La notion de collection ou comment lutter contre l’éparpillement des choses dans le monde

Publié par : Blabla78

Table ronde, dans le cadre de la manifestation « Jean Cocteau, un des visages de l’ange », organisée par la Bibliothèque publique d’information au Centre Georges Pompidou, à Paris, le 7 novembre 2003.


Consulter un extrait ci-dessous

Puisqu'il s'agit de l'idée de collection, je me propose de vous présenter davantage une exposition qu'un exposé ; une manière d'exposition qui suppose un parcours dans quelques salles, mais qui réfléchirait un autre parcours nous menant notamment, comme vous le disiez, d'Alexandrie à Florence, d'Aquitaine en Normandie, de Paris en Allemagne


Pourtant, rassurez-vous, cela ne sera pas une désuète flânerie littéraire, ni un tourisme de la connaissance, parce qu'exposer, comme le dit l'étymologie, c'est aussi mettre au-dehors. Entrer dans les lieux, c'est donc aussi, paradoxalement, trouver le point de vue extérieur qui permettrait d'en juger. Et puisqu'exposer, c'est aussi donner un exposant c'est-à-dire donner une valeur exponentielle -, cette exposition de la collection visera à révéler sa pleine puissance, sa force d'impact, son potentiel. On verra alors que ce parcours d'exposition pourrait être une sorte de labyrinthe, et j'intitulerai ce parcours en empruntant sa formule à Maurice Blanchot


Pourquoi un tel titre ? Rien en effet, apparemment, de plus innocent, de plus neutre que le fait de réunir un certain nombre d'objets ou d'éléments. Rien de plus utile aussi que ce geste de conservation de ce qui pourrait disparaître. Pourquoi un tel titre ? Surtout à notre époque, une époque de la collection s'il en est, puisqu'elle déploie mondialement, planétairement la collection de tout ce qui est : elle collectionne les collections anciennes ; elle les promeut au rang du patrimoine mondial depuis les années soixante-dix ; et elle est aujourd'hui dotée des outils électroniques, de numérisation notamment, qui accentuent la généralisation et la promotion du phénomène. En quoi y aurait-il là un mal ? Eh bien, précisément, abandonnons la façade du bâtiment pour entrer dans les lieux. Parce qu'une exposition, c'est aussi un système de lieux, au sens antique et rhétorique du terme, c'est-à-dire des lieux de mémoire qui permettent une forme de récollection, une manière de contemplation intime où se rassemblent, où se dessinent quelque chose comme un sens et peut-être une issue. Les lieux seront successivement : un vestibule, cinq grandes salles donc un pentagone et puis une tentative de sortie.


Le vestibule ne sera rien de moins, déjà, qu'une collection puisque, collection de mots et de sens des mots, le dictionnaire sera notre porte d'entrée. Ce vestibule lexical nous apprend curieusement qu'il y aurait au fond deux époques de la collection : l'une où elle ne serait pas nommée, et l'autre où elle serait nommée comme telle, collection. Expliquons-nous là-dessus, le point est important. Le mot " collection " a d'abord eu longtemps un sens exclusivement médical, c'est la collection purulente. Et on constate bizarrement qu'il faut attendre le milieu du XVIIIe siècle, 1755 pour Le Grand Robert, pour voir apparaître le mot, au sens de " réunion d'objets ayant un intérêt esthétique, scientifique ou valeur de rareté ". Le verbe " collectionner ", le substantif " collectionneur " sont eux-mêmes plus tardifs. C'est autour de 1840 on est avec Balzac qu'ils apparaissent dans la langue française pour évoquer le lien avec les objets d'art. Cette collection de sens, rapidement indiquée ici en vestibule, nous oblige à considérer que la collection est, au fond, contemporaine de la naissance de ce qu'on nomme avec Baumgarten, à peu près à la même date, 1765, l'esthétique.


Balzac, une sorte de brocanteur. Pour autant, on sait historiquement qu'il y a eu avant cela des phénomènes, des systèmes et des lieux de collection comme Alexandrie, comme l'Italie au moment de l'hellénisme ou de la Renaissance. Toute la question est donc de savoir s'il y a là deux époques, deux régimes différents de la collection, et de savoir s'il y a continuité ou solution de continuité entre ces deux mondes. Que découvrons-nous alors lorsque l'on réfléchit en termes d'époque ?


Nous rencontrons quelques points problématiques que j'énonce avant d'entrer dans les lieux. Nous découvrons d'abord qu'une collection implique toujours beaucoup plus qu'une réunion ou un ensemble d'objets. Elle correspond toujours à l'ordonnancement plus ou moins secret du monde, à une vision du monde qui lui donne une cohérence, et quand ce paradigme fondateur s'écroule, c'est tout un monde qui disparaît et la collection en général avec, en tout cas sinon la collection, son principe. Il n'y a donc pas de collection figée possible. Nous découvrons ensuite que cette organisation, propre à chaque époque de la collection, obéit à une cohérence du savoir, mais que cet ordre du savoir accumulé n'est pas nécessairement productif d'une vérité ; et, qu'en tout cas, la distinction entre ordre du savoir et ordre de la vérité demeure toujours une question, voire une épine dans la collection. Troisièmement, nous découvrons encore que chaque système de collection forme une sorte de microcosme, qui se voudrait le miroir du monde pour mieux l'expliquer. Or, il s'avère que non seulement ce miroir demeure toujours problématique et provisoire, mais qu'il peut aussi finir par former comme une entité close, comme une monade où les liens entre eux et les objets finissent par prévaloir sur le lien des objets avec le monde, avec la réalité qu'ils sont censés expliquer. Quatrième point, nous découvrons enfin, qu'au revers de ces grands systèmes, de ces grands ensembles, il y a comme une part d'ombre symptomatique, qui pourrait être celle du rapport au temps, aussi bien du côté du sujet singulier que du côté des collectivités. L'obsession fétichiste de l'objet, jusqu'au collectionnisme le mot date de 1902, il est relativement récent -, relève de la thérapie. Que dire alors des entreprises collectives et forcenées de collection ? Quels rapports entretiennent-elles avec le passé ? Entrons alors dans notre pentagone d'exposition pour tenter d'éclairer tous ces points. Nous verrons que chacune de ces cinq salles est donc une époque, un lieu de mémoire et son dehors, où nous verrons s'éclairer toujours en ombre et lumière, en avers et revers, notre objet, la collection. Cinq salles, donc cinq lieux, cinq modèles : Alexandrie, le mythe fondateur sous le signe de l'allégorie ; l'Italie, la Renaissance sous le signe de la mélancolie ; la modernité : Paris, l'Allemagne, la Normandie


Dans la salle d'Alexandrie, nous allons, côté lumière évidemment, au grand royaume des Ptolémée, IIIe siècle avant J.-C., ce mythe fondateur de la collection : pas seulement une bibliothèque mais aussi un musée, mais aussi un centre du monde qui est imaginé comme une vaste machine à écrire. Alexandrie, c'est le rêve de la collection installée au centre du monde dont elle serait aussi le miroir.



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Informations
Date :

13/06/2011


Langue :

Français


Pages :

32


Consultations :

5143


Note :
Format :

PDF / EPUB


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Résumé

Auteur : Collectif


Editeur : BPI


Parution : 2004

Edition : BPI/Centre Pompidou

ISBN : 2-84246-088-X

Tags : Information, bibliothèque, collection
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