Jean-Baptiste Auguste Barrès - Souvenirs d'un officier de la grande armée

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Jean-Baptiste Auguste Barrès
SOUVENIRS D'UN OFFICIER
Publiés par Maurice Barrès,
son petit-fils, en 1923
Table des matières
LA DISTRIBUTION DES AIGLES..............................................36
RETOUR EN FRANCE ................................................................51
AUSTERLITZ .............................................................................. 74
GUERRE CONTRE LA PRUSSE ................................................85
EYLAU....................................................................................... 103
HEILSBERG...............................................................................114
FRIEDLAND ..............................................................................116
TILSITT......................................................................................119
RETOUR EN FRANCE ............................................................. 123
DIX-NEUF MOIS EN FRANCE.................................................135
ESPAGNE ET PORTUGAL ....................................................... 143
CAMPAGNES DE 1813 ET DE 1814 ......................................... 168
LES DEUX BATAILLES DE BAUTZEN ....................................175
DRESDE.................................................................................... 184
PENDANT LES CENT-JOURS................................................ 220
LA TERREUR BLANCHE......................................................... 227
..........................................................................................................244
MON MARIAGE ....................................................................... 247
CHARLES X ..............................................................................252
DANS LA PLAINE DE GRENELLE..........................................259
LES ORDONNANCES ..............................................................266
28 JUILLET .............................................................................. 272
29 JUILLET ..............................................................................280
LA MONARCHIE DE JUILLET ...............................................297
LA FAMILLE ROYALE .............................................................298
REVUE DE LA GARDE NATIONALE......................................299
PROMENADES DANS PARIS ..................................................303
CHEZ LE DUC DE DOUDEAUVILLE......................................308
Trois cahiers cartonnés, qui viennent de chez « Wiener,
papetier, rue des Dominicains, 53, à Nancy », et leurs nom-
Barrès, officier de la Grande Armée, ayant pris sa retraite à
Charmes-sur-Moselle, transcrivit soigneusement les douzaines
ans, promenés dans son havresac sur toutes les routes de
périeur (Barrès, Jean-Baptiste, Auguste), né à Blesle (Haute-
Loire), le 25 juillet 1784, ou tableau succinct des journées de
marche et de séjour dans les villes et villages de garnison et de
passage, dans les camps et les cantonnements, tant en France
en Portugal, depuis mon entrée au service le 27 juin 1804, jus-
traite. »
Je les ai toujours vus, ces cahiers olivâtres, couleur de
mains, quelque chose qui intéressait religieusement mon père,
avec mon grand-père. Il faut du temps pour que nous discer-
complète ; je ne me distingue pas de ceux qui me précédèrent
dans ma famille, et certainement leurs meilleurs moments me
la plus dégoûtée.
mon séjour annuel à Charmes, je viens de faire au long de la
grand-père. La jeunesse du paysage était éblouissante, et son
fond de silence, tragique. Près de la rivière, quelques cris
auditoire ; les cloches des villages sonnaient à toute volée, et
matinée en allant au cimetière causer avec mes parents.
Les inscriptions de leurs tombes me rappellent que mon
grand-père est mort à soixante-deux ans et tous les miens en
règle mes affaires. « Que nous serons bien là ! » disait avec bon
sens ce charmant fils de Jules Soury, quand il allait à Mont-
parnasse visiter la tombe de sa mère. Mais ce profond repos ne
exécuté leur programme. Or, je commence à me sentir un peu
pressé par le temps.
Je désirerais avant de mourir donner une idée de toutes les
titude envers ce que nous avons reconnu de plus beau, au long
de notre existence. On veut se définir, payer ses dettes, chanter
contractées envers les êtres et les circonstances. Si je suis un
ma naissance, respiré. Tout ce que je connais de mon père et de
tant parlé, peut-être avec excès (du moins parfois mes meil-
cription topographique du ci-devant canton de Blesle, au Puy,
an IX). De toutes les idées auxquelles je me suis voué, aucune
dans mes quatre saisons et attachée à une collectivité plus
Ainsi je songe, au cimetière, près de la tombe de mes pa-
rents. Quelques hauts peupliers décorent ce champ du repos et
je les regarde frissonner sous le vent. Dans la campagne au
loin, le même coup de vent met en émoi les bois des côtes et les
sève et de lumière, et puis, soudain, le détachement et la mort.
homme est arraché, déraciné, par les secousses de la Révolu-
depuis cinq siècles. Il parcourt le monde, il amasse des thèmes
race immobile, et puis, pour finir, il vient se réenraciner au
à sa propre famille et à sa ville natale. Voilà mon grand-père,
me tiens avec tant de monotonie.
Né à Blesle, en Auvergne, en 1784, mon grand-père J.-B.
Barrès repose à Charmes, en Lorraine, sous une pierre de grès
que ma famille ait accompli depuis le quinzième siècle. De père
savant M. Paul le Blanc possédait un titre, daté de 1489. Avant
Maurice Barrès joue un rôle durant la guerre de Cent ans, et,
loin dans le temps, nous venions de ce vieux « pays de Barrès »
le pagus Barrensis des cartulaires mérovingiens, que jalonnent
Murrat-de-Barrès, Lacapelle-Barrès, Mur de Barrès, Lacroix
Barrès, et dont vraisemblablement nous avons reçu notre nom.
pas », quand mes jeunes camarades de la Revue blanche de-
avant ma naissance, mais beaucoup de vieilles personnes
res, aimables, un peu sévères et cérémonieuses.
kmann-Chatrian. Je suis sûr que, pour écrire leur Conscrit de
1813, les deux romanciers lorrains ont eu à leur disposition des
de jeune engagé du Puy à Paris, sa première vision du général
Bonaparte dans la cour du Louvre, et son installation à la ca-
Ces retraités de la Grande Armée étaient très bien vus de la
population lorraine. Elle les adoptait sans réserve. Né à Char-
mère et de ma grand-mère, qui appartenaient, de temps im-
mon enfance, que je fusse relié à un autre terroir, et je ne vois
pas non plus que mon grand-père, devenu veuf, ait songé à
regagner le pays de son père. Il avait fait sien le pays de sa
femme, et, une fois la copie de son Itinéraire achevée, il se mit à
une histoire du duché de Lorraine.
mes premières années de lecture à feuilleter ses livres et ceux
été formé par leur Walter Scott et leur Fenimore Cooper. Jadis,
je pensais que son Itinéraire manquait de talent littéraire. Ce
rait son attention tout enfermée dans les soins du service et
sard loge son escouade dans un pensionnat de demoiselles :
pianos, les guitares, une partie de leurs hardes, de charmants
Thomaswald, pour la seule fois de ma vie, une espèce de rosier
dont le bois et la feuille sentaient la rose, comme la fleur elle-
même, qui était fort belle. » Et cela me plait que, vieil homme, il
satisfaction de tomber sur un oursin qui était aussi beau que
pour prendre leurs places. Un de nos clairons, enfant de seize
ans, fut de ce nombre. Il eut une cuisse emportée par un boulet
et expira derrière la compagnie. Ces pauvres enfants, quand ils
étaient blessés à ne pouvoir marcher, venaient me demander à
négation de la vie, une soumission à leur supérieur, qui affli-
Barrès dans ses principales étapes. On verra le joyeux départ
rement du Grand Homme, dont il lui fut donné en outre de re-
clair et si vrai ! En 1815, on le verra en demi-solde. La morgue
eux avaient la folie de prodiguer à des hommes dont la no-
blesse et la vertu venaient de conquérir des titres aussi beaux
que ceux des croisades, mon grand-père les décrit, dans une
de Balzac de recueillir, mais dignes de ce grand historien des
heurte chez nous une restauration monarchique. Le roi est re-
venu en 1815 avec un titre et un prestige certains : il représen-
répondait cette multitude de nobles, réduits à reconquérir un à
un, par leur fierté et leur savoir-faire, le rang que dans leur
chacun se sent plus incapable de le remplacer. J.-B. Barrès
propre personnage qui invitait ceux-ci à des actes insupporta-
La révolution de 1830 fut moins un soulèvement de la France
contre son roi que de chaque Français contre un ci-devant. En-
fin arrivent son mariage, puis sa retraite et son installation
dans la famille de sa femme, et alors nous recueillons ses der-
nières paroles, sa philosophie de la vie et la morale de la fable.
dioses et simples, un éternel trésor pour notre race.
Voilà quel exemplaire humain mettaient au jour les petites
vres de la grande civilisation. Tandis que la haute société, Ver-
sailles et Paris avaient perdu leur équilibre intérieur, quel beau
les énergies physiques et morales sont toujours prêtes à se dé-
ployer sans violence ! Nulle inquiétude, nulle attente, jamais
sible. Personne, à moins de lire de telles pages, ne peut imagi-
bataillon sommeillait, soudain Napoléon apparut dans la nuit,
tenant à la main une lettre : « Un de nous prit une poignée de
fut à un autre. On le suivit avec des torches allumées en
comme un feu électrique ; tous les soldats, sous-officiers et offi-
ciers se munirent de flambeaux improvisés, en sorte que, sur
des lieues, en avant, en arrière, ce fut un embrasement général
grand-père
: le génie enveloppé par les flammes de
camarades de la Garde, J.-B. Barrès gravissait les hauteurs du
plateau pour entrer dans la bataille au cri de «
voix claire et vibrante qui électrisait : « Chasseurs, mes gardes
à cheval viennent de mettre en déroute la Garde impériale
sisté à leur intrépide valeur. Vous les imiterez. » Il partit aussi-
tôt, pour aller faire la même communication aux autres batail-
lons » De telles minutes marquent de leur sceau toute une race.
Mais cet enfant de vingt ans, ce soldat de la Garde impériale
laisser entamer par aucun désordre. Il nous raconte des scènes
qui sont le lieu de naissance du romantisme et dépose leur sou-
étonnement, ils ne brisent pas leur réserve native, et la mois-
revenants agiter les fils des héros, et les empêcheront de dor-
mir. Quel mystique aliment, quelles riches épargnes bien do-
ment nos pères participaient !
part, de juger et de mettre au point, sans jamais cesser de res-
pecter ses ardeurs originaires), ou du moins voilà ses premiè-
res préparations. Fait remarquable, mon grand-père et ses
tôme. Stendhal a dit le grand mot : Napoléon faisait travailler
mer toute nostalgie. Dans les périls et les effroyables fatigues
sur lui-même, et éprouver un étonnement douloureux, si quel-
gens vivaient coude à coude, dans un même songe, dans la
Ils se détournaient de la réalité quotidienne, parfois éclairés
témoignage retentissant de leur gloire dans les Bulletins de
Waterloo et sous la Restauration, quand, devenus « les bri-
gands de la Loire » et les demi-soldes, ils subissent avec stu-
sentiment de ne pas recevoir leur dû, un désaccord cruel avec
la société, troublent profondément, après 1815, les soldats de la
Grande Armée, et les choses prennent alors pour eux une vi-
bration tragique, toute nouvelle. Ils connaissent la solitude
fois, le romantisme est doté de ses deux raisons principales.
Mais pour que ses fleurs apparussent, il fallait encore que le
Ces nobles soldats de la Grande Armée, ces grands
paysans, si je les vois bien, étaient des esprits à enthousiasme
mon grand-père. Aucune préoccupation religieuse. La Garde
ait été chargé de suffire à toutes les fins de vie de ces héros. Ces
initiateurs de grands rêves sont prodigieusement affermis
occasions de se distinguer que le hasard de la guerre peut of-
pense immense et immédiate. Ce lucide Stendhal lui-même,
que des désirs de carrière courts et grossiers : il voudrait qua-
sensualités commodes, dans ses joies de garnisons, dans les
curiosités et les ennuis de ses changements de résidence. Nous
alors favorisé de grades, de croix, de dotations, de titres. Se-
tient à ce que tout le monde soit à son rang, les chevaux, les
prestige est établi. Le soleil romantique a monté dans le ciel des
imaginations, avec son efficace et toutes ses nuisances.
Eux-mêmes, les fils des soldats ne divinisent pas immédia-
tement le César. Leur premier regard fut plutôt un peu scanda-
bliée ! Voyez quel retard mettent à se romantiser, dans
beau-frère, M. Foucher, simple rond de cuir, chef de bureau au
ministère de la Guerre, un embusqué. Il ne voit pas ce que les
bout, de toute espèce de transfiguration.
des générations avec lesquelles nous avons fait le voyage de la
rent pour nos fils, dans les tranchées recouvertes.
une préoccupation étroitement personnelle ; je suis rassasié de
tient à la vie nationale. Ces sortes de mémoires constituent une
pierre de la maison française. En les examinant avec un siècle
pas dans sa destinée de rencontrer, et qui pensaient à lui, elles
et lui se coudoyant à son insu. Quand je lis ce que mon grand-
écrivait, le même soir, après avoir vu le cortège impérial. La
et le « froid moins rude ce jour-là pour ceux qui sont sous les
pour André-Marie Ampère et son fils Jean-Jacques un mou-
Et puis de tels Mémoires constituent un élément excellent,
répète : un enfant du Plateau Central, arraché par la grande
secousse révolutionnaire du gisement dont il faisait partie de-
gallo-romaine, et qui devient pour de longues années un défen-
Dans mon esprit, cette publication, si le temps le permet,
je possède de mon père et de ma mère sur les Prussiens à
peut que mon fils, quelque jour, comme tant de camarades,
nées dans un bataillon de chasseurs du recrutement des Vos-
De telles publications, à la fois glorieuses et communes,
pareilles, rendent évidents et tangibles le péril éternel auquel la
France est exposée et la nécessité de maintenir notre antique
Charmes, le 17 août 1922.
Il est question, à plusieurs reprises, dans ces Souvenirs, et
sante et complexe, dont M. Ulysse Rouchon traçait, il y a peu,
dans les Débats, un croquis attachant.
« Pierre-Maurice Barrès, disait-il, né à Blesle, le 22 sep-
bonne. Il commença ses études sacerdotales au grand sémi-
naire de Saint-Flour, et y reçut les ordres mineurs. Sous
Brioude, élu évêque de la Haute-Loire, le 28 février 1791, le
jeune clerc, alors élevé au diaconat, vint au Puy, prêta ser-
ment, et fut chargé, en compagnie du cordelier Teyssier et de
Bonnafox, curé de Lempdes, de la réorganisation du grand
séminaire, abandonné par les sulpiciens insermentés.
« Les circonstances interrompirent le séjour de Barrès au
grand séminaire, à la fin de 1792, époque à laquelle la direction
trale du Puy, il fut pourvu, au choix, par arrêté municipal du 3
frimaire an V, de la chaire de Belles-Lettres.
« Barrès fut un des professeurs les plus distingués et les
plus dévoués de ce nouveau collège. On le trouve, le 10 germi-
prix et les caractères de la vraie liberté ; le 2 floréal an VII,
centrale se séparaient, mais, depuis cinq ans, Pierre Barrès
avait été appelé à des fonctions plus élevées. Lors de la création
des préfectures, il avait été en effet désigné, par décret du 15
floréal an VIII, comme secrétaire général de la Haute-Loire.
peut dire que ce fut lui qui supporta, presque à lui seul, tout le
menait de front les travaux de sa fonction, les plaisirs, les rela-
tions mondaines. Les missions les plus délicates lui furent
confiées à diverses reprises. En 1812, il alla soutenir à Paris les
droits de la ville du Puy à un lycée ; en 1816, il fut envoyé à
Lyon pour défendre auprès des Autrichiens les intérêts du dé-
partement. Son habile intervention, dans le règlement des in-
nente dans son propre pays, Barrès aurait pu légitimement
clerc, de retour au Puy, se démit bientôt de sa charge.
« La nouvelle provoqua un vif étonnement dans la région,
crétaire général se trouvait à Bordeaux, auprès de son ami
Cartal, supérieur du grand séminaire. Dix-huit mois après
caire de la paroisse Saint-Michel, et, simultanément, suppléant
de morale à la Faculté de Théologie. Ces fonctions attirèrent
avril 1819.
« Prédicateur très goûté, directeur spirituel renommé,
dire du regretté chanoine Pailhès ; et ses lettres, léguée avec
tous ses papiers au grand séminaire, mériteraient les honneurs
« Le 29 avril 1838, il mourut à Bordeaux, et fut inhumé
dans le caveau de la primatiale Saint-André. »
SOUVENIRS
OFFICIER
Un arrêté des consuls du 21 mars 1804 (30 ventôse an XII)
créa un corps de vélites, pour faire partie de la garde consulaire
et être attaché aux chasseurs et grenadiers à pied de cette
tes. Pour y être admis, il fallait posséder quelque instruction,
appartenir à une famille honorable, avoir cinq pieds deux pou-
ces au moins, être âgé de moins de vingt ans, et payer 200
prunté aux Romains.
général de la préfecture du département de la Haute-Loire,
dans la famille pour proposer à mon père de me faire entrer
dans ce corps privilégié, sur lequel il fondait de grandes espé-
peut-être des pays étrangers, me fit accepter tout de suite la
ment, je me décidai sans peine à confirmer ma résolution spon-
tanée, malgré tous les efforts que mes parents firent pour me
Le 18 mai (28 floréal), le jour même que Napoléon Bona-
parte, Premier Consul, fut proclamé et salué empereur des
Français, le ministre de la Guerre, Alexandre Berthier, signait
Le 20 juin, je me rendis au Puy, pour recevoir ma lettre de
service et passer la revue. Le départ était fixé au 25. Je partis la
veille pour voir encore une fois mes bons parents, et je restai
pour mon excellente et bien-aimée mère. Mon père, moins dé-
monstratif et plus raisonnable, montra plus de fermeté ou de
sang-froid, pour ne pas trop exciter mes regrets. Des larmes
dans tous les yeux, la tristesse peinte sur tous les visages qui
courage. Après avoir payé ma dette à la nature, je partis au ga-
lop pour cacher mes pleurs.
compagnons de voyage, mes futurs camarades de giberne. Je
me mis aussitôt sous les ordres du premier chef que ma nou-
sion que celle de conduire à Paris vingt-cinq jeunes têtes, passa-
devoirs que nous imposait notre position de recrues et de su-
Le 27 juin, nous étions à Issoire. Le 28, à Clermont, nous
fûmes conduits chez le sous-inspecteur aux revues, pour lui être
présentés. Il nous compta de sa fenêtre, ce qui nous déplut fort,
et lui attira de notre part quelques bons sarcasmes.
mes foudroyés par un orage effroyable, qui nous effraya par la
pour coucher à Saint-Pierre-le-Moutiers.
Les dépenses assez considérables que nous faisions, dans
ces petites journées de marche, nous engagèrent à prendre des
longtemps ; il nous menaça de nous faire arrêter par la gendar-
merie, si nous nous permettions de partir sans lui.
On se moqua de lui et de ses menaces. Cependant, après de
mes fort satisfaits, quoique cahotés, moulus, et le corps brisé de
fatigue, dans ces véhicules barbares suspendus sur des essieux.
Nous passâmes successivement à Pougues, la Charité sur Loire,
Prouilly, Cosne, Briare, Montargis.
Le 6 juillet, au soir, nous arrivâmes à Nemours et nous cou-
le corps tout contus. Dans ce trajet de quarante lieues de poste,
miers jours de ma carrière militaire. Après avoir gravi une côte
à pied, je voulus monter dans ma patache sans la faire arrêter.
Trompé par un lambeau de tapisserie, qui se trouvait entre la
dessus et passai entre les deux, en tombant rudement sur la
route. Par bonheur, aucun de mes membres ne se trouva sous le
les plaisanteries de mes camarades.
Le 7 juillet, à Nemours, nous montâmes dans de bonnes di-
instants de repos nous donnèrent le temps de voir le château et
jouissances qui nous attendaient, et après lesquelles nous cou-
rions presque en poste.
Le 7 juillet 1804, à 4 heures du soir, nous entrâmes à Paris
valise sur le dos et la faim dans le ventre, de très mauvaise hu-
rassés de trouver une maison assez vaste pour nous loger tous,
car le lieutenant ne voulait pas que nous nous séparions, nous
fûmes éconduits dans plusieurs lieux. Enfin, nous trouvâmes un
goût. Tout ce que je vis dans ces premiers moments me frappa
causaient la vue de tant de monuments, de tant de chefs-
souvent dans une espèce de stupeur, qui ressemblait à de
Cet état de somnambulisme ne cessa que lorsque je pus dé-
finir, comparer, et que mes sens se fussent accoutumés à appré-
cier tant de merveilles. Que de sensations agréables je ressen-
véritablement beau, pour comprendre et concevoir toute ma
joie, tout mon bonheur.
se débarrasser de nous, et de terminer sa pénible mission, nous
incorporer dans la garde impériale. Après avoir pris nos signa-
lements, et nous avoir toisés, nous fûmes répartis dans les deux
aux grenadiers, et sept, dont je faisais partie, aux chasseurs.
manifester une satisfaction qui ne faisait pas notre éloge.
Nous fûmes autorisés à rentrer dans Paris, pour y vivre
revue de la Garde dans la cour du château et sur la place du Car-
rousel. Je fus assez bien placé pour voir ce beau spectacle et
serne. Je ne trouvai rien de bien séduisant dans cette nouvelle
litaire, je devais renoncer à une grande partie de ma liberté et au
Je fus habillé dans la journée, et pourvu des effets de linge
et de chaussure dont je pouvais avoir besoin. On me donna un
habit frac bleu, dont la doublure et les passepoils étaient écarla-
tes, boutonnant sur la poitrine, avec des boutons aux faisceaux
cette légende : garde consulaire ; une culotte et une veste en
tricot blanc, assez grossier ; un chapeau à corne, avec des cor-
donnets jaunes ; des épaulettes en laine verte, à patte rouge ;
fusil, giberne, sabre, etc. Il nous fut recommandé de laisser
pousser nos cheveux, pour faire la queue, et de vendre ceux de
curiosités.
Notre solde était de 23 sous et 1 centime par jour. On met-
niture des effets de linge et de chaussure, et les 10 autres étaient
donnés, tous les dix jours (par décade), à titre de sous de poche.
les besoins de première nécessité, mais on exerçait souvent des
étaient tout-puissants dans les compagnies.
taillon de vélites.
Deux jours après que nous y étions, c'est-à-dire le lundi 15
juillet, je fus très surpris de voir, à la boutonnière des officiers et
de plusieurs sous-officiers, une belle décoration suspendue par
aux Invalides.
logne, pour donner des croix aux troupes campées sur les côtes
Angleterre. Nous bordions la haie, sur la hauteur avant de des-
voir, ce qui blessa notre amour-propre de conscrits.
Les mois de juillet, août, septembre et octobre se passèrent
des inspections de tenue, à apprendre la manière de servir dans
vrions parfaitement bien en ligne, et semblions déjà être de
vieux soldats. Le bataillon, à cette époque, avait déjà dépassé
700 hommes, et il en arrivait tous les jours. Mais je fus atteint,
souffrir et languir, et, en vendémiaire, je dus aller un mois à
exécuter cette fantastique escapade. Quelques uns furent punis,
à la bienveillance du sergent de semaine, qui retarda un peu de
rons, qui sont très intéressants à parcourir, et très animés dans
la belle saison, ou bien nous allions aux fêtes patronales de
Montmorency, Villiers-le-Bel, Sarcelles, Gonesse, Saint-Denis,
Saint-Ouen, etc. Ces fêtes très courues et fort gaies me plai-
saient beaucoup et me délassaient des ennuyeuses fatigues de la
semaine.
pensais peu à la terre natale, au berceau de mon enfance, parce
tristement mes pensées dans les allées les plus solitaires du
ces voix, je fus réveillé de mes préoccupations par un coup
major du bataillon, M. Maugras, et un officier qui le soutenait,
tandis que deux autres fuyaient à cheval dans la direction de
mort. Les conventions étaient telles, dit-on. Ce douloureux évé-
vélite entra dans la salle du festin, sac sur le dos, et son ordre
invité à ce repas de chambrée, de me le donner pour camarade
mon compatriote, et que tout en lui annonçait des manières dis-
tinguées. (Ce jeune homme, appelé Tournilhac, des environs de
na, à la montée de Kowno, les trésors de la Grande Armée, de
rejoindre les débris de son régiment. Là, il vint au secours de
tous ses camarades, en leur donnant généreusement tout
sous la Restauration.)
que nous devions nous tenir prêts à partir. Nous dûmes à cette
cérémonie de recevoir nos habits de grande tenue, avec des bou-
avait pas encore donnés.
dans chaque chambrée des vieux chasseurs, comme une ration,
avec ordre de prendre une place dans les lits qui étaient déjà
occupés par deux titulaires, qui se seraient bien passés de cette
augmentation importune. Il fallut se résigner à coucher trois et
étaient encombrées. Combien cela nous promettait de plaisir !
nait, que nous étions en bataille sur le Pont-Neuf, en attendant
compagnie borda la haie dans la rue notre-dame. Obligé de res-
ter en place, sur un sol glacé, par un froid vif et un ciel gris, cela
nous annonçait une journée pénible et de privations. Cepen-
dant, quand les petits et grands corps constitués arrivèrent,
la Cour de cassation, la Cour des comptes, etc., commencèrent à
soi rien qui pût vous priver du charmant tableau qui se dérou-
lait. Et quand la riche voiture du pape arriva, attelée de huit
chevaux blancs magnifiques, précédée de son chapelain monté
lerie de toutes les armes, quand enfin le magnifique cortège im-
périal se montra dans toute sa splendeur, alors on oublia le
froid, la fatigue, pour admirer ces resplendissantes grandeurs.
facilité les moyens de pénétrer dans une tribune haute. Je pris
la plus féconde peut imaginer de beau, de grandiose, de merveil-
en restera-t-il gravé dans ma mémoire, toute ma vie. Avant la
fin de la messe, je me retirai pour reprendre ma place.
la portion du soir, je fus voir la brillante illumination des Tuile-
ries et des monuments des environs. La journée fut bien rem-
venirs.
LA DISTRIBUTION DES AIGLES
nous nous levâmes avant le jour pour nous rendre au Champ de
prête à ces cérémonies. De grands préparatifs avaient été faits,
pour donner à cette nouvelle consécration toute la majesté,
même temps que nous, les autres régiments de la garde, les
troupes en garnison à Paris et celles qui étaient arrivées pour
assister au sacre, les députations des gardes nationales de
rent prendre leur place de bataille. Le Champ-de-Mars, tout
qué ou qui était venu volontairement, pour recevoir et jurer fi-
Après la remise des aigles à chaque chef de corps et la pres-
tation de serment, le défilé commença. Ce fut très long et ne se
tueuse solennité. Mais le dégel, la pluie, le froid avaient glacé,
chef, du moins les bras et les jambes. On était dans la boue jus-
gne qui portait dans une petite urne en argent, attachée sur le
Paris, avec mon nouvel ami Tournilhac, pour faire mes adieux à
plusieurs de mes compatriotes, et chercher quelque argent chez
du dernier argent qui me restait, nous nous séparâmes pour
aller chacun de notre côté à nos affaires, et recevoir ce que nous
leries de bois du Palais Royal.
tion était critique. Sans argent, sans pain, sans asile, je trem-
blais de peur et de froid, car le temps était rigoureux. Je crai-
gnais que mon étourdi, placé devant une succulente table et
flexions. Enfin il arriva, aussi pauvre que moi, mais plus résolu.
Il me dit : « Allons chez un capitaine de hussards de ma
En effet, nous fûmes parfaitement et cordialement accueil-
pour aller au spectacle et payer notre lit dans un hôtel. » Le ca-
pitaine, en homme qui sait vivre, nous donna la pièce et nous
souhaita beaucoup de plaisir. Je fus émerveillé de cette récep-
tion presque paternelle, et de la joie que ressentait ce digne
Après notre sortie du Vaudeville, nous fûmes au café des
reste pour payer un lit ; mais il était plus de minuit, les hôtels
étaient fermés, nous nous trouvions encore une fois sur le pavé.
Fatigués, grelottants de froid, nous nous réfugiâmes dans un
promis bien de ne plus me retrouver dans une semblable posi-
tion par ma faute.
à ce bon capitaine que, dans ma reconnaissance, je comparais à
Bayard, le chevalier généreux, sans peur et sans reproche.
dre dans les compagnies tous les hommes valides qui étaient à
laient être dirigés sur Paris. Je fus placé dans le premier.
Nous ignorions pour quelle expédition nous étions désignés,
mais nous avions la certitude de ne plus retourner dans cette
les, nos monstrueux bonnets à poil, enfermés dans des étuis de
carton, semblables à ceux des manchons de ces dames. La pluie
nous prit en route ; les cartons se ramollirent et devinrent de la
pâte ; bientôt nos bonnets roulèrent dans la boue et firent hor-
bohémiens que la nôtre.
exténués de fatigue, à cause de la pesanteur de nos sacs, du
mauvais état des chemins et de la gêne de notre marche. Pour
demain.
le jour, pour nous rendre dans le jardin des Tuileries. Là, on
versa dans chaque compagnie de chasseurs (les vieux) une por-
tion du 1er détachement des vélites, on les plaça par rang de
partie de ces compagnies. Je me trouvai dans la 2ème compagnie
du 2ème bataillon. Encadrés dans les rangs de ces vieilles mous-
de jeunes filles auprès de ces figures basanées, la plupart dures,
gnons aussi jeunes. Cette opération terminée, nous entrâmes
tie de la Garde qui devait se rendre en Italie. Ses cadres organi-
préparer au départ du lendemain.
passa en revue dans le Champ-de-Mars. Il tombait du verglas,
ce qui nous incommoda beaucoup. La revue de cette portion de
cher à Essonnes. Partis tard, nous arrivâmes tard, cruellement
de la marche militaire. Avant de nous distribuer les billets de
amis sur les prodigieux événements dont nous avions été té-
moins depuis dix mois que nous étions en service, et sur le bon-
heur que nous avions de voir cette belle Italie, si célèbre dans
mot de tenir un journal de mes voyages. Mon ami partagea mon
presque jour par jour, sur un cahier à ce destiné, les observa-
tions dont je croyais devoir conserver le souvenir, sans me pré-
cahiers dont ce journal se compose, cahiers devenus malpro-
pres, déchirés et effacés dans bien des pages, par suite des nom-
nuyeuses. Sortant peu et vivant presque seul, cela me sera un
vieillesse.
de garnison et dans mes soirées de bivouac, tel il se trouvera
dans son nouveau format. Si mon fils parcourt un jour ce jour-
résolution de le tenir, ni de patience pour le mettre au net, tra-
vail bien laborieux et fastidieux pour un homme âgé et peu ha-
sur des voitures, ne conservant que nos oursins, que nous por-
tions en bandoulière. Ils étaient renfermés dans des étuis en
pouvoir les attacher sur nos sacs, on nous avait prescrit de nous
procurer des courroies, sans fixer leur longueur ni leur couleur,
étaient à notre charge, et devaient coûter 20 centimes par jour.
Chaque compagnie avait sa voiture ; nous étions libres de retirer
proposer de nous associer pendant la route et de vivre ensem-
ble. Leur intervention calma nos irritations communes, et la
soit à la halte qui a lieu habituellement à moitié route, soit au
commode. En général, nous vivons bien, en ne dépensant que
de sa captivité le porta au suicide.
dans un café un journal politique, pour me tenir au courant du
nous rendions à Milan pour assister au couronnement de Napo-
nous passa en revue sur la place Bellecour, encore encombrée
grand costume de chasseur à cheval de la garde, il portait une
plaque en argent sur la poitrine et un large ruban rouge ponceau
neufs qui me blessèrent cruellement. Forcé de rester en arrière,
pieds dans un état déplorable à Bourgoin.
lite, Baratier, qui en était originaire, régala tous les militaires du
régiment, en leur offrant du vin et quelques légères pâtisseries.
On avait placé, de distance en distance des tonneaux défoncés
La marche avait été ralentie, pour donner le temps de prendre
à peine tracé sur la neige, était si glissant que, tous les cent pas,
valèse, je tombais sur le dos. Heureusement que mon sac me
cente. Ces fréquentes chutes provenaient de ce que mes souliers
étant sans talons, étaient unis et polis comme du verre. Dès no-
lorsque nous eûmes dépassé le hameau de la Ramasse, et que
nous nous fûmes élevés sur les dernières hauteurs, il devint
Cenis, mais rapidement et mal, à cause du brouillard et de la
sions derrière nous les frimas, les tempêtes, et commencions à
croire heureux.
La compagnie fut détachée à Bussolino, petite ville à une
lieue en avant de Suze, sur la route de Turin. Mon camarade de
trouvai la chèvre qui le mangeait, et qui en avait déjà avalé plus
de la moitié. Je le retirai presque en totalité, mais si sale, si dé-
lors habitué à la marche.
soir de notre arrivée, une neige très épaisse couvrit la ville et la
ne voulus pas me priver du plaisir de parcourir tous les quar-
possible de voir.
Pendant ces trois jours de repos, notre capitaine,
ment de ligne, commandé par le prince Joseph Bonaparte.
giment, le major Bigarré put se considérer comme colonel au
4ème de ligne ! Avant de quitter le régiment, il donna à tous les
rent forcés, en 1524, ce qui coûta la vie au chevalier Bayard.
repos, et de me trouver dans la capitale de la riche Lombardie,
caserné dans la citadelle au château de Milan. Dès notre arrivée,
les officiers, sous-officiers et soldats de la garde royale italienne
trouvâmes, dans une vaste cour, de nombreuses tables, très bien
servies pour un repas de soldats. Ce banquet donné par nos ca-
dets fut gai et très brillant, par la multitude de personnes de
haute distinction qui y assistèrent comme spectateurs. Elles
qui y régna, et de cette joyeuse et belle réunion qui devait ci-
à la garde royale sa politesse. Le banquet eut lieu dans les cours
de la citadelle, avec moins de pompe, mais autant de cordialité.)
léon fit son entrée solennelle dans la capitale de son nouveau
royaume. Cette prise de possession fut magnifique. Les troupes
villes du royaume avaient envoyées. Deux divisions de cavalerie
et une de cuirassiers précédaient et suivaient qui réunissait tous
lie. Je vis à la tête des troupes le général en chef de cette armée,
le vainqueur de Fleurus, le maréchal Jourdan, ainsi que beau-
coup de généraux qui, quoique jeunes, comptaient de hauts faits
politaine : la troupe resta massée autour de la cathédrale,
élégante galerie construite exprès pour cette grande solennité.
La cérémonie du soir eut principalement pour but de le montrer
Napoléon, le prince Murat, le prince Eugène, plusieurs maré-
chaux et généraux, les ministres du royaume, les grands et les
personnes des deux cours qui précédaient, suivaient ou entou-
raient les voitures du cortège. Un temps superbe favorisa cette
Il y eut ensuite une succession de fêtes brillantes ; je vis
mense occupait tout le sommet de la façade de la citadelle du
sa toutes les autres, qui furent nombreuses, par son éclat et
vis là le plan de la bataille de Marengo, à une heure donnée de la
journée, en relief et sur une grande échelle : tous les corps des
fêtes durèrent plusieurs jours et furent très suivies.
feux de tous genres sont exécutés, devant des milliers de per-
sonnes venues pour être témoins de ce spectacle matinal, qui
avait lieu devant les premières maisons de la ville. Eh bien !
lui avait été donné de déchirer la cartouche du côté du projec-
Dans les premiers jours de juin, le doge de Gênes, Gérôme
ple de Gênes pour la réunion de la République ligurienne à
fut envoyée. Mais cette puissance déchue refusa cet honneur et
renvoya sur le champ cette garde. Il fit remettre à chacun de
commandait.
Les quatre-vingt douze jours que je restai à Milan, je les
bibliothèque de Brera passer quelques heures. Je fus une fois au
et, dans un cabinet de lecture, les romans en vogue. Je fus voir
vu, dans ces courses, de belles campagnes, et particulièrement
dans la cour du château de la Simonette que se fait entendre ce
remarquable phénomène naturel. Dans ces promenades, quel-
que fois assez longues, nous nous arrêtions pour goûter dans
une des nombreuses guinguettes que nous rencontrions ; mais
salade et du gros vin.
Le service et les exercices y furent très peu fatigants. Une
augmentation de solde et quelques autres avantages contribuè-
rent à nous faire trouver charmant le séjour de Milan. Pour mon
mois, notre repas du soir a toujours consisté en riz, ce qui avait
fini par me rendre ce farineux insupportable.
Enfin, après plusieurs parades et revues, passées soit par
prairial (11 juin) pour retourner à Paris.
RETOUR EN FRANCE
du lac Majeur. Je regrettai bien de ne pouvoir aller visiter les
pas très grande, mais la nécessité de faire sécher mes effets, qui
avaient été à la pluie pendant presque tout le temps de la route,
dre nos effets. La position du soldat, dans de pareilles circons-
tances, est bien triste.
montagne, on parle allemand. Dans cette journée, nous parcou-
traversée du mont Cenis. Il semblait que nous touchions aux
glaciers. Je cherchai, avec un camarade, à les atteindre, mais
proche, nous renonçâmes à notre tentative, car il semblait
élevé dans des sentiments de vénération pour les auteurs de ses
jours. Nous étions quatre réunis, pour remplir ce respectable
devoir.
Nous sommes arrivés à Paris le 18 juillet, heureux de nous
plus grosses chaleurs. Un séjour dans la capitale, avec tous les
Les monuments, les cabinets de curiosités, les bibliothè-
ques, le Muséum, quelquefois le spectacle, étaient mes courses
favorites. Je fréquentais quelques cours publics ; malgré que ce
voir, tout entendre et prendre une idée de tout. Le service était
pénible ; les appels fréquents et rigoureux ne me permettaient
son du clairon vint rompre cet échafaudage de projets.
1 Tandis que ces souvenirs paraissaient dans la Revue des deux
retrouvé, avec une masse de lettres, dans un tiroir assez difficile du secré-
ici à leur rédaction postérieure.
douloureux. Vers 1840, J.-B. Barrès a supprimé ou atténué les ardeurs et
les désillusions du jeune homme de 1805, dont il est curieux de voir avec
quelle rapidité, sous un rayon de soleil, il se réchauffe et rebondit à toutes
les curiosités. Malheureusement, ce cahier original ne va que du 29 mes-
sidor an VIII au 28 brumaire de la même année [Note de Maurice Bar-
Après avoir reçu les effets nécessaires pour un embarque-
ment, passé et repassé plusieurs revues, plus fatigantes que des
journées de marche par leur longueur et leur minutie, nous
flanc droit, marcher en avant et crier : « Vive la gloire ! » Mais
ce fut tout le contraire. Un courrier extraordinaire arriva de
flanc gauche, et rentrâmes dans nos chambres, avec injonction
tination.
pagne ! Aussi était-ce le cri de tout le monde.
jouissait de passer le détroit, pour attaquer corps à corps cette
perfide Albion, comme disaient les journaux, nous fûmes dirigés
française. Nous étions restés à Paris quarante-quatre jours.
devait trouver du délassement. Je désirais en outre de voir du
sonnais alors comme un enfant. Et au moment que je jette ceci
(à Schönbrunn) et quatre mois de courses, de fatigues, de misè-
guerre. Et encore nos maux, dans la Garde, ne sont pas à com-
parer avec ceux de la troupe de ligne.
ne pas nous heurter avec les colonnes qui descendaient de Bou-
vins, Langres, Vesoul et Colmar. Le temps fut, à quelques jours
ce commencement de campagne agréable. Mes désirs y corres-
brûlais de fièvre ; la crainte de rester dans un hôpital me don-
nait des forces ; je ne voulus même pas aller aux voitures. La
variété des scènes, le désir de suivre et un bon tempérament me
Plusieurs de mes camarades, pas plus malades que moi, restè-
rent aux hôpitaux et y trouvèrent la mort. Le vieux proverbe :
« il faut surmonter le mal », doit être suivi principalement par
les militaires. Malheur à ceux qui, en campagne, entrent dans
la maladie.
encombrées de troupes et surtout de voitures de fourrage, que
tous les habitants du Haut-Rhin, des Vosges et de la Meurthe
avaient dû donner par réquisition. Après vingt-trois jours, nous
logés dans le quartier Feinck-Mack.
septembre (2 vendémiaire), arriva à Strasbourg le 26. On avait
élevé à la porte de Saverne un arc triomphal, avec des inscrip-
tions présageant ses victoires. Son entrée fut annoncée par des
majestueuse. Elle fut accueillie par des acclamations mille fois
torrent sur son passage. Le soir, au milieu des illuminations, la
flèche de la cathédrale était une colonne de feu suspendue dans
ment une carpe monstrueuse du Rhin.
Depuis le 20, une partie des troupes du camp de Boulogne,
Strasbourg par toutes les portes, prenaient les approvisionne-
ments qui leur étaient nécessaires et se dirigeaient sur le Rhin,
hommes et les chevaux bivouaquaient dans les rues ; les voitu-
Strasbourg, que nous. Nous attendions, pour partir, la Garde,
qui devait venir de Boulogne. Elle arriva dans la journée du 27
septembre. Ce fut un jour de fête, pour tout le monde, de se re-
voir après une longue absence, et surtout pour les jeunes gens.
changèrent de compagnie. Je regrettai sincèrement la mienne,
Il fut délivré à chacun de nous cinquante cartouches, quatre
mon escouade, comme étant le moins ancien de service.
et fûmes nous réunir en avant de Kehl. Je vis pour la première
fois le Rhin, à 10 heures du matin, et je ne passai point le majes-
tueux fleuve sans éprouver un secret contentement, quand ma
avaient été témoin. Ces souvenirs belliqueux me faisaient dési-
impatience.
nombreuse. La colonne était immense. La journée fut longue et
fatigante, à cause du soleil, de la poussière et des munitions qui
nous écrasaient, moi surtout avec ma pesante marmite. Si je
Quand on arriva à 10 heures du soir dans un village, près de
commençais à regretter Paris.
fatigués de la veille. Il nous fut lu, avant de nous mettre en mar-
marches forcées et des privations de toute espèce ; elle fut ac-
conserver des vivres pour la marche. Et puis, défense de man-
quer aux appels, de rester en arrière, etc.
arrangements pris avec les maisons de Bade, de Wurtemberg et
étaient rassemblés sur la place, nous attendant, et quand nous
pouvait, pour les loger et les nourrir parfaitement. Depuis le
consumait. Pas de vin, peu de bière et mauvaise.
Le 7, à Nordingen, dans la nuit, on battit la marche de nuit
du régiment (sorte de batterie ou de générale particulière à cha-
que corps). En peu de temps, le régiment fut sac au dos et sous
Cette intempestive alerte nous priva de quelques heures de bon
sommeil, dont nous avions bien besoin. Mais les événements
militaires se développaient rapidement et nécessitaient le rap-
battu le 7 sur le Tech, pour prendre le pont et marcher sur
Augsbourg. Le 8, nous arrivions à Donawerth. Dans la soirée,
les maréchaux Lannes et Murat remportaient sur les Autri-
chiens du général Auttemberg.
Le 9, nous passâmes le Danube à Donawerth, sur le pont
nous traversions pour nous rendre à Augsbourg, le lieutenant de
la compagnie, avec qui je causais souvent, me fit voir
malheur des houblonnières des environs, dont les perches servi-
rent à nous chauffer et à nous sécher.
Les 10 et 11 octobre, nous avons séjourné à Augsbourg.
Pendant ces deux journées qui furent détestables par la quantité
difficilement, à cause de la boue qui était gluante, tenace dans
cette masse de troupes fût passée pour ne pas être écrasé, bous-
culé, perdu dans cette foule, perdue elle-même dans la boue, qui
était beaucoup. Enfin, je me jetai dans un peloton de nos gens.
donné pour corps de garde.
Le lendemain, 13, dès le jour, je voulus rejoindre ma com-
pagnie, mais cela me fut impossible, elle était trop en avant sur
la route, et la route elle-même était trop encombrée de troupes.
Je continuai de marcher avec le détachement de la veille. Les
chemins étaient encore plus impraticables, par la masse énorme
de neige qui était tombée toute la nuit.
Arrivé à Guntzbourg, à la nuit close, je demandai et cherchai
ma compagnie. Impossible de la trouver, elle était sur le bord du
Danube. La ville était sens dessus dessous, les maisons pleines
de morts, de blessés, de malades et de vivants, pressés, serrés,
réchauffer, me sécher et mettre ma tête à couvert des intempé-
ries de la saison. Je me résignais à mon triste sort, quoique je
fusse sans vivres et sans camarades pour me consoler, et entou-
ré de soldats autrichiens blessés et encore plus malheureux que
moi. Séparé de ma compagnie, qui était ma famille militaire, je
trouvais ma situation très déplorable.
Au jour, je me mis de nouveau en quête de mes compagnons
Danube, près du pont et dans un bon bivouac, avec des vivres en
abondance. Après avoir rendu compte des motifs de mon ab-
sence, je trouvai chez tous mes amis, de douces preuves de leur
amitié, et particulièrement chez un vieux chasseur de mon pays,
tance. Des larmes de joie coulaient sur ses joues fatiguées de me
Le soir du 14, la compagnie passa sur la rive gauche du Da-
nube, pour garder la tête du pont qui avait été brûlé par les Au-
trichiens, mais sur lequel on pouvait passer par le moyen de
quelques planches.
observâmes mutuellement, sans tirer, pour ne pas troubler le
Vers le milieu de la nuit, nous repassâmes le Danube, et
sâmes le reste de la nuit, sans feu et sans abri, sous une bise hy-
perboréenne.
échantillon des horreurs de la guerre. Comme le froid était ex-
trêmement vif, on se détacha pour se procurer du bois, afin
dans un instant, entièrement dévasté ; on ne se contentait pas
tard, de ce torrent dévastateur. Il fut donné des ordres sévères
qui condamnaient à la peine de mort tous les soldats qui se-
raient trouvés avec des effets, linge, etc. Si cet ordre eût été exé-
cuté dans tout le courant de la campagne, toute la Grande Ar-
mée eut été fusillée. Plusieurs subirent cette peine.
versai des larmes sur le sort de ces pauvres habitants qui, dans
par la suite tant par satiété que par besoin. Un chasseur vélite
étant allé comme les autres au village pour quérir du bois, trou-
il la rapporta au camp et fut rencontré par M. Grosse, le colonel
major de notre régiment, qui, après lui avoir donné quelques
en putréfaction. Le jeune homme eut beau protester de son in-
aux autres que pour le punir.
que le corps du maréchal Ney (6ème) remportait, après un com-
bat des plus opiniâtres.
fut mettre en bataille, à une petite lieue de cette ville, pour gar-
der un pont du Danube. On avait placé plusieurs pièces de ca-
ter une trouée. Notre compagnie était la plus avancée et la pre-
mière à soutenir le choc. Nous restâmes toute la journée sous
nes ; le bruit du canon fut terrible toute la journée et celui de la
de la journée à faire des baraques en paille. Tout ce qui fut trou-
fûmes enlevés de nos superbes bivouacs pour nous porter plus
loin, dans la nuit la plus obscure et la plus froide, pour nous
trouvâmes rien : pas de paille pour se coucher à terre, peu de
bois à brûler et le vent du nord comme en Laponie. Je passai
plusieurs lignes immenses de bivouacs, à perte de vue, offraient
vaste horizon ; les étoiles vives et scintillantes contrastaient trop
fut ce jour là que je couchai pour la première fois au bivouac ; je
dit, bien des fois depuis, que le plus beau des bivouacs ne vaut
pas la plus misérable cabane.
pour nous diriger sur Ulm. La journée commençait à être très
mauvaise ; les routes étaient encombrée de boue et obstruées
après, nous étions encore là, sous des torrents de pluie, dans la
tous nos membres engourdis de froid. Ce qui ralentissait la
route qui lui parut la plus convenable pour arriver plus vite.
de bataille.
brassé devait me faire oublier tout cela. La plaine était couverte
de cadavres, presque tous Autrichiens. Dans le village, dans les
rues, dans les maisons, dans les jardins, tout était garni de
morts. Pas un coin qui ne fut arrosé de sang. Nous fûmes logés
blessés, sans habitants et dévastées. Je ne mangeai rien de la
journée ; je ne pus même pas faire sécher mes habits qui étaient
tièrement.
Tel fut le résultat de la journée du 23, qui fut une des plus
commença des pourparlers de capitulation que nous
pommes de terre ; quelques instants après, il nous fut délivré un
biscuit, qui ne pouvait arriver plus à propos. La générale battit,
et dans un instant nous fûmes en bataille au-dessus du village
tit toute la journée, à peu de distance de nous, sans que nous
tion du monde entier. Au soir, étant allé chercher du bois, aux
environs de notre position, pour nous chauffer un peu, les ténè-
bres étaient si profondes que je chargeai sur mes épaules un
beaucoup. Nous ne nous retirâmes que le soir, vers dix heures,
en ayant toutes les peines du monde pour nous dégager de la
Dans toutes les salles, chambres, corridors, cellules, on avait
allumé des feux pour cuire nos pommes de terre. On ne peut se
faire une idée de la beauté de cette abbaye.
la main, venait de capituler, en remettant aux mains de
nous fit beaucoup de bien, tant pour nous reposer que pour ap-
proprier nos armes, qui étaient rongées de rouille. Dans la nuit,
avec les honneurs de la guerre et déposa les armes devant lui.
généraux autrichiens, et les traita avec les plus grands égards.
Ensuite, nous fûmes coucher à Augsbourg.
pied qui portaient les quatre-vingt-dix drapeaux pris dans cette
première campagne. Cette entrée brillante et martiale produisit
sur les habitants un étonnement difficile à décrire ; ils ne pou-
grande armée.
campagne contre les Russes, qui approchaient. Un décret impé-
démiaire an XIV, indépendamment de la campagne courante.
Schwabhausen, après une journée pénible, et arriva le lende-
sage. Les habitants paraissaient prendre plaisir à voir la Garde
et leurs protecteurs. Ils nous reçurent avec la plus grande joie. Il
vexations des Autrichiens. Ils avaient décoré leurs maisons
der leur régénérateur et leurs sauveurs. Les vivres étaient en
Tous les grands de la cour se portèrent au-devant de lui. Ils
qui me divertit le plus dans cette soirée, ce fut la garde de
Pendant deux heures, je ne fis que porter et présenter les
armes, tant le nombre des grands personnages qui furent admis
faction. Je crois avoir reçu le salut très profond de tous les prin-
ces, ducs, barons de la Bavière reconquise et reconnaissante.
la Grande Armée, avait des titres à mériter les grands saluts
passée sans sommeil, me faisaient vivement désirer un bon lit et
du repos de douze heures au moins. Je me couchai avec cet es-
poir, mais, vers dix ou onze heures, un bruit discordant de son-
nettes nous réveilla brusquement, cinq ou six que nous étions
tés de la même manière, on nous envoya sur la route de Land-
shut, à une lieue de Munich, pour garder le grand parc de
torrent ; il faisait si mauvais que, dans tout autre moment, on
Nous voilà dix à douze, pataugeant dans une profonde boue,
destination, les camarades du 1er corps (maréchal Bernadotte),
que nous relevions, nous laissèrent une très bonne baraque en
planches garnie de bonne paille, un feu de bivouac en très
moins une compensation à notre infortune et un dédommage-
ment qui nous était bien dû, mais malheureusement cette fa-
sentinelles sur les points indiqués, et le reste du poste pris pos-
session de cette baraque qui promettait de nous être si utile, que
fusils qui manquaient étaient chargés, comme tous les autres
des hommes du poste. Une fois atteints par le feu, ils partirent.
Placé en faction sur la route, une balle atteignit mon bonnet au-
apercevoir. Ces longues flammes, ces deux coups de feu portè-
sauter.
de notre fâcheuse position nous tinrent sur le qui-vive le restant
de notre garde.
Rentrés à Munich sur les deux heures, nous fûmes, tous en-
major de semaine qui, après avoir pris les ordres du général,
envoya le sergent et le caporal à la garde du camp, et les chas-
tes extrêmement fâcheuses, si le feu avait pu communiquer au
grand parc, ce qui fut rendu impossible à cause de la pluie tor-
rentielle.
Le 26, mon indisposition, la fatigue et les émotions de la
mes plusieurs fois les armes, surtout la nuit, pour veiller à la
sûreté du quartier général impérial, car une portion très forte de
la rive, par ce temps très froid et ce brouillard épais, étaient peu
récréatives.
furent contraints de bivouaquer. Malgré la neige qui tombait
par avalanche, les fureteurs des compagnies (et le nombre en
On en but pour se réchauffer, pour se restaurer, pour dissiper
bénévole de cette gigantesque orgie, ne buvant pas, ou du moins
Gargantuas.
Le lendemain 9, dans une longue et fatigante marche, la
plupart des hommes, obligés de se coucher sur le bord du che-
min, faute de jambes pour suivre leurs camarades, prouvaient
suffisamment que ce vin était plus nuisible que favorable à la
Dans la journée, nous passâmes sur le champ de bataille du
et ensuite dans la petite ville de ce nom. On eut à passer plu-
sieurs rivières, dont les ponts, coupés et rétablis à la hâte, retar-
dèrent beaucoup la marche.
Le 12 novembre, à moitié chemin entre Saint-Poelten et
Burkesdorf, nous rencontrâmes les magistrats de Vienne, qui
vait de près. Il passa donc au milieu de nous avec ces Viennois.
Nous montions une côte extrêmement rapide. Nous bordâ-
mes la haie de chaque côté de la route. Le 4ème corps, qui mon-
tait la montagne en même temps, fit le même mouvement que
se communiquèrent sur toute la ligne, les chapeaux au bout des
députés eurent tout le temps de recueillir les applaudissements
Dans le Rhin, toutes les fois que Sa Majesté nous ren-
contrait en route, nous nous arrêtions pour lui rendre les hon-
neurs militaires, et la saluer de nos acclamations. Tous les corps
circonstance fortuite, qui était vivement désirée et qui satisfai-
sait bien des désirs.
de continuer notre route, nous entrâmes dans un village à gau-
peine, car nous pensions loger en ville. Ce qui ne nous fit nulle-
découvrait Vienne à travers le vallon ; cette quantité de clochers,
flèches, tours, faisaient un contraste frappant avec la campagne,
Nous y fûmes logés pour faire le service du palais. Réveillé
dans la nuit, sans être commandé de service, je fus contraint,
à de telles heures, de faire autour du parc des patrouilles qui
exigeaient une heure de marche.
un coup de foudre. Les événements nous étaient peu connus, et
on ne les savait que fort tard. Nous ne pouvions nous imaginer
entrions dans un nouveau pays, peu connu, offrant peu de res-
sources. Les Russes, continuant toujours de battre en retraite,
pas de faire le voyage comme les autres.
demi-heure de marche, nous entrâmes dans Vienne. Je traversai
coucha à Stockerau.
fallut passer à dix heures du soir, par une nuit très obscure, sur
une planche très étroite, flexible et vacillante. Nos rangs très
dégarnis depuis plusieurs heures, par la fatigue et la longueur
de la marche, le devinrent encore bien davantage, car la moin-
suffisants pour fournir le service du quartier général impérial.
Une autre cause qui contribua à faire rester beaucoup
conçoit que des hommes fatigués, vivant mal, dormant peu,
marchant toujours, profitassent de ces bonnes et rares occa-
sions pour se donner des jambes et un moment de bon temps,
2 Ici finit cette rédaction primitive, qui fut faite, pour la plus grande
dit, à suivre jour par jour les vélites sous la pluie, dans la boue, dans leurs
longues journées sans pain, dans tous les humbles incidents de leur hé-
dant Barrès, quand il reprit les notes de sa vingtième année. Ses misères,
il les laissait désormais au second plan, pour se plaire dans les choses
participé. Et par exemple dans cette campagne de 1805, les souffrances
de la Grande Armée étaient nécessaires pour que Napoléon débordât
le Danube. Cette marche, qui fut si dure pour J.-B. Barrès et ses camara-
des, les plaçait entre Ulm et Vienne, et coupait aux Autrichiens leur re-
AUSTERLITZ
Le 30 novembre, Barrès se trouve au bivouac, à deux lieues
colline peu élevée.
était entre nous et ce mamelon. Après le mamelon était une
qui coulait de gauche à droite. Cette plaine, très longue dans le
sens du cours du ruisseau, était dominée par des hauteurs, qui
Le soir, à la clarté des feux des bivouacs, il nous fut donné
grande bataille pour le lendemain, 2 décembre. Peu de temps
des torches allumées pour éclairer sa marche. Sa visite se pro-
comme un feu électrique ; tous les soldats, sous-officiers et offi-
reurs autrichien et russe à cent vingt kilomètres, au nord de Vienne, sur
jours avant. Quel génie chez le chef ! Quelles fatigues pour les soldats !
Ces fatigues, en 1885, J.-B. Barrès veut les oublier.
le 5ème corps qui était à notre gauche et en avant de nous, le 4ème
à droite, ainsi que le 3ème plus loin et en avant, enfin, le 1er qui
était à une demi-lieue en arrière, en firent autant. Ce fut un em-
gieux. Après avoir été assez loin, je revins à mon bivouac, après
qui donna la pensée de cette fête aux flambeaux, et que
dans tous les régiments ; on prit les armes et on resta formé en
matinée était froide, le brouillard assez épais, un silence com-
plet régnait dans toutes les lignes. Ce calme si extraordinaire,
après une soirée aussi bruyante, aussi folle, avait quelque chose
élève et abat les empires.
distribuant des ordres pour la disposition de ses troupes et at-
tendant que le brouillard se dissipât pour donner le signal de
mense ligne fut en feu.
Pendant ce temps là, le 1er corps, qui était derrière, se porta
en avant, en passant à droite et à gauche du mamelon. Saluant,
portant le sien de la même manière, et tout cela au bruit des
Après le passage du 1er corps, notre mouvement commença ;
nous formions la réserve : elle se composait de 20 bataillons
lienne, et 10 de grenadiers et de voltigeurs réunis. Derrière
nous, marchaient la cavalerie de la Garde et plusieurs bataillons
lonne serrée par division, à distance de déploiement, ayant qua-
tre-vingts pièces de canon dans leur intervalle. Cette formidable
réserve marchait en ligne de bataille, en grande tenue, bonnets
à poil et plumets au vent, les aigles et les flammes découvertes,
ta pour nous haranguer, après nous avoir fait un signe de la
électrisait : « Chasseurs, mes gardes à cheval viennent de mettre
en déroute la Garde impériale russe ; colonels, drapeaux, ca-
vous les imiterez. » Il partit aussitôt après pour aller faire la
même communication aux autres bataillons de réserve.
deux tronçons. Celui de gauche, celui qui faisait face à la droite
chaux Soult et Davoust ; celui de droite, avec les corps de Ber-
nadotte et Lannes. La réserve liait les quatre corps, et tenait sé-
tion, à droite, pour aller seconder le 4ème corps, en marchant sur
les hauteurs.
Parvenu à la descente qui domine les lacs, je sortis un ins-
tant des rangs, et je vis, par ce moyen, dans la plaine, la lutte
qui lui faisait face, ayant les lacs à dos. Nous arrivâmes pour lui
donner le coup de grâce, et achever de la jeter dans les lacs. Ce
15 000 hommes se sauvant à toutes jambes sur une glace fragile
Quel douloureux et triste spectacle, mais aussi quel triom-
phe pour les vainqueurs ! Notre arrivée près des lacs fut saluée
par une vingtaine de coups de canon, sans nous faire grand mal.
avec une vivacité incomparable sur la glace pour la briser et la
rendre impropre à porter des hommes. La bataille était complè-
tement gagnée, une victoire sans exemple avait couronné nos
pas, en suivant à peu près le même chemin, et en traversant le
champ de bataille dans toute sa longueur. La nuit nous prit dans
cette marche ; le temps, qui avait été beau pendant toute la
res, sans guides, sans espoir de le rencontrer, nous fit bivoua-
temps, car il était tard et nous étions tous très fatigués.
Après avoir formé les faisceaux par section et déposé nos
verions des villages. Enfin, des soldats du 5ème corps, qui rô-
avec plusieurs de mes camarades ; il était plein de morts et de
camp eurent des coliques à se croire empoisonnés. La nuit se
que nous rencontrions sur notre passage, des immenses débris
militaires vus sur le champ de bataille, de ces lignes de sacs de
prendre ensuite, ayant été repoussés dans une autre direction,
fusillés, mitraillés, sabrés, anéantis. Il fut aussi question du nom
que porterait la bataille, mais personne ne connaissait ces loca-
ta sans solution.
Avec le jour, mon incertitude sur la partie du champ de ba-
avoir fait une tournée dans les environs, couverts de cadavres et
lieue sur la droite de la route de Brunn à Olmutz et à la même
distance de celle de Brunn à Austerlitz, ces deux routes se bifur-
de joindre la route à travers champs qui y conduit, on nous fit
bivouaquer de nouveau pendant quelques heures. Enfin nous
de cette petite ville, et y remplaçait les empereurs Alexandre et
François II, qui en étaient partis le matin.
Dans la journée, il nous fut fait lecture de la proclamation
je suis content de vous » et finissant par cette phrase : « Il suffi-
ponde : Voilà un brave ! »
nadiers et deux de chasseurs furent réunis et dirigés sur la route
nous fit prendre, à droite de la route, position sur une hauteur
même ligne, était aussi de la troupe de ligne ; en avant de nous,
bivouac, entouré de son état-major.
Sur la colline en face étaient des troupes ennemies en ba-
personnage en uniforme blanc, au-devant duquel se rendit
pour traiter de la paix, et que le personnage descendu de voiture
arrivâmes exténués de fatigue et mourants de faim : nous avions
fait huit lieues dans la boue et par un froid très vif. Il était nuit,
depuis longtemps, quand nous entrâmes dans nos logements.
nous longeâmes une partie du champ de bataille, sur lequel on
voyait encore des morts. Le 10, après avoir repassé le Danube et
traversé Vienne, nous arrivons à Freysing, en face du village et
Pendant ce long et salutaire repos, je fus plusieurs fois à
Vienne pour visiter cette capitale, faire quelques emplettes et
convertir en monnaie de France les florins en papier, avec les-
les coquins de changeurs profitèrent de la circonstance pour
nous faire perdre beaucoup dessus, la guerre désastreuse que
valeur.
venant de France. Elles furent bien accueillies, car nos sarraux
chauds ni beaux.
Nous eûmes, pendant les dix-sept jours de ce cantonne-
ment, de très mauvais jours, surtout beaucoup de neige et de
Le 26, le canon nous annonça la conclusion de la paix ; elle
avait été signée le 25 à Presbourg.
Le 28 au matin, notre bataillon fut envoyé à Vienne, pour
se composait de huit fourgons et de douze à quinze millions en
or ou en argent. La plus grande partie venait de France, et
Le 20 février 1806, nous arrivions à la caserne de Rueil.
Notre absence de Paris avait été de 174 jours. Jours de mar-
che, 110 ; jours de repos : 60. De Vienne à Paris, on marcha 46
jours pour faire 306 lieues, ce qui fait une moyenne de 6 lieues
réunion de grands personnages, qui allaient faire leur cour au
que tous les maréchaux, les ministres, les grands dignitaires de
ment beau, le jour des grandes réceptions. Il ne passait pas un
nom ; en peu de temps, je les connus presque tous.
Ce fut pendant mon séjour à Rueil que je fus instruit de la
douloureuse perte que ma mère et toute la famille venaient de
ans. Cette mort inattendue me causa beaucoup de douleur, car
tionneuse, me charmait et me consolait souvent.
Des bruits de guerre qui circulaient depuis quelques temps
prenaient de jour en jour plus de consistance ; un camp
la guerre. La curiosité, le désir de voir un de mes amis, nommé
officier récemment, lors de la promotion qui avait été faite à
taire, aux portes de la capitale, et témoigner à mon ami combien
et du fusil que nous portions, nous, ses camarades moins favori-
fit plaisir, même à ceux qui ne furent pas au nombre des élus,
nous nommer, tous, successivement ; mais seize sur seize cents,
Le 11 septembre (1806), toute la Garde, considérablement
augmentée depuis la fin de la campagne, fut réunie dans la
laissé dans les quartiers que les hommes et les chevaux qui ne
pouvaient pas se tenir sur leurs jambes.
Les compagnies ayant été déployées sur un seul rang, les
sacs à terre et ouverts devant chaque homme, et les cavaliers à
devant le front du rang déployé, questionna les hommes, visita
sespérante. Il visita de même les chevaux, les canons, les cais-
sons, les fourgons, les ambulances, avec la même sollicitude, la
tieuse inspection terminée, les régiments se reformèrent dans
Déjà quelques mouvements avaient été exécutés, lorsque
splendeur, des éclatantes dorures, ces brillants uniformes furent
ternis, salis, mis hors de service, surtout ceux des chasseurs à
même le défilement. On se retira triste, défait comme si on eût
perdu une grande bataille.
prêts à partir pour le 20. Cette nouvelle fut reçue avec joie. On
était ennuyé, depuis longtemps de cette vie douce et tranquille,
compare pas avec les souffrances passées et si vite oubliées.
Nous restâmes dans cette pacifique garnison sept mois jus-
GUERRE CONTRE LA PRUSSE
gue en partant de Paris, le fut de trois lieues de plus, pour nous
pagnie était détachée, je tombai sur le seuil de mon logement,
comme un homme frappé par un boulet. Je fus longtemps sans
reprendre connaissance. Grâce aux soins touchants de la res-
me pratiqua le chirurgien du village, je revins à la vie.
Le repos de la nuit et une forte constitution me donnèrent
du courage et des jambes, pour le lendemain.
Le 22, au jour, nous montâmes sur les chars qui avaient
porté la veille le 1er régiment. Ces voitures nous conduisirent
sorte que les mêmes voitures faisaient deux étapes, et que le
Le 23, nuit à Rethel ; le 24, nuit à Stenay. Les 25, 26 et 27 et
toute la nuit du 28 en route, sans autre repos que le temps né-
cessaire pour changer de voiture et manger un morceau à la
hâte, quand on le permettait. Ces soixante-douze heures passées
sur les voitures nous brisèrent le corps. Entassés sur des mé-
chants chariots de paysans, sans bancs, presque sans paille, ne
pouvant ni nous asseoir passablement, ni dormir quelques mi-
nutes tranquillement, nous désirions ardemment la fin de ce
Comment aurait-on pu trouver une place passable, avec
de dix à douze hommes ennuyés, mécontents et souvent peu
part ces moments de mauvaise humeur, bien excusables parfois,
pour eux. Dans beaucoup de villages, on jetait des paniers de
fruits dans les voitures ; on nous offrait du cidre dans les Ar-
en soit, nous quittâmes ces voitures sans regrets, préférant mar-
cher et porter tout notre attirail militaire.
Le 5 octobre, nous étions au soir à Closler-Brach, bourg avec
une superbe abbaye. Le 1er régiment y resta ; le 2ème fut détaché
dans un fort village, sur la gauche et très loin de la route qui
conduit à Bamberg. Pour y arriver, il fallait traverser une forêt
tes, tombèrent dans les creux, les fossés, les ravins ou les préci-
pices. Ce furent des cris, des jurements, des gémissements
épouvantables. Les chasseurs, pour éviter les accidents qui arri-
vain que le général Curial, colonel en second, qui était à la tête
du régiment, le fit arrêter, battre les tambours pour les rallier,
faisait pas quatre pas sans trouver un obstacle ; heureusement
ment, sans accident. Plus des trois-quarts du régiment passè-
rent la nuit dans la forêt ; beaucoup étaient blessés ou contus.
Tous ceux des hommes qui étaient restés en arrière rejoignirent
pour les rallier tous.
Grande Armée, lue aux compagnies formées en cercle, nous ap-
prit que la guerre était déclarée à la Prusse.
Le 10, après avoir traversé les forêts de la Thuringe et les
petites villes de Lobenstein, Eberedorf et Saalbourg, sur la
battue complètement. Le prince Louis de Prusse, neveu du roi,
corps pour entrer en ligne, était couvert de nombreux effets
sacs qui étaient trop lourds pour combattre. En effet, nous
lourde et embarrassée. Nous arrivâmes à Schleitz.
Tout était sens dessus dessous dans cette petite ville
comme disaient les vieux chasseurs) nous servit en argenterie.
Le 11 octobre, sur la route et dans les champs
pas de vivres la faim qui chasse le loup du bois, comme dit le
proverbe, nous fit enfreindre la consigne.
train de dépecer un cochon que nous venions de tuer, lorsque le
maréchal Lefèvre, commandant la Garde à pied, et le général
teaux des mains ; impossible de fuir, ils avaient fermé la porte
mais, après avoir été entendus, ils nous dirent, moitié en colère,
moitié en riant : « Sauvez-vous bien vite au camp, sacrés pil-
et surtout évitez de vous laisser prendre par les patrouilles. » Le
grande colère pour rire du bon maréchal.
gne et sur la rive gauche de la Saale. Pour y arriver, nous traver-
sons la ville et prenons position : il était déjà nuit. Ayant su que
nombreux compatriotes qui y servaient. Ils étaient aux avant-
postes, sans feu, avec défense de combat, et je les quittai bien-
est rendu en foule. Je fis comme les autres, malgré la lassitude,
la distance à parcourir et le détestable chemin à descendre, que
plus de mille hommes étaient occupés à rendre praticable pour
cavaliers, et cependant une portée de fusil ne séparait pas les
Iéna. Grand Dieu ! quel affreux spectacle offrait cette malheu-
volume ; je cherche vainement le premier, je ne le trouve pas.
je retournai chez le libraire, pour le prier de me vendre ce pre-
journée du lendemain.
on se forma en carré et on attendit en silence le signal du com-
de canons et de fusils se fit aussitôt entendre sur les lignes des
vres à forcer les Prussiens à donner la bataille dans une position
le brouillard se levât. Enfin, le soleil se montra radieux,
puyer les troupes engagées. Souvent notre approche suffisait
pour obliger les Prussiens et les Saxons à abandonner les posi-
tance désespérée, surtout dans les villages et les bouquets de
bois, mais une fois que toute notre cavalerie fut arrivée en ligne
se changea en déroute, et la fuite fut générale.
arrivaient de tous les points, à donner des ordres et à causer
avec les généraux. Placé au milieu de nous, nous pûmes le voir
jouir de son immense triomphe, distribuer des éloges, et rece-
Couché sur une immense carte ouverte, posée à terre, ou se
promenant les mains derrière le dos, en faisant rouler une
caisse de tambour prussien, il écoutait attentivement tout ce
Après que ces masses de prisonniers, ces innombrables ca-
nons eurent défilé devant les vainqueurs, que le canon ne se fit
plus entendre, ou du moins que ses détonations furent très éloi-
avions plus de deux lieues à faire, il était plus de cinq heures ;
logea militairement, chaque caporal amenant son escouade avec
une partie de leurs hardes : les pianos, les harpes, les guitares,
leur livres, de charmants dessins ou gravures et des fournitures
de bureau à satisfaire tous les besoins et tous les goûts. Les ap-
partements étaient élégamment meublés et très coquets. Je pro-
Le lendemain, au jour, je fus flâner autour du quartier géné-
pas longtemps. Je priai le premier courrier qui partit de mettre
bonnes nouvelles.
Le 15, nous fûmes chargés de faire cuire beaucoup de
cupée de ce pieux devoir. Mon Dieu, que de blessés ! Toutes les
églises, tous les grands établissements en étaient remplis. Les
Le 18, à Mersebourg, sur la rive gauche de la Saale, dans
qui arriva après nous, venant de Weimar.
Dans la journée, nous passâmes près du champ de bataille
ce qui avait singulièrement attendri et ramolli nos pieds. Une
nue, bonnet et plumet en tête, toute la Garde réunie et disposée
à faire une entrée solennelle. Arrivé à la belle porte de Charlot-
tenbourg, ou plutôt à ce magnifique arc de triomphe sur lequel
major aussi brillant que nombreux. Les grenadiers nous sui-
sinon en longueur, aux boulevards de Paris.
Je fus de garde au palais. Dans la soirée, étant en faction,
dans une allée de la prairie qui se trouve en face du palais, un
bouteille cachée sous son habit. Je le repoussai assez rudement ;
il dut penser que je ne me conduisais ainsi à son égard que
parce que je craignais que la liqueur fût empoisonnée. Il me dit :
« Soyez sans inquiétude, elle est salutaire. » Et, en même temps,
il but un bon coup. Je le remerciai de nouveau, en lui disant en
et en prononçant quelques gros jurons en allemand. Parbleu,
Le 28, nous habitions dans une grande rue, la Roos-Strass,
une maison belle et vaste. Il était minuit, mes cinq camarades et
moi, nous dormions profondément, lorsque nous fûmes réveil-
lés par les cris : « Au feu, au feu ! » Je me mets le premier à la
fenêtre, je vois tout le dessus de notre maison en flammes. Nous
commençons de tourner dans notre chambre comme des éga-
rés, cherchant à nous habiller sans pouvoir y parvenir, nous
heurtant, nous bousculant, sans trop songer à gagner la porte
reusement, était intact, et nous pûmes sortir sans accident.
Nous voilà dans la rue, presque nus, sans souliers, ayant de la
nous avions sur le dos, embarrassés de nos fusils, sabre, gi-
chait de tous les coins de rue, par le galop des chevaux qui ame-
le tocsin sonné par toutes les cloches de la ville, par la générale
du gouverneur de la ville, le général Huttin, colonel des grena-
diers à pied de la Garde, et de tous les militaires qui pouvaient
craindre que ce fût un signal, pour une insurrection contre la vie
fallut remonter dans notre chambre pour les chercher, ce ne fut
pas sans danger, et en les recouvrant, nous eûmes la douce sa-
tisfaction de pouvoir faciliter la sortie de quelques personnes
qui auraient pu être victimes de ce désastre. Je dois mentionner,
à la louange des autorités et des habitants, que les secours fu-
rent prompts et bien dirigés.
Un mot de mécontentement, prononcé par le gouverneur,
lui pour être interrogés ; quelques mots suffirent pour nous jus-
tifier. On nous logea chez un banquier de la même rue.
Il y avait tous les jours grande parade, dans la cour exté-
parlé. Le bataillon de service et les piquets de cavalerie de la
tes les troupes qui arrivaient de France, toutes celles qui étaient
toutes les promotions nécessaires pour compléter les cadres des
régiments, distribuait des décorations aux militaires qui lui
étaient signalés comme ayant mérité cette glorieuse récom-
geait rien de ce qui pouvait intéresser leur bien-être ou les en-
Ces parades et revues étaient très curieuses à observer ; on
aimait à suivre du regard celui qui foudroyait les trônes et les
Pendant les vingt-sept jours pleins que je restais à Berlin, je
visitai tous les monuments, toutes les collections importantes,
tous les beaux quartiers de cette belle ville. Je fus plusieurs fois
au spectacle, pour voir jouer des grands opéras français, tra-
duits et arrangés pour la scène allemande.
battus comme à Austerlitz. Elle se terminait par cette phrase :
« Soldats, je ne puis mieux exprimer les sentiments que
Entré en Pologne le 29 novembre, Barrès arrive le 3 dé-
de la Grande Armée sur les bords de la Vistule.
sur le frontispice duquel on devait placer cette inscription en
Le 24 décembre, nous arrivâmes à Varsovie. Depuis le pas-
sage de la Wertha, le 29 novembre, nous étions dans la Pologne
prussienne. Notre marche rapide ne nous donna pas une très
bonne opinion de sa richesse. Que de pauvres et tristes villages
nous rencontrâmes, que de misères nous eûmes sous les yeux,
sans compter la nôtre ! Toujours dans la boue ou la neige fon-
nous voyions, à tout ce qui nous entourait.
pont de bateaux, qui avait été rétabli après la retraite des Rus-
ses. Le fleuve charriait considérablement, la gelée ayant repris
pour sa sûreté. Après le pont, nous traversâmes obliquement
une partie du faubourg de Prague, célèbre par son importance,
mais bien plus encore par ses malheurs, la presque totalité de la
population ayant été massacrée par les Russes de Souvarow, en
che pour ne pas violer la neutralité de cette puissance.
Le passage du Bug présentait des difficultés assez grandes et
des dangers assez sérieux. Le pont, rétabli à la hâte pour le pas-
souvent emporté par la force du courant, ou brisé par les énor-
mes glaçons que cette grande rivière charriait. On ne passait
que par petits détachements, et lorsque les officiers pontonniers
patriotes de Blesle, qui se trouvaient en arrière de leur corps : ce
quelque temps avec eux, je cherchai à rejoindre ma compagnie.
régiment se disposait à partir, je me dirigeai dans sa direction à
pouvoir plus retirer mes jambes. Mes souliers y seraient restés,
cher pieds nus. Je fis ainsi plus de deux lieues sur une légère
croûte de glace que je brisais à chaque pas. Je ne pus rétablir ma
passions, étaient devenus impraticables. Deux hommes ne pou-
vaient pas poser le pied à la même place sans courir le risque
Tout restait derrière, vainqueurs et vaincus. Les canons, les
geaient plus. Les routes, les champs étaient couverts
donnait tout son matériel forcément sans pouvoir même le dé-
sans doute pour lui voir mettre en pratique cette charité chré-
délabrés, ni à nous faire oublier nos misères de la rive droite du
Bug. Au contraire, il nous fit changer de logement, pour ne pas
Notre fortune nous envoya chez un chanoine de Monsei-
Pendant notre séjour à Varsovie, le froid fut très vigoureux.
En vingt-quatre heures, la Vistule fut prise et praticable partout
des revues ou de faire défiler la parade. Il se conduisait de
vaux sur la place étaient moins longs, parce que souvent il y
Varsovie est une très belle ville, dans quelques unes de ses
des généraux en crédit ou des personnages de la suite de
comme de coutume, chercher du bois, de la paille ou des vivres,
enfin ce que je pouvais trouver. En revenant au camp, chargé de
bois, je tombai dans un ravin très profond, et restai enseveli
froid et de fatigue. Le temps était affreux, le froid âpre ; la neige
tourbillonnait, à nous empêcher de voir à deux pas. Je passai
après les terribles combats de Geltkendorf et du pont de Berg-
tion. Ce fut une soirée terrible.
Depuis notre entrée en Pologne, on nous avait permis de
cordons, pour nous garantir le visage et surtout les oreilles du
néraux avaient des bonnets en forme de casque, faits avec des
fourrures de prix, desquels il pendait deux bandes, aussi en
fourrure, pour être attachées sous le menton, quand le froid de-
riche, et chaussé de bottes fourrées avec un vêtement semblable.
Ils pouvaient supporter la rigueur de la saison, mais nous, pau-
tes pour la perte de ce que nous faisions cuire, afin de le manger
avant notre départ.
Le 6, au bivouac, autour du petit hameau de Haff. Après le
presque détruite, nous restâmes en position sur une hauteur
gue faction, nous passâmes la nuit sans feu, ne nous chauffant
vées avant nous. Les quelques maisons de ce hameau étaient
remplies de blessés français. Le nombre en était grand, très
champ de bataille, exposés à toute la rigueur de cette glaciale
journée. Quelle nuit affreuse je passai ! Je regrettai bien des fois
de ne pas être au nombre de ces milliers de cadavres qui nous
entouraient.
Au départ, nous repassâmes, de nouveau sur le terrain de
combat de la veille et sur la position que nous avions occupée
ville de Landsberg sur la Stein. Après avoir laissé derrière nous
cette ville, nous arrivâmes devant une grande forêt, traversée
par la route que nous suivions, mais qui était tellement encom-
brée de voitures abandonnées, et par les troupes qui nous pré-
fort, en avant de nous, ce qui faisait croire à un engagement sé-
rieux. Je profitai de ce repos pour dormir, en me couchant sur la
yeux malades par la fumée du bivouac de la veille, par la priva-
tion de sommeil, et par la réverbération de la neige qui surexci-
que les fortes détonations, que nous avions entendues quelques
Une fois libre, on se mit en quête de bois, de paille pour
piquant. Je me dirigeai vers la plaine, avec cinq ou six de mes
camarades. Nous trouvâmes un feu de bivouac abandonné, très
ardent encore, et beaucoup de bois ramassé. Nous profitâmes
de cette bonne rencontre pour nous chauffer et faire notre pro-
vision de ce que nous cherchions. Pendant que nous étions à
pouiller, tout cela fut fait en quelques minutes. Mettre le foie sur
nous prit moins de temps encore ; nous pûmes, par cette ren-
contre providentielle, sinon satisfaire notre dévorante faim, du
dans Eylau des pommes de terre et des légumes secs. Nous y
allâmes, en attendant que le mouton que nous apportions pût
être cuit. En effet, nous trouvâmes en assez grande quantité ce
que nous cherchions ; fiers de notre trouvaille et satisfaits de
contribuer pour notre part à la nourriture de nos camarades,
nous revenons au camp, mais on dormait à la belle étoile, pres-
que enseveli sous la neige. Nous qui suions malgré le froid, nous
pensâmes que ce repos, après une agitation et des courses si
répétées, nous serait funeste. Nous résolûmes de retourner à
Eylau avec tout notre fourniment, en nous disant que nous en-
trerions dans les rangs au passage du régiment, qui devait aller,
et, avec lui, une épouvantable canonnade dirigée sur les troupes
grand, occasionné par la masse des hommes de tous grades et
surpris comme nous, eut des peines inimaginables pour pouvoir
passer. Pendant ce temps là, des boulets perdus venaient aug-
menter le désordre. Nous arrivâmes à notre poste, avant que le
boulets avaient porté dans le régiment, et enlevé bien des hom-
mes. Une fois en bataille, et assez à découvert, le nombre en fut
terie, qui tirait sur nous à plein fouet et exerçait dans nos rangs
un terrible ravage. Une fois, la file qui me touchait à droite fut
frappée en pleine poitrine ; un instant après, la file de gauche
eut les cuisses droites emportées. Le choc était si violent que les
voisins étaient renversés comme les malheureux qui étaient
notre gauche. Un de mes camarades réclama mon assistance :
crivis avec empressement à son désir et le portai, ainsi que trois
Pendant notre absence, le régiment fit un mouvement vers
sa droite, et se trouva placé derrière une légère élévation qui le
donné cet ordre. Pour rentrer dans nos rangs, nous fûmes obli-
gés de défiler sous une grêle de boulets, dont les coups étaient si
bés morts sur la hauteur.
connue dans nos climats, nous donna un peu de répit ; le restant
marques non équivoques de la présence des Russes en avant de
nos lignes. Enfin, vers la fin du jour, ils nous cédèrent le terrain
et se retirèrent en assez bon ordre, loin de la portée de nos ca-
nons. Une fois leur retraite bien constatée, nous fûmes repren-
dre notre position du matin, bien cruellement décimés et dou-
loureusement affectés de la mort de tant de braves.
Ainsi se termina la journée la plus sanglante, la plus horri-
ment des guerres de la Révolution. Les pertes furent énormes,
dans les deux armées, et quoique vainqueurs, nous étions aussi
maltraités que les vaincus.
taille. Quel épouvantable spectacle présentait ce sol, naguère
de neige, que perçaient çà et là les morts, les blessés et les débris
de toute espèce ; partout de larges traces de sang souillaient
cette neige, devenue jaune par le piétinement des hommes et
blessés des deux nations avec le concours des prisonniers rus-
ses, ce qui donnait un peu de vie à ce champ de carnage. De lon-
que la vue se portât, on ne voyait que des cadavres, que des
rants. Je me retirai épouvanté.
fois sur ce champ de désolation, pour bien me graver dans la
place de la ville étaient vingt-quatre pièces de canon russes
maréchal Bessières, qui me demanda de le laisser passer. Il était
content de mes visites » Je ne répondis rien : ma surprise avait
Avant notre départ, il y eut une troisième promotion de véli-
abri pour ainsi dire, car nous étions entassés les uns sur les au-
tres. Le dégel était bien prononcé, ce qui rendait encore notre
position plus incommode. Enfin, le signal de la retraite nous fut
annoncé par une proclamation qui nous expliquait pourquoi
momentanée : la reprise des hostilités viendrait avec les beaux
Notre escouade entière fut logée dans une maison isolée,
depuis longtemps, ne mangions que des pommes de terre, et en
petite quantité encore. Après nous en être régalés et avoir par-
tagé le reste, le bourgmestre de la ville vint avec un aide de
camp du grand-duc de Berg réclamer ce tonneau. On lui répon-
encore, de vouloir bien lui en donner pour le souper du prince,
sins, qui ne pouvions pas nous écarter de la route. Il se retira
fort mécontent.
dans cette ville et envoie en cantonnements dans les villages
au service de sa personne et de son état-major.
une vive joie. Nous avions souffert tant de privations, éprouvé
délabrement déplorable, nos pieds tout en compote, nos corps
neige, comme la première en fut une de boue, fut plus pénible
cependant se fit sentir bien cruellement.
Nous établissons notre domicile dans le château du seigneur du
ple rez-de-chaussée, beau et assez vaste. Nous y logions tous,
officiers, sous-officiers et chasseurs et vivions tous ensemble, à
bière et des pommes de terre ; à la grange, de la paille : en sorte
que nous pûmes nous organiser pour passer les jours de repos,
qui nous étaient accordés, dans une douce et tranquille aisance.
Ce bien-être inespéré dut être souvent partagé avec des pas-
grain. Mais pour remplir les commandes qui nous étaient faites,
suppléâmes par des paysans que nous mettions en réquisition.
traité avec bonté, et payés en nature, nous eûmes plus de bras
Avec le repos et la nourriture, revinrent la santé, la propreté
et la bonne tenue. Nos cadres, si faibles à notre arrivée, se com-
plétèrent par la rentrée des hommes restés aux hôpitaux, par
des vieux soldats et des nouveaux vélites venant des corps ou de
tre position. Moi et deux ou trois camarades de la compagnie,
nous faisions exception, nous avions les pieds gelés.
Dans cette fâcheuse position, je ne pouvais faire aucun ser-
vice, ni suivre la compagnie en cas de départ. Le chirurgien dé-
cida que je serais envoyé sur les derrières, au petit dépôt de la
sieurs malades ou blessés et conduits par un caporal. Le 15
logement chaud et tranquille, ce qui accéléra ma guérison, à
dit, était exclusivement affectée aux troupes de la Garde. Le
nombre des blessés et des malades était considérable, dans les
à se faire sentir, il diminua bien vite, et le dépôt de convales-
cence ne dut pas tarder après mon départ, à devenir presque
inutile.
pas à se désemplir, plutôt pour cause de mort que par guérison.
blessés par ce boulet, allait bien et paraissait sauvé.
kenstein, superbe château au comte de Dohna, ancien premier
ministre du roi de Prusse, près de la petite ville de Rosenberg.
Dans cette ville, était logée la majeure partie des officiers de la
maison impériale.
Le 27 avril, il y eut une grande revue de toute la Garde dans
la plaine de Finckenstein ; un ambassadeur persan se trouvait à
cette revue.
vre dans des baraques que nous devions construire. Dès notre
plaisance des plus intéressants. Il y eut beaucoup à travailler,
bien des bois abattus, bien des maisons démolies pour cons-
mais la guerre fait une excuse.
les autres, me fit beaucoup de questions sur notre nourriture et
surtout le pain de munition. Je lui dis sans balbutier, et très net-
à le goûter, je lui en présentai un. Il ôta son gant, en brisa un
tions, mais, dans la crainte que je répondisse comme je venais
de le faire, le général Soulès prit la parole pour moi.
Le 31 mai, à Finckenstein, pour faire le service auprès de
tous les jours parade et revue des troupes qui arrivaient de
feu et à balle, par peloton, aux troupes arrivantes, dans le jardin
leur donnait pour point de mire une belle fontaine en pierre
HEILSBERG
Saafeld, petite ville de la Prusse ducale. Dans la journée, tous
inopinément et avec vigueur par les Russes, et repoussés sur
tous les points. Cette nouvelle arriva au quartier général impé-
allant très vite ; le grand-duc de Berg avait pris la place du co-
général annonçait que cela pressait et que de grands coups se
donnaient en avant de nous.
Quand nous arrivâmes sur les hauteurs au-dessus de la
plaine qui précède la ville de Heilsberg et non loin de la rive
tin. Placés en réserve, nous découvrions les deux armées enga-
redoutes élevées qui, dans la plaine, couvraient le front de
garde, fusiliers, chasseurs et grenadiers, organisés depuis quel-
major qui les commandait, eut la tête emportée, et beaucoup
sés, et dont plusieurs étaient de ma connaissance, y perdirent la
quatre fusiliers de ces régiments traversèrent nos rangs en de-
tournant vivement, dit : « Ah ! ah ! des hommes qui ne sont pas
à leur poste ! Général Soulès, vous leur ferez donner la savate ce
soir et du gras encore ! » Une minute après, il dit : « Demandez
dans vos rangs, il fait meilleur ici que là-bas » Par moment,
observations. Pour détourner la direction de ces boulets, il en-
voya deux batteries de la Garde éteindre le feu des canons rus-
La journée se termina sans résultat, chacun garda ses posi-
tions et nous bivouaquâmes sur le terrain que nous occupions,
au milieu des morts du combat de la matinée. Nous étions res-
tés douze heures sous les armes, sans changer de place.
magasins et les retranchements dont la défense avait fait couler
FRIEDLAND
nous avions été mitraillés quatre mois auparavant. Cette mar-
che de nuit fut remarquable en ce que nous fûmes assaillis,
lorsque nous traversions une immense forêt, par un orage si
violent, si impétueux, que nous fûmes obligés de nous arrêter
Nous arrivâmes défaits, mouillés, horriblement fatigués et hors
che, à une assez grande distance.
revis avec une certaine satisfaction ce terrain si célèbre, si dé-
seaux, des étangs, des bouquets de bois dont le jour de la ba-
taille on ne distinguait rien.
très bonne heure, et le bruit paraissait devenir plus fort, à me-
affaire allait avoir lieu.
Nos chapeaux, en général, étaient en si mauvais état, il était
fit prendre la résolution à tous les chasseurs, et comme par un
mouvement spontané, de jeter leurs chapeaux. Ce fut général
dans les deux régiments. On eut beau le défendre et crier,
Une fois prêts, on se remit en route ; peu de temps après, on
commença à rencontrer les premiers blessés. Leur nombre de-
étions depuis presque notre départ, nous débouchons dans une
nous restâmes plusieurs heures dans cette position ; mais
soir, nous nous portâmes en avant pour prendre possession
che déblayée de leur présence. Leur perte fut immense, en
hommes et en matériel. Cette sanglante et éclatante défaite les
terrassa complètement.
dans le château du baron. Je me trouvais de garde auprès de sa
personne. Le lendemain de son départ, je visitai ses apparte-
ments ; ils ne méritaient pas cette attention, car ils étaient plus
Varsovie. Ce fut une bonne fortune, car nous ne savions rien de
quet de garde ne quitta le poste que lorsque les voitures, les
de sa suite furent prêts à partir, escortés par la gendarmerie
TILSITT
Le 19 juin, à Tilsitt, nous fûmes logés dans le faubourg qui
longe la rive gauche du Niémen, au-dessus de la ville, mais
tants, avant notre arrivée avaient caché dans la terre de leurs
jardins leurs effets et des provisions considérables. Quand ils
rent nous prier de leur permettre de faire des fouilles pour dé-
terrer les objets cachés. On y consentit avec empressement,
en feraient part. Il se trouva en effet, tant et tant de pièces de
lard et de jambon que nos ordinaires se trouvèrent pourvus,
du goût à nos maigres aliments. La viande ne manquait pas,
était détestable. Il fallait avoir une faim canine pour oser le por-
ter à la bouche.
les voyait et les entendait facilement, surtout quand ils se ré-
unissaient le soir pour chanter la prière. Le beau pont en bois
établi sur cette rivière était brûlé ; aucune communication
bateaux avaient été emmenés ou coulés bas : cependant, quand
ter les matériaux nécessaires à sa construction.
Ces préparatifs nous préoccupèrent singulièrement ; on
du monde civilisé, à cinq cents lieues de Paris et exténué de fati-
avait tout fait pour vaincre les ennemis de la France.
sa suite et 800 hommes de sa Garde. La ville fut déclarée neutre
et partagée en partie française et en partie russe. Il nous fut dé-
permis de le traverser pour nous rendre à notre faubourg qui se
trouvait dans cette direction, mais en tenue de promenade.
convenu, Napoléon se rendit sur le bord du Niémen pour rece-
voir Alexandre et le conduire à son logement. Peu de temps
après, ces deux grands souverains arrivèrent, précédés et suivis
dons et se tenant par la main, comme de bons amis. Après avoir
passé le front des troupes, les deux empereurs se placèrent au
devant eux.
Une fois le défilé terminé, nous rentrâmes dans nos bi-
même cérémonial.
garde impériale, sur les hauteurs de Tilsitt, devant Leurs Majes-
tés Impériales. Napoléon tenait beaucoup à ce que sa Garde jus-
feux, il passait derrière les rangs pour exciter les soldats à tirer
vite, et dans les marches, pour les exciter à marcher serrés et
bien alignés. De la voix, du geste, du regard, il nous pressait et
saient par leur seule présence pour les arrêter ou les contenir. Il
fut le prendre par la main, et le retira de là, en lui disant : « Une
maladresse pourrait causer un grand malheur. » Alexandre ré-
craindre. »
le recevoir à la descente de voiture. Il lui prit la main et le fit
ceau de sa couronne brisée.
rière notre faubourg, aux 800 gardes russes qui faisaient le ser-
siennes arrivèrent ; elles furent accueillies et traitées avec le
plus vif empressement ; en général, on les préférait aux Russes,
ni désordre. Du reste, les officiers des trois puissances étaient
là, pour arrêter toute manifestation contraire à la bonne har-
Pendant mon séjour à Tilsitt, je reçus une lettre du vieux
général Lacoste, du Puy, pour son fils, général de division du
tinelle à 11 heures du soir, il faisait encore assez clair pour lire
une lettre, et quand on me releva à une heure du matin, la nuit
presque terminées, les 2ème régiments de chaque arme de la
et ensuite pour la France. Cette nouvelle fut accueillie avec une
grande démonstration de joie. La glorieuse paix qui venait
que nous avions soufferts, pendant ces quatre grandes, rudes et
reux de nous reposer un peu plus longtemps, de laisser aux râte-
France réclamait nos bras et notre vie. Pour le moment, nous en
avions assez.
RETOUR EN FRANCE
Garde arrivèrent de Tilsitt. Toutes les dispositions se faisaient
pour quitter le Nord et reprendre le chemin de notre patrie, que
avaient presque cessé depuis notre départ de Varsovie, reprirent
leur régularité. Elles furent même abondantes et variées.
taille de Friedland, y avait laissé des magasins immenses, ri-
chement approvisionnés. Indépendamment des vivres ordinai-
res, ils contenaient de la morue, des harengs, du vin, du rhum,
etc. Il y avait dans le port beaucoup de navires, chargées de den-
Durant les six jours que nous restâmes dans cette ville, il
contre moi. Nous étions logés six dans un petit cabaret, et confi-
Les plaintes se renouvelaient à chaque instant, parce que nous
nous habiller et nous approprier. La méchante femme du caba-
hommes et un caporal de la ligne pour nous faire arrêter. Mais
faire conduire six hommes à la fois lui paraissait un peu auda-
cieux ; elle désigna le plus jeune comme le plus coupable. Le
remplir. Je lui dis de passer devant avec les hommes, que je le
sa dénonciation. Tout ce que je disais parut si vrai, si naturel, si
raisonnable, que le gouverneur fit chasser cette mégère, me ren-
logement.
La veille de notre départ, il y eut une grande promotion de
vélites au grade de sous-lieutenant, et annoncée seulement au
faire partie, mais je fus trompé dans mon impatiente attente.
éprouvé des désappointements et des vexations.
Le 14 juillet, comme nous allions arriver à Brandebourg,
épigramme était répétée à tous les passages des gendarmes de-
la police militaire du quartier général impérial et de la garde des
mais que faire contre une opinion répandue ? Cependant, après
les gendarmes auraient un escadron en ligne. Les hommes se
firent tuer à leur poste, mais cela ne tua pas la plaisanterie.
Le 12 août, la veille de notre départ de Berlin, plusieurs de
sous-lieutenant, mais rien ne vint confirmer cette bonne nou-
informations.
Le 25 août, nous arrivâmes à Hanovre, pour y rester jus-
inattendu, et bien contraire à notre empressement de nous ren-
glaise dans la Baltique, le bombardement et la prise de Copen-
hague par les Anglais, et peut-être aussi pour veiller à
de Westphalie, nouvellement créé, etc. Nous aurions préféré
continuer notre voyage ; nous étions trop rompus à la marche
pour désirer de nous arrêter.
Je profitai de ce long relais pour visiter attentivement cette
jolie ville ; je fus souvent au théâtre de la cour électorale voir
jouer des opéras allemands, dans une salle fort riche de dorures.
Le colonel Boudinhon, du 4ème hussards, né au Puy et ami de
garda avec lui une partie de la journée. Un prêtre émigré, né en
Auvergne, de la connaissance de mon père, professeur à
parler du pays. Il mit à ma disposition sa belle et riche biblio-
thèque ; sa connaissance me fut très précieuse par ses entretiens
du marquis de La Romana, leur général en chef, tenaient garni-
Il y eut à Hanovre une cinquième promotion de vélites. Je
taine. Mes notes étaient des plus favorables, mais il y en avait de
bien plus protégés que moi.
Enfin, le 25 octobre, nous arrivâmes à Mayence, sur le sol
la capitale. Afin que tous les corps qui la composaient fussent
réunis, il fallut ralentir la marche de ceux qui faisaient tête de
colonne, et les faire tourner autour de Paris pour donner place à
Dammartin, Louvres, Luzarches, Gonesse, Rueil, en attendant
que les dernières troupes arrivassent aux portes de Paris.
barrière du Nord ou Saint-Martin, un arc triomphal de la plus
tant des couronnes de laurier. Un quadrige doré surmontait le
monument, des inscriptions étaient gravées sur chacune des
immense de peuple. Arrivés à Rueil, vers 9 heures, nous fûmes
placés en colonne serrée dans les champs qui bordent la route et
libre pour la circulation.
à la tête de la colonne et décorées par le préfet de la Seine. Des
avec les maires de Paris, entourait le préfet, M. Frochot et tout
notre état-major général, ayant à sa tête le maréchal Bessières,
trée des aigles à leur place habituelle, 10 000 hommes en
au bruit des tambours, des musiques des corps, de nombreuses
les mêmes acclamations nous accompagnèrent. Nous défilions
entre les haies formées par la population de la capitale. Toutes
les fenêtres, tous les toits des maisons du faubourg Saint-Martin
et des boulevards étaient garnis de curieux. Des pièces de vers
guerriers étaient chantés et distribués sur notre passage. Des
complet, et la fête digne des beaux jours de Rome et de la Grèce.
En arrivant aux Tuileries, nous défilâmes sous le bel arc de
elles restaient habituellement pendant la paix, nous traversâ-
mes le jardin des Tuileries et y laissâmes nos armes, formées en
faisceaux.
dix mille couverts nous attendait. Elle était placée dans les deux
allées latérales. Au rond-point était celle des officiers, présidée
se répétaient indéfiniment ; tout était bon ; on était placé
convenablement, mais malheureusement la pluie contraria les
ordonnateurs et les héros de cette magnifique fête.
pauvres eurent aussi leur part dans ce gigantesque festin.
mois et cinq jours.
Durant plusieurs jours, les fêtes continuèrent. Le 26, tous
les spectacles de la capitale furent ouverts à la Garde. On avait
ainsi que les premiers rangs des autres. Je fus du nombre de
ceux qui furent désignés pour le grand Opéra. On joua le
à la campagne qui venait de se terminer. La beauté du sujet, les
brillantes décorations, la pompe des costumes et le gracieux des
sur la scène, dans son char de triomphe, attelé de quatre che-
vaux blancs, on jeta du centre du théâtre des milliers de cou-
ronnes de laurier, dont tous les spectateurs se couronnèrent
comme des Césars : ce fut une belle soirée et un beau spectacle.
Le 28, le Sénat conservateur nous donna ou voulut nous
donner une superbe et brillante fête. Tout était disposé pour
sement le mauvais temps la rendit fort triste, et même désa-
toires de la Grande Armée étaient rappelées sur des boucliers,
entourés de couronnes de laurier et entremêlés de trophées qui
réunissaient les armes des peuples vaincus ; des inscriptions
évoquaient les grandes actions que la fête avait pour objet de
célébrer ; des jeux de toute espèce, des orchestres et une infinité
de buffets bien garnis remplissaient ce beau jardin. La neige qui
Beaucoup de militaires demandèrent à se retirer, mais les grilles
étaient fermées ; il fallut parlementer avec le Sénat ; tout cela
il y avait de quoi et du bon. Les officiers étaient traités dans le
ry, ensuite au Français.
Enfin, le 19 décembre, la Garde nous donna une grande fête
à la ville de Paris. Elle eut lieu le soir, dans le Champ de Mars et
du Champ de Mars, on avait placé, sur des fûts de colonnes, des
vases remplis de matières inflammables, ou des aigles avec des
naient et se communiquaient par un dragon volant, qui devait
les embraser tous en même temps. Au-dessous des aigles étaient
les numéros des régiments qui formaient la brigade, avec le
nom du général qui la commandait, et sous les pots à feu, les
les deux brigades. Au milieu, une immense carte géographique
les villes et le lieu de nos grandes batailles ; et le chemin suivi
par la Grande Armée, dans les campagnes de 1805, 1806 et
1807, était tracé par des étoiles blanches sous lesquelles, ainsi
que sous le nom des villes, il y avait un feu gras coloré, qui de-
lui-même en feu. Au-dessus de la carte, on voyait des Victoires
La Garde à pied se rendit en armes dans cette enceinte,
volant qui, au même instant, le communiqua à toutes les pièces
pied de la Garde firent, avec les cartouches artificielles, un feu
de deux rangs des plus nourris. Cette voûte des cieux éclairée
nations qui retentissaient dans tous les points du Champ de
Mars, les cris de la multitude qui encombrait les talus, tout
concourait à donner à cette fête militaire les plus grandes pro-
portions, la plus noble opinion du vouloir des hommes, quand
ils déploient toutes leurs facultés pour faire du beau et du su-
La Grande Armée tenait sa place dans cette fête de la Garde
gades et les régiments y figuraient par leurs numéros.
au quartier. Le bal commença ensuite et se prolongea fort tard
dans la nuit. Plus de quinze cents personnes de la cour et de la
Dans les premiers jours de notre arrivée, on renouvela
complètement toutes les parties de notre habillement. La coupe
des habits fut améliorée et calquée sur celle des Russes. Nos
bonnets à poil, qui étaient devenus hideux, furent aussi rempla-
beau que ceux des officiers. Quant aux chapeaux, il était de
Quelques jours après mon arrivée, je fus faire une visite à
tirai assez mécontent.
Le 31 décembre, le général Soulès, notre colonel en premier,
pour moi. Il me demanda alors : « Avez-vous fait toute la cam-
Berlin, au retour ? » Je répondis oui à toutes les questions,
mes prénoms. Le décret porte Pierre-Louis, tandis que je
major, qui était alors reposé sous les armes et le bras gauche
singulière pirouette, que je ne pus contenir un éclat de rire qui
aller se faire panser, il me dit : « Je me souviendrai de votre
préjudiciable, car je le connaissais haineux et rancunier ; aussi
rapport pour me faire remettre ma lettre de service, il répon-
ce nom dans les deux régiments. Voilà pourquoi, mon général,
Après quelques instants de réflexion, il me dit : « Mettez-
la Guerre, pour lui demander un duplicata de ma lettre et la rec-
pressez-en le résultat. Quant à vous, vous êtes maintenant offi-
chez un coiffeur pour faire couper ma queue, ornement ridicule
régiments de la Garde. Quand je fus débarrassé de cette in-
commode coiffure, je me rendis chez un ami de mon père, pour
lui faire part de mon changement de position et lui souhaiter
dix heures du soir. Ainsi, dès le premier jour, je profitai des
avantages de mon nouveau grade.
profit avec délices les quelques jours de liberté que je me don-
fait trois campagnes et même quatre, le sac sur le dos, et avoir
et dix-sept jours.
Ma feuille de route me fut donnée, sur ma demande, le 2 fé-
vrier, pour Neuf-Brisach, dépôt du 16ème léger, et ma place fut
retenue le 5, pour partir le 7 au matin, aux Vélocifères de la rue
DIX-NEUF MOIS EN FRANCE
1808 est brusquement envoyé à Rennes.
marche ou de séjours. Le voyage fut heureux, tranquille et sans
beaucoup, à cause de mon isolement, surtout dans les lieux
les événements voulaient que tous ces projets ne fussent
dans les vingt-quatre heures, toutes les troupes valides de la
légion pour Napoléonville (Pontivy).
Je fus désigné pour être officier-payeur du bataillon, faire
un jeune sous-lieutenant de quatre mois, mais je fus tellement
connu capitaine. Cette circonstance et quelque chose en moi qui
nuit furent employé à habiller et armer nos jeunes conscrits,
établir les contrôles, faire la situation, les bon-comptes, toucher
une quinzaine de solde, etc. La nuit fut pour moi une nuit de
travail.
Le 6 juillet, arrivé à Quiberon, qui est un triste et sale village
dans les terres, je vis pour la première fois la mer, dans toute
son étendue, sa beauté et ses divers aspects. Je passai une partie
de la soirée sur les bords, pour la contempler dans toute son
immensité et étudier quelques-unes de ses merveilles et de ses
productions.
Le lendemain 7, le détachement fut embarqué sur des
chasse-marée, stationnés dans le port de Portaliguen, qui est à
peu de distance du bourg de Quiberon. Quand on se fut assuré
que le passage était libre, que la traversée pouvait se faire sans
danger, la mer et la marée étant bonnes, on hissa les voiles et on
de navigation, nous abordâmes, sans avoir été remarqués par
même chez les soldats ; ils étaient presque tous dans un état de
prostration si complet, que si nous avions été abordés par une
Notre arrivée étant connue, je trouvai tous les officiers du
3ème bataillon sur le quai pour me recevoir. Leur accueil fut très
cordial.
Dix-sept jours après, le 3ème bataillon partit en entier pour
ter. Je restai seul avec mes deux compagnies, fortes encore de
220 hommes, pour les instruire, les discipliner et les adminis-
faire campagne comme officier, me firent bien regretter de ne
tout de quelques uns, dont les caractères me plaisaient, avec
que deux, le commandant, qui était devenu colonel, et un sous-
lieutenant, capitaine. Tous les autres étaient morts en 1814.)
Peu de jours suffirent pour me mettre en bonnes relations
avec les officiers de ces corps, et avec presque toute la bourgeoi-
sie de la ville, et cela dans de si bons termes que, chez eux, je me
croyais chez moi. Ce fut une existence bien douce, dont
pas une partie de campagne ou de pêche dont je ne fisse partie.
Les généraux ne furent pas moins bien pour moi. Je man-
geai souvent chez eux et surtout chez le général de division
Quentin, original, bizarre, capricieux, mais au fond excellent
il se mettait à table, sans attendre cinq minutes ses convives.
sez-vous que je sois capable de détourner un officier de remplir
trop de tact pour avoir exécuté une semblable mission. »
Je ne savais plus que répondre. Je commençai à gagner la
Voilà qui est bien audacieux pour un sous-lieutenant, me dit-il,
Eylau, Friedland, il faut bien lui pardonner. »
moqua beaucoup de mon embarras et de la piteuse figure que je
fis pendant un moment. Du reste, cette réception presque bru-
tale était bien faite pour intimider un jeune officier qui ne
connaissait pas encore les allures de son chef supérieur. Dans
pasquinades, mais cela ne prenait plus.
Dans le courant du mois de septembre, plusieurs officiers
venant de la réforme arrivèrent pour prendre le commandement
des compagnies et du détachement. Le capitaine, qui eut cet
au moral et au physique, le plus ivrogne, le plus triste militaire
Dans ce temps là, je fus envoyé en cantonnement avec une
mon isolement pour inviter une bonne partie de mes connais-
but non seulement le contenu de ma caisse, mais autant de vin
ordinaire, qui était encore du bordeaux, du frontignan, du
punch, etc. Et alors, je dus louer des charrettes, les camper des-
sus, et puis, fouette cocher. Ils arrivèrent chez eux dans un état
déplorable, ensevelis dans une couche de boue à les rendre mé-
connaissables. Je fus plusieurs jours sans oser aborder leurs
femmes, qui étaient furieuses contre moi. On rit beaucoup de la
colère des unes et de la triste figure des autres. Ce repas panta-
raison à des têtes si vénérables, à des hommes si recommanda-
bles par leur position et leur âge.
effrayante à voir ; les vagues, monstrueuses. Leur choc contre
demi-lieue. Les plus vieux marins ne se rappelaient rien de
ner en ville chez un capitaine des canonniers garde-côtes séden-
chaume fut enlevé ; je fis transporter mes effets dans une mai-
son voisine et partis avec un sous-officier. En nous crampon-
nant mutuellement, nous arrivâmes en bon port à notre destina-
cheminées de la maison avait été renversée et était arrivée pres-
presque plus habitable. La façade avait été fortement ébranlée,
deux planchers étaient enfoncés, les meubles brisés, etc.
jours suivants nos postes retirèrent de la mer plus de cent pièces
doubles et ordinaires de vin de Porto. Ces beaux et forts ton-
parages. Après les avoir débarrassés de cette enveloppe marine,
1794 un vaisseau de guerre anglais de ce nom avait coulé dans la
baie de Quiberon. Il est probable que la carcasse était restée in-
Bretagne, car on opéra le sauvetage à douze ou quinze lieues de
la baie. Ce vin était parfait et se vendait bien. Le détachement
eut, pour sa part de prise, plus de 300 francs, qui lui furent
comme officier de détachement.
Après être rentré en ville et avoir habité quelque temps la ci-
tadelle, je fus détaché à la batterie de Belle-Fontaine, peu éloi-
contenir que mon lit, une chaise et une petite table ; mais il était
pour prendre des bains à marée basse. Quand elle était haute et
plaisir que je trouvais dans cet aimable et excellent pays, qui
sante. Mon âme avait besoin de se retrouver dans une sphère
la gloire et des périls de mes camarades.
Ces jours derniers furent employés à régler les comptes avec
chacun, à emballer les effets des magasins, à faire la remise des
lits, des fournitures diverses, du casernement, et autres détails
aussi fastidieux que nécessaires, et puis à faire des adieux tou-
chants, sincères et bien sentis par moi et par tous ceux avec qui
je vivais depuis longtemps dans cette douce intimité. Le général
Quentin, toujours extraordinaire dans tout, me vit partir avec
regret. Je me séparai aussi de lui avec peine, malgré que son
plus et que je vivais avec lui comme presque avec un de mes
égaux. Il enrageait de ne pas être comte ou baron ; de ne pas
ministre de la Guerre avait beau lui dorer la pilule, en lui disant
couper la queue qui avait deux pieds de long, vend sa batterie de
cuisine, prend pension dans un hôtel et se dispose à partir.
faire nommer mon aide de camp. » Je le remerciai bien sincè-
laissai bien découragé et sentant sa fin ou sa disgrâce. Au fond,
quant de tenue et de jugement.
Il était un autre homme que je voyais moins souvent, mais
mon capitaine dans la Garde. Parler à ce bon vieillard, qui était
commissaire des guerres, de son fils et de son gendre, quartier-
toutes ses affections. Aussi étais-je un de ses bons amis.
gner dans ce journal toutes les particularités de ma vie militaire
et privée, pendant ces quatorze mois de séjour, il y faudrait un
ma mémoire. Ses fêtes, ses rochers, ses bons habitants y tien-
dront toujours une très bonne place.
ESPAGNE ET PORTUGAL
4 janvier, avant le départ du bataillon pour Saint-André-de-
Cubzac, je fus prendre à la citadelle de Blaye cent conscrits ré-
fractaires, pour être incorporés dans le corps après notre entrée
enfermés tous les soirs dans un local fermé.
depuis Bordeaux. Les officiers des deux corps mangeaient en-
tous les convives. La porte fut sur le champ fermée, on ordonna
née, quand on vint dire que les couverts étaient retrouvés. Alors
le commandant tomba sur cet homme, le battit horriblement,
malgré les cris et les prières de sa femme. Il fallut intervenir,
médiatement après pour Mont-de-Marsan, déposer sa plainte
chez le procureur impérial. Je ne sus pas ce que cela devint,
ment déplacé, et surtout un manque de tenue dans la conduite
Le 15 janvier, nous étions à Ernani, petite ville de la pro-
vince de Guipuscoa (Biscaye). Je procédai à la répartition dans
rangs des autres au moment du départ, pour recouvrer sa liber-
compte, écrire à bien des autorités pour expliquer ce mystère, et
çait contre eux, lorsque leur enfant était déclaré déserteur.
donna une bien mauvaise opinion de la propreté espagnole.
son à Durango. Je fus désigné pour commander la place. On
logea les officiers et la troupe dans un couvent. Moi, je crus de-
voir prendre un beau logement en ville, avec sentinelle à ma
porte. Dans la nuit je fus réveillé par un sale paysan couvert de
Je quittai sans regret mon noble logement et mes honorables
fonctions, pour redevenir simple lieutenant.
vrier. Ces trente-deux jours se passèrent fort tranquillement et
même agréablement. Nous avions besoin de repos. Les qua-
rante-huit journées de marche que nous venions de faire nous
avaient rudement fatigués. Le général de division Solignac, gou-
verneur de la vieille Castille, donna plusieurs grandes soirées,
fort remarquables par leur éclat, leur affluence et la rage du jeu.
nous, se trouvèrent à quelques unes de ces soirées dansantes. Il
sonnages des deux nations. Ces réunions étaient gaies, vives,
nombre, ne se faisaient généralement remarquer que par leur
gaucherie et le mauvais goût de leur toilette française. Celles qui
avaient eu le bon esprit de conserver le costume national étaient
beaucoup mieux.
fourneaux. On chauffe ses appartements avec des braseros, ali-
mentés avec du charbon de bois, chauffage insuffisant et qui
lions au café, tenu par un Français et constamment plein, mal-
gré la vaste étendue des nombreuses salles. On y jouait tous les
actions honteuses, qui amenèrent de fréquents duels et des me-
sures de rigueur. Quelques un furent chassés de leur régiment.
loin, en remontant le cours de la rivière. Quelques grenadiers et
pour y passer la nuit. Le lendemain, on leur donna un guide qui
les conduisit dans une embuscade préparée ; ils y furent tous
égorgés, avec un raffinement de cruauté. Le chef de bataillon,
instruit de cet affreux guet-apens, marcha sur ce village, le fit
les des grenadiers, sans avoir rien avoué, enfin le cinquième les
Nous restâmes dans ce village, avec un escadron de dra-
joindre mon bataillon. En route, étant à quelques cent pas du
détachement et dans une position à ne pas être aperçu de lui par
la forme du terrain, je fus accosté par un homme à cheval, armé
dans ses poches comme pour prendre ses pistolets, et me pré-
France, je ne sais à quel titre. Ma contenance fut assez embar-
pauvre arme contre des pistolets, un tromblon et une lance.
son ou rocher cachait un ennemi.
Le 4ème bataillon était parti dans la matinée pour le blocus
5ème bataillon de notre division.
Nous restâmes dans ce bourg, pour assurer les communications
avec Léon et avec le derrière des troupes employées au siège
guerre, pour soigner les malades et les blessés des troupes du
siège, et pour fournir des détachements armés aux tranchées.
ment. Le 20 avril (vendredi saint), la batterie fut démasquée, et
tira pendant trente-six heures, sans discontinuer, sur le mur
Il eut lieu le 21, à cinq heures du soir. Six compagnies
heures du matin, les assiégeants étaient retranchés sur la brè-
che, sans que nous puissions pénétrer dans la ville par la diffi-
culté des obstacles que notre troupe rencontrait sur son pas-
sage. Toutefois, le commandant, quand le jour fut venu, de-
manda à capituler.
On accéda à ses propositions, et il fut convenu que la garni-
son sortirait le jour de Pâques, à midi, avec les honneurs de la
La matinée de Pâques fut employée à perfectionner les tra-
forte. Dans le nombre, il se trouvait cinq à six déserteurs fran-
çais, qui furent reconnus et fusillés sur le champ, sans même
prendre leurs noms.
Les pertes des Français furent très considérables, beaucoup
conquérir, sur les murs de cette bicoque, un bâton de maréchal
tués ou blessés, dont trois officiers de voltigeurs, tués sur la brè-
che, et deux de grenadiers blessés.
Pendant le siège, je fus escorter un convoi de poudre pour
pour jeter dessus, la position était critique. Je veux faire mar-
cher les voitures qui étaient en avant de celle qui brûlait, et ré-
trograder celles qui étaient derrière, mais les conducteurs qui
leurs shakos ; cela nous sauva. Le convoi continua sa marche
sans autre accident.
leur installation, au moins un restaurateur et cafetier de notre
nation. Ils étaient chers, ces empoisonneurs à la suite de
argent.
plusieurs officiers de ma connaissance et, entre autres, le géné-
ral Jeannin, qui avait été mon chef de bataillon dans la Garde.
Le général Jeannin avait épousé une des filles du fameux pein-
Du 7 juillet au 31, je restai à Salamanque. Quelques lieues
en déroute. Il fallut tirer des coups de fusil, pour les forcer à
rentrer dans le taillis. Il y eut trois ou quatre hommes terrassés
Les officiers, une fois le danger connu, avaient rallié une partie
marcher contre eux, en leur tirant quelques coups de feu qui les
dispersèrent.
Logé sur la grande place de Salamanque, si belle par son ar-
chitecture uniforme, ses portiques couverts, ses galeries et ses
balcons continus à tous les étages, je fus témoin, de la croisée de
mon logement, de plusieurs courses de taureaux qui
et le fils unique du maréchal de Dantzick (Lefebvre), et avec
plusieurs autres officiers de son état-major général.
rain qui sépare Salamanque de Ciudad-Rodrigo est un pays dé-
sert, stérile, sans culture et cependant couvert de chênes verts et
Le soir de mon arrivée à Rodrigo, mon sous-lieutenant et
moi, nous ne trouvâmes que deux chambres : une occupée par
je viens de désigner. Brisé de fatigue par la marche, la chaleur et
la maladie, je me couchai aussitôt, sans manger, tant le besoin
de repos se faisait sentir. Quelques instants après, deux grands
coquins de laquais vinrent me chercher querelle, parce que
poignets, si on ne leur rendait pas justice. Ils sortirent, et je me
rendormis, mais une ou deux heures après, je fus mandé chez le
grand prévôt. Un maréchal des logis de gendarmerie
Arrivé près du colonel de gendarmerie Pavette, je lui expli-
sa vie pour la défense de la patrie, qui use sa santé sur les routes
est demandé tous les jours ? » Après une conversation assez
Le lendemain, en causant de cette affaire avec les aides de
mis en prison. Peu auparavant, une pareille scène, pour le
division, mais plus violent et armé dans ce moment là de son
sabre, il avait fait une blessure grave à un domestique du duc
voulait le faire destituer. Les officiers du corps, instruits de cette
inconvenante rigueur, lui firent dire que si cela arrivait, ils don-
cadavres furent jetés jusque dans nos lignes. Cet événement eut
lieu le 26 août, la ville fut occupée le 27.
notre armée, forte de 50 000 hommes, était commandée par
Masséna.
horrible, les pentes presque à pic, et la profondeur énorme.
Tous les jours qui suivirent, il me fut le plus souvent impos-
sible de me faire dire le nom de la ville ou du village que nous
traversions, car nous ne rencontrions pas un seul habitant.
Toute la population avait fui, en détruisant tout ce qui aurait pu
nous être utile. Les Anglais avaient composé cette émigration
générale, sur notre passage, pour créer des plus grands obsta-
cles à notre marche et nous rendre plus odieux aux Portugais.
assez vivement par un parti ennemi ; mais, vivement repoussé,
il se retira, après nous avoir tué et blessé plusieurs hommes.
Le lendemain, nous eûmes une alerte qui nous donna au-
tions était parqué sur une lande, calcinée par les grandes cha-
leurs que nous éprouvions, depuis notre entrée dans ce royaume
désert. Le feu se mit à cette bruyère, et fit de si grands progrès,
sur un autre terrain. Le danger était grave ; la perte eut été im-
tion de la guerre étaient dans ce parc de réserve.
sinon battus, du moins repoussés de tous les points dont on
plus de 4 000 hommes tués ou blessés, la découragea beaucoup.
Cependant le maréchal Masséna ne renonça pas au projet de
marcher sur Lisbonne. Ayant reconnu un peu trop tard, et
gnable de front, il résolut de tourner par la droite, en
abandonner tout le pays entre les montagnes et la mer. Ainsi,
malgré notre grave échec, nous continuâmes à poursuivre une
armée victorieuse, abondamment fournie de tout, ayant la sym-
pathie des populations pour elle, tandis que nous, nous ne vi-
augmentait les fatigues et les dangers des soldats.
des montagnes que nous traversions depuis notre départ de Ro-
drigo. Nous découvrons au loin la mer et, à nos pieds, un beau
pays. Nous voici dans une plaine riche, fertile, couverte de
nombreux villages, déserts à la vérité, comme tous ceux que
nous avions trouvés, mais plus abondamment pourvus de vi-
Le 4 octobre dans la matinée, nous restâmes quelques heu-
res à Coimbre, belle et grande ville, sur le Mondego qui la divise
en deux parties. La cathédrale et les fontaines sont magnifiques,
sucre, thé, chocolat dont les magasins étaient abondamment
fournis. On laissa tous les blessés et les malades dans un cou-
vent situé sur une hauteur de la rive gauche du Mondego, avec
une garde armée pour les faire respecter, mais, vingt-quatre
heures après, la garde était prisonnière et les malades dange-
reusement exposés à être massacrés.
Le 8 octobre, en avant de Leiria, par une pluie torrentielle,
elle prit possession avec joie. La place et le bois ne manquant
pas, nous eûmes bientôt établi un bivouac assez bon pour ne pas
regretter les maisons qui regorgeaient de militaires. On y trouva
dans les sacs et bagages, on fit beaucoup de vin chaud, qui res-
moelle des os.
Nous étions enfin arrivés dans la vallée du Tage, après la-
quelle nous soupirions depuis longtemps, pensant que nous
trouverions sur ses bords le bien-être, un peu de repos, ou du
mière fois de ma vie, autour de cette jolie petite ville, beaucoup
marquables.
canonnière anglaise stationnée sur le Tage. Le lit de ce magnifi-
que fleuve était couvert de bâtiments armés, destinés à nous en
ner avec plusieurs officiers sur les coteaux environnants, cou-
guiers qui ployaient sous le poids des fruits.
Tage. Nous restons dans les maisons de campagne qui
Les majestueuses et riantes rives du Tage, les magnifiques
maisons de campagne qui bordent ses bords enchanteurs, les
jardins délicieux qui couvrent la plaine située entre la colline
ces, un nouveau paradis terrestre, malgré les effroyables déto-
nations de la flottille anglaise, et les sifflements lugubres des
En arrivant à Villafranca, nous pensions en partir le lende-
main pour nous rendre à Lisbonne, mais des obstacles invinci-
bles que nous, machines mouvantes et obéissantes, nous ne
connaissions pas, nous arrêtèrent.
La compagnie fut envoyée aux avant-postes, sur un petit
ruisseau qui séparait les deux armées dans cette direction. Nous
de nous, prendre quelque repos et assurer nos subsistances.
Nous occupions cinq ou six belles maisons de campagne, riche-
ment meublées, luxueuses, dans lesquelles nous trouvâmes
quelques provisions et un peu de blé caché. Dans une de ces
maisons, il y avait un moulin à farine, qui marchait par le
bête de somme, et nuit et jour, ils le faisaient tourner. La farine
était grossière, brute, mais avec elle on faisait du pain sans le-
vain, des galettes, de la bouillie. Enfin, nous vivions tant bien
que mal, et nous nous trouvions tout très heureux, officiers et
Notre général en chef, le comte Régnier, envoyait, tous les
jours une ou deux fois, son aide de camp, le capitaine Brossard,
qui parlait anglais, aux avant-postes, pour porter des lettres,
recevoir les réponses et les journaux anglais. Il me prenait, en
passant, avec un clairon, et nous allions, tous trois, à une barri-
cade élevée de la route. En arrivant, je faisais sonner la trom-
pette, un officier anglais remettait les journaux et les plis, le ca-
pitaine en faisait autant de son côté. On causait, on buvait du
ligne des postes que je commandais. Je fis aussitôt prendre les
armes à tous mes hommes et envoyai des patrouilles en recon-
naissance. Après un temps assez long, mes hommes rentrèrent
en pâturant très pacifiquement, avait dépassé les deux lignes,
gne qui dut se prolonger bien loin, car on entendait bien long-
temps après cette alerte bouffonne : Sentinelles, prenez garde à
Ces utiles et patient animaux, disons-le à cette occasion, ont
a rendu bien ingrate envers ses sauveurs. Tous les régiments
avaient au moins de cent vingt à cent cinquante ânes à la suite,
pour transporter les malades et les blessés, les sacs des conva-
lescents, les provisions de vivres, quand on était assez heureux
enlevait bien des hommes à leur rang, alourdissait bien la mar-
che des colonnes ; mais elle sauva bien des malheureux. Peu de
jours après notre arrivée devant les lignes anglaises, la misère
devint si poignante, si générale, que tous ces êtres inoffensifs
furent tués et mangés avec une espèce de sensualité. Ceux qui
voulurent ou purent en conserver les tinrent bien cachés, et les
surveillèrent, comme des chevaux de prix, car on les volait et on
les tuait sans scrupule.
tille, et remontaient bien plus haut que la limite convenue entre
les deux armées. Un homme ne pouvait pas se montrer sur la
digue du Tage, ou passer sur la route, sans recevoir aussitôt un
coup de canon. Cette tracasserie meurtrière gênait beaucoup
trois hommes, pour me chauffer, car la nuit était froide et il y
avait défense de faire du feu en rase campagne. La porte exté-
rieure de la cour était ouverte : son ouverture faisait face au
fleuve, et le feu face à cette porte cochère. Le feu était ardent et
éclairait bien ; assis sur une chaise et causant avec ces hommes,
qui étaient debout à mes côtés, un boulet arrive et en coupe un
en deux qui fut jeté sur le foyer bien enflammé. Le malheureux
ne prononça pas un mot, sa mort avait été instantanée. Je fis
éteindre le feu, et passai le reste de la nuit avec mes hommes
qui, tout en regrettant leur camarade, regrettaient aussi ce petit
soulagement à leur dure existence.
franca, il y avait des maisons isolées dans les vignes que nous
prendre nos repas, quand il y avait quelque chose à manger.
Dans la nôtre, nous trouvâmes une cachette remplie de livres
français, presque tous de nos meilleurs auteurs, bien édités et
Voltaire, Rousseau, Montesquieu, etc. Rien de semblable ne
armes et de se disposer à partir pour remplir une mission parti-
culière. Ce départ précipité, pour une destination inconnue, ex-
cita vainement la sagacité des officiers qui devinaient tout. Les
soldats se réjouirent de ce changement de position. Talonnés
par la misère, fatigués de service, dévorés par de petites puces
presque invisibles, ils ne pouvaient pas être plus mal ailleurs.
Santarem, sur une hauteur baignée par le Tage. Nous nous arrê-
tâmes, à la nuit, dans une immense maison de campagne, re-
marquable par ses vastes magasins remplis de denrées colonia-
autour, et des sentinelles furent placées aux portes pour empê-
cher le gaspillage.
sions pas attention. Dans la journée, nous traversâmes une au-
des magasins de riz, café, sucre, chocolat, morue, rhum, etc. On
avait déjà recrutés depuis le départ, en battant la campagne à
dit de très grands services. Je le chargeai autant que je le pus,
les fruits étaient en grande partie pourris. Quelles belles récoltes
perdues, surtout les olives, qui étaient dévorées par des millions
les et les villages étaient sans habitants ni animaux.
ta des jalons dans la largeur, et on assujettit des cordes bien ten-
tenaient pas fortement à la corde. Beaucoup furent repêchés par
les nageurs. Il y eut quelques fusils perdus, mais point
Le soir, le général Foy, qui nous commandait, et que nous
du capitaine, je fus à lui pour le recevoir et prendre ses ordres.
Après avoir causé assez longtemps avec lui sur divers sujets de
mains jointes et une chemise sur le corps : « Mon Dieu, me dit-
compte, mon général ; cet homme est un dieu de bois en prière,
sa chemise. » Il rit beaucoup, tout en la blâmant, de cette plai-
santerie, peu révérencieuse, que les désordres de la guerre excu-
saient. La douceur du caractère du général Foy, son affabilité et
que je lui parlais.
Depuis Tancos, nous suivions le Tage sur ses bords, à cause
rapide. Ses rives étaient plus pittoresques, mais les belles plai-
nes qui le bordaient avaient disparu.
battue plus matin encore que de coutume. Le bataillon prit les
armes, et quand il fut formé, le général Foy réunit autour de lui
les officiers, pour leur annoncer que nous allions en Espagne
la bravoure et une parfaite soumission à ses ordres, il se faisait
fort de nous conduire en Espagne, sans combats, mais non pas
ces aux nombreux partis qui sillonnaient le royaume. Il nous
recommanda de marcher serrés, et de ne pas nous écarter de la
une compagnie de dragons à la première avant-garde ; une sec-
tion de grenadiers en avant du bataillon ; les chevaux, les mu-
lets, les ânes, les malades et les blessés, derrière le bataillon ; les
rer les hommes et les bagages ; une compagnie de dragons, plus
en arrière encore, pour surveiller les derrières de la colonne ;
enfin, sur les flancs, cinquante lanciers hanovriens, pour éclai-
Le détachement était fort de trois cent cinquante fantassins
pays que nous traversions, de prendre des notes et de les lui re-
mettre tous les soirs, quand on serait arrêté. Cette circonstance
fit que je le voyais, tous les jours, deux ou trois fois, et me mit en
Entreprendre une expédition aussi hasardeuse, avec aussi
peu de monde, était bien hardi ; mais le général était actif, en-
treprenant, et il avait près de lui un Portugais qui connaissait le
pays, plus un aide de camp qui parlait la langue pour interroger
Pour faciliter cette course presque à travers champs, et dégager
à un prochain siège. Cette crainte devait faire courir dans cette
faites à notre gauche eurent le même résultat, en sorte que nous
trouvâmes le pays à parcourir presque libre.
Du reste je ne doute pas que si nous avions été serrés de
pour remplir sa mission, qui lui paraissait plus importante que
penser.
manutention de pain et des magasins de vivres et de vin pour
localité mirent le feu aux magasins et défoncèrent les tonneaux.
proie des flammes, et les soldats se mirent à plat ventre et se
désaltérèrent du vin qui coulait dans la rue, comme ils auraient
vions passer la nuit, et quand il faisait déjà noir, un coup de fusil
fut tiré sur la compagnie, par un homme embusqué derrière une
taille de mon habit, qui était ouvert, et atteignit au bras gauche
le sergent de remplacement qui était à ma droite. Les éclaireurs
de la cavalerie étant rentrés sans avoir rien aperçu, nous conti-
nuâmes notre route.
Le 5, au départ, le général nous prévint que, dans quelques
lors prudent de marcher serrés, pour pouvoir se former de suite
commandant, assez pauvre militaire, continua de marcher sans
reformer son bataillon, en sorte que les hommes avançaient
dans cette plaine isolément et en quelque sorte éparpillés.
bourra le chef de bataillon et les officiers de la manière la plus
miné, je me portai en avant dans cet ordre, et parfaitement ser-
Très bien, voltigeurs, très bien lieutenant Barrès. »
Le 7, dans la matinée, nous entrâmes dans un village
blement fatigués par ces six jours de marche forcée et mainte-
nant il nous semblait que nous étions chez nous, malgré que le
empoigné par une violente fièvre.
Le 8 novembre, le matin, le général nous réunit pour nous
faire ses adieux. Après quelques mots obligeants, dits assez froi-
manderai au ministre. » Il partit ensuite avec la cavalerie. En
un renfort.
Ainsi se termina une expédition pleine de dangers, sans
fatal. Nous eûmes fort peu de malades, malgré les fatigues et
nous poursuivre, car, semblables au lièvre chassé, nous chan-
gions plusieurs fois de direction dans la journée, pour rompre la
piste de ceux qui nous auraient su en route. On dit, mais je ne
de service. La maladie étant bien caractérisée, et la guérison
ver un changement favorable à ma santé. Pensant peut-être que
pour me faire traiter en ville à mes frais.
Le bataillon était parti depuis longtemps pour Almeida. Je
me trouvai donc seul, à Rodrigo, avec un voltigeur qui sortait
infusé dans du bon vin, était un excellent fébrifuge ; je me pro-
mais une très grande faiblesse que je ne pouvais pas réparer par
pouvaient me rendre mes forces.
nais de passer la soirée chez un capitaine de mes amis, blessé,
mon soldat me dit : « Il y a un officier couché dans votre lit. » Je
taine était trop fatigué pour aller faire changer son billet de lo-
chambre dans la maison, je pensai à moi en pareille circons-
tance. Je me mis au lit à côté de cet inconnu. Au jour, il se leva
bien doucement pour ne pas me réveiller, mais ayant ouvert les
hasard qui pourrait passer pour une rencontre de comédie.
Le 3 janvier, je me croyais assez bien rétabli pour pouvoir
aller rejoindre ma compagnie ; mais la pluie et le froid de la
commis une imprudence.
Le 4, quand je fus voir le capitaine à mon arrivée, à Almei-
mes forces me démentaient.
pour longtemps. » Ou bien : « Il ne passera pas la journée. »
rant autour de moi, grâce surtout à mon fort tempérament, car
les soins et les remèdes qui me furent donnés furent trop insi-
quand le 23 mars, le cadre du 4ème bataillon, qui rentrait en
Le 27, par Ciudad-Rodrigo, Samonios et Malitra, nous arri-
chions de Valladolid, quand je commis encore une imprudence
On causa beaucoup, et, quand je sortis de table, la colonne était
tous les jours par de nombreuses guérillas, qui avaient pour
manque. Le danger était grave, la mort presque certaine, mais la
tre convoi pour rentrer en France me fit tout braver. Je partis,
peu rassuré sur ma position. En route, je fus atteint par un gen-
darme à cheval, qui allait grand train. Je saisis la queue de son
cheval, et je galopai avec lui, mais bientôt fatigué, je fus obligé
français qui venaient à ma rencontre. Le bon gendarme les avait
garde avait fait rebrousser chemin à quelques cavaliers, pour me
des cruelles ne faisaient pas de prisonniers. Je remerciai mes
nous chargea de la conduite en France de 3500 prisonniers, ve-
capitaine du régiment, qui avait été fifre sous ses ordres en
je vois avec plaisir que vous vous rappelez de moi. » Le maré-
Il y avait aussi, à cette présentation, un officier de nos amis,
lieutenant au 70ème, que le maréchal reconnut, appelé Porret,
que nous appelions, nous, « le sauveur de la France ». Il avait à
Saint-Cloud, lors du 18 Brumaire, pris Bonaparte dans ses bras,
pension, le titre de chevalier, avec des armoiries, et bien des
quelques officiers supérieurs.
robuste grenadier de la garde du Directoire, qui se vit enlever sa
pension privée par la Restauration, mais qui en fut dédommagé
par le comte de Las-Cases. Las-Cases lui en fit une plus forte,
réversible sur sa femme en cas de survie, du produit du legs que
ment de Saint-Hélène.
Enfin le 27 avril au matin, nous passâmes la Bidassoa. Il se-
saient partie de cette immense colonne. Un hourra général re-
plus à redouter les assassinats et la misère, ni la crainte de nous
à Saint-Jean-de-Luz.
avril 1812. Il rejoint la Grande Armée, au début de 1813 ; et en
qualité de capitaine des voltigeurs du 3ème bataillon de la 47ème,
reprend pour la troisième fois, en avril, la route de
CAMPAGNES DE 1813 ET DE 1814
Le 5 mars 1813, dans la soirée, je partis en diligence pour
prendre des sabres, des buffleteries, des caisses de tambours et
plir complètement.
le bataillon, tous les effets commandés, qui satisfirent généra-
lement.
Neuve-des-Petits-Champs, à un prix assez élevé pour que la plu-
sent jamais fait. Il fut aussi gai que si on eût été en voyage pour
Paris en 1816, seize mois après, la moitié au moins des convives
leur patrie.)
faire mon portrait au physionotrace.
troisième fois.
jeune soldat du 6ème, au bruit de cette canonnade, qui paraissait
assez éloignée, fut prendre son fusil aux faisceaux, comme pour
derrière une haie et se fit sauter la cervelle. Cette action fut
considérée comme un acte de folie, car elle était incompréhen-
sible. Si cet homme craignait la mort, il se la donnait cependant.
rellement ou accidentellement.
était doux et affable.
en suivant la route de Leipsick. Arrivée sur la hauteur et à
fumée des canons ennemis. Insensiblement, le bruit augmenta,
tait ses prolonges et se préparait à faire feu. Toute la garde im-
périale, qui était derrière, se portait à marches forcées sur Lut-
zen, en suivant la chaussée.
Enfin, nous nous ébranlâmes, pour nous porter en avant ;
traversâmes la route et nous nous portâmes directement sur le
village, à droite de Strasiedel. Nous laissions à notre gauche le
monument élevé à la mémoire du grand Gustave-Adolphe, tué à
cette place en 1632.
En avant de Strasiedel, nous fûmes salués par toute
colonne en formation de carré, et nous reçûmes dans cette posi-
tion des charges incessantes, que nous repoussâmes toujours
de se retirer. Le commandant Fabre prit le commandement du
demi-heure, moi, le cinquième capitaine du bataillon, je vis ar-
river mon tour de le commander.
Enfin, après trois heures et demie ou quatre heures de lutte
opiniâtre, après avoir perdu la moitié de nos officiers et de nos
soldats, vu démonter toutes nos pièces, sauter nos caissons,
nous nous retirâmes en bon ordre au pas ordinaire, comme sur
lage de Strasiedel, sans être serrés de trop près. Le chef de ba-
taillon Fabre fut admirable dans ce mouvement de retraite :
tion inculte ! Un peu de répit nous ayant été accordé, je
légèrement que je ne pensai pas à quitter le champ de bataille.
vert de mon propre sang et de la cervelle de cet aimable jeune
Obligés de battre en retraite, je crus la bataille perdue, mais
nemie, et que le 5ème corps (comte Lauriston) débouchait à
demi-heure de repos, la division se porta de nouveau en avant,
en repassant sur le terrain que nous avions occupé si longtemps
et jonché de nos cadavres. Nous trouvâmes un de nos adju-
dants, qui avait la jambe brisée par un biscayen, faisant le petit
deux armées se croisaient au-dessus de sa tête. Après avoir subi
quelques charges de cavalerie, et essuyé plusieurs décharges de
mitraille, dont une tua ou blessa tous nos tambours et clairons,
ses trousses.
Nous bivouaquâmes sur le champ de bataille, formés en
Nos jeunes conscrits se conduisirent très bien, pas un seul
dre leur place. Un de nos clairons, enfant de seize ans, fut de ce
nombre. Il eut une cuisse emportée par un boulet, et expira der-
rière la compagnie. Ces pauvres enfants, quand ils étaient bles-
sés à pouvoir marcher encore, venaient me demander à quitter
de la vie, une soumission à leur supérieur, qui affligeaient plus
Ma compagnie était désorganisée ; il manquait la moitié des
sous-officiers et des caporaux ; les fusils étaient en partie brisés
par la mitraille ; les marmites, les bidons, les épaulettes, les
pompons, etc., étaient perdus.
gons badois se porta en avant pour faire une reconnaissance, et
le poste qui devait me relever arriva. Je prévins le sous-officier
du 86ème que des cavaliers étrangers ne tarderaient pas à se pré-
fut relevé et puni.
ral me recommanda de me tenir au moins à une lieue en arrière
de toutes les troupes, de marcher prudemment et bien en ordre,
vais être chargé par des cosaques cachés dans la forêt que je lon-
en assez grand nombre, ils ne vinrent pas nous attaquer.
Le soir au bivouac, le commandant me fit faire des mémoi-
minations de sous-officiers et de caporaux. Mon sergent-major
fut fait adjudant sous-officier. Je cite cette promotion, parce
nance. Encore adjudant en 1816, il demanda son congé et
trésorier général de la marine et avait vu son contrat de mariage
sous le numéro 35 505. Jamais récompense ne me causa autant
de joie. Le commandant fut nommé officier, le capitaine de gre-
nadiers et deux ou trois autres sous-officiers et soldats furent
nommés légionnaires. Ceux des capitaines qui ne le furent pas,
LES DEUX BATAILLES DE BAUTZEN
été terminés le 19 au soir, nous en fûmes prévenus le 20 au ma-
tin. On se disposa pour cette grande journée. Vers dix heures,
nous nous portâmes en avant, pour forcer le passage de la
chevalets et, quand les rampes furent praticables, nous le fran-
était gagnée, et les corps prenaient position pour passer la nuit
en carré, car on craignait les surprises de la cavalerie.
Avant de passer la Sprée, le général Compans, commandant
gent et un caporal. Il les conduisit lui-même au pied des murs
dit de monter par là, de renverser tout ce qui leur ferait obstacle
remplace et donne la main aux voltigeurs pour les aider à mon-
ter. Ils font le coup de feu, perdent deux ou trois hommes, arri-
11ème corps qui attendaient au pied des murailles, ne pouvant
vinrent me rejoindre. Un instant après, le général Compans ar-
riva devant la compagnie. Il me dit : « Capitaine, vous allez faire
sergent ce brave caporal, et caporal celui des voltigeurs qui a le
décoration ce même caporal, et un des voltigeurs à votre
régulier ; mais les ordres étaient impératifs, et le motif trop ho-
norable pour que je ne les exécutasse pas sur le champ.
du saucisson, une bouteille de liqueurs et une botte de paille
compagnie, dont un rang était debout et les deux autres cou-
reçu avec reconnaissance, car nous étions bien anéantis par la
faim et la fatigue.
de plusieurs centaines de canons et la vive fusillade qui se firent
drame qui allait se jouer en avant de nous par 350 000 hommes
conviés à cette représentation.
des retranchements, dont tout son front était hérissé. Cette li-
gne retranchée se prolongeait, depuis les versants des monta-
mamelons à droite, perpendiculaire à la ligne de bataille. Notre
cer, attirer toute son attention sur ce point et ainsi permettre
plus de cent pièces de canons furent mises en batterie et tirèrent
res du soir. Nous étions en carrés dans cette plaine, derrière les
batteries, recevant tous les boulets qui leur étaient destinés. Nos
rangs étaient ouverts, broyés, horriblement mutilés par cette
masse incessante de projectiles qui nous arrivaient de ces diabo-
liques retranchements. Quelques giboulées de pluie qui obscur-
ques répits dont nous profitions pour nous coucher, mais ils
étaient courts.
encore entièrement éteint. On commençait à former les colon-
nous abandonnait le champ de bataille, et se retirait en ordre.
Nous le serrâmes de près, pendant une heure ou deux, et nous
nous arrêtâmes enfin, harassés, mourants de faim, mais fiers de
notre triomphe.
cette joie est un peu tempérée par les regrets que cause la perte
pour nous féliciter mutuellement du résultat de cette terrible
journée. Une bouteille de rhum circula pour boire à la santé de
personne ne fut atteint.
journées. Les blessures étaient horribles.
grand maréchal du palais Duroc, duc de Frioul, et le général du
génie de la garde Kirgener furent tués par le même boulet. Le
soir, à la lumière de notre bivouac, le commandant Fabre et
plus méritant, parmi les douze qui restaient.
Katsbach, près de Wüdschüs, en nous envoyant des boulets. Je
fus envoyé en tirailleur, pour les chasser de la rive gauche et les
suivre dans leur mouvement de retraite. Après une fusillade as-
vais de près et comptais passer la rivière après eux, mais je me
chir. La nuit arrivait, le maréchal ne jugea pas à propos
rectement les ordres du maréchal. Après deux heures de mou-
vement, le maréchal se décida à abandonner la vallée que nous
Il y eut quelques charges de cavalerie, qui furent repoussées, et
En traversant la ville, je butai contre un corps passablement
gros, que je ramassai et emportai avec moi, ayant le pressenti-
mé, vidé, troussé, renfermé dans une serviette et une musette de
le mangerait le lendemain, tous ensembles, si, comme le bruit
en courait, nous séjournions dans cette position.
ne nous était pas arrivé depuis le passage du Rhin, un très bon
réunis et de manger, tranquillement assis, les produits de nos
connaissances culinaires, nous firent passer quelques heures
agréables, moments rares à la guerre.
Plessvitz, et le 6 juin commença notre mouvement rétrograde,
pour aller occuper les positions que la Grande Armée devait
prendre, pendant les cinquante jours de repos qui lui étaient
Le soir au bivouac, en avant de Neudorf, le voltigeur que
vers un de ses camarades. Soupçonné de ce crime, il fut fouillé,
donnèrent la savate, et envoyèrent près de moi une députation
il fut convenu que si ce malheureux jeune homme était nommé
légionnaire, son brevet serait renvoyé en expliquant les motifs.
les villages situés à une lieue et plus du flanc droit de la colonne,
Le 8, je rejoignis la division dans la soirée, longtemps après
ches, trois mille moutons, quelques chèvres, chevaux, etc. Le
général Joubert fut enchanté de cette excursion ; le général
à remplir, je le fis en conscience. Cependant, quand les volti-
qui venaient les réclamer, je les leur rendais. Dans une dépen-
Le 10 juin ma compagnie eut pour quartier une très grosse
blie par les combats de tous les jours, par les marches et les ma-
ladies, par les nombreuses mutilations, par les facilités que
moyens de se faire prendre. Elle avait aussi un besoin pressant
parer et en grande partie à renouveler. Dès le lendemain,
débarrasser les pauvres jeunes soldats de la vermine qui les
rongeait, donner des soins aux maladies légères, envoyer à
trois officiers avec moi. Nous couchions tous quatre dans une
petite chambre, sur de la paille, mais cela valait mieux que le
meilleur bivouac, car nous étions à couvert. Il y avait quarante-
quatre nuits que je dormais à la belle étoile.
Le 15 juin, le commandant reçut huit nominations de cheva-
du voltigeur chassé de la compagnie était de ce nombre. Le
même jour, elle fut renvoyée au général de brigade, accompa-
Dresde, annulait cette nomination. La proposition, la nomina-
Peu de jours après notre établissement dans ce village
Je le gardai quelque temps près de moi, puis, son état
comba. Cette mort me fut douloureuse et me fit bien regretter
affligeant. Il y en avait plus de vingt mille dans le bataillon, et
sur les derrières, pour travailler aux fortifications, conduire les
cela se passait pour ainsi dire sous leurs yeux. Cette déplorable
monomanie datait déjà depuis longtemps, mais elle fut bien
seur de nos futurs désastres.
ordinairement le 15 août fut rapprochée de cinq jours et fixée au
grande solennité un caractère en rapport avec les circonstances
préparatifs furent faits à tous les quartiers généraux et dans
tous les cantonnements.
et fut passé en revue par son chef, le maréchal duc de Raguse,
qui, en grand costume, manteau, chapeau à la Henri IV, et bâ-
ton de maréchal à la main, passa devant le front de bandière de
sions (Compans, Bonnet et Friederich), était remarquablement
et de 82 pièces de canons.
Après la revue, tous les officiers de la division se réunirent à
division donna dans le beau temple des protestants. On servit,
sur un immense fer à cheval, trois chevreuils rôtis, entiers, se
tenant sur les quatre jambes. Les amateurs de venaison bien
faisandée purent se régaler, car ils empestaient la salle du festin.
de toute espèce furent en activité. Ce fut une belle journée, que
de bien mauvaises devaient suivre.
de rosier, dont le bois et la feuille sentaient la rose, comme la
fleur elle-même, qui était fort belle.
denberg, faisant face à la Bohême, pour couvrir notre flanc
droit, menacé par les Autrichiens qui venaient de se joindre à la
coalition. Cette guerre du beau-père contre le gendre surprit
voir des événements dont beaucoup de nous ne devaient pas
voir la fin. Mais nous étions confiants dans le génie de
cette guerre.
Dresde. La pluie tomba par torrent toute la journée. La route
était couverte de troupes qui se rendaient aussi à Dresde. Le
canon qui se faisait fortement entendre dans cette direction, le
événements. Le bivouac fut triste, pénible, tout à fait misérable.
mais la route était si embarrassée de fantassins, de cavaliers, de
voir déboucher dans la plaine. La pluie était aussi forte que la
saient. Enfin, nous arrivâmes sur le champ de bataille et nous
fûmes mis en ligne, mais déjà la victoire était restée à nos aigles.
Ce qui restait à faire se réduisait à profiter de cet éclatant suc-
Au bivouac dans la boue et sur le champ de bataille.
tenait pas. Sur les dernières hauteurs qui entourent Dresde, le
droite, dans la vallée de Plauen, et dans lequel on lui avait si-
gnie, appuyée par celle des grenadiers, qui devait rester en ré-
serve. Sur la hauteur, après un échange insignifiant de coups de
fusil, je fis plus de cinq cent cinquante prisonniers, qui se rendi-
vais en faire trois à quatre mille en continuant ma course dans
le fond de la vallée, et y trouver même beaucoup de canons et de
près de la petite ville de Dippoldwalde, dans la vallée de Plauen.
En général, les Autrichiens ne faisaient aucune résistance, mais
les Russes étaient plus opiniâtres que jamais. La bataille de
autres alliés.
une punition du ciel.
lieu. Ce combat fut très honorable pour ma compagnie, qui, de
les autres tirailleurs de la division. Le récit de ce combat serait
intéressant à écrire, mais demanderait de trop longues descrip-
un coup de lance de cosaque, qui heureusement ne fit que
deux décorations, pour sa belle conduite dans cette journée.
Nous étions depuis deux jours au milieu des forêts impéné-
une violence qui nous surprit et qui contrastait avec leur
pour nous en chasser. Toute la division se battait en tirailleurs,
sauf quelques réserves destinées à relever les compagnies trop
combat pour nettoyer mes armes ; elles étaient si encrassées
Nous bivouaquâmes sur le même terrain de la veille, cruel-
lement maltraités. Le bataillon avait eu plusieurs officiers tués
ou blessés et près du tiers de ses soldats. Je comptais un officier
et vingt-cinq hommes de moins dans mes rangs. Dans le milieu
ne manquait pas) et de nous retirer ensuite en silence, sans
tambours ni trompettes, par le même chemin que nous avions
suivi les jours précédents.
La marche fut lente, dangereuse, dans ces chemins affreux
terrain de combat du 30. Nous y restâmes quelques instants,
pour nous organiser et nous reposer, car nous en avions grand
besoin.
le 30, à Culm, pas bien loin de nous, sur notre gauche, mais si
profondément séparé par des gorges affreuses et des bois si
ment de retraite.
ne mangeai guère autre chose que des fraises et des myrtilles,
nous rejoignit. Cette misérable femme nous avait abandonnés,
quand elle avait vu que nous entrions dans un pays si sauvage.
hommes trouvés hors de leur corps, il en serait fusillé un. Cette
mesure indique suffisamment combien la démoralisation est
avons un repos de trois jours. Il me rétablit complètement.
Le 13, à Grossen-Hayn il se passa un événement qui me na-
un crime ou délit assez insignifiant. Conduit sur le terrain pour
être fusillé et après avoir entendu la lecture de son jugement, il
ennemie approchait et se disposait à attaquer la nôtre, qui, com-
résister. Notre bataillon partit le premier pour prendre position
sait. Je fis cacher mes hommes, et leur donnai la consigne de ne
faire feu sur les cosaques que quand notre cavalerie serait en-
trée dans le village. Peu de temps après, je vis arriver notre
immense nuée de cosaques. Quand elle fut à peu près toute pas-
sée, je fis faire feu, ce fut alors au tour des cosaques à fuir.
Quelle raclée ils reçurent, avec quelle vitesse ils disparurent !
Une fois éloignés, je rejoignis mon bataillon qui était de
on se remit en marche, mais une demi-heure après, elle était
Le bataillon tout entier partit au pas de charge et les reprit.
Dans cette position, le bon colonel Boudinhox, commandant un
vices. Il était navré de commander de si mauvais cavaliers.
Je fus ensuite envoyé par le duc de Raguse sur une hauteur,
pour garder le débouché de deux chemins, avec ordre de ne
marchai au hasard, une partie de la nuit, pour rejoindre le corps
ter longtemps à de nombreuses charges réitérées.
mes horriblement canonnés par quinze ou vingt pièces de canon
placées sur une hauteur de la rive droite, tirant à plein fouet des
pendant quelque temps le coup de fusil, pour faire éloigner les
pièces, mais ce fut sans succès. Nous restâmes à peu près un
en revue et nous pria de le dégager un peu. Il y eut alors un
miniature, entre les glacis de la place et les blockhaus construits
par les troupes du blocus. Trop faible pour tenir la campagne,
nous accabler de sa grosse artillerie, mais, à notre tour, nous
breuses positions aussi bien armées ; en sorte que la journée se
très vif. Toutes les armes, infanterie, cavalerie, artillerie, furent
en action, sans éprouver beaucoup de pertes. Ma compagnie
nos forces.
Le 12 octobre, nous sommes passés sur la rive droite de
néral Chastel, commandant une brigade de cavalerie du corps
heureux et brillant. On y prit beaucoup de prisonniers, de baga-
vouaqué à deux lieues en avant du champ de bataille. Nous
étions très fatigués, parce que nous avions voulu rivaliser de
vitesse avec la cavalerie.
ville de Roslau. Pour avoir un bon déjeuner, mes camarades di-
talon, et à un manteau à collet qui cachait mes épaulettes. Dans
la soirée, une terrible canonnade nous enleva plusieurs hom-
Coswick. Il était quatre heures du matin.
berg, et fûmes établir notre bivouac près de Daben, petite ville.
Nous marchions fort vite, les cosaques nous entouraient et
Le 15, nous avons bivouaqué près de Leipsick. Même accélé-
ration de marche que la veille, et même entourage de cosaques.
Après nous, le passage était fermé, et toute communication avec
les derrières interceptée.
heures de la matinée, nous traversâmes un faubourg de Leip-
sick, ayant la ville à notre droite, pour nous diriger sur le village
étions-nous arrivés que les mille canons qui étaient en batterie
éclatèrent en même temps. Toutes les armées du nord de
Leipsick.
Le bois fut attaqué par les six compagnies, en six endroits diffé-
rents ; par mon rang de bataille, je me trouvai le plus éloigné.
Entré de suite en tirailleurs, je débusquai assez vivement les
vif, on criait très distinctement : « Ne tirez pas, nous sommes
Français. » Quand je faisais cesser le feu, on tirait alors sur
ne comprenant rien à cette défense de faire feu, et criblé en
eu le temps de me jeter à plat ventre, en sorte que je ne fus pas
par eux, je fis sonner la charge. Alors on avança avec plus de
pas, et je repris un capitaine du bataillon avec quelques Croates.
Enfin je sortis du bois, chassant devant moi une centaine
se présenta à nous après cette épaisse broussaille. Point
marchai sur le village de Klein-Possna, occupé par des Autri-
chiens et des cosaques, qui se retirèrent après une fusillade de
fouiller le village par quelques hommes, pour faire des vivres, et
Mes hommes rentrés, je marchai par ma droite vers le point
et je pensais que le bataillon viendrait peut-être dans cette di-
compte, sans avoir vu un seul chef. Avant que la nuit fût tout à
fait venue, le général de division Gérard, du 15ème corps, vint à
me répondit : « Vous voyez que nous sommes vainqueurs ici ; je
ne sais pas ce qui se passe ailleurs. »
officier. Je fondais tous les jours.
le calme le plus parfait semblait régner dans les deux armées,
hommes se reposant avec douceur des dures fatigues de la jour-
née. Brusquement éveillés par le bruit et par un obus qui me
brisa trois fusils, les hommes, transis de froid et sous le coup
son côté, la cavalerie en fit autant, en sorte que cette nuit, que
perdu ce sommeil réparateur si nécessaire dans de semblables
rières pour chercher le bataillon, mais ils ne le trouvèrent pas.
Plus tard je vis passer le général Reisat à la tête de sa brigade de
cavalerie. Je lui demandai des nouvelles du bataillon. Il ne put
Merci, mon général, si la bataille recommençait pendant que je
serais dans la plaine, je serais broyé entre tant de chevaux. Je
pris de me revoir, car on nous croyait tous prisonniers. La jour-
née se passa en concentration de troupes et dispositions prépa-
ratoires pour la bataille du lendemain, qui devait décider la
question restée indécise la veille.
mes, fut calme. Près de 300 000 hommes sur le point de
raux, que de rester au 11ème, auquel nous nous trouvions atta-
nous. Tous les officiers furent de cet avis, et nous quittâmes
aussitôt cette partie du champ de bataille, pour nous porter de
cette marche, nous trouvâmes la garde impériale qui était en
nécessaire.
Arrivés à ce point, la bataille commença. Le cercle du com-
tout, sur tous les points, dans toutes les directions, on se battait.
nos yeux. Ceux des Saxons qui se trouvaient de ce côté-ci de la
rivière ne purent exécuter assez tôt leur mouvement de déser-
tion. Ils furent arrêtés et envoyés sur les derrières. Un maréchal
rie, criait à tue-tête : « Paris, Paris ! » Un sergent du bataillon,
trouvait le débris du 6ème corps, qui avait été anéanti le 16. Il
était dans le beau village de Schönefeld, luttant corps à corps
avec les Suédois, au milieu des flammes et des décombres. La
1ère division, dont nous faisions partie, était à droite, hors du
mies, à mesure que celles-ci approchaient pour tourner le vil-
lage et nous jeter dans la Parthe. Le maréchal Marmont et le
général Compans nous virent arriver avec plaisir, car notre ba-
restait de cette belle division, forte de plus de 8 000 hommes à
la reprise des hostilités. Dès notre arrivée, notre mince colonne
fut sillonnée par les boulets ennemis. Les officiers et les soldats
tombaient, comme les épis sous la faux du moissonneur. Les
enlevaient chaque fois trente hommes au moins, quand ils pre-
naient la colonne en plein. Les officiers qui restaient ne faisaient
les rangs vers la droite, tirer les morts et les blessés hors des
rangs et empêcher les hommes de se pelotonner et de tourbil-
lonner sur eux. Le maréchal Marmont et le général Compans
ayant été blessés, nous passâmes sous les ordres du maréchal
Ney, qui vint nous encourager à tenir bon. Enfin, après plu-
sieurs heures de cette formidable canonnade, nous fûmes
contraints de nous retirer, quand Schönefeld eut été enlevé, et
notre gauche prise à revers par les troupes qui venaient de
Notre retraite se fit en bon ordre, sous la protection de la
dotte, ancien maréchal français, prince royal de Suède. Nous
lendemain qui serait peut-être plus malheureux, le canon qui
grondait sur tous les points de nos tristes lignes, la défection de
nos lâches alliés, les cris de nos malheureux blessés, enfin les
privations de toute espèce qui nous accablaient depuis quelques
jours : tous ces maux et ces causes réunis me firent faire de bien
mes, dans cette désastreuse journée, la plus meurtrière qui ait
de nos soldats. Il ne me restait pas vingt hommes, sur plus de
plus que de nom. Plus des deux tiers des généraux avaient été
tués ou blessés.
étaient encombrés de canons, de caissons, de fourgons, de voi-
tures de luxe, de charrettes, de cantines, de chevaux, etc., nous
ne pûmes pénétrer plus avant, tant le désordre, le pêle-mêle
étaient complets. Notre général de brigade nous fit entrer dans
vantage dans Leipsick ; une attaque impétueuse par le faubourg
faisait des progrès ; on nous y envoya. On se battait dans les
rues, dans les jardins, dans les maisons ; les balles arrivaient sur
me trouvai seul du bataillon sur le boulevard, au milieu de
par un des battants de la grille en fer, et encombré de cadavres
diers qui, comme moi, était sans soldats ; qui, comme moi, ne
rage, de douleur ; nous versions des larmes de sang sur cet im-
mense désastre. Moins de cinq minutes après nous être couchés
sique et au moral pour pouvoir nous tenir debout, le pont sauta
cette lugubre tragédie qui avait commencé le 17 août.
cette chaussée étroite, construite artificiellement au-dessus des
y était aussi grand que sur les promenades de Leipsick. Sortis
officiers qui passaient près de lui : « Ralliez vos soldats ! »
prendre. Arrivés à Markrunstedt, nous trouvâmes le bataillon,
qui avait passé le pont avant nous. Cette rencontre inopinée me
combla de joie. Je trouvai aussi mon domestique, qui avait sau-
vé mon cheval et mon portemanteau. Enfin un voltigeur, qui
avait trouvé un cheval abandonné sur les boulevards de la ville
Ce beau cheval appartenait à un commissaire des guerres,
avaient tout perdu dans cette épouvantable déroute. Les papiers
furent conservés en cas de réclamation ; je les mis dans les fon-
se mettre en marche sans bruit et de se diriger sur Weissenfels.
bre champ de bataille que, près de sept mois auparavant, nous
avions illustré par une brillante victoire. Les temps étaient bien
Nous passâmes la Saale à Weissenfels, et nous bivouaquâ-
mes sur la rive gauche, près de la ville.
Dans la matinée, étant sur mon cheval de la veille, je fus ac-
costé par son propriétaire qui le réclama. Je lui fis observer que
Après bien des pourparlers, il me demanda son portemanteau :
soir, au bivouac, un caporal de ma compagnie, gravement blessé
au pied, me pria, les larmes aux yeux, de lui donner ce cheval
pour le porter à Mayence. Pour sauver ce malheureux soldat,
qui avait bien fait son devoir pendant la campagne, je le lui
condamnai à faire la route à pied pour lui être utile.
retraite se poursuit, aggravée par le froid et la faim.
Le 27 octobre, à Vach, la terre était couverte de neige.
avait mis pour venir me prévenir, on lui avait volé son pot et les
arrivait souvent, un pauvre soldat blessé au côté sortit un ins-
guérir. En rentrant dans le logis, il fut accroché par un panier
de sa blessure qui se rouvrit, poussa un cri de douleur, monta au
coup. Quelques soldats de ma compagnie, ayant aperçu un
nous de fortes détonations de canon qui, par leur intensité et
déjà tenté deux ou trois fois, mais sans succès, depuis le com-
major, envoyés sur les derrières pour accélérer la marche des
arrivée en poste et nous disputait le passage à la hauteur de Ha-
qui se trouvaient sur la rive gauche de la Kinzig. Je fus envoyé
pour faire feu sur les canonniers, ceux-ci après quelques dé-
Kinzig, ils concoururent, avec les autres troupes déjà engagées,
à jeter les perfides Bavarois dans cette rivière, et à rétablir les
communications interceptées depuis quarante-huit heures.
rent dans cette chaude journée. Leurs pertes furent considéra-
la Kinzig, on ne jugea pas prudent de les poursuivre. Du reste, la
nuit était close quand la victoire fut complète.
bataille, que nous quittâmes pour continuer notre mouvement
sur Francfort. On se battit, toute la matinée, à coups de canon,
de bataille : un boulet vint me tirer de mes réflexions que cette
convoitais avec une espèce de sensualité. Ce maudit boulet,
marine qui était appuyé contre un arbre, tenant son cheval par
pommes de terre et me couvrit de charbons ardents et de cen-
dres. Un voltigeur qui se trouvait en face de moi eut le même
désagrément et le même bonheur. Ce fut un coup bien heureux
dent bizarres. Le commandant mort, le cheval effrayé se sauva
par quelques boulets qui sifflèrent à ses oreilles, on eut mille
était de bonne prise. Les officiers du corps se réunirent immé-
diatement, sous la présidence du général de brigade, pour déci-
der de cette grave question, qui fut tranchée, après des diver-
de nos ex-alliés, mon premier clairon, qui me manquait depuis
et un pain pour faire excuser son absence. Je ne voulais pas
sa part. Celui-ci me fit observer que le général Joubert se mou-
avoir, il se rappela tout à coup que le général de division La-
grange, commandant le reste des trois divisions du corps
pas suffi à un seul pour apaiser sa faim dévorante.
Des troupes encore en arrière étant arrivées pour nous rele-
nous aurions assisté à une autre bataille qui commença peu de
temps après notre départ. Cette nouvelle attaque, très chaude,
résultat. Les Bavarois furent refoulés dans la ville ou jetés dans
la Kinzig.) Notre marche sur Francfort fut difficile. La route en-
toute espèce, horriblement mauvaise par suite du dégel, de la
pluie et de la fonte des neiges, était peu favorable à un prompt
rain sur lequel nous devions bivouaquer. Nous étions dans les
genoux, sans feu, sans paille, sans abri et une pluie battante sur
le corps. Quelle affreuse nuit ! Quelle faim !
beaucoup de désordre au passage du pont de la Nidda, rivière
qui coula près de cette ville, mais cette nuit fut moins désagréa-
ble que la précédente. Nous eûmes au moins un abri, des vivres
nous réconforter.
Ce soir là, je fus accosté par notre officier-payeur que nous
yeux, que la veille de la bataille de Hanau, lui, le sergent vague-
priait de prévenir le major de ce malheur, et de lui épargner les
premiers mouvements de sa colère. Une fois établi sur la posi-
dans une grande colère, mais quand je lui eus expliqué les
moyens à employer pour réparer ce malheur, et mettre sa res-
ponsabilité à couvert ; quand je lui eus dit que je me chargeais
de toutes les écritures et des démarches à faire pour y parvenir,
il se radoucit. Je fis venir alors le jeune officier, à qui il pardon-
général Joubert, pour lui en rendre compte et se faire délivrer
militaires de la retraite que la caisse avait été perdue.
de toute nature, nous atteignons les bords tant désirés du Rhin,
de ce majestueux fleuve qui allait, au moins pour quelques
jours, mettre un terme à nos nombreux maux ! Nous voici au
bivouac près des glacis de Cassel.
Retracer les désastres de cette horrible, je ne dis pas re-
traite, mais déroute, ce serait écrire le tableau le plus doulou-
reux de nos revers. Après les malheurs de Leipsick, on ne prit,
ou ne put prendre, aucune mesure sérieuse pour rallier les sol-
à volonté, confondus, poussés, écrasés sans pitié, abandonnés
fermer les yeux. Les souffrances morales rendaient indifférents
hommes bons et généreux ; le moi personnel était tout ; la cha-
Nous arrivâmes sur les bords du Rhin, comme nous étions
nous faisions, nous laissions derrière nous des cadavres
mes accompagnés par tous les fléaux qui dévorent les armées.
voltigeurs guéris de leurs blessures, et entre autres par le capo-
sept chevaux, que les voltigeurs blessés me donnèrent. Mais
mon tour aux officiers du bataillon qui en avaient besoin.
en remontant la rive gauche du Rhin.
Notre envoi dans des villages, pour nous reposer, fut ac-
marche et les privations de toute espèce. Toujours au bivouac,
pour vivre que les dégoûtants restes de ceux qui nous précé-
nous fussions avides de repos. Pendant les cinq jours que le ba-
taillon resta dans le village, je ne pus parvenir à apaiser ma
faim, malgré les cinq ou six repas que je faisais par jour, légers à
la vérité pour ne pas tomber malade, mais assez copieux cepen-
dant pour satisfaire deux ou trois hommes en temps ordinaire.
Mayence pour y tenir garnison, le prince de Neufchâtel réunit
ciers qui lui manquaient.
avions fait toute la campagne et qui, plus malheureux que nous
encore, avait été presque entièrement détruit, le 16 octobre, à
Leipsick. En arrivant à Mayence, nous trouvâmes sur la place
sur les hauteurs de Hocheim, pour son début, et avait éprouvé
En ce temps là, je fus envoyé à Oppenheim et logé chez un
Pour que ses vieux vins ne perdissent pas de leur qualité, il fai-
sait rincer les verres avec du vin ordinaire. Cet excellent
les deux rives. Et moi je dus aller pour service à Mayence. Le 31,
de prise, quand je rencontrai le général Merlin, qui allait rejoin-
que cela qui vous inquiète, je puis vous débarrasser de cet en-
nui. Voilà 300 francs en or, vous me les remettrez quand vous
pourrez. » Il accepta, et continua sa route. Plus fin et plus ambi-
tieux que tous les officiers du bataillon, il voyait que nous ne
dence des trames préparées pour le retour des Bourbons.
un détachement de cent hommes commandés par un capitaine
de mes amis, ayant sous ses ordres trois officiers, partait pour
tenir garnison dans une redoute élevée en face de Mannheim
pour défendre le passage du Rhin en cet endroit. On lui donna
la consigne de ne point entrer en pourparlers, pour aucune es-
pèce de capitulation. Il fallait vaincre ou mourir. Absurde alter-
native, pour si peu de défenseurs.
Vers la fin de cette nuit, du 31 décembre au 1er janvier 1814,
une forte canonnade nous annonça que sa redoute était atta-
marchâmes au canon. Mais déjà la redoute était enveloppée,
Ceux-ci, nous les repoussâmes sans peine, mais bientôt nous
nous trouvâmes en face de forces si supérieures que, pour ne
nous nous retirâmes en bon ordre et tenant toujours tête à
La redoute se défendit trois heures, et finit par être prise
épargné. Bien plus, le roi de Prusse, qui se trouvait à Mann-
heim, fit rendre aux officiers leurs épées, et les habitants
conduite, qui trouva même chez leurs ennemis des sentiments
de justice. Les Prussiens avouèrent avoir laissé sept cent morts
ou blessés dans les fossés ; le détachement était réduit de moi-
Cependant nous poursuivions notre retraite sur Mayence,
et, la nuit venue, nous étions installés dans nos bivouacs, près
de je ne sais quel village, quand le chef de bataillon du 4ème invi-
de la pièce, nous la dévorions des yeux, attendant que ce fût
commandant, tout en demandant son cheval, disait à son do-
cette recommandation, ce qui nous faisait rire malgré la contra-
car il ne fut plus question de le manger en famille, comme le
disait le commandant, pour célébrer le renouvellement de
continuâmes notre retraite sur Worms.
Le 2 janvier, à notre départ de Worms, nous eûmes à re-
pousser plusieurs charges de cavalerie, qui ne nous firent aucun
journée, nous arrivâmes à Mayence, au milieu de la nuit, avec la
cavalerie russe sur les talons.
Le bivouac commença le 4 janvier et ne finit que le 4 mai.
Les deux bataillons du régiment furent laissés dans le fau-
bourg de la Weisnau, pour le défendre et faire le service de cette
nous avions la garde. Le service était rigoureux, surtout les ron-
des de nuit, qui se renouvelaient souvent, à cause de la déser-
tion générale des soldats hollandais, belges, rhénans et même
piémontais. Le froid fut très dur, cette année ; le Rhin gela com-
plètement, à pouvoir passer en voiture sur la glace ; on allait à
pied au fort de Cassel. Cette circonstance fit encore redoubler la
achever la défection commencée. Pendant les deux mois que
nous restâmes dans ce faubourg, nous eûmes quelques combats
à soutenir contre les troupes du blocus, qui étaient peu dange-
que nous ne valions guère mieux que les assiégeants.
Une grande calamité avait frappé notre malheureuse garni-
son et les habitants de la ville. Pendant plus de deux mois, la
la fièvre jaune des colonies ne firent pas autant de dégâts que le
trois chirurgiens, trois officiers de voltigeurs, cinq ou six autres
si que nous fûmes plus faibles à notre départ de Mayence que
lorsque nous avions passé le Rhin au retour de Leipsick, malgré
les nombreuses recrues reçues avant le blocus.) Le préfet, le fa-
meux Jean Bon Saint-André, plusieurs généraux, et beaucoup
de personnages haut placés succombèrent.
Au retour du beau temps, nous rentrâmes en ville, ce qui
nous plut très fort, ayant été fort mal, pendant ces deux mois,
dans ce faubourg ruiné. Avec mars et la douce chaleur du prin-
temps, revinrent la santé, la gaieté et les décevantes espérances.
la présidence du colonel Follard, qui eut pleins pouvoirs du gé-
tout ce qui avait été délibéré et adopté dans la séance du
quarante officiers sous mes ordres, un pour chaque corps ou
portion de corps. Ce Conseil commença ses opérations le 1er
souvent en permanence. Son action sauva bien des malades
Les misères du blocus, sous le rapport alimentaire, ne fu-
rent pas très rigoureuses. Si on excepte la viande de boucherie,
qui manqua totalement, dès les premiers jours, le pain, les lé-
gumes secs, les salaisons, furent distribués assez régulièrement
vie, de la morue, des harengs secs, etc. On pouvait, en payant un
Malgré ces privations et la mortalité qui était effrayante, les ca-
fés, les théâtres, les concerts, les bals étaient très suivis. Le spec-
lais souvent, pour chasser les préoccupations du moment.
cessivement, tous ceux qui en furent la suite. Cette foudroyante
nouvelle nous fut communiquée officiellement par le général
Sémélé, qui avait réuni à la Weisnau les officiers de sa division
pour leur en faire part. Tous les officiers, à peu près, versèrent
des larmes de rage et de douleur, à la lecture de cette accablante
morne, silencieux, dévorant intérieurement les souffrances mo-
rales que causaient des événements qui nous avaient semblé ne
tombe au pouvoir des bourbons (que je croyais tous morts de-
puis longtemps) ? Que vont devenir nos institutions, ceux qui
les ont fondées, les acquéreurs de biens nationaux, etc ?
ressemblez à tous les officiers que nous venons de voir et
la Révolution, sont des tyrans et des imbéciles. Rassurez-vous
Je suffoquais de douleur et de honte pour mon pays.
cocarde de la vieille monarchie. Le même jour, les officiers du-
raux et supérieurs étaient partis pour Paris, pour aller saluer les
nouveaux astres ; cet empressement devint plus vif après la cé-
rémonie de la reconnaissance du drapeau. La cocarde tricolore
fut quittée avec douleur, et la cocarde blanche arborée avec un
une cocarde blanche. Je dis tout haut aux officiers qui se trou-
vaient avec moi : « Tiens, voilà une cocarde blanche ! » Le colo-
nel en colère marcha sur moi, en me disant : « Eh bien ! mon-
vie. » Il se retira sans rien ajouter, mais visiblement courroucé
de mon exclamation. (Il devint pair de France sous la Restaura-
suite, quand il commandait le département de la Meurthe, et
nous riions de ce souvenir.)
commandait les troupes du blocus, la célèbre et forte place de
tu de la convention spoliatrice du 23 avril, que reportait la
un seul jour ! Quels regrets amers nous causa cet abandon !
Les derniers jours furent passablement désordonnés. Les
soldats, satisfaits de partir et tenant peu à la conservation des
vendre aux juifs, brûlèrent la poudre des batteries, pillèrent
qui étaient indignés contre les habitants, qui mutilaient les ai-
gles des établissements publics ou manifestaient publiquement
dire à quelques bourgeois que je connaissais : « Vous voyez no-
tre départ avec plaisir. Avant un mois vous regretterez notre
puissance et nos institutions. »
Enfin le jour du départ, fixé au 4 mai, arriva. Le 4ème corps
nant deux pièces de canon par 1000 hommes, et prit la route de
major, trois capitaines et moi, de partir en avant pour aller visi-
vement Franckhal, Mannheim, Ogersheim, en changeant de
véhicule à tous les relais.
vernement, qui avaient toute la marque des ci-devant nobles. Ce
sordres. Nos soldats étaient taquins en diable contre ces étran-
gers, qui foulaient le sol de notre pays. Déjà, depuis notre départ
de la Sarre, de semblables scènes avaient eu lieu. Celle-ci plus
fut comique ! Il y eut aussi des querelles, entre des sous-officiers
Le 12 juin, une heure après notre arrivée à Montmirail, je
partis, avec trois autres officiers, dans une voiture particulière,
faute de fonds. Nous passâmes la nuit à Trépors, village sur la
remplie de filles publiques de Paris, qui avaient accompagné
midi, et à peine si le soir nous étions logé. La restauration de la
tant de Vendéens et de chouans, tant de partisans des Bourbons
entre autres la Partie de chasse de Henri IV, qui était vigoureu-
donné rendez-vous dans le jardin du Palais-Royal.
à celui des Finances ; mes pièces en règle, je me présentai chez
ner. Il fallait recommencer les courses, les sollicitations, faire
renouveler les autorisations de paiement, etc. Cela dura six
jours. Enfin, le 20 dans la journée, nous fûmes payés. Pendant
argent cheminait pauvrement vers la Bretagne, vivant presque
plus heureux. Ayant partagé mes ressources avec mes compa-
mis sa bourse à ma disposition.
Le 21 juin, je pus rejoindre mes camarades à Mortagne. Je
les trouvais à table, mangeant leur dernier écu. Mon arrivée fut
saluée avec des transports de joie. Avec moi, revint la bonne
Le 6 juillet, nous arrivâmes à Lorient qui était le lieu de no-
tre destination.
Dans le courant du mois de septembre, le chef de notre ba-
qui était resté à Paris depuis notre passage, pour se faire admet-
tre comme officier dans la maison du roi (chevau-légers), ayant
guéri de son enthousiasme pour les Bourbons, mécontent de la
veau gouvernement rencontrait dans sa marche, sur les bévues
trigues de cour, aux antichambres des ministres et au crédit des
fut manger sa demi-solde à Paris. (Lors de la cérémonie du
de placer les troupes dans le Champ-de-Mars, avant la distribu-
sans emploi après les Cent-Jours. Mais par la protection de son
dans les gardes du corps à pied et arriva successivement au
grade de lieutenant-général, directeur général au ministère,
beaucoup les officiers et leur fit prendre les Bourbons en grippe,
44ème de ligne se fit dans le cabinet du colonel, en présence de
secret. Le 3, cette opération se fit sur le terrain du polygone, en
anxiété le résultat des notes données sur le compte de chacun
pour les officiers supérieurs, puis pour les officiers comptables,
de certitude, je trouvai cependant le temps long de ne pas en-
tendre mon nom. Je fus appelé le dernier, parce que je devais
commander la 3ème de voltigeurs.
Barrès, mis en congé de semestre au début de novembre
1814, se retira en Auvergne auprès des siens :
mère et tous mes parents en bonne santé.
divisé les individus et refroidi les familles. La noblesse avait re-
pris son orgueil et ne recevait plus avec la même simplicité
y avait une maison, illustre dans le pays par sa naissance et ses
qui était aussi en congé de semestre, passer vingt-quatre heures.
81ème de chasseurs, demeurant à Massiac, petite ville à une lieue
de Blesle. Mon frère servait dans le même corps.
PENDANT LES CENT-JOURS
Ce fut dans la dernière de ces courses, vers le 9 mars 1815,
vaguement le vendredi soir, mais positivement le samedi matin,
débarqué en Provence le 1er mars, et marchait sur Lyon. Cette
Puy pour savoir ce que nous devions faire.
du gouvernement fut arrêté entre le Puy et Yssengeaux par des
les officiers eurent connaissance du motif de cet injurieux appel,
ils traitèrent le général comme il le méritait ; et quand ils surent
parce que, une heure après, ils ne répondaient plus de son exis-
pour des menaces.
secrétaire général. Nous étions tous les deux en uniforme. Près
misérables en haillons qui tombèrent sur nous aux cris de :
de nos shakos, arrachèrent nos cocardes et nous couvrirent
pour nous défendre, mais saisis en même temps par derrière,
nous ne pûmes en faire usage. La garde de la préfecture vint
aussitôt à notre secours, et nous délivra des mains de ces force-
en colère ! Je pleurais de rage !
Je pris ma feuille de route, le lendemain, pour rejoindre à
avaient rencontrées à leur retour.
Nous achetâmes un tout petit bateau pour descendre la
fallut ramer souvent et longtemps pour vaincre la résistance du
vingt ampoules aux mains quand je sortis du bateau. Nous le
couvrit de tous nos frais. Le voyage fut charmant pendant les
deux premiers jours, et nous pûmes voir sans fatigue, très en
détail, les rives tant vantées de la majestueuse Loire.
garnison, nous chercha querelle, parce que nous avions encore
trouve plus guère que chez les militaires. Le colonel lui-même
dant notre absence, il avait été excessivement mal pour les offi-
mandèrent son renvoi. Un capitaine se chargea de porter la péti-
requête, contraire à la discipline et à la soumission envers un
avait introduits depuis le retour des Bourbons. Ce général, ami
du colonel, ne donna pas suite à cette dénonciation, et renvoya
absenté du corps sans permission. Les capitaines qui étaient
cause de sa punition se réunirent pour demander sa grâce.
reproches si sanglants, des accusations si monstrueuses, que la
majeure partie des capitaines qui les entendirent furent ef-
lâche, je vous ai vu fuir à Wagram ; un voleur, pour avoir fait
vous avez fait manger des nègres par vos chiens à Saint-
toutes ces accusations avec beaucoup de sang-froid, et nous
renvoya en nous disant
atroces calomnies. »
veur des Bourbons, qui nécessitèrent un envoi de troupes dans
le Morbihan. Deux cents hommes du 3ème bataillon y furent en-
voyés, sous le commandement des deux plus anciens capitaines.
Le général nous envoya parcourir le département pour contenir
les partis, surveiller les côtes, et peut-être aussi pour se débar-
rasser de nous, se ménageant déjà les moyens de se réconcilier
avec les Bourbons, dont la rentrée prochaine devait lui être
connue.
Pendant notre séjour à Morlaix, plusieurs agents des répu-
dans leurs troupes. Les promesses étaient avantageuses, mais
elles ne séduisirent aucun de nous.
Quelques jours après notre rentrée à Brest, le 8 juillet, on
à Paris. Tous ces malheurs, suite inévitable du désastre de Wa-
terloo, nous accablèrent de douleur.
Le 19 juillet, le général commandant réunit tous les officiers
de la garnison, pour nous engager à reprendre la cocarde blan-
officiers de la ligne baissèrent la tête, pour gémir sur tant de
maux ; mais ceux des bataillons des gardes nationales des Cô-
tes-du-Nord refusèrent avec une violence extrême. Alors, après
« Retirons-nous et faisons notre devoir de bons citoyens, en
nous soumettant à ce que nous ne pouvons pas empêcher ! Lais-
sons cette minorité factieuse dans ses rêves insensés et son im-
puissance ; sauvons Brest contre les Prussiens qui marchent sur
la Bretagne, contre les Anglais qui voudraient nous voir en ré-
bellion pour pouvoir prendre la ville et la détruire. »
Les officiers se retirèrent avec leurs chefs pour délibérer de
écrit, et le signa individuellement. Je fus chargé de porter ces
adhésions conditionnelles au gouverneur, qui ne voulut pas les
métier plus de franchise. Allez, mon cher capitaine, dire à vos
ment pour ou contre le gouvernement des Bourbons. Dans une
garnison ou la résistance de quelques corps. »
je la fis passer sous les yeux de quelques voisins qui la copièrent.
Une demi-heure après, je les déposais toutes entre les mains du
ner les officiers dans leur détermination.
Le 20 juillet au matin, les canons de la place, des forts en
mer et de la rade, saluèrent le nouveau drapeau et la cocarde
voure et le dévouement des troupes de la garnison pour conser-
ver à la France son plus riche matériel.
gnait le voisinage des Prussiens qui avaient pénétré jusque
dans le Morbihan.
Le maréchal de camp Fabre eut la mission de nous licencier.
Mission douloureuse, pour un militaire qui aimait ses compa-
gnons de gloire et son pays.
Le 3 octobre, nous passâmes la dernière revue comme 47ème.
Le lendemain 4, les derniers débris de cette vaillante armée, qui
pendant vingt-quatre années avait rempli le monde de ses ex-
ploits et montré ses immortelles couleurs dans toutes les capita-
à la main comme des pèlerins, demandant protection à ces en-
nemis que nous avions si souvent vaincus, plus généreux que
nos compatriotes qui traitaient de Brigands de la Loire ces no-
bles vétérans de la gloire, ces victimes de la trahison.
Il y avait dans le port un chasse-marée en partance pour
Bordeaux. Pour ne pas être obligé de rencontrer sur ma route
les oppresseurs de mon pays, les soutiens de ces nobles qui se
LA TERREUR BLANCHE
Dans une maison, on me dit : « Nous sommes bons royalistes,
mais nous ne voulons de mal à personne. Vous êtes probable-
ment bonapartiste, nous vous engageons à vous assurer si vous
votre sûreté, nous vous engageons à quitter la ville le plus tôt
cela, les larmes aux yeux.
Le soir, je fus au spectacle avec mes amis et un capitaine du
86ème de ma connaissance. On chanta entre les deux pièces la
fameuse cantate dont le refrain était : Vive le roi, vive la France,
et le chant à la mode, vive Henri IV. Il fallut se lever de suite, et
rester debout pendant tout le temps, et agiter son mouchoir
de tous les sexes, de tous les âges et de toutes les conditions,
jours avant, les deux frères Faucher, tous deux maréchaux de
camp, avaient été fusillés par les royalistes bordelais. La ville
accusait les bonapartistes de leur avoir refusé la franchise du
Le matin du 14, je fis porter ma malle à la diligence de Cler-
mont, et me décidai à faire le voyage à pied. Mes compagnons
Au cours de ce repas, un commis voyageur, ancien sous-officier
vite dans votre intérêt, et sortez par la porte de derrière. » On se
quitté Bordeaux, passé la Garonne en bateau, et cheminais
mais quand elle devint plus sérieuse, je dus faire bien des efforts
pour désabuser ces braves gens, qui ne voulaient pas me croire.
Je fus obligé, pour les convaincre, de leur montrer ma feuille de
route et de demander à me retirer dans ma chambre. Les pleurs
de la vieille mère me faisaient mal.
descendis, un capitaine de grenadiers du 47ème, de mes meil-
leurs amis. Je demeurai là, pour passer avec lui deux jours, dans
une douce intimité. Ce capitaine, excellent officier et brave mili-
taire, avait alors une certaine popularité, dans la partie de la
applaudi par tous les Français qui ne voyaient pas dans nos en-
de Tours, du côté de la ville, le jour de la fête du roi de Prusse,
fit coucher sur le pont toutes les dames de Tours qui étaient al-
lées célébrer cette fête dans les camps prussiens. Après la re-
traite, les barrières des deux côtés furent fermées et tout ce qui
tin. Les dames furent chansonnées, et le capitaine félicité par
France.
chant que je devais arriver, dans cette soirée, à Argentat, eut la
nue assez mesquine, me firent sans doute prendre pour un des
généraux proscrits à cette époque de vengeance, car aussitôt
de route ; ils ne voulurent pas la regarder. Ils me dirent de les
suivre chez le maire ; je protestai contre cette manière de faire
leur devoir ; ils persistèrent : je dus obéir. Ce pauvre diable dont
« Ne vous fâchez pas, ne résistez pas, ils vous mettraient en pri-
son. » Conduit par eux, le peuple criait sur mon passage : Vive
sure de police. Je fus me coucher sans rien prendre, tant la mar-
effets pour changer en attendant que les miens se séchassent,
de la journée au lit, dans une chambre qui servait de salle à
breuse compagnie de forains.
renoncer, tous les montagnards me disaient que le passage, en
cette saison, était impraticable. Je dus alors chercher à atteindre
mon voyage en voiture.
pied, seul, un bâton à la main, cela peut être charmant dans la
belle saison et pour un amateur de pittoresque, mais pour un
militaire, qui a passé les dix plus belles années de sa vie sur les
chanté de ma fantaisie philosophique.
Chez ma mère, je trouvai une lettre du maréchal de camp
Romeuf, commandant le département de la Haute-Loire, qui me
gion du département, et de me rendre à Brioude, ville non oc-
trouverais des instructions.
Le 6, je me perdis dans les bois et les neiges des montagnes
de la Chaise-Dieu, aussi hautes que sauvages. Heureusement
que le maire de la Chaise-Dieu fit sonner les cloches, dont le son
environs. Ma mission était de visiter tous les villages, de désar-
mer les habitants, de battre les bois, de fouiller les montagnes et
de me mettre en rapport avec les colonnes mobiles de la Loire et
du Puy-de-Dôme. Je le fis par devoir, mais sans conviction ; as-
jour, cette petite ville de Craponne ressembla à un quartier gé-
ral comte de la Roche-Aymon, escortés de zélés royalistes à che-
partistes, des libéraux, des brigands de la Loire. La peur leur
faisait voir partout des conspirateurs, mais ils ne faisaient rien
pour calmer les populations irritées.
Le 5 avril 1816, au Puy, un incident se produit. Quelques of-
ral, puis au préfet qui décident de le maintenir dans la légion,
mais de le réprimander. « Il fallait alors, écrit-il, être chaud
bien des occupations puériles, à des courses de nuit, à des en-
quêtes préparatoires, à des appels fréquents chez le général et le
préfet. Ces messieurs voyaient partout des complots, des cons-
dévouement pour la bonne cause. Un dimanche du mois de juil-
Bourbons à Paris, fit apporter, sur la plus grande place du Puy,
ses ingrats et barbares compatriotes. Tout cela fut brûlé, mutilé,
brisé, en présence de la troupe et de la garde nationale sous les
armes, des autorités civiles, militaires, judiciaires, au bruit du
canon, aux cris sauvages de « Vive le roi ! ». Cet acte de vanda-
çon. Ce fut comique. Le général Romeuf nous accompagna, pour
surveiller notre marche. La gendarmerie nous suivait derrière,
de Moidière, notre lieutenant-colonel, proposa sérieusement
aux commandants de compagnie de prendre aux soldats leur
culotte, pour les empêcher de partir la nuit, et de la leur rappor-
ter le lendemain matin pour la route ! En vérité, ces gens-là
avaient perdu la tête.
général allemand, passé au service de la France, le prince de
Hohenlohe ! Leur première opération fut de désigner la moitié
des officiers de tous grades pour aller en semestre forcé. Je fus
de ce nombre. On pense si cette mesure inique déplut à tous les
officiers qui la subirent ! Pour mon compte, elle me contraria
nai en Auvergne.
capitaine de grenadier du 2ème bataillon. En mars 1817, il va
en 1818 et 1819, il tient garnison au Puy, à Grenoble, et à Mon-
tlouis, près de la frontière espagnole.
maréchal de camp Vautré, commença ses opérations. Elles du-
rèrent huit jours. Comme les années précédentes, je fus proposé
posé pour la croix de Saint-Louis.
vée, il demanda si je lisais encore le Constitutionnel. Le colonel,
commandant de la place répondit : « Oui. » Il mentait. Il aurait
Il aurait dit la vérité. Il le savait bien, puisque nous le lisions
ensemble (lui, le colonel, un chef de bataillon et dix capitaines),
mais il eut peur et se tut. Sur cette affirmation, le général
dit : « Barrès paiera pour les autres. Je le faisais passer au 19ème
de ligne (légion de la Gironde), il ira en demi-solde. »
rendu de si grands services ; ma conduite privée et militaire
avait été si exempte de blâme, sous tous les rapports, que je res-
tai confondu, anéanti.
Le lendemain, je voulus voir le général ; il me fit dire de res-
plaindre beaucoup. Chez le lieutenant-colonel, je trouvai plus de
cérité de ses démonstrations. (En voici une preuve : lui ayant
quelque acte déshonorant dans ma carrière militaire, il lui écri-
vit une lettre de quatre pages pour lui faire mon éloge. Quinze
jours après, il réclama cette lettre.) Heureusement que je trou-
camarades, dans leur bonne affection, quelques consolations à
ma profonde douleur.
bataillon et pour la croix de Saint-Louis, choisi entre tous mes
camarades pour remplir des fonctions dans les conseils de
complaire à un général qui voulait donner la preuve de son dé-
gros, les yeux pleins de larmes, à tous les officiers réunis. Ces
derniers moments furent très touchants. Plusieurs
vai plusieurs de nos camarades du 1er bataillon, qui était en gar-
mander.
Je trouvai chez lui le colonel O-Mahony, qui me parut assez
que je vous avais condamné sans vous avoir entendu ; ce qui
dans le but de vous nuire. Détrompez-vous ; voici une note mi-
Je pris connaissance de ce document, émané du ministère
de la Guerre, qui portait en tête : Noms des officiers sur lesquels
on prendra des renseignements.
sur mon compte ? Il me dit que oui. Alors un dialogue très vif
Celui-ci était bien forcé de dire oui. Du reste, la principale
tutionnel. Mais quand je lui exposai que le colonel, un chef de
sois tué au service du roi, viendra-t-on demander sur mon cada-
vre si je lisais le Constitutionnel ou le Drapeau blanc.
jours mieux leur devoir que les lecteurs du second.
Une autre fois je lui dis :
pour chef de bataillon, il y a deux mois, et que je ne sois pas
lomnié, mal jugé et abandonné par mon protecteur naturel.
Une heure après, je montais en voiture pour Montpellier.
aimant, et sitôt que je fus hors de vue, se rendit chez le général.
vous le ramènerai.
Il fut à la poste aux chevaux, en monta un et se faisant pré-
de la voiture qui vient de partir. » Deux heures après, il était à la
vous ramener à Perpignan. »
Absorbé dans mes douloureuses réflexions, je crus rêver
quand je le vis auprès de moi. Après quelques explications, je
montai derrière le postillon et nous galopâmes vers la ville. Le
préciation de ma conduite militaire et privée était bien loin
justice, mais je triomphais un peu de mes lâches dénonciateurs.
Nous étions près de Salus quand je fus sommé de descendre
de voiture. Le temps était affreux ; la pluie tombait à torrent, en
sorte que quand nous arrivâmes à Perpignan nous étions horri-
cheval à la porte du général et montâmes chez lui. En me
voyant, il vint à moi, me serra cordialement la main, en me di-
Une inclination fut ma seule réponse. Il me dit ensuite :
sonne, vous remplacez un officier qui demande sa retraite, et
ceux qui doivent partir le sont déjà. Du reste vous rejoindrez
quand vous voudrez, je vous donnerai une autorisation pour
le trajet, à Bordeaux, pour voir son frère.
très partisan du magnétisme, un autre très versé dans la littéra-
ture anglaise, et enthousiaste de Lord Byron et de Walter Scott,
celui qui serait chargé de juger les assassins et les voleurs. Il
était poursuivi pour délit de presse, pour avoir demandé la dé-
molition de la fameuse colonne du 12 mars qui était une insulte
à la France. La conversation très spirituelle de ces trois hommes
lourde diligence.
monde, et était allé se réfugier dans un séminaire pour y pren-
dre les ordres.
table par ses vertus que par son grand âge, exigea de moi,
Napoléon. Il me dit que quand il fut nommé chevalier du Saint-
était refusé en disant que celui qui la lui avait donnée savait
Pendant les quatre jours que je restai dans cette ville, je fus
jeunes femmes en grande toilette se trouvent réunies. Elles
et la troisième rouge, et placées dans cet ordre. Quand elles pa-
rurent, elles furent applaudies. En 1815, les actrices et leurs ad-
gaiement.
vapeur, le premier que je voyais et nouvellement construit.
rémonie militaire et civile pour la translation des cendres de
Bayard, Barrès revient, en 1823, tenir garnison à Paris.
Le 3 juillet, nous fûmes présentés à Monsieur, comte
duc de Bordeaux. Le lendemain, 4, le roi nous reçut. Le 15 août,
nous bordâmes la haie sur le quai de la Cité (quai Napoléon)
trouvaient Monsieur et les princesses de la famille royale.
Le 25 août, je fus reçu chevalier de Saint-Louis par le colo-
nel Perrégaux, et immédiatement après nous allâmes présenter
officiers de la garde royale, de la garnison et de la garde natio-
nale, se réunirent dans la grande galerie du Louvre avant de dé-
tête pendante sur ses genoux, ne voyait ni ne regardait rien.
variété des couleurs, la beauté des broderies, la multitude et
Séjour dans le Nord, à Dunkerque, Lille, Gravelines. Au
pes. Première tentative faite pour établir une communication
directe entre Dunkerque et la côte anglaise par bateaux à va-
contre de deux officiers anglais qui avaient gardé Napoléon à
en uniforme. « Nous fûmes salués avec respect par tous les ha-
bitants que nous rencontrâmes et engagés à déjeuner. Ils nous
LES DANSES DE SAINT-MIHIEL
Le voyage de Saint-Omer à Nancy fut très agréable. Il était
camp de Saint-Omer), mais favorable à la discipline, à la tenue
et au développement des forces physiques. Partis de Saint-
Omer, le 28 septembre, nous passâmes par Arras, Cambrai,
mère du brave et infortuné, lieutenant-colonel du 15ème léger
tobre, ayant dépassé Verdun, nous arrivions à Saint-Mihiel.
La soirée de ce jour, qui se trouvait un dimanche, étant fort
belle et illuminée par un admirable clair de lune, toute la popu-
lation dansante de la ville était réunie sur les places et carre-
fours pour rondier. Il y avait, dans ces bals improvisés en plein
quelque chose de si mélodieux, que je pris un plaisir infini à les
dansai pas, du moins je partageai le bonheur de ceux qui me
que les chants eurent cessé.
nison la plus agréable et une des meilleures de France. Les
femmes de Nancy sont citées pour leur bon goût, la recherche
Avant de passer à un fait personnel, je veux tout de suite no-
ter comment, le 9 novembre 1827, le régiment prit les armes
pour assister à la translation des restes des ducs de Lorraine,
dont les nombreux tombeaux avaient été violés et dispersés
pendant la tourmente révolutionnaire.
des cimetières de la ville. Ils furent recueillis avec soin et portés
leur mémoire. Une chapelle ardente y présentait un aspect im-
par son caractère religieux. Tous les officiers de la garnison, le
les urnes, qui contenaient les cendres de ces princes lorrains,
demain, la translation fut solennelle, majestueuse, aussi reli-
étaient fait représenter. La foule était immense et recueillie.
Dans la chapelle Ronde ou ducale, disposée pour recevoir les
débris de tant de grandeurs, on avait envoyé de Paris les tentu-
majesté de cette décoration.
Cette chapelle Ronde, réparée et embellie, est celle des an-
ciens ducs, dont le vieux palais existe encore et sert maintenant
de caserne à la gendarmerie. Un caveau construit exprès pour
recevoir tous les ossements, et des monuments élevés pour per-
pétuer la mémoire des plus illustres princes de cette célèbre
maison de Lorraine, font de cette chapelle, déjà remarquable
par son architecture, un lieu plein de vénération.
contre la Révolution et la philosophie, termina mal cette pom-
de son diocèse par le peuple, il est mort sans en avoir repris
vivace.
et témoin depuis quelques années : deux à Grenoble pour le
connétable de Lesdiguières et Bayard, et la troisième à Cambrai
pour tous les archevêques de cette ville et particulièrement pour
les précieux restes de Fénelon, qui furent trouvés sous le parvis
publique.
MON MARIAGE
Le jour même de mon arrivée à Nancy, je fis la rencontre
chargé du recrutement du département de la Meurthe. Se faire
un joyeux accueil était trop naturel à deux militaires qui avaient
vécu de la même vie, pendant plus de trois années.
Présenté par lui, dès le lendemain, à sa jeune femme et à sa
nouvelle famille, je fus accueilli avec cordialité, et traité par la
petite ville des Vosges, pour faire connaissance de sa
Je ne pensais guère alors que ce petit voyage, dans un pays
autant par complaisance que par goût, me donnerait une
épouse ; que mon ami deviendrait mon cousin, sa belle-mère
éloigné peut-être, si on avait pu les prévoir.
même par ses enfants et ses petits-enfants qui habitaient cette
ment de position. Cependant une circonstance bizarre fit que je
frères des personnes près desquelles je me trouvais, avaient été
mien, me firent impression. Huit jours resté dans cette ville et
mon ami, qui approuva mon projet de demande, et ensuite, à
ma rentrée à Nancy, à sa belle-mère, qui me fit espérer que mes
Bref, après quelques lettres écrites, dont une par mon excel-
lent colonel, je fus autorisé à me présenter.
furent aplanies, les arrangements convenus, et le jour du ma-
riage, fixé au 3 juillet.
Dès ce moment, je songeai sérieusement aux engagements
devenir ma compagne. Je fus une fois la prendre, pour
pour ne plus manger avec eux.
recherche, sentir pour la première fois trembler sa main dans la
vôtre, penser que des liens sacrés et doux vous unissent à ja-
colonel et le capitaine Chardron assistèrent à mon mariage, qui
fut célébré avec dignité et convenance. Aucun membre de ma
Le 6 juillet, nous fûmes en famille chez un des oncles ma-
qui par la suite allait être député des Vosges, M. Gouvernel. Le
nous entrâmes à notre grande satisfaction dans notre petit mé-
nage. Peu de semaines après, quelques symptômes pleins
les liens qui nous unissaient.
Bientôt et comme pour sceller son bonheur, Barrès reçoit, à
après une revue du maréchal de camp commandant le départe-
réunie. Les compliments qui lui furent faits en cette occasion et
Enfin je continuais à servir sous les ordres du colonel Perré-
nage de Charmes.
satisfaction de mon nouveau grade. Quel changement dans ma
position ! quelle différence dans le service !
Cependant, le 10 avril 1828, le régiment partait pour Lyon.
Mme Barrès, restée à Charmes, met au monde, le 12 mai, un
flammation du rein droit : elle put être sauvée, mais resta dans
un état de faiblesse des plus inquiétants.
Le début de 1829 lui apporte une nouvelle tristesse : il a la
mes bons parents, et la mienne ne sera pas près de la leur.
En mai 1829, le régiment est de nouveau envoyé à Paris.
Ce ne fut pas sans une bien vive et parfaite satisfaction que
je me vis établi à Paris pour une bonne année au moins. Je com-
puis je voyais la possibilité de conduire ma femme à Paris, après
CHARLES X
Le 31 mai 1829, je me rendis à Saint-Cloud, avec tous les of-
ficiers supérieurs, pour faire notre cour au roi et à la famille
nous le fûmes ensuite à Mgr le Dauphin qui, en entendant pro-
galerie du palais pour attendre le roi, nous y restâmes pour en-
dans la chapelle, qui est peu spacieuse. Après la messe, le roi se
promena longtemps dans la galerie, adressant la parole à tous
ceux qui lui présentaient leurs hommages, avec beaucoup de
pairs, des députés, des ambassadeurs, des généraux. Les courti-
plaques, de cordons, de diamants. Dans cette belle galerie, on
était mêlé, confondu, chacun jouant son rôle, guettant un regard
voir ou demander quelque faveur. Placé dans un des angles,
hors du tourbillon des grands et des admirateurs passionnés de
la puissance souveraine, je pus observer à loisir ce magnifique
Je ne vis rien de grand ni de distingué dans les manières du duc
encore, qui inspire du respect, mais dont la figure annonce
quelque chose de commun.
Ce célèbre palais de Saint-Cloud me fit ressouvenir
de ces grands caractères, de ces valeureux officiers, si célèbres
par leurs grandes actions de guerre. La gloire avait fait place à
Le soir, je fus au Théâtre Français voir jouer Henri III,
mode, le triomphe des romantiques. Malgré le beau talent des
acteurs, le luxe des décorations et la vérité des costumes, je ju-
geai la pièce bien au-dessous de sa haute réputation. Du moins
autrefois, aux pièces de Corneille et de Racine. Mlle Mars,
comme à son ordinaire, électrisa tous les spectateurs.
chevaliers en manteaux de soie verte, richement brodés, cha-
peaux à la Henri IV, tuniques, culottes et bas de soie blancs, col-
lier au cou, sortirent des grands appartements, deux à deux,
pour se rendre à la chapelle, et revinrent de même dans la salle
du trône. Le roi était le dernier. Je ne pus entrer dans la cha-
la parole sur le séjour du régiment à Paris. Cette promenade
foule de grands personnages, célèbres tant par leur illustration
propre, que par leur naissance, leurs titres, leurs fonctions et les
Je vis là, pour la première fois, toute la famille du duc
Un court voyage à Charmes, auprès de sa femme, dont
alarmant, permet à Barrès de voir son fils qui « commence à
apporter quelque trêve à ses inquiétudes grandissantes. Il re-
vient à Paris, en juillet, après une absence de vingt jours.
que le prince de Polignac serait nommé président du Conseil.
révolutionnaire frappait de stupeur tous les amis de nos institu-
tions constitutionnelles.
Ayant à leur tête le comte Coutard, commandant la 1ère divi-
sion, tous les officiers de la garnison allèrent faire une visite of-
ficielle à M. le ministre de la Guerre, le lieutenant-général comte
de Bourbon. Je trouvai le ministre embarrassé, peut-être hon-
donné, quelques jours avant la désastreuse bataille de Waterloo,
deuil de la France. Le poids de cette trahison devait lui peser sur
présentait.
tre heures, le roi, le dauphin, la dauphine et la cour passèrent à
pied dans nos rangs, escortés par les gardes du corps à pied du
roi (les Cent Suisses). Le cortège était beau, mais simple. Au-
entendre le panégyrique de Saint-Louis, prononcé devant les
La salle peu vaste me parut bien distribuée, décorée avec goût et
grand monde, les savants français et étrangers, et quelques étu-
pièces qui précèdent la salle, sont les statues en marbre de nos
grands poètes et prosateurs, historiens et philosophes, orateurs
de places pour les derniers arrivés.
ouvrit la séance. La première lecture fut faite par M. Andrieux,
secrétaire perpétuel, et le discours pour la distribution des prix
de vertu par le président, le baron Cuvier. La pièce de vers qui
avait remporté le prix fut lue par M. Lemercier, avec une verve,
une chaleur qui doublèrent le mérite de la composition. Le sujet
vers furent vigoureusement applaudis, surtout ceux qui avaient
rir sous un gouvernement ennemi des lumières. Quand le poète
breux applaudissements. Je remarquai, sur les banquettes des-
bé-Marbois, Chaptal, Arago, de Ségur, Casimir Delavigne, etc.,
et dans la salle ou les tribunes, le dernier président du Direc-
toire, le vénérable Gohier, le président du Consistoire
personnages distingués, présents à cette réunion, pour me les
passai dans cette célèbre enceinte un instant de la journée fort
agréablement.
Saint-Antoine, visiter le propriétaire de la maison chez qui je
Saint-Luc, et quelques autres personnes. On vint à parler du
passage des Balkans par les Russes et de leur marche triom-
phale sur Constantinople. Le jeune Russe, plein
patriotes. Le capitaine défendait les Turcs, et déplorait amère-
On lui demanda à la fin quel intérêt il pouvait porter à ce mo-
narque, pour le plaindre si vivement. Il répondit, les larmes aux
yeux : « Mahmoud est mon cousin germain. Sa mère et la
qui nous surprit tous, on se tut.
Saint-Luc. Elle avait été prise par des corsaires algériens, vers
1786, étant âgée de trois ans.
tadour, nouvellement construit, et que je ne connaissais pas en-
core. Une salle superbe. On jouait la Dame Blanche et Marie,
nouveau avec plaisir. Ce fut la dernière fois que je fus au specta-
aucun autre plaisir ni distraction de ce genre.
douleur de sa vie : sa femme qui, après sa cure de Plombières,
était venue le rejoindre à Paris, subit une grave opération, pra-
tiquée le 4 octobre par le docteur Piollet, sur les conseils de Du-
puytren. La légère amélioration qui suivit permit un instant
DANS LA PLAINE DE GRENELLE
29 octobre. Revue par le roi des troupes de la garnison et
des environs de Paris, dans la plaine de Grenelle.
Toute la troupe de ligne était placée en première ligne,
Enfin la belle artillerie de la garde était sur les flancs, dans les
intervalles et en réserve. Notre premier bataillon, en tirailleurs,
couvrait le front de la bataille qui faisait face à la Seine. Mon
bataillon était à sa place de bataille, à la gauche de la première
bours annoncèrent son approche. Il passa successivement de-
état-major innombrable, brillant, riche de broderies et de déco-
rations. Dans une calèche, à la suite du roi, étaient la dauphine,
la duchesse de Berry, Mlle de Berry et le duc de Bordeaux. Dans
une autre, qui suivait de près la première, se trouvaient les prin-
ques passages des lignes, après des feux, en avançant et en re-
prince Eugène et de Macdonald, alors simple général de divi-
victoire. Ce grand mouvement stratégique terminé, on défila, la
en marche, le premier, et ouvris le défilé.
des têtes dans cette vaste plaine de Grenelle. Tout y fut beau,
superbe, majestueux, comme le temps qui concourut à cette
brillante revue. La rareté des cris de « Vive le roi ! » dut faire
sentir à Charles X que le ministère Polignac était odieux à la
nation. Le maréchal Macdonald, duc de Tarente, major général
de la garde, commandait et dirigeait les divers mouvements, qui
furent tous exécutés avec précision et ensemble.
furent célébrées à Saint-Jacques-du-Haut-Pas. La seule conso-
assuré de trouver un jour « un ami pour lui rappeler les méri-
tes de celle qui lui restera chère à tous jamais ». Après une
quarantaine de jours passés à Charmes, il est de retour à Paris
en janvier 1830.
France. Les officiers supérieurs du régiment y étaient invités,
soie, culotte blanche, boucle en or, dépense que je ne me sou-
aller. Dès la nuit arrivée, le jardin et la grande cour du palais se
pouvait plus guère circuler, et malgré cela, la foule grossissait à
je ne le pourrais bientôt plus sans de très grandes difficultés.
voyait sur beaucoup de figures et surtout chez les marchands
des galeries, qui fermaient en hâte leur boutique, tous ces symp-
enceinte embrasée de tous les feux de la discorde. Je sortis un
peu après neuf heures, comme Charles X y arrivait en grand
appareil, avec assez de difficulté, mais sans incident.
brûlé toutes les chaises du jardin, détruit les clôtures des parter-
calèche du colonel, faire notre cour au roi, et aux membres de la
famille royale. Mme la comtesse de Bourmont, épouse du géné-
en présence du roi, de la cour et de tous les grands dignitaires
de la couronne et du royaume, en action de grâces pour la prise
pour border la haie sur le passage de Sa Majesté, je me rendis à
magnifiquement tendue. La cérémonie fut majestueuse, la mu-
sique et les chants pleins de suavité. Il y avait beaucoup de
parvis de Notre-Dame, dans les rues traversées par cette écla-
nonça un discours, amèrement censuré le lendemain par toute
moins de trois semaines après. Charles X, placé sous un dais, fut
conduit à sa place par tout le chapitre, ayant autour de lui les
ses grands officiers.
dans cette même enceinte sacrée, une cérémonie encore plus
vainqueur des rois avait été détrôné deux fois, en moins de dix
paraissait si puissant et si fort, serait, à vingt jours de là, chassé
de son palais, et obligé pour la troisième fois de quitter la
vos coups sont imprévus et frappent de haut !
Les prières terminées, le roi fut reconduit avec le même cé-
porte, sortit par une autre issue pour monter en voiture. Quand
conduire. Ce cours public, destiné aux gens du monde, promet-
exactement les leçons du grand astronome, afin de satisfaire
ainsi un goût très prononcé pour cette difficile et sublime
science, mais les événements politiques qui survinrent quelques
jours après arrêtèrent, dès son début, les bonnes intentions du
rendirent à Saint-Cloud, pour voir le dauphin, à qui le colonel
été fait en pays étranger. Notre présentation terminée, nous
entendre la messe. Resté dans la galerie, je causai avec plusieurs
sonne ni agitation, ni inquiétude, malgré que les nouvelles des
départements fussent défavorables au ministère. Si la figure des
courtisans était assombrie, si de nombreux apartés annonçaient
quable. Il causait, comme à son ordinaire, avec les personnes
tions conciliatrices, et à qui il répondait : « On y a songé. » Quoi
cette réception, que les fatales ordonnances de juillet furent si-
gnées, fatales pour lui et sa famille surtout.
LES ORDONNANCES
les armes pour passer la revue administrative de M. le baron de
Joinville, intendant militaire de la première division, et se ren-
teur officiel : la publication de plusieurs ordonnances royales,
détruisant la liberté de la presse, annihilant divers articles de la
criminelle, annulant les lois électorales votées par les pouvoirs
législatifs, supprimant les garanties accordées à la liberté indi-
viduelle et dissolvant la Chambre des députés.
je pressentisse déjà la majeure partie des sinistres événements
qui allaient suivre. Le colonel me dit en se retirant : « Il y aura
est possible. »
Je sortis pour tâcher de lire le Moniteur ; je ne pus y parve-
saient avec animation ; les places se remplissaient de jeunes
gens, qui parlaient haut et se concertaient déjà pour résister à la
tyrannie menaçante. Les figures étaient tristes, concentrées ;
une grande agitation se manifestait chez tous les individus qui
prêtres qui disaient, en parlant de Charles X : « Le voilà donc
bien pénibles réflexions.
Royal et dans les rues environnantes, un grand tumulte et des
et demie du matin, je montai à cheval, pour me rendre au
truction ordinaire.
Au premier repos, le colonel réunit les officiers autour de lui
pour leur parler de ce qui préoccupait si vivement les esprits. Il
fut appelé à prendre les armes, dans la journée, pour maintenir
mande à tout le monde, chefs et soldats, beaucoup de prudence,
et menaces qui pourraient vous être faites. Ne prenez en aucun
seulement alors, vous vous défendrez. »
ciers étaient pensifs ; on osait à peine se communiquer les in-
donnances, la grande majorité les condamnait, et pourtant dans
quelques heures nous devions prendre les armes pour les soute-
nir, les faire trouver bonnes et légales. Cruelle et affligeante po-
trouver à six heures, le 1er bataillon, commandant Barthélemy,
naie ; le 3ème, commandant Maillard, successeur du chef de ba-
taillon Garcias, sur le quai aux Fleurs, gardant le Pont-au-
Change, etc. ; le 2ème (le mien), sur la place du Panthéon, avec
dans ce quartier populeux (quartiers Saint-Jacques et Saint-
médecine, garder la prison militaire de Montaigne, de la Dette,
Mes instructions portaient que je devais, par de fortes et fré-
quentes patrouilles, conserver mes communications avec tous
les établissements dont je viens de parler, avec la caserne des
gendarmes de la rue de Tournon, et avec les deux bataillons qui
étaient sur la Seine.
dix fois plus de monde ; aussi, après plusieurs courses dans
serrer successivement et de borner ma défense aux alentours de
la place du Panthéon, pour ne pas compromettre inutilement la
préparée sous des prétextes de bon accord. Soixante cartouches
furent données à chaque soldat. En les distribuant, comme en
faisant partir les patrouilles, je recommandai avec soin et expli-
souvent se trouver.
Au début de la nuit, jusque vers dix heures, de nombreux at-
gne ! » mais toujours sans intentions hostiles, ou du moins ne
Dans nombre de ces groupes, on portait des cadavres qui ve-
naient des rues Richelieu, Saint-Honoré, etc. Les individus qui
les portaient et les accompagnaient criaient avec des voix stri-
dentes : « Aux armes ! on égorge vos frères, vos amis, Polignac
veut vous rendre esclaves, etc. » Des hommes, des femmes, des-
cendaient dans la rue, jusque sous les yeux des soldats en pa-
trouilles, pour venir tremper leurs mouchoirs dans le sang de
pas arrivé.
Dans ce quartier retiré, le silence règne de bonne heure. Les
boutiques avaient été fermées longtemps avant la nuit ; les ar-
mes de France, le nom du roi et des membres de la famille
royale avaient été effacés des enseignes, et les écussons aux
fleurs de lis, arrachés et brisés. Mais des événements plus gra-
ves se passaient ailleurs. Nous entendions la mousqueterie et les
coups de fusils se succéder rapidement. La guerre civile était
commencée : la troupe était aux prises avec une population im-
sein du royaume, peut-être de grands massacres et la perte de
tous nos droits civils et politiques. La situation des officiers qui
ne partageaient pas les opinions des ultra-monarchistes, des
émigrés et des prêtres était vraiment à plaindre. Donner la mort
Après dix heures, tous les réverbères furent brisés autour de
les patrouilles et rentrer les détachements placés en différents
lieux. Une partie de mes communications étaient interrom-
opposai. Mon but et mes instructions étaient de maintenir
ma troupe dans la caserne de Mouffetard. Les hommes étaient
horriblement fatigués. Ainsi se termina cette première soirée
qui, si elle fut orageuse, du moins ne fut pas ensanglantée.
28 JUILLET
pris position sur le péristyle du Panthéon, et envoyai des postes
à tous les débouchés de la place. Je voulus aussi étendre mon
tant de progrès, les intentions devenaient si hostiles, que je dus,
pour ne pas exposer inutilement la vie de mes hommes, renfer-
plus nombreuses, plus arrogantes, plus hideuses, en quelque
sorte, par leur monstrueuse composition. Elles étaient toutes
les dépôts de la garde nationale, aux mairies, ou chez les ser-
gents-majors, qui les conservaient depuis le licenciement en
dans les postes, ou des pillages exécutés chez les armuriers de
sabres, fleurets démouchetés, haches, faux, fourches ou bâtons
ferrés. Des drapeaux, noirs ou tricolores, apparaissaient avec
des inscriptions incendiaires. Des vociférations, des provoca-
tions, des menaces, des cris sinistres, se faisaient entendre dans
toutes les directions, mais toujours à des distances respectueu-
ses de la troupe. Calme et majestueuse dans sa force contenue,
bas le roi, à bas les Bourbons, à bas les ministres ! » et puis
étaient dirigés par des hommes plus ou moins anarchiques, plus
ou moins civilisés. En même temps, la générale battait dans tou-
tes les rues, le tocsin sonnait à toutes les églises, le gros bourdon
de la cathédrale faisait entendre sa voix puissante, et tous en-
sembles appelaient aux armes. On dépavait les rues, on les bar-
ricadait, on accumulait les pavés dans les étages supérieurs des
maisons pour arrêter la marche des troupes et assommer les
soldats. Dans le centre de Paris, on se battait à outrance, on
égorgeait, on massacrait tout ce qui se défendait, tout ce qui
la fusillade, le long sifflement des boulets, dont plusieurs passè-
rent par-dessus nous, tirés de la place de Grève pour abattre le
drapeau tricolore qui flottait sur une des tours de Notre-Dame.
lutionnaire que je devais combattre, je ne pouvais cependant
défendaient leurs droits avec un courage digne de cette grande
me ménageaient. Ma position toute militaire, presque inatta-
quable les faisait réfléchir. De mon côté, je ne me dissimulais
fusil, sans espoir de secours, sans retraite, et sans aucune
chance de succès, soit pour le triomphe de la cause que je devais
à agir avec prudence, pour éviter tout ce qui pouvait troubler
Saint-Jacques, à ne pas chercher à détourner mes soldats de
les obliger à laisser la place libre.
du peuple, se présentaient pour me parler, pour haranguer de
loin mes troupes, qui riaient de leur tournure grotesque, et de
prédécesseur, le sans-culotte Père Duchesne, de sanglante mé-
priaient de ne pas faire couler le sang français, le sang de mes
concitoyens et de mes subordonnés, et autres propos aussi sages
commun. Je leur répondais, chaque fois, que bien positivement
je ne commencerais pas, mais que je me défendrais vigoureu-
tir les assassins. Les hommes sensé se retiraient en
Vive le commandant
» les fougueux, les ultra-
révolutionnaires, avec colère et menaces. Ces scènes populaires
et démagogiques se renouvelaient à chaque instant ; à toute mi-
et pour entendre leurs harangues. Il fallait y répondre, souvent
les ménager, pour ne pas voir arriver le malheur que je voulais
éviter, même au risque de me compromettre aux yeux du pou-
ment direct. Je courais encore le danger de me voir enlever mon
grande perplexité : abandonner les prisonniers à eux-mêmes,
envoyer un vigoureux renfort aux Parisiens. Je résolus, dans
rer leur victoire par des auxiliaires aussi criminels que mauvais
soldats, de les conserver dans cette position à tout prix. Avant la
nuit, ils avaient brisé plusieurs portes et étaient parvenus jus-
pitaine qui commandait le détachement les prévint que si, à la
toirs, il ferait tirer sur eux. Cette menace ne les arrêta pas ; ils
continuèrent à démolir le bâtiment, avec plus de fureur encore.
Enfin, après la troisième lecture de la loi martiale, en présence
homme fut tué, et cinq blessés tombèrent à la première dé-
charge dirigée contre la porte. On entra aussitôt dans le bâti-
reste de la nuit.
La chaleur pendant cette journée fut excessive. Les hommes
placés sur le péristyle du Panthéon, exposés pendant huit heu-
acidulée avec du vinaigre, pour mieux les désaltérer et les em-
veau, et les désordres que cela pouvait amener.
de guerre, les archives du corps, etc. Ces moyens de communi-
cations finirent par me manquer, en sorte que je ne sus plus ce
inspirations.
ceptés la place du Panthéon et quelques dépôts de régiments,
sottise de ne pas faire rentrer dans leurs corps, avaient été, dès
le matin, enlevés, désarmés, massacrés. La poudrière des Deux-
sorte que la rébellion avait acquis dans la soirée une supériorité
nuit, était irrévocablement perdu.
raissait assez calme devant moi et autour de moi. Les scènes
affligeantes de la journée étaient terminées, mais ce pouvait
rues qui conduisaient sur le boulevard extérieur. Ma présence
retirer dans mes casernes Mouffetard et de Lourcine, soit pour
veiller à leur conservation, soit pour y attendre la fin des évé-
nements.
faire suspendre la construction des barricades, pour effectuer en
ordre cette évacuation volontaire. Je laissai, pour la garde de la
prison militaire de Montaigne, ma compagnie et une section de
tés et même favorablement accueillis sur notre passage. Les ha-
bitants de ces quartiers, moins agités que dans le centre de Pa-
tés, les forçats libérés dont le faubourg Saint-Marceau abonde,
et les ivrognes qui pouvaient mettre obstacle à notre rentrée,
médiatement, les compagnies qui appartenaient à la caserne
moyens de défense, et distribuai les officiers et les soldats sur
tous les points nécessaires, soit pour éviter toute surprise, soit
pour repousser toute attaque de vive force. Je défendis expres-
sément de commander le feu, et de rien faire sans avoir pris mes
ordres.
bataillons et quelques détails sur leurs opérations de la journée.
Le sang avait coulé dans le premier, malgré toutes les mesures
prises pour éviter ce malheur. Il en coûtait tant de faire feu sur
ses concitoyens, et de défendre, par de si cruels moyens, une
fallut des motifs bien puissants pour porter le colonel Perré-
la chose advint.
de la rue de la Monnaie, sur le prolongement du Pont-Neuf, gar-
un bataillon de la garde royale et deux pièces de canon, qui se
trouvaient bloqués dans le marché des Innocents. Il suivait en
colonne les rues de la Monnaie et du Roule, sans résistance,
franchissant les barricades sans opposition, les habitants
sons que le colonel donnait pour remplir sa mission, sans effu-
sion de sang. « Retirez-vous, leur criait-il, je ne tirerai point sur
vous ; jamais ma bouche ne donnera de semblables ordres. » On
répondait : « Vive le colonel, vive le dieu de la prudence ! » Mais
cussion, survint un officier de gendarmerie et quelques gen-
darmes qui, placés entre les 1er et 2ème pelotons, firent feu avec
leurs pistolets contre les défenseurs des barricades placées aux
sur le marché de la rue des Prouvaires. Là, la résistance fut si
tenant (M. Mari) et à huit soldats ; deux officiers et vingt soldats
guet-apens. Le colonel fut longtemps le point de mire des ti-
atteint au corps, ses habits seuls furent troués. Son cheval reçut
Pendant ce temps, le 3ème bataillon, placé sur le marché aux
fleurs, y resta toute la journée dans une position aussi critique
du général Taton en personne, de faire feu sur les aboyeurs qui
prudence et au grand sang-froid du commandant, ce même gé-
et la place de Grève, purent dans la nuit opérer leur retraite avec
sécurité. Si le commandant avait obéi aux ordres irréfléchis du
général, il aurait infailliblement perdu la position : toutes les
auraient tiré à coup sûr ; le bataillon aurait été décimé, la place
perdue, et les communications entre la Grève et les Tuileries
interceptées.
lore flottait sur les neuf dixièmes de Paris.
29 JUILLET
talement, comme le succès de la veille devait me faire craindre,
mais je pensais aussi que quelque moyen se présenterait, pour
éviter le désastre qui allait fondre sur nous et sur tous les habi-
suivre : me défendre et mourir. Cependant, quand je sus par des
avis secrets que ma caserne était minée ; que des pétards étaient
préparés, pour faire sauter les portes et un mur nous séparant
des jardins voisins ; que des matières incendiaires devaient être
jetées pour la brûler ; que des troupes de la garnison (deux ré-
giments, 5ème et 53ème de ligne) avaient arboré la cocarde trico-
lore ; que la garde royale elle-même ne voulait plus se battre ;
mort certaine les quinze officiers et les deux cents soldats, bien
truction le bâtiment, les riches magasins, et les maisons voisi-
nes. Des torrents de sang couleraient, ma mémoire resterait
responsable de tant de calamités, et pour qui ? Pour un roi par-
jure, pour un gouvernement inepte, et imposé à la France par
reprocher envers les Bourbons, mais ce malheureux souverain,
Un autre motif, non moins puissant, devait encore me diri-
ger. En admettant la défense aussi belle que possible, je devais
finir par succomber, car je ne pouvais attendre aucun secours de
ayant à lutter contre des forces décuples des miennes, ou peut-
être plus nombreuses encore ? Commencer le combat, se rendre
faire égorger sans pitié, ne devant attendre aucune générosité
toutes ces réflexions, en me promenant dans la cour du quar-
Avant dix heures, je fus prévenu, par tous les officiers ré-
unis, que des bandes nombreuses se portaient à toutes les ca-
aurait folie à se conduire autrement, et que pour eux, ils étaient
Après dix heures, plusieurs attroupements, plus ou moins
nombreux, se présentèrent devant la façade principale de la ca-
serne (rue Neuve-Sainte-Geneviève). Leurs voix, leurs gestes,
leurs costumes, tout était effrayant. La majeure partie de ces
on remarquait des hommes bien vêtus, ayant de bonnes maniè-
res, des décorations, des chefs enfin avec lesquels on pouvait
on entendit parler de conditions à stipuler, de neutralité à gar-
par les énergumènes, ivres de leur succès, couvrirent ma voix.
Tous les fusils se dirigèrent vers moi ; quelques soldats qui
toute la force du mot, une des scènes hideuses de 1793.
chefs. Cette proposition acceptée, je fis ouvrir la porte aux trois
commissaires désignés qui se trouvaient être : un élève de
et un personnage décoré, probablement officier en demi-solde,
dont je fus très peu satisfait. Après des débats assez longs, dans
cette conférence diplomatico-militaire, qui se tenait dans le
nique, un peu malade, resterait en otage près de moi pour la
garantie des conditions convenues. Tout fut exécuté de bonne
en criant : « Vive le commandant, vive le 15ème léger ! » Quant à
dre à chacun les postes qui leur étaient désignés.
traitais. Ils furent pleins de bons procédés. Pour atténuer tout ce
que cet événement avait de douloureux pour moi, ils me firent
tenu pour la conservation des magasins, sur ma conduite pru-
dente et habile de la veille, place du Panthéon, etc. Malgré tous
mes vingt-six années de service. Du reste, je ne vis pas, dans les
regards des officiers, un seul signe de blâme ni de mécontente-
ment ; au contraire, ils me témoignèrent tous leur profonde gra-
Nos casernes de Lourcine et du Foin furent pillées, mais les
soldats qui les occupaient furent respectés. Le même sort fut
réservé aux casernes des gardes du corps, de la garde, et des
donnée, après avoir vu tomber plusieurs des Suisses, sous les
sement les défenseurs purent gagner les boulevards dont ils
voulaient absolument. Ils demandaient à visiter la caserne, ce
que je refusais obstinément. Pour éviter ce malheur et le contact
de ces hordes déguenillées, je fis prendre quelques fusils au ma-
milliers de cartouches à balles. Ces bandes se renouvelant sans
cesse, je compris que ma position se compliquait et devenait
tôt plus se défendre, en cas de persistance dans le projet de pé-
nétrer dans la caserne, je sortis du quartier pour aller inviter un
capitaine de la garde nationale, que je voyais en uniforme à
més pour la protéger et la garder, renonçant désormais à le
faire. Je lui remis les clés des magasins et des bureaux, en le
gnies de sa légion.
rapport avec toutes ces bandes à faces sinistres, qui venaient, la
plupart, chercher des fusils pour les revendre aux gardes natio-
dre que les armes que je donnais fussent employées contre lui.
voulut plus en donner à tous ceux qui se présentaient. Il fallait
res, maintenant que tout est fini. Ils pourraient continuer la ré-
autres officiers, qui vinrent le seconder, furent très agréables.
Pendant cette tourmente, le détachement, laissé la veille
pour la garde de la prison de Montaigne, rentra en ordre, mais
désarmée. Ce fut en vain que le capitaine Chardron, qui le
commandait, observa aux insurgés que sa mission était
répandre dans Paris, pour commettre des délits et peut-être des
crimes ; il ne put parvenir à faire comprendre à un de ces der-
niers attroupements, moins prudent que plusieurs autres qui
tion de ses armes. Il ne fut pas écouté. Il dut céder. Résister eut
été une folie, quand tous se soumettaient autour de lui. Cepen-
dant, il ne le fit que sur mon invitation. Une fois parti, les pri-
sonniers sortirent, et répandirent bientôt dans les rues la cons-
porte de derrière de son appartement, et se réfugier dans une
soldats dans la ligne de leur devoir, les protéger et leur faire
sais les avoir convaincus, mais le démon de la discorde et de
plus de gouvernement, nous sommes donc libérés du service, et
et la discipline ! » Et au même instant ils se précipitèrent tous
la soumission aux lois étaient brisés, ma voix et mon grade mé-
soir, je sortis de la caserne. Tout ce qui arrivait depuis trois
ronne brisée, et lui-même peut-être en fuite pour éviter la colère
avais des vertiges, une espèce de fièvre dévorante.
ponts et chaussées, était venu me prendre à la caserne, peu
pour chasser de ma pensée les impressions de la journée. Elles
étaient douloureuses. Je ne pouvais que voir, avec plaisir, la
France recouvrant la plénitude de ses droits politiques, mais le
choc avait été trop violent, trop extraordinaire, pour que ma
craignais la guerre civile, le triomphe des prolétaires,
bourgeoise qui nous fournissait tout ce dont nous avions besoin.
Il me donna des détails sur les événements des trois jours, que
sauf. Je fus bien vivement touché de cette obligeante attention ;
Cette visite inattendue me fit oublier bien des souvenirs amers.
Au cours de cette journée du 29, les deux bataillons du ré-
une partie de la nuit et de la matinée dans le jardin des Tuile-
après le palais du roi. Le palais pris, toutes les troupes se retirè-
rent en désordre sur Saint-Cloud, en prenant toutes les direc-
tions qui y conduisent. Notre 15ème, toujours rallié et maintenu,
le quai. Malheureusement, la barrière des Bonshommes ou de
Passy était fermée et défendue par les gardes nationaux
qué en queue et en flanc, placé entre la Seine et la colline de
Chaillot, que garnissaient des tirailleurs audacieux et adroits, on
faire aucun mouvement, à moins de revenir sur ses pas pour
capitaine Bidou, qui commandait la première compagnie des
à sa compagnie. Ce signal pacifique fut compris et la barrière
des individus placés sur la colline, et cachés derrière des murs,
ne discontinuèrent pas de tirer sur lui, et, par malheur, avec une
adresse féroce. Un capitaine fut tué, ainsi que plusieurs soldats,
deux officiers et beaucoup de soldats furent blessés. Ils tombè-
rent victimes de la funeste adresse de quelques individus, qui
sans danger des compatriotes, plus français et meilleurs ci-
Après avoir passé la barrière, le régiment fut se reposer sous
sur la demande du colonel, lui apportèrent avec empressement
des vivres. La chaleur était excessive, on était accablé de fati-
midi et quatre heures. Le dauphin vint voir le régiment. Il fut
accueilli froidement. Le prestige avait disparu, le malheur avait
passé sur toutes les têtes, si fières, si droites quelques jours au-
paravant. On vit un homme, plus que médiocre, se montrer
quand le danger était passé, qui ne sut ni remercier, ni encoura-
ger. La défection commença, après cette revue. On se mit en
délibéra longtemps pour savoir si on permettrait de traverser le
parc, pour abréger la distance. Le régiment passa sous les fenê-
ne se dérangea pas pour le voir, et pour saisir cette occasion de
dire de ces choses qui dédommagent un peu des fatigues et des
dangers courus. Cette indifférence maladroite blessa vivement
compte.
du régiment qui se trouvaient à Paris se réunirent chez moi
pour prendre, tous ensemble, une détermination sur la conduite
senterais dans la matinée chez le lieutenant-général, comte Gé-
rard, membre du gouvernement provisoire, et au domicile de
M. Laffitte, banquier et député, pour donner notre adhésion au
nouvel ordre de choses, et prendre des ordres dans notre singu-
lière position.
deux bataillons, et du lieutenant-colonel qui était en congé à
de la troupe, qui était sans pain depuis deux jours ; et aussi avi-
ser à faire bien comprendre aux hommes de ne point imiter la
conduite de leurs camarades, qui avaient quitté leur compagnies
et qui ne tarderaient pas à être arrêtés, soit à Paris, soit sur les
leur recommandai en outre la conservation de leurs effets, et
boire dans les cabarets, crainte de querelle avec les héros du
jour, qui étaient fort insolents. Ce furent en grande partie des
conseils superflus. Le travail de plusieurs années disparut com-
plètement dans un jour. Plus de respect, de soumission, de dis-
cipline, ni de tenue : anarchie et désordre presque complets. Le
soir, les effets étaient vendus, déchirés, couverts de boue et de
Après ma visite dans les casernes, je me rendis au siège du
armée de Paris. Je fus parfaitement bien accueilli, et obtins tout
ce que je lui demandai pour le bien-être de mes subordonnés.
Après avoir longtemps causé avec lui de notre position et de la
part que nous avions prise aux événements, je me retirai très
articles violents, publiés par les journaux contre le régiment, ne
temps, étant très occupé à recevoir des rapports et à donner des
Cette promenade forcée dans Paris, cette longue course en
habit de ville, à pied, à cause des barricades, et par une chaleur
les rues, sur les quais, sur les boulevards et sur les ponts, étaient
établies des barricades, placées tous les soixante pas, hautes de
quatre à cinq pieds et construites avec des diligences, des omni-
ses ou planches. Sur les boulevards, les arbres étaient coupés et
abattus en travers ; les rues en partie dépavées et parsemées de
verre de bouteille, pour arrêter la cavalerie. Paris ressemblait à
groupés sur différents points ; point de femmes élégantes, de
voitures, de boutiques ouvertes ; mais des convois funèbres, des
femmes occupées à faire de la charpie, des corps de garde im-
provisés à tous les coins de rues, des vitres et des réverbères
brisés, des murs couverts de proclamations appelant le peuple
aux armes, et des ordonnances à cheval se rendant dans toutes
les directions. Ce spectacle triste et saisissant, attestait combien
barrières et les corps de garde de la garnison furent incendiés.
galeries du Louvre et les appartements du château ; le musée de
saccagés. Assez généralement, les vainqueurs donnèrent des
sarmés, qui les jetèrent vivants dans la Seine, qui les tuèrent par
derrière. Quatre hommes du régiment, un capitaine de la garde
gardes royaux, des Suisses, des gendarmes, éprouvèrent ce sort.
seize sous-officiers et soldats tués ; quatre officiers et trente-
neuf sous-officiers et chasseurs blessés. Le régiment fut un de
ceux qui se conduisirent avec le plus de prudence, qui tira le
moins et qui a été cependant signalé, par la presse libérale,
comme un parricide et un ennemi de la liberté.
officiers (un capitaine criblé de dettes, et le porte-drapeau,
homme fort taré, tous deux les obligés du colonel) qui avaient
quitté la veille, dans le Bois de Boulogne, leurs camarades et
dévouement patriotique dont ils ne se doutaient pas deux jours
pleins pouvoirs, ils organiseraient un bataillon modèle et sûr, ce
qui ne serait pas, si on le laissait entre les mains des officiers
mauvais esprit. Ils obtinrent sans difficulté les pleins pouvoirs
se nomma chef de bataillon, et fit tous les sergents-majors sous-
quelques officiers pour en faire des capitaines et de lieutenants.
constance, égalait la lâcheté habituelle. Après avoir entendu
ce qui se passait, de la surprise qui avait été faite au général Du-
bourg, de la conduite honorable que tous les officiers de mon
bataillon avait tenue pendant les trois journées, et lui montrer
que nous étions calomniés par deux intrigants sans influence
méritaient pas.
Un officier porta ma lettre, et, une demi-heure après, je re-
comte Roguet, nommé commandant des troupes de Paris, pour
prendre ses ordres et lui rendre compte des événements inté-
manda de lui remettre, dans la soirée, un rapport très circons-
commandais, sur les magasins du régiment, sur les pertes
éprouvées et sur les moyens employés pour assurer la subsis-
tance de la troupe depuis les événements.
colonel arriva de Lyon. Je le lui présentai, pour le signer et le
porter, en sa qualité de chef de corps. Par modestie, il refusa
fut ma surprise, dans notre entretien, avec le général, sur les
efforts que nous devions faire pour ramener la discipline,
exerçait, auraient empêché le 15ème de prendre part à cette lutte,
côté du peuple ! Cette impudence me révolta, et amena cette
réponse fort simple et très naturelle : « Et le devoir, et vos ser-
ments ? » Le général approuva de la tête mon observation, et
nous congédia.
il ne savait quelles expressions employer pour parler de sa fidé-
lité, de son dévouement au roi et de son amour pour la famille
est à terre, ils lui donnent un coup de pied.
Chambre des députés de se mettre à la tête du gouvernement
provisoire. Son arrivée à Paris et sa présentation au peuple, par
le général La Fayette, sur la place de Grève, produisirent un bon
effet sur tous les hommes amis de leur pays. On ne désespéra
plus du salut de la patrie.
venais de remettre le commandement du régiment, réunit tous
les hommes dans la cour de la caserne de Lourcine, pour les ha-
les Chambres appelleraient au trône. Les officiers sourirent et le
reconnurent pour la plus vieille girouette du régiment. Au fait,
à servir tant de gouvernements divers, mais il aurait pu se dis-
penser de faire parade de nos honteuses palinodies, de la fré-
quence de nos serments si solennellement prêtés, et souvent si
qui se croyaient dégagés depuis le 29 juillet de tout frein disci-
plinaire.
nous revinrent. Le colonel nous les renvoyait, sans les accompa-
rivés à Vaucresson, le 29 juillet. Fort mal à ce bivouac, et in-
quiets sur les suites que pouvait avoir pour les officiers leur
éloignement de Paris, les officiers commencèrent à murmurer.
Dès le 30, les ambitieux et les mariés quittèrent furtivement.
Leur défection et la désertion des soldats furent plus ostensibles
le 31. En effet, ce jour-là, le colonel Perrégaux avait donné
cour. Le colonel, qui avait amèrement censuré les ordonnances
sa garde et par ses courtisans. Ce mouvement en avant éclaircit
hommes fidèles et dévoués que tous les événements ont tou-
jours trouvés à leur poste. En conséquence, le colonel invita les
deux chefs de bataillon à conduire leurs hommes à Paris, en
manière légale. Il fit rendre au drapeau les honneurs militaires,
teau, il remit au roi le drapeau du 15ème en lui disant : « Sire,
le défendre. » Le roi le remercia beaucoup et le nomma com-
compenser la fidélité au malheur, mais le pouvoir souverain
était brisé dans ses mains depuis son départ de Saint-Cloud. Ce
fut une lettre morte.
Les débris de nos 1er et 3ème bataillons nous arrivèrent donc
à Paris, dans la matinée, le 2 août, sous le commandement de
nos parages ; et ils se présentaient dans cette attitude militaire,
pour recevoir leur adhésion. Les honnêtes gens virent avec plai-
sir que la force armée régulière et disciplinée allait reprendre le
service de la capitale.
divisions, parmi les officiers ! Des ambitions bien peu justifiées
se montraient, des haines se manifestaient à toutes les réunions.
restait pas 400. Plus de 1000 hommes avaient déserté. Quant à
nouvelle Charte, et prête serment devant les députés réunis au
Pour moi, à deux heures et demie du matin, je pris le com-
Vincennes pour recevoir six cents fusils. Je rentrai à deux heu-
res après midi, bien mécontent des hommes et de leurs officiers
changement profond dans les caractères en si peu de jours ! Ce
qui occasionna en grande partie les nombreux écarts de déso-
irritables à cette époque de dissolution sociale. La plus grande
du Faubourg-Saint-Antoine, que je ne voulais pas traverser,
que mes indisciplinés chasseurs auraient volontiers laissé faire,
pour ne pas se donner la peine de porter leurs armes. Enfin je
parvins, presque seul, à vaincre toutes ces résistances, et arrivai
au quartier sans avoir perdu un seul fusil, malgré toutes les ten-
jour-là mauvais soldats, ils furent du moins honnêtes gens.
LA MONARCHIE DE JUILLET
LA FAMILLE ROYALE
Le soir de ce 9 août, je fus, avec les autres officiers supé-
rieurs du régiment, présenter mes hommages à notre nouveau
roi et à la famille royale. Je fus vivement émerveillé de la sim-
plicité et de la bonté remarquables de cette belle et intéressante
nes princesses et aux ducs de Chartres et de Nemours. Il y avait
beaucoup de monde, notamment les maréchaux, duc de Dalma-
tie (Soult), duc de Trévise (Mortier), duc de Tarente (Macdo-
nald), duc de Reggio (Oudinot) et les comtes Jourdan et Moli-
nombre de généraux. On était sur la galerie vitrée du Palais
était plein. Les cris de « Vive le roi ! » et des airs patriotiques
joués par diverses musiques, se firent constamment entendre,
concert de satisfaction. On passa dans les salons. La reine, les
princes recevaient les nouveaux arrivants, et surtout leurs
condisciples du collège Henri IV. Enfin tout, dans cette pre-
rances.
REVUE DE LA GARDE NATIONALE
Le 28 août, le régiment change de caserne. Il est envoyé à
grande revue de la garde nationale, pour la distribution des dra-
peaux aux bataillons des douze légions.
Le Champ de Mars était presque plein de ces soldats-citoyens
pour inspirer un juste orgueil.
nes, placées sur les talus et les banquettes de ce vaste forum.
venait de se donner, se pressait autour de lui, prenait ses mains,
milieu de ses enfants, un citoyen couronné au milieu de ses
égaux. Point de gardes, point de courtisans dorés, mais beau-
famille, pour attendre que tout fût prêt. Ensuite, il se rendit à
pied sous une immense tente, élevée sur un haut échafaudage,
La Fayette, commandant général des gardes nationales de
serment, le roi monta à cheval, passa devant le front de toutes
les légions, et fut se placer ensuite sous le balcon du palais de
se trouvèrent au pied du grand escalier pour recevoir la reine,
qui arriva par la cour de la caserne, dans une simple voiture de
promenade. Des députations de demoiselles lui offrirent des
taient les douze arrondissements de Paris, étaient toutes remar-
quables par leur beauté et leur gracieuse élégance. Je suivis la
dans cet instant de la journée.
Le 13 septembre, eut lieu la prestation du nouveau serment,
juré individuellement par tous les officiers et soldats, en face du
drapeau tricolore, dans la cour de la caserne. Le 26, il y eut une
Le roi, en passant devant le front de chaque régiment, fit
prodigieusement de promotions, pour remplir les vacances et
lendemain de Wagram ou de la Moskowa. Mais une grande ré-
volution politique, qui bouleverse toutes les situations acquises,
une grande bataille donnée, des vainqueurs et des dévoués à
mêmes ridicules, les mêmes apostasies.
Palais Royal.
Je pris place à la table du roi. Nous y étions soixante. Placé à
camp, comte de Rumigny, je pus de ce point remarquer tous les
beauté et la régularité du service, la délicatesse des mets, dont
avantages de la richesse et les agréments du grand monde.
savait que le régiment allait à Strasbourg et moi à Wissembourg.
savoir cela.
que je sais sur votre prochain départ et votre destination.
Ce charmant enfant ne me quitta pas de la soirée,
PROMENADES DANS PARIS
Non content de noter au jour le jour tant de grands événe-
toujours en éveil qui est chez lui un trait de caractère, a soin de
manque pas de signaler les difficultés croissantes de la circula-
tion dans les rues !
Ma promenade favorite était le jardin du Luxembourg ;
sinage me rappelant de trop douloureux souvenirs. Je visitais
avec plaisir ses superbes collections de rosiers, ainsi que la pé-
ries du palais du Luxembourg admirer les belles peintures mo-
quand le peintre qui les a produites est mort, ses ouvrages sont
portés au Louvre, et remplacés par ceux que le gouvernement a
achetés aux expositions publiques. Ainsi le musée du Luxem-
bourg est le musée des peintres vivants ; le Louvre, celui des
moderne fait plus de plaisir, à ceux qui ne sont pas connais-
seurs, que la majeure partie des tableaux du Louvre. Mais les
artistes et les amateurs instruits en jugent autrement.
Une autre promenade, qui avait toutes mes sympathies,
matinées et des soirées pleines de charme. Combien je jouissais
de voir en détail le jardin botanique, de parcourir les serres et
ancien ou neuf, une rue nouvellement ouverte, un monument,
visite, surtout ce qui avait été construit ou amélioré depuis
1823. Je supprimerai une foule de faits et de remarques que
prête encore à mes réflexions.
un palais sans roi, les Tuileries ; un temple sans dédicace, la
devait le supporter était seul achevé, quand la révolution de
1830 éclata.
Pendant mon séjour, on plaça sur les balustrades du beau
pont Louis XVI, les statues colossales en marbre blanc de
Condé, Turenne, Dugesclin, Bayard, Suger, Sully, Richelieu,
Colbert, Tourville, Duquesne, Duguay-Trouin et Suffren : elles
monument à Louis XV, encore peu avancé ; je pense que les
dédiait alors aux armées françaises de la République et de
Charte, et fondateur du gouvernement représentatif en France,
sur la place du Palais-Bourbon, en face de la Chambre des dépu-
est-il advenu ?
baron Gros a peinte, dans la seconde coupole du dôme. Un
groupe, dans cette fresque, devait représenter Napoléon avec
Marie-Louise, le roi de Rome et les principaux guerriers, mais
les invasions de 1814 et 1815 y firent substituer Louis XVIII et la
Charte. La révolution, la France, le duc de Bordeaux, la guerre
personnages qui devaient figurer autour de Napoléon. Ce fait est
grands hommes.
Chaque fois que je revoyais la triomphale colonne de la
place Vendôme, je restais autant de temps à la contempler que
en moi les impressions vivaces de cette célèbre campagne
couleurs duquel nous avions vaincu les Autrichiens, dans cette
immortelle journée en 1805.
les cours des plus illustres professeurs du Collège de France et
mais il me manqua en partie, et puis les dérangements, les visi-
une indifférence que je me reproche, quand elle a été volontaire.
Un homme avait à cette époque une espèce de célébrité, que
peu de personnes auraient enviées ; mais on cherchait à le voir,
le fameux Chodrus Duclos, de Bordeaux. Cet homme, après
quer par son bon ton, son luxe de toilette, ses fréquents duels et
ses haillons, dans le lieu de Paris le plus hanté par les étrangers,
ment, on admirait sa belle taille, sa figure expressive, ses yeux
malheur de ce personnage, encore fier, attristaient. Il avait été
tre et signa les ordonnances de juillet.
Voilà comment, pendant les premiers mois, je courus assez
pour tout voir ; mais plus tard, tant par suite de mes chagrins
que par ennui et lassitude, je fus moins ardent ; ma curiosité,
Chambre des députés.
un trône renversé et un autre relevé par la volonté nationale ; un
roi puissant fuir avec toute sa famille, en pays étranger, et sur-
superbe garde royale, belle de tenue et de discipline, bien favo-
risée et pleine de dévouement, se fondre, se dissoudre, et dispa-
encouragée, les officiers et les soldats dénonçant leurs supé-
à des emplois, à des grades supérieurs, à des récompenses, par-
service du pays, avaient conservé les bonnes traditions de
mon bien-aimé fils. Quand je disais au colonel Perrégaux et à
quelques autres officiers, avec lesquels je me trouvais avant no-
tre départ de Lyon : « Puisque nous allons à Paris, je voudrais y
être témoin de quelque événement important », je ne pensais
pas être si douloureusement servi. Quelle soif irréfléchie
neste à mon bonheur !
autre lieu de France. Un village, à cette époque, me semblait
préférable à la capitale du monde civilisé.
CHEZ LE DUC DE DOUDEAUVILLE
ancien des commandants du 15ème. Son bataillon est le premier
pair de France et ancien ministre de Charles X, « dans le beau
heures. Plus tard, je lui rendis sa visite, et fus ensuite me pro-
mener dans le vaste parc du château, très curieux par sa posi-
tion en pente sur le Petit Morin, et ses beaux points de vue. Le
château est une vieille habitation modernisée, flanquée de tours
deauville, M. et Mme Sosthène de La Rochefoucauld, celui-ci,
aide de camp de Charles X, directeur des Beaux-Arts de la mai-
son du roi, homme célèbre par son bon ton et pour avoir, dans
marquis Chapt de Rastignac, pair destitué par la révolution de
Juillet, gendre de M. de Doudeauville, et plusieurs autres per-
sonnes, moins aristocratiques à ce que je crois. On causa peu.
M. de La Rochefoucauld et moi, nous fûmes à peu près les seuls
qui échangeâmes quelques paroles à voix basse. Du reste je
Dans le salon, on fut plus expansif. On y parla beaucoup de
politique, de la révolution de Juillet et des malheurs de la fa-
mille royale. « Malheureux rois ! disait M. de Doudeauville, les
bons conseils ne lui ont pas manqué, mais des hommes plus
sonnages avaient quitté Paris seulement depuis quelques jours ;
ils venaient dans cette antique demeure se consoler de la chute
perdues. M. de Doudeauville est un petit homme sec, déjà âgé ;
sa femme, presque aveugle ; leur fils, un bel homme aux gran-
des manières ; leur belle-fille, encore jeune, peu remarquable,
quoique assez bien de figure. Quant à M. de Rastignac, je le
trouvai un marquis de théâtre, un personnage de Marivaux. Ces
dames ne parlèrent pas : elles se seraient compromises devant
un plébéien qui servait un usurpateur. Quoique je fusse étranger
prochant de cette visite de mon grand-père la visite que je fis à ce même
château, le lendemain même de la bataille de la Marne (19 septembre
troisième fois.
tons et régulariser la tenue pour faire mon entrée, je vis venir à
moi mon fils conduit par son grand-père, sa grand-mère et sa
rents me toucha vivement. Faire un voyage de cinquante lieues
mon fils fort, espiègle, et plein de santé. Quarante-huit heures
que je passai avec ma famille me parurent bien courtes.
chand dans le brouillard et sur un chemin sablonneux mal tracé,
le bataillon quitta la route et se dirigea à gauche vers la Bavière
haletant, me prévenir de notre erreur, et nous remit dans la di-
rection que nous devions suivre. Je le remerciai comme il
tout entière était en agitation. Les rois se préparaient à la
guerre, soit pour contenir les peuples que la révolution de Juil-
croyait disposée à porter ses principes en Allemagne et à faire
de la propagande armée. Quels effets auraient pu produire
Peu après, une demi-lieue avant Lembach, je vis venir sur la
route, à ma rencontre, une espèce de troupe armée, marchant
en colonne, tambour battant, drapeau déployé. Arrivée à portée
plaisir les soldats du brave 15ème léger. Ce capitaine était un ga-
min de quinze ans, de très bonne tournure, et montrant beau-
jeunes gens, de douze à quinze ans, bien organisés, ayant tous
ses officiers, ses sous-officiers, ses caporaux, ses tambours, sa
avec cet intéressant jeune homme, je lui dis de prendre la tête
enfants avec tant de succès. Ils faisaient plaisir à voir. Ils avaient
pour armes des grands sabres en bois, dont les chefs, décorés
usage sur le dos de leurs subordonnés. Nous étions en Alsace.
Au résumé, de Paris à Wissembourg, ce voyage de dix-neuf
jours se fit de la manière la plus heureuse. Sur toute la route,
particulièrement en Champagne et en Lorraine, la population
des villes se portait à notre rencontre en criant : « Vive le roi !
Vivent les grandes journées ! » Toutes les maisons étaient or-
nées de drapeaux tricolores, et partout les soldats reçurent bon
accueil et furent fêtés. En partant de Paris, je pensais que cette
que les hommes feraient des sottises, manqueraient aux appels,
ris, depuis la révolution de Juillet, me le donnait à craindre. Il
si peu fatigués et leur tenue si soignée que les habitants purent
croire que nous venions seulement de faire une promenade ma-
tinale de quelques lieues.
Ayant pris possession de la caserne et installé sa troupe,
Barrès obtint bientôt un congé pour aller à Charmes. Mais son
séjour se trouva écourté par une lettre de rappel du colonel, qui
croyait à une prochaine déclaration de guerre. Ce qui survint,
gendre du garde forestier, et que celui-ci les avait prévenu que,
nau. La rébellion était manifeste : la gendarmerie avait été chas-
rendraient plus raisonnables. Cette longanimité les enhardit. La
gendarmerie fut repoussée une troisième fois, et le sous-préfet
de Wissembourg bafoué. Dans cet état de chose, la force devait
intervenir pour faire respecter la loi.
quelques dispositions et sommé les révoltés de se retirer,
fait garder exprès, et gagnèrent à toutes jambes la forêt. Immé-
sous-préfet, du juge de paix de Soultz-sous-Forêt, du maire et
de tous les officiers. Tous les enfants avaient été mandés et
contraints de venir pour assister à cette cérémonie qui aurait
semblé ridicule dans toute autre circonstance, mais qui fut im-
posante et pénible en même temps, tous ces malheureux enfants
conseils donnés et des exhortations faites aux parents, les en-
fants furent renvoyés. La commune ayant repris sa tranquillité
ordinaire, et les enfants ne manifestant plus aucune crainte, je
rentrai dans ma garnison le 13, en laissant toutefois deux com-
pagnies pour maintenir les esprits dans cette salutaire disposi-
Ces deux compagnies rentrèrent, quatorze jours après, lors-
que la gendarmerie eût à peu près arrêté les principaux mutins.
Cette prudente expédition, qui ne fit couler que des larmes
pulations que le pouvoir était assez fort pour faire rentrer dans
étaient très agitées, et les habitants disposés à mettre à profit
gardes forestiers, menaçaient les maires et apportaient sur les
marchés le produit de leur vol, sans rougir de leurs actions. Je
en garnison dans les villages, sur le versant oriental des Vosges,
pour faire cesser ce scandaleux brigandage.
prochaine arrivée du roi en Alsace, et mon départ pour Stras-
bourg, pour me trouver, avec tout le régiment, à son entrée dans
la capitale de la province et aux revues qui suivraient. Le but
donnée. Il était important de donner au roi une bonne opinion
recréer. Je pris toutes mes mesures, en passant de fréquentes
inspections, pour que mon bataillon fût aussi beau, aussi nom-
breux que possible. Je réussis complètement.
du roi et les gardes nationales des arrondissements de Stras-
bourg et Wissembourg, prirent les armes pour border la haie,
roi fit son entrée solennelle à cheval, ayant à ses côtés ses deux
réchaux Soult et Gérard, par le ministre du Commerce, comte
de douze régiments de cavalerie, et de plusieurs centaines de
voitures alsaciennes ornées de feuillages et de rubans, pavoisées
nes, costumées dans le goût du pays. Cette entrée dans une ville
guerrière célèbre, fut magnifiquement imposante. Un concours
gresse générale et de vives acclamations, spontanément mani-
des populations entières.
Le passage fini et les rangs rompus, les officiers se réunirent
Brayer, commandant la division. Nous trouvâmes là le grand
duc de Bade et une nombreuse suite, les envoyés des souverains
allemands, et les ambassadeurs ou agents français attachés à ces
rendus de bonne heure au polygone. Ce vaste champ de man-
foule de spectateurs français et allemands. Indépendamment
des gardes nationales à pied et à cheval, il y avait trois régi-
voitures attelées, telles que canons, caissons, fourgons, équipa-
ges de pont, etc. Les étrangers, comme les nationaux furent
cavalerie et à créer un immense matériel de campagne. Grâce au
maréchal Soult, la France avait déjà 40 000 hommes bons à
faire la guerre, 600 pièces de canon attelées, et tous les autres
services militaires portés à ce degré, presque miraculeux, de
pièces de canon, par les clairons, les tambours et les musiques
de tous les corps formés en bataille sur plusieurs lignes. Lorsque
le souverain eut pris place sur une vaste estrade, élevée sur un
des côtés de ce vaste carré, les colonels ou chefs de corps se ren-
dirent auprès de lui pour recevoir de ses mains les drapeaux et
saluer par leurs subordonnés. Les cris de « Vive le roi ! » se joi-
gnant aux bruyantes batteries des tambours qui battaient aux
champs, annoncèrent que les soldats saluaient avec enthou-
la victoire.
Cette reconnaissance terminée, le roi passa successivement
devant tous les corps. En arrivant au centre du régiment, il me
par une nouvelle distinction, mes longs et loyaux services. Cet
me flatter autant que lorsque je fus nommé simple légionnaire
en 1813. Le général Schramm avait eu la complaisance de venir
me prévenir et de me complimenter sur ma nomination, avant
que Sa Majesté me décorât elle-même.
Dans cette journée, je recevais ma troisième décoration et
prêtais serment à un sixième drapeau. Le premier, avec un ai-
aux fleurs de lis, lors du premier retour des Bourbons ; le troi-
blanc, au second retour des bourbons, donné aux légions dépar-
tementales en 1816 ; le cinquième en 1821, lorsque les régiments
avec le coq gaulois. Quant à la décoration de la Légion
Henri IV et les armoiries de France aux trois fleurs de lis ; 1815
ramena la décoration à sa forme primitive ; la catastrophe de
Waterloo rétablit les Bourbons et avec eux les changements de
fleurs de lis de la monarchie de droit divin, les drapeaux tricolo-
res de la monarchie représentative régénérée. Ainsi les écussons
deux drapeaux croisés, avec la devise fondamentale : Honneur
et Patrie. La croix de Saint-Louis, sans être défendue, a cessé
La revue terminée, on défila rapidement, et même au pas de
course, après avoir dépassé le roi, pour dégager le terrain et lais-
nuit, quand on rompit les rangs, sur la place du Temple neuf.
Nous étions restés plus de quatorze heures sous les armes.
Après avoir réparé les désordres de ma toilette, je me rendis
au château pour y monter la garde, comme officier supérieur de
neur au banquet royal. Il y avait deux tables dans la même salle,
de quarante-cinq à cinquante couverts chacune : le grand duc de
Bade, son frère, son beau-frère et les grands de sa cour, les en-
voyés de Bavière, du Wurtemberg, Hesse-Darmstadt, Francfort,
etc., des généraux en activité de service ou en disponibilité, les
commandants des gardes nationales, et plusieurs chefs de
corps. Presque toute la suite militaire du grand duc de Bade
avaient autrefois combattu dans nos rangs. Je causai longtemps,
Français, disaient-ils, capables de faire en aussi peu de temps
ville donnait un bal. La salle magnifiquement décorée, quoique
avait un certain courage à supporter, sans autre motif que la
1818, et avec laquelle je me serais probablement marié, si je ne
fusse parti avant les dernières conventions matrimoniales.
Après dix-huit à vingt mois de correspondance, tous rapports
avaient cessé. Mes recherches, au milieu de ces centaines de
femmes, ne furent pas vaines. Quoique passablement changés,
amertume, si toutefois ils étaient sérieux.
Le roi rentra de bonne heure au palais. Mon service
cour du château, ou me promenant avec les officiers de garde
et gardes nationaux. La nuit fut aussi douce, aussi calme, que la
journée avait été chaude et animée. Je déjeunai là, le lendemain
promettre.
pection, passée par le lieutenant-général baron Sémélé, sous
les ordres duquel Barrès avait servi à Mayence. Le général
son instruction ». Tous avaient travaillé jour et nuit pour obte-
nir ce résultat, « le maréchal Soult voulant avoir 500 000
hommes sous les armes, habillés et exercés, pour les présenter
taient à vouloir nous attaquer ». Barrès avait eu sa large part
nel, était « plus avancé que les autres ».
pour aller voir à Charmes son fils et sa famille. Mais de graves
événements survenus à Strasbourg nécessitèrent son retour
immédiat.
qui venait de soulever la garde nationale, contre une des lois de
ler, exigeait que tout le monde fût à son poste. Prévenu le 6,
diligence de Paris à Strasbourg.
tie républicaine de la garde nationale, sous le prétexte
gers, mais réellement pour essayer ses forces et ouvrir les portes
du boulevard de la France à un membre de la famille impériale
napoléonienne, si la République ne pouvait pas être proclamée.
mes dans la nuit du 4 au 5 octobre, sans être autorisés par leurs
chefs, et marchèrent sur le petit Rhin, en forçant le poste de la
bureau de la douane, et faire entrer les bestiaux étrangers sans
payer les droits imposés par la loi.
gent du régiment. Elle fit marcher de nuit mon bataillon, sous le
commandement du lieutenant-colonel, à travers la campagne,
pour prêter main forte aux employés de la douane. Un peu après
le jour, quand les gardes nationaux se présentèrent sur le petit
Rhin, leur surprise fut grande de trouver la route barrée ; ils se
se réunirent aux mécontents qui étaient restés, mais ceux-ci,
contenus par la garnison qui était sous les armes depuis le point
du jour, ne furent pas plus heureux dans leurs tentatives de dé-
sordre. Ils allaient se retirer, les uns et les autres, pour manger
leur choucroute, lorsque le préfet, par peur ou faiblesse, prit sur
lui de réduire les droits de moitié. Cette lâche condescendance
aurait tout perdu ; heureusement, dans la journée, une dépêche
sur le champ, pour rendre compte de sa conduite.
rentrer dans leurs cantonnements.
avec lequel je fus en fréquentes relations avant et après cet évé-
nement, ne fut pas étranger à cette échauffourée napoléonienne.
à Strasbourg, le compagnon du prince Louis-Napoléon, lors de
ses tentatives insurrectionnelles à Strasbourg, en 1837, et à Bou-
logne en 1840. Il est mort dernièrement à Ham, prisonnier
chasser les autorités. Le ministre de la Guerre, maréchal Soult,
avant de partir pour Lyon avec le prince royal, avait donné des
ordres pour que des troupes, appelées de tous les coins de la
France, se rendissent à marches forcées sous les murs de Lyon.
pu expliquer, la dépêche télégraphique ne parvint pas. Elle
Lyon, qui ordonnait au colonel de rentrer à Strasbourg, la coo-
Lyon avait été évacuée par les insurgés et le gouvernement du
joindre pataugeant dans les boues de la Franche-Comté. Le co-
lonel fut fort surpris de recevoir un contrordre, pour un ordre
de marches forcées par la boue, la pluie et la neige, et de gran-
des fatigues en pure perte.
eut la joie de les garder quelques jours auprès de lui et de mon-
trer le Rhin à son fils. Mais un terrible fléau allait multiplier
pour lui les deuils.
Paris et dans les environs, venait de se manifester à Charmes
ble maladie dans une ville saine, propre, aérée, quand elle
Comment avait-elle passé par-dessus de grandes villes, des
montagnes et des fleuves, sans laisser aucune trace de son gi-
gantesque enjambement ? Ce furent de cruelles appréhensions à
endurer.
Elles ne se réalisèrent que trop. Mon beau-frère, notaire à
Charmes, âgé de moins de trente ans, fort et bien portant, fut
fants, le suivit de près. Dans le même moment, une de mes bel-
gueur, et succomba le 5 décembre. Tant de malheurs arrivés
5-6 juin, à Paris, de sanglante mémoire, eurent un retentisse-
dans cette journée, les frères et amis, honteux de leur inertie,
signifièrent au préfet que la République étant proclamée à Paris,
fait était attesté par toutes les correspondances et que le gou-
vernement déchu, en sortant de Paris, avait fait briser la ligne
des signaux, pour que ce grand changement ne fût pas connu en
songes, eût été en pure perte : ils voulaient faire du bruit, mon-
étaient dignes de les imiter. Pour rassurer la population, la gar-
nison prit les armes, et ses bataillons se portèrent sur différents
points de la ville.
Pendant le jour, ne parurent sur la place que des enfants qui
sifflaient, insultaient, ou jetaient des projectiles peu dangereux
aux officiers et aux soldats. Mais la nuit venue, les meneurs en-
trèrent en jeu ; les attroupements devinrent considérables et les
cris anarchiques retentissants. Pour en finir avec cette tourbe
par un commissaire de police la loi martiale, dans la rue des Ar-
tête de mes voltigeurs, avec un tambour pour faire les roule-
ments, et avec des torches en flammes pour donner plus
dant la division ; Tririon, commandant le dépôt du Bas-Rhin ;
Lallemand, commandant la cavalerie stationnée en Alsace ; et
deuxième, elle disparut presque entièrement ; à la troisième,
cette longue rue fut déserte, et à onze heures toute la ville repo-
sait dans un calme profond.
Telle fut la part que le parti de Strasbourg, pour répondre
aux journées de Juin. Sans être trop belliqueux, il fut odieux,
par les quelques contusions que les officiers et les soldats reçu-
eut pas un seul habitant atteint, mais il fallut toute la prudence
des officiers et leur mépris des injures pour empêcher les sol-
dats de se venger de tant de provocations et de voies de fait.
Proposé pour le grade de lieutenant-colonel, Barrès change
peu après de garnison. Son bataillon est dirigé sur Haguenau.
Avant de quitter Strasbourg, le 5 octobre, il évoque encore quel-
La garnison était assez fatiguée de service, et souvent obli-
gée de prendre les armes, ou de rester consignés dans les caser-
nes pour parer aux événements imprévus de la politique. Cette
année 1832 fut si agitée, si orageuse pour le nouveau gouverne-
ment, que ses seuls défenseurs déclarés devaient bien avoir leur
part de ses mauvais jours.
bable que la nécessité le voulait ainsi, plus que le goût du lieute-
nant-général Brayer, le commandant de la division. Cet homme
ment et avait une grande confiance en lui. Aussi les mécontents,
sommations du 9 juin, nous désignaient-ils sous le nom de
« gardes du corps de Brayer ». Brayer était leur compatriote,
queur des Chouans à la Roche-Servière et (pendant son bannis-
avait épargné à Strasbourg les horreurs de Lyon et de Paris, et
tres. Sa fille, femme distinguée par son extrême politesse, avait
à Sainte-Hélène. Marchand était plein de modestie et
pour sa cause. Il choisit Mlle Brayer.
Les défenseurs de la malheureuse Pologne, fuyant en masse
leur patrie asservie, arrivaient à Strasbourg par toutes les routes
rent traités par les officiers de la garnison comme des camara-
proscription poursuivait, après de glorieuses défaites. Mais la
ridicule entrée des généraux de circonstances, Romarino et
Langerman, et quelques mauvais procédés de certains officiers
polonais, nous refroidirent : nous nous aperçûmes que les Bous-
singots de Strasbourg voulaient profiter de leur arrivée pour se
faire des partisans et susciter des embarras au gouvernement.
En novembre 1832, nous avions pris, le colonel, le major
Aguilloni et moi, toutes nos mesures pour notre hiver. Nous
mangions ensemble et nous passions habituellement nos soirées
ville. On y faisait de la musique, on y dansait, on y jouait. Je me
serais trouvé très heureux que mon hiver se passât dans cette
les intempéries. Bref, je me livrais avec le bon docteur Margail-
douceurs du coin du feu, lorsque dans la nuit du 9 au 10 no-
vembre, je fus subitement réveillé par mon adjudant, qui vint
part pour la Belgique.
Sedan, pour faire place aux troupes qui revenaient du siège. Il
mée » rendue fatigante par les pluies et le froid.
vée à Lyon, la ville est calme depuis trois jours, après des com-
avaient été mis hors de combat.
Le 8 juillet 1834 marque pour Barrès la cinquantième an-
née de son âge ainsi que ses trente années révolues de services.
Ce jour, longtemps désiré, me trouva assez disposé à profi-
carrière militaire et demander ma retraite. Depuis quelques an-
nées, je commençais à sentir le besoin de me reposer, de vivre
ne peut goûter que dans la vie civile, et commodément, que
dans son ménage.
Sans être bien décidé, sans être absolument ennuyé du no-
tion par le besoin de me rapprocher de mon enfant, de veiller à
son éducation, de le diriger, selon mes faibles facultés, dans la
voie du bien, et de lui faire comprendre de bonne heure les dan-
caractère triste et morose. Mes deux familles me pressaient de
quitter le service, de conserver pour mon enfant mon existence
tant de fois compromise, et si heureusement protégée contre
lante des premières et meilleures années, cette activité si néces-
saire dans le service, pour remplir consciencieusement son de-
que les autres, et pour donner de bons exemples à ses inférieurs.
à regret condamné à me retirer avec mon grade, tandis que
norable et aisée, à la société et aux agréments du grand monde,
aux jouissances et aux plaisirs des grandes villes, pour aller vi-
effacé mes plus frais souvenirs.
Après avoir longtemps réfléchi sur les avantages et les in-
colonel. Quand elle fut soumise au lieutenant-général Aymard,
notre inspecteur général pour 1834, il ne voulut pas la recevoir
dais pas à quelque dépit ou mécontentement. Il me communi-
qua une lettre du ministre de la Guerre, qui le prévenait que le
commandant Barrès, ayant été proposé aux inspections généra-
les précédentes pour le grade de lieutenant-colonel, devait être
« Vous êtes, me dit-il, le plus ancien chef de bataillon de mon
inspection, proposé pour un grade supérieur ; vous serez porté
le premier sur mon travail, et infailliblement nommé avant un
an. Tout doit vous engager à retirer votre demande. » Malgré les
efforts du colonel qui assistait à cet entretien et qui joignit ses
instances à celles du général, je résistai à ces bienveillantes
ce fut un congé de trois mois, pour aller dans ma famille pater-
nelle dire adieu à tous les miens, et porter des fleurs sur les
tombes de mes père et mère.
instances de mes camarades.
rendus me le firent regretter. Quoique très médiocre cavalier, je
Je partis le 10 août, et je fis la première partie de ma route
voitures bien supendues, très commodes, tirées chacune par
deux forts chevaux, lancés au grand galop, avaient une vitesse
Givors, elles descendaient sans être attelées, la légère inclina-
tion qui se trouve entre ces deux points suffisant pour leur don-
août à Blesle, après une absence de plus de trente années ! Mon
cialement, ce fut naturellement dans leur maison que je descen-
dis. Ils étaient pour moi les successeurs de mon père et de ma
mère, les représentants de la famille.
Une si longue absence, la mort des auteurs de nos jours, et
de beaucoup de mes contemporains, auraient dû affaiblir chez
moi les sentiments pour le sol natal, et la religion des souvenirs.
pas sans un ineffable plaisir au bien-aimé séjour de ma pre-
mière jeunesse. Les trois mois que je devais passer dans cet
humble vallon, si calme et si pittoresque, avec les miens et avec
tant de dangers, de fatigues et de vicissitudes, de me retrouver
sances, je fus assez heureux pour les rencontrer et les apprécier
vieux jours.
unions, soit chez mes parents et amis, soit chez moi. Pour ré-
ner presque tous les lundis à dix ou douze personnes, des pa-
rents de bons amis, de vieilles connaissances, dont la présence
me rappelait un temps dont nous aimions à nous ressouvenir. Si
le menu de nos repas se ressentait de la pauvreté des ressources
Les belles vendanges de cette année donnèrent lieu à de
nombreuses parties de vigne, qui furent aussi gaies
Après plusieurs courses dans les environs, et un séjour chez
Quoique les beaux jours et la saison des plaisirs furent passés, je
ser, peut-être pour la dernière fois, mes frères, mes amis, et sur-
séparation, qui eut lieu le 7 au matin, fut bien triste.
Charmes le bon plaisir du Bulletin officiel.
en parfaite santé.
Quoique je ne pusse pas encore me considérer comme en-
grand éclat, a été du moins utile à la France et honorable pour
moi. Je dis, avec orgueil, honorable, parce que, pendant trente
tous les militaires de se trouver dans des positions favorables,
recommander, ni ne suis entré une seule fois au ministère de la
des faveurs : je me suis contenté de la protection de mes chefs
immédiats ou supérieurs. Cependant je dois me féliciter de ce
sation et un inappréciable bienfait pour mes vieux jours.6
6 J.-B. Barrès mourut à Charmes quatorze ans plus tard, en janvier
1849, ayant eu la satisfaction de voir, comme il le désirait, son fils entrer
Texte libre de droits.
Corrections, édition, conversion informatique et publication par
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Votre aide est la bienvenue !
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Informations
Date :

03/03/2011


Langue :

Français


Pages :

336


Consultations :

5202


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Format :

PDF / EPUB


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