tendue par le Drudge Report. Avec une nuance, de taille: entre une
connerie de cigare présidentiel et une saleté de guerre, il y a un
monde. Ce monde, c'est quinze ans d'informations sur Internet, et
c'est cette histoire de warlogs, proprement sidérante.
Récapitulons.
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
Une notroelleforme d 'informatew-s
A la base, l'organisation Wikileaks. Une drôle d'entité. A la fois la
source, le relais et le co-diffuseur d'informations sensibles. Jusqu'ici,
parlais par des titres, disons, institutionnels. Dans le cas des
W arlogs, c'est l'inverse : Wikileaks est le fournisseur. La logique est
inversée, le j ournalisme bientôt bouleversé.
Dans les troupes de Wikileaks, on retrouve un p ersonnage
charismatique, comme il se doit, l'australien Julian Assange, son
porte-parole ; sorte de leurre people malgré lui, t ête d'ange et calme
fou, qui permet à toute une équipe de travailler dans le secret et
l'anonymat. Une équipe composée, entre autres, de journalistes.
Assange lui-même, et ça compte, si l'on veut observer les
bouleversements de la corporation, vient « du journalisme papier »,
comme il l' a rappelé hier lors de sa conférence de presse. La relation
à cette nouvelle forme d'informateurs, la génération wiki, venue de
l'open source et r evenue (probablement) du r este, risque bien de
modifier certaines méthodes de travail pour tous ceux dont informer
WikiLeaks- OWNIXMAS 2010
Victoire du « slow journalism »
Un des faits d'armes de cette bataille de l'info, c'est évidemment
l'embargo imposé à trois des plus prestigieux titres de la presse
mondiale. En effet, le New York Times, le Guardian et le Spiegel ont
accepté - chose inédite - de travailler ensemble et en silence ; et
émettait en ligne ses documents. Le Guardian a ce mot, étonnant,
dans le monde ultra-compétitif dans lequel la presse se débat : les
journaux en question et Wikileaks ont scellé une « joint venture » . La
masse d'informations à traiter impliquait une telle solidarité.
Jusqu'ici, cette solidarité se voyait parfois sur le terrain, entre deux
reporters copains ; ou entre télévisions (pour des raisons techniques :
satellites, lumières, batteries, K7) ; mais jamais à ce niveau, et jamais
sur cette durée, jusqu'à dimanche.
Plus notable encore, cette alliance est aussi la marque du slow
journalism, le journalisme lent, calqué sur le mouvement slow food,
celui qui prend son temps, qui recoupe, qui évalue, pèse, doute,
soupèse, et re-doute. Il faut des nerfs, ne pas craindre les fuites aux
fuites, les tirs amis de la concurrence. Sur ce coup, le New York
Times, le Guardian et le Spiegel ont été magistraux.
-1 :\." li k.....
exposes true Afghan war
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
Dès la publication des warlogs, les deux premiers s'expliquaient
d'ailleurs. Ils faisaient du méta journalisme, comme c'est devenu
désormais l'usage, depuis l'irruption du Net comme aide logistique à
la critique des médias. C'est ainsi qu'un rédacteur en chef du NY
Times nous apprend que son journal « a passé près d'un m ois à
fouiller les données à la recherche d'informations et de tendances.
les vérifiant et les recoupant avec d'autres sources. »Il ajoute que
« Wikileaks n'a pas révélé la manière dont il a obtenu les fichiers,
pas plus qu'il n'a été impliqué dans le travail journalistique des
entreprises de presse». Au détour de ce making of salutaire, on
apprend aussi que chacun a pris ses responsabilités : la Maison
Blanche, mise au parfum par le New York Times, qui légitimement lui
demandait sa version des faits, a exhorté WikiLeaks à ne pas rendre
publics des documents qui auraient pu nuire à la sécurité des troupes
présentes sur place. Ce qui a été fait. On notera au passage le fair-
play du bureau ovale (qui ne pouvait, de toutes façons, que constater
les dégâts) : pas de pré-fuites, pas de diversion ante-publication,
comme c'est bien souvent le cas en France.
Pour être complet, le slow journalism existait avant le slow
journalism. Le NewYorker en est l'illustration parfaite, voir k._
portra it fleuve de Julian Assange publié en juin.
Lignes de front et Grande Chasse A La
Donnée Brute
Depuis dimanche, deux écoles s'affrontent. Comme de juste, en pareil
cas. Ceux qui s'interrogent sur la source, ses méthodes, sa « stratégie
bien rôdée », ses relations, son « opacité », comme pour mieux la
dévaluer si besoin était. Et ceux qui embrayent, et répercutent
l'information, de plus ou moins bonne grâce.
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
public. Ce fait, c'est le data-journalism. « J'admets, dit ainsi Roy
Greenslade, de la City University de Londres, que j'ai longtemps
défendu l'idée que les sources sont l'âme dujournalisme. Mais j'ai
rejoint le point de vue selon lequel les données sont plus précieuses
[ ... ] Wikileaks, tant d'un point de vue éthique que pratique, est le
produit du nouveau paysage médiatique qui permet une plus
grande transparence et une responsabilité accrue comparée au
passé.»
En rendant publiques les données, l'équipe de Wikileaks permet en
effet à tout un chacun de s'en saisir. Dans le monde entier, des gens,
des blogs, des journaux, ont commencé à scruter, à s'intéresser aux
fiches, à les recouper. C'est la nouvelle école. D'autres, dans un même
élan contributif, se sont mis à plusieurs pour retranscrire sur un
Google Doc la conférence de presse londonienne de Julian Assange
(lundi après midi).
La Vieille presse AVEC Internet (ou la
consécration dufanzinat)
L'affaire des warlogs n'aurait, évidemment, pas eu le même
retentissement sans l'alliance presse écrite/internet. Selon
Libération,
cette stratégie permet à Wikileaks de jouer sur deux tableaux : elle
donne d'abord un retentissement bien plus important à son travail,
mais lui permet également de se « protéger » des remontrances de
l'administration américaine.
Pour d 'autres, l'accord Wikileaks et NY Times/Guardian/Spiegel
signe que l'information sur Internet a encore besoin de béquilles - et
tous les pure-players vous le diront : sans ce qu'on appelle des
« reprises » de leurs informations (par l'AFP, sur les matinales
radiophoniques, par des télés ou des journaux), les pure players ont
encore du mal à se faire entendre, du moins de ce côté-ci de
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
l'Atlantique.
L'ampleur des warlogs balaye ces deux réserves. C est en effet bien
plus que la recherche d'un adoubement, et bien moins qu'un signe
d'impuissance, que révèle cette alliance. C'est tout simplement
du Net ; de l'autre l'intelligence de quelques rédactions qui saisissent
que la donne a changé.
Hier, lors de sa conférence de presse londonienne, Julian Assa.nge a
précisé les dessous de l'opération. Un, il n'y a eu aucun accord
commercial entre les parties. Deux : « nous ne pouvions évidemment
pas avoir une coalition journalistique trop importante ... Alors, nous
nous sommes focalisés sur trois ou quatre médias. Nous pouvions
réellement nous réunir dans une même pièce et nous mettre
d'accord sur toutes les conditions [de publication]. Et pour faire
simple, à l'exception de certaines publications en .français, les trois
meilleurs journaux d'-investigation papiers sont The New York
Times, Der Spiegel, et The Guardian. »
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
D'une certaine façon, la victoire du Wiki est une nouvelle étape dans
ce que j'appelle l'avènement du fanzinat- et, à mes yeux, rien n'est
plus beau que ces publications passionnées venues du rock et du
polar dans les années 70. Avènement du fanzinat? Absolument. Il
suffit de voir les tailles des rédactions et les chiffres de ventes, se
réduire sans cesse, dans le monde entier. Il suffit de lire les
interviews de Julian Assange, animé par cet esprit indie rock. Il suffit
de constater comment, aujourd'hui, l'information circule; comme
avant le Rock se propageait : do it yourself et compagnie ; un garage
band peut devenir Nirvana. Ou plus exactement: l'un et l'autre, c'est
la même chose. On passe de l'un à l'autre, sans se soucier des chiffres
d 'affaire. Seule compte l'info, comme avant le son. Fanzinat, aussi,
que ces coûts réduits de publication qu'offre Internet, et
l'imagination au pouvoir portée par certains (pas assez, hélas).
Une carte de l'information redessinée
C'est haut la main le Guardian qui a poussé le plus loin l'intégration
duN et dans son travail (profondeur et stockage des données ;
orchestration visuelle ; interactivité, etc). Sa carte des warlogs est un
modèle du genre, un char d'assaut interactif, probablement l'arme de
données massives la plus efficace jamais mise en ligne. Pour les
tenants du data-journalism, c'est beau comme l'invention de la
poudre à canon. Au téléphone, un ami me disait hier soir : « cette
carte, c'est la mort de la presse papier, et c'est plus efficace que la
télé ». Ce qu'il y a de bien dans les amis, c'est quand ils pensent plus
loin que vous.
Avec sa Googlemap, ses points colorés (tirs amis, tirs afghans ,
victimes civiles, etc), qui renvoient à des dates et ces dates à des
fiches (les fameux logs, ici 300 géolocalisés), le Guardian fusionne ce
qu'il est -le rigueur m ême- avec l'inventivité de l'outil et de
Chapeau et casque bas.
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
Article initialement publié sur Davduf.net
Illustration CC Flickr Andy McGee, raketentim. alexcovic
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
LES DIX THESES
DE WIKILEAKS
PAR GEERT LOVINK & PATRICE RIEMENS (TRADUCTION OLIVIER TESQUET)
LE 13SEPTEl\ffiRE 2010
Thèseo
"Ce que j e pense de WikiLeaks? J e p ense que ce serait une bonne
idée!" (d'après le fameux mot du Mahatma Gandhi sur la "civilisation
occidentale")
Thèse1: WikiLeaks est un ballon-sonde
Il y a toujours eu des fuites et des révélations, mais jamais un groupe
s'agit là d'un saut plus quantitatif que quali tatif. Dans une certaine
WikiLeaks- OWNIXMAS 2010
mesure, le côté "colossal" de cette fuite s'explique par la montée en
puissance des technologies de l'information associée à une
diminution des coûts, y compris ceux nécessaires pour stocker cette
quantité de documents. Un autre facteur tient à la difficulté qu'on
de la reproduction et de la dissémination instantanées. WikiLeaks
devient ici un symbole de notre transformation en une "société de
l'information" au sens large et annonce les choses à venir.
Si l'on peut regarder WikiLeaks comme un projet (politique) et
critiquer son modus operandi, on peut aussi le voir comme un "ballon
sonde" dans l'évolution générale vers une culture de l'exhibition
anarchique, au delà des politiques traditionnelles de transparence et
d'ouverture.
Thèse 2: WikiLeaks transcende les échelles
Pour le meilleur ou pour le pire, WikiLeaks s'est propulsé dans le
monde de la politique internationale de haut niveau. Sorti de nulle
part, WikiLeaks est rapidement devenu un acteur à part entière sur la
scène mondiale, ainsi que, dans certains pays, sur la scène nationale.
Par la force de ses révélations, WikilLeaks, aussi petit qu'il puisse
être, semble peser le même poids que des gouvernements ou de
grandes entreprises - au moins dans le domaine de la gestion et de la
publication de l'information. En même temps, il est difficile de savoir
s'il s'agit d'une tendance à long terme ou d'un épiphénomène.
WikiLeaks semble pencher pour la première solution, mais seul le
temps le dira.
Néanmoins, WikiLeaks, par l'intermédiaire de son représentant le
plus connu, Julian Assange, pense qu'il peut boxer dans la même
catégorie que le Pentagone en tant qu'acteur non-étatique et non-
commercial - et se comporte en conséquence. On pourrait appeler ça
les échelles, le temps et les lieux ont été déclarés comme hors de
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
propos. Ce qui compte, c'est la célébrité sur le moment et la quantité
de couverture médiatique. WikiLeaks s'arrange pour attirer les
l'attention avec des coups spectaculaires alors que d'autres,
notamment du côté de la société civile et des organisations de défense
des droits de l'homme, se battent désespérément pour faire passer
leurs messages. WikiLeaks a parfaitement compris comment utiliser
la vitesse de libération de l'informatique - utiliser l'informatique
pour mieux s'en débarrasser et faire irruption sur la scène de la
politique "réelle".
Thèse 3: WikiLeaks est un produit
occidental
Dans la saga "Le déclin de l'empire américain", WikiLeaks entre en
scène comme le meurtrier d'une cible facile. Il serait difficile
d'imaginer que le site s'en prenne de la même manière aux
gouvernements russe ou chinois, ou même à celui de Singapour -
sans parler de leurs ... hum ... "affiliés" commerciaux. Ici, les barrières
culturelles et linguistiques sont distinctes et conséquentes, sans
parler de celles qui sont purement liées au pouvoir, et qui devraient
être surmontées. En ce sens, WikiLeaks tel qu'il existe aujourd'hui
reste un produit typiquement "occidental" et ne peut prétendre à un
statut universel ou mondial.
Thèse 4: WikiLeaks, éditeur ou véhicule?
Une des plus grandes difficultés lorsqu'il s 'agit d'expliquer WikiLeaks
ne le savent pas eux-mêmes- si le site se considère et agit comme un
fournisseur de contenus ou comme un simple véhicule de données
fuitées (en l'espèce, c'est l'impression données par le contexte et les
circonstances). Ceci, d 'ailleurs, est un problème récurrent depuis que
les médias ont massivement migré en ligne, et que la publication ou
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
les communications sont devenues un service plus qu'un produit.
Julian Assange se crispe dès qu'on parle de lui comme le rédacteur en
chef de WikiLeaks, mais dans le même temps, le site précise qu'il
édite le matériau avant publication et prétend vérifier l'authenticité
de ses informations avec l'aide de centaines d'analystes bénévoles. Ce
débat "éditeur vs. véhicule" dure depuis des décennies parmi les
activistes des médias, sans qu'un consensus clair émerge sur la
question. Par conséquent, au lieu d'essayer de résoudre cette
inconsistance, il serait peut-être plus judicieux d'essayer de trouver
des approches innovantes, et de développer de nouveaux concepts,
critiques, p our ce qui est devenu une pratique de publication hybride
engageant la responsabilité d'acteurs qui dépassent très largement le
strict cadre des professionnels des médias.
Thèses: WikiLeaks doit réinventer
l'investigation
Le déclin constant d'un journalisme d'investigation sans moyens est
un fait indéniable. L'accélération perpétuelle et la surpopulation dans
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
la soi-disant économie de l'attention est telle qu'il n'y a plus assez de
place pour les histoires compliquées. Les propriétaires des grands
médias de masse sont de moins en moins enclins à voir le
fonctionnement de l'économie néo-libérale et sa politique discutés
sur la longueur. Le virage de l'information vers l"'infotainment",
réclamée par le public et les décideurs, a malheureusement été
embrassé par les journalistes eux-mêmes, rendant difficile la
publication d'histoires complexes. WikiLeaks s'impose ainsi comme
un outsider dans cette ambiance embuée de "journalisme citoyen" et
d'informations artisanales sur la blogosphère. Ce qui WikiLeaks
anticipe, sans avoir réussi à l'organiser pour le moment, c'est le
crowdsourcing sur l'interprétation concrète de ses documents.
Le journalisme d 'investigation traditionnel consistait en trois phases:
trouver des faits, les vérifier et les contextualiser dans un discours
compréhensible. WikiLeaks fait la première, prétend faire la
deuxième, mais laisse la question de la troisième en suspens. Ceci est
symptomatique d'une obédience open source, dans laquelle
l'économie de la production de contenu est externalisée, auprès
d'entités non identifiées. La crise du journalisme d'investigation n 'est
ni comprise, ni reconnue. La question de la viabilité des entités de
production est laissée de côté. On présume que les médias
traditionnels vont s'emparer de l'analyse et de l'interprétation, mais
ce n'est pas automatique. La saga des "warlogs" afghans montre que
WikiLeaks doit se rapprocher d'entreprises de presse reconnues et de
négocier avec elles pour s'assurer une crédibilité suffisante. Mais
dans le même temps, elle prouve que le site est incapable d 'effectuer
tout le process éditorial seul.
Thèse 6: WikiLeaks est trop dépendant de
Julian Assange
WikiLeaks est typique d'une organisation individuelle. Cela signifie
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
que la prise d'initiative, de décision, et le processus d'exécution est
centralisé dans les mains d'une seule et même personne. Comme
dans une PME, le fondateur ne peut pas être poussé vers la sortie, et
à l'inverse de nombreux collectifs, la présidence n'est pas tournante.
Ce n'est pas une anomalie parmi les organisations, quel que soit le
champ dans lequel elles opèrent, la politique, la culture ou la société
civile.
Les entreprises individuelles sont reconnaissables, excitantes,
inspirantes, et faciles à intégrer dans les médias. Leur survie est
néanmoins largement dépendante des actions de leur leader
charismatique, tandis que leur fonctionnement s'accorde peu avec les
valeurs démocratiques. C'est aussi pour cette raison qu'elles sont
difficiles à reproduire et peinent à grandir. Le hacker souverain
Julian Assange est la figure identifiable de WikiLeaks, dont la
notoriété et la réputation fusionnent avec sa personne, effaçant la
frontière entre le site, ce qu'il fait et représente, et la vie privée
(plutôt a gitée) ou les opinions politiques (impolies) d'Assange.
Thèse 7: WikiLeaks est trop rigide
WikiLeaks est également une organisation profondément ancrée
dans la culture hacker des années 80, combinée aux valeurs
politiques du libertarisme technologique qui a émergé dans la
décennie suivante. Le fait que WikiLeaks ait été fondé- et soit dirigé
- par des geeks hardcore forme un cadre de référence essentiel pour
comprendre ses valeurs et ses initiatives. Malheureusement, cet
aspect va de pair avec certains aspects moins savoureux de la culture
du hacking.
Pas qu'on puisse reprocher à WikiLeaks son idéalisme, son désir de
faire du monde un endroit meilleur, mais plutôt le contraire. Cet
idéalisme est couplé avec un appétit pour les conspirations, une
condescendantes) qui sied peu à la collaboration avec des personnes
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
possédant la même sensibilité- ainsi réduits à l'état de simples
consommateurs du produit final de WikiLeaks.
Thèse 8: WikiLeaks prend trop de risques
L'absence de dénominateur commun avec les sympathiques
mouvements prônant la "possibilité d'un autre monde" force
WikiLeaks à chercher l'attention du public à l'aide de publications
spectaculaires, risquées, tout en rassemblant des groupes de fans
enthousiastes, mais totalement passifs. En regardant de plus près la
nature et la quantité des documents exposés par WikiLeaks depuis
ses débuts, on croirait regarder un feu d'artifice, dont le grand final
réside dans une machine apocalyptique, attendant d'être lâchée à la
face du monde, un document baptisé "Insurance".
Il soulève de sérieux doutes sur la viabilité de WikiLeaks à long
terme, et peut-être aussi sur leur modèle. WikiLeaks fonctionne
autour d'un noyau ridiculement petit (il y a probablement moins
d 'une douzaine de personnes au coeur des opérations). Tandis que
l'ampleur et la compétence du support technique de WikiLeaks est
prouvé par sa propre existence, leurs allégations sur les centaines
d 'experts et analystes volontaires qui oeuvrent dans l'ombre sont au
mieux invérifiables, au pire peu crédibles. C'est clairement le talon
d 'Achille de WikiLeaks, pas seulement en matière de risque, mais
aussi d'un point de vue politique - ce qui nous importe ici.
Thèse 9: WikiLeaks peut-il se perdre?
WikiLeaks fait montre d 'un cruel manque de transparence dans son
organisation interne. L'excuse invoquée, "WikiLeaks doit être
totalement opaque pour forcer les autres à être totalement
transparents", est à ranger du côté des célèbres cartoons "Spyvs.
ce schéma, vous sortez vainqueur de l'opposition, mais vous devenez
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
presque indissociable de votre cible. Et revendiquer la supériorité
morale n'est pas vraiment utile- Tony Blair excellait dans cet
exercice.
Comme WikiLeaks n'est ni un collectif politique, ni une ONG au sens
légal, ni une compagnie, ni la part d'un mouvement social, il faut
d 'abord déterminer à quel type d'organisation nous avons à faire. Est-
ce un projet virtuel? Après tout, il existe en tant que site hébergé,
avec un nom de domaine. Mais a-t-il un but au-delà des ambitions
personnelles de son (ses) fondateur(s)? WikiLeaks est-il duplicable et
allons-nous voir émerger des sections locales ou nationales qui
garderont le nom WikiLeaks? Selon quelles règles joueront-ils? Ou
alors devons nous voir le site comme un concept qui évolue avec le
contexte et qui, comme un mème, se transforme dans l'espace et le
temps? Peut-être WikiLeaks s'organisera-t-il autour de sa propre
déclinaison du slogan de l'Internet Engineering Task Force (IETF),
"du consensus et des lignes de code"?
Des projets tels que Wikipedia et Indymedia ont tous deux résolu ce
problème à leur façon, non sans traverser quelques crises et autres
conflits. Une critique comme celle adressée ici ne cherche pas à faire
rentrer par la force WikiLeaks dans un format traditionnel, mais au
contraire à savoir si WikiLeaks (et ses futurs clones , associés, avatars
et autres membres de la famille) peuvent s'ériger comme de
nouveaux modèles d'organisation et de collaboration. Ailleurs, le
terme "réseau organisé" a été évoqué comme une terminologie pour
ces formats. Dans le passé, on a parlé de "médias tactiques". D'autres
ont utilisé le terme générique d"' activisme internet". Peut-être que
jusqu'à présent, ils n'ont pas formulé l'esquisse d'une réponse,
laissant à d 'autres, le Wall Street Journal par exemple , le soin de
soulever des questions, sur la bonne foi de leurs financements par
exemple.
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
Thèse 10: WikiLeaks est une idée
Se positionner pour ou contre WikiLeaks n'est pas ce qui importe le
plus. WikiLeaks est là, et restera jusqu'à ce qu'il se saborde lui-même
ou qu'il soit détruit par ceux qui s'opposent à ses opérations. Notre
objectif est plutôt d 'essayer d 'évaluer pragmatiquement ce que
WikiLeaks peut- et peut-être, qui sait, doit -faire, et aider à
formuler comment nous pouvons nous relier et interagir avec
WikiLeaks. Malgré tous ses défauts, contre vents et marées,
WikiLeaks a rendu un fier service à la transparence, à la démocratie
et à l'ouverture. Nous aimerions qu'il soit différent, mais comme
diraient les Français, s'il n'existait pas, il faudrait l'inventer. La
surdose d'information est aujourd'hui un fait. On peut s'attendre à ce
que cette surabondance continue d'augmenter de façon
exponentielle.
Organiser et interpréter cet Himalaya de données est un d éfi collectif,
qu'on le nomme WikiLeaks ou non.
Ce billet est initialement paru sur nettime.org (newsletter s pécialisée
dans les informations technologiques depuis 1995)
Crédits photo Flickr CC alexcovic, espenmoe , armigeress, biatchor
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
JULIAN ASSANGE
PAR NICOLAS KAYSER-BRll.
LE 22 OCTOBRE 2010
Le samedi 8 octobre, à 19h3o, Nicolas Voisin, directeur de la
publication d'OWNI, reçoit un mail à l'adresse 'contact@owni.fr'.
Quelqu'un demande à parler en urgence aux développeurs de
l'application Warlogs que nous avions réalisée fin juillet, lors de la
publication de plus de zs.ooo documents concernant la guerre en
Afghanistan. Comme j 'avais coordonné le boulot pour OWNI sur ce
projet, il me le fait suivre.
« Dear Madam or Sir
I am trying tofind the persan who did this
trying to find the technical people who actually put it
WikiLeaks - OWNIXMAS 2010
together.
I would very much like their persona[ email as I have a
very interesting proposition for them which I am sure
they will want to hear about.
I lookforward to your response.
Kind regards »
Croyant d'abord à une requête de journaliste, je m'apprête à mettre le
mail de côté pour y répondre plus tard. Par acquis de conscience, je
vérifie quand même le nom de domaine de l'expéditeur, un certain
Sunshine Press. Surprise, Wikipédia m 'indique que Sunshine Press
commence à devenir sérieux.
Après quelques échanges de mails, j'en ai la confirmation. Un
numéro anglais appelle sur mon portable. C'est Julian Assange , le
porte-parole de Wikileaks, au bout du fil. Pour donner quelques
éléments de contexte, imaginez quand même que nous avons des
posters d'Assange affichés dans l'open-space de la soucoupel , non
sans humour, mais ce contexte est« roi ». Mon niveau d'émotion
était alors à peu près aussi élevé que celui d'une ado parlant à Justin
Bieber. Je caricature, mais ce sera le dernier instant de légèreté.
Beaucoup moins intimidant en vrai
Le rendez-vous est fixé. Ce sera mardi 12, dans un bar londonien. On
s'embarque donc dans l'Eurostar à destination de St Pancras, Pierre
Romera, développeur principal de l'application warlogs et moi-
même. Une fois sur place, après 15 minutes d 'une attente plus
stressante que celle des résultats du bac, on nous mène vers le studio
partagés avec l'une des grandes organisations journalistiques
londonienne, ne ressemblent pas vraiment au local surprotégé qu'on
aurait pu imaginer.
WikiLeaks- OWNIXMAS 2010
Julian Assange est beaucoup moins intimidant en vrai, sans son
costume gris et ses longs cheveux blancs bien peignés. Ceci-dit,
même s'il n'avait qu'une veste en cuir, des cheveux courts et en
pétard et revêtait une barbe de 3 jours, nous n'en menions pas large.
Une équipe de 23 ans de moyenne d'âge venue parlementer avec
l'homme qui fait trembler le Pentagone, cela avait quelque chose de
cocasse.
«Nous avons le même set de données que la dernière fois,
mais plus gros. Et pour un autre pays, » commence
Assange [toutes les citations sont de mémoire]. «Nous
avons beaucoup aimé l'application de crowdsourcing que
vous avez réalisé et nous nous demandions si vous
pouviez faire la même chose, avec cette fois-ci un peu
d'avance. » Combien d'avance?« 6 jours. »Ah.
Plusieurs journalistes sur le coup
Conscients des critiques dont avait été victime la fuite afghane -les
noms de certains informateurs des armées d'occupation avaient été
laissés en clair dans les documents - nous lui demandons si des
mesures ont été prises pour retirer les données risquant de mettre
des vies en danger. «Tous les noms ont été retirés», affirme-t-il.
Wikileaks
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Informations
Date :

29/12/2010


Langue :

Français


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Format :

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Résumé

Auteur : Davduf, Geert Lovink, Patrice Riemens, Nicolas Kayser-Bril, Eric Scherer, Grégoire Chamayou, Luis de Miranda, Olivier Tesquet


Editeur : Christmas Edition Owni 2010


Parution : 12 décembre 2010

Tags : Ebook, web, internet, wikileaks
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