Franz Kafka
Table des matières
CHAPITRE PREMIER ARRESTATION DE JOSEPH K.
CONVERSATION AVEC MADAME GRUBACH, PUIS AVEC
MADEMOISELLE BURSTNER................................................4
CHAPITRE II PREMIER INTERROGATOIRE.....................42
LES GREFFES.........................................................................62
CHAPITRE V LE BOURREAU. ...........................................102
PEINTRE............................................................................... 139
CHAPITRE X ....................................................................... 268
APPENDICE..........................................................................275
LE PROCUREUR.....................................................................282
LA MAISON.............................................................................289
COMBAT AVEC LE DIRECTEUR ADJOINT. ........................294
FRAGMENT ............................................................................300
CHAPITRE PREMIER
ARRESTATION DE JOSEPH K. CONVERSATION
AVEC MADAME GRUBACH, PUIS AVEC
MADEMOISELLE BURSTNER.
On avait sûrement calomnié Joseph K., car, sans avoir rien
fait de mal, il fut arrêté un matin. La cuisinière de sa logeuse,
Mme Grubach, qui lui apportait tous les jours son déjeuner à
arrivé. K. attendit encore un instant, regarda du fond de son
oreiller la vieille femme qui habitait en face de chez lui et qui
maison. Ce personnage était svelte, mais solidement bâti, il por-
sortes de plis, de poches, de boucles et de boutons qui don-
naient à ce vêtement une apparence particulièrement pratique
pouvait servir.
« Qui êtes-vous ? » demande K. en se dressant sur son
« Vous avez sonné ?
commandement.
« Voilà qui est fort, répondit K. en sautant à bas de son lit
pour enfiler son pantalon. Je voudrais bien voir qui sont ces
role tant que vous ne vous serez pas présenté.
il ouvrit spontanément la porte.
lait, présentait au premier abord à peu près le même aspect que
dans cette pièce encombrée de meubles, de dentelles, de porce-
« Vous auriez dû rester dans votre chambre, Franz ne vous
quittant des yeux sa nouvelle connaissance pour regarder sur le
Par la fenêtre, on voyait la vieille femme qui était restée
té vraiment sénile, pour ne rien perdre de ce qui allait se passer.
hommes qui se tenaient pourtant loin de lui, et voulut continuer
son chemin.
« Non, dit celui qui était près de la fenêtre, en jetant son li-
de sortir, vous êtes arrêté.
t-il ensuite.
dans votre chambre et attendez. La procédure est engagée, vous
apprendrez tout au moment voulu. Je dépasse ma mission en
entendu en dehors de Franz qui vous traite lui-même sur un
pouvez avoir bon espoir. »
plus aucun siège dans la pièce, excepté la chaise près de la fenê-
K. fut énormément surpris, surtout par le dernier, qui lui
cette chemise comme aussi sur tout le reste de son linge, et
« Il vaut beaucoup mieux, lui dirent-ils, nous confier vos
objets à garder, car, au dépôt, il se produit souvent des fraudes
peut durer. Au bout du compte le dépôt vous rendrait bien le
sommes diminuent toujours avec les années en passant de main
son linge ; il lui semblait beaucoup plus urgent de se faire
éclaircir sa situation ; mais, en présence de ces gens, il ne pou-
levait les yeux, il découvrait une tête sèche et osseuse, armée
concertait comme une personne à part avec le second inspec-
teur. Quels hommes étaient-ce donc là ? De quoi parlaient-ils ?
respectées ! Qui osait là lui tomber dessus dans sa maison ? Il
avait toujours tendance à prendre les choses légèrement, à ne
dans le cas qui se présentait, cette attitude lui sembla déplacée ;
sière plaisanterie, que ses collègues de la banque avaient orga-
pour que ses gardiens en fissent autant ; peut-être bien ces fa-
coin ; en tout cas ils leur ressemblaient ; et cependant, depuis
dans certains cas, au contraire de ses amis. Cela ne se reprodui-
il allait la jouer lui aussi.
Pour le moment, il était encore libre.
« Permettez », dit-il, et, se glissant entre les gardiens, il en-
tra vivement dans sa chambre.
« Il semble raisonnable », entendit-il dire derrière lui.
Aussitôt chez lui, il ouvrit brutalement les tiroirs de son se-
mis de bicyclette, et il allait déjà le présenter au gardien quand,
ment gênée, disparut et referma la porte avec les plus grandes
précautions.
« Entrez donc ! »
là, planté avec ses papiers à la main au milieu de cette pièce, à
regarder la porte qui ne se rouvrait pas ; un appel des gardiens
le réveilla en sursaut ; ils étaient attablés devant la fenêtre ou-
verte, en train de manger son déjeuner.
diens. Vous savez bien que vous êtes arrêté.
plongeant une tartine beurrée dans le petit pot de miel. Nous ne
répondons pas à de pareilles questions.
irriter inutilement, nous qui, pourtant, sommes sans doute en
ce moment les gens qui vous veulent le plus de bien.
un long regard peut-être très significatif, mais auquel K. ne
comprit rien.
pourtant par exhiber ses papiers et par dire :
lez-vous donc ? Vous figurez-vous que vous amènerez plus vite
la fin de ce sacré procès en discutant avec nous, les gardiens, sur
ne sommes que des employés subalternes ; nous nous connais-
pas de savoir que les autorités qui nous emploient enquêtent
lits de la population, mais de celles qui, comme la loi le dit, sont
« attirées », sont mises en jeu par le délit et doivent alors nous
Il aurait voulu trouver un moyen de se glisser dans la pen-
sée de ses gardiens, de la retourner en sa faveur ou de la péné-
trer complètement. Mais le gardien éluda toute explication en
déclarant :
« Vous verrez bien quand vous la sentirez passer ! »
faire comprendre. »
K. ne répondit plus.
« Devrais-je, pensait-il, me laisser inquiéter par les bavar-
tuation que les plus longs discours de ces deux bonshommes. »
K. sentit la nécessité de mettre fin à cette comédie :
« Conduisez-moi, dit-il, à votre supérieur.
ramassez vos forces plutôt, car vous en aurez grand besoin.
Vous ne nous avez pas traités comme notre présence le méritait,
vous avez oublié que, quels que nous soyons, nous représentons,
au moins maintenant, en face de vous, des hommes libres, et ce
K. ne répondit pas à cette proposition ; il resta là un mo-
pièce voisine, ou même celle du vestibule, les deux gardiens ne
ses au pire ? Il se pouvait que ce fût la clef de la situation.
Mais peut-être aussi les gardiens lui mettraient-ils la main
tout de même sur eux à certains égards ! Aussi préféra-t-il at-
tendre la solution moins incertaine que le cours naturel des
choses amènerait nécessairement ; il revint donc dans sa cham-
bre sans ajouter un seul mot.
Là, il se jeta sur son lit et prit sur la table de toilette une
mieux que le breuvage que la faveur de ses gardiens aurait pu
lui faire venir de quelque sale café de nuit. Il se sentait dispos et
confiant ; à sa banque évidemment il ratait sa matinée, mais,
Il songeait à le faire. Si on ne voulait pas le croire, ce qui était
assez naturel, il pourrait prendre comme témoins Mme Grubach
ou les deux vieillards qui venaient maintenant de se mettre en
marche pour se poster à la fenêtre en face de sa chambre. En se
tant de facilités de se tuer. Mais, en même temps, il se deman-
dait, en se plaçant à son propre point de vue, quelle raison il
pourrait bien avoir de le faire. Ce ne pouvait tout de même pas
être parce que ces deux hommes mangeaient son déjeuner dans
la pièce voisine ! Il eût été si insensé de se suicider que, même
Ils pouvaient bien le regarder, si cela leur faisait plaisir ! Ils le
au fond de son petit placard, vider un verre pour remplacer son
déjeuner et un second pour se donner du courage, mais par
rage serait nécessaire.
appeler de la pièce voisine que le verre en choqua ses dents.
« Le brigadier vous fait demander », lui disait-on.
fin ! » sur un ton de soulagement, ferma à clef le petit placard et
teurs qui le chassèrent et le renvoyèrent immédiatement dans sa
« En voilà des idées, criaient-ils, vous voulez vous présen-
ter en chemise devant le brigadier ? Il vous ferait passer à tabac,
et nous aussi par la même occasion.
naient presque tristes chaque fois que K. criait, ce qui le déso-
rientait ou le ramenait un peu à la raison.
« Ridicules cérémonies », grommela-t-il encore, mais il
prenait déjà une veste sur le dossier de sa chaise ; il la tint un
instant suspendue des deux mains comme pour la soumettre au
jugement des inspecteurs. Ils secouèrent la tête.
« Il faut une veste noire », dirent-ils.
Là-dessus, K. jeta sa veste sur le sol et dit, sans savoir lui-
Les inspecteurs se mirent à sourire, mais maintinrent :
« Il faut une veste noire.
tous les habits, choisit son plus beau costume noir, une jaquette
dont la coupe cintrée avait presque fait sensation parmi ses
connaissances, sortit aussi une chemise propre et commença à
Quand il fut complètement vêtu, il dut traverser la pièce
voisine avec Willem sur les talons pour se rendre dans la cham-
bre suivante dont la porte était déjà ouverte à deux battants.
Cette chambre, comme K. le savait bien, était occupée depuis
peu de temps par une demoiselle Bürstner, dactylographe, qui
se rendait de grand matin à son travail pour ne revenir que très
au passage. La table de nuit qui se trouvait primitivement au
chevet du lit avait été poussée au milieu de la chambre pour ser-
vir de bureau au brigadier qui se tenait assis derrière. Il avait
croisé les jambes et posé un bras sur le dossier de la chaise1.
Dans un coin de la chambre, trois jeunes gens regardaient
les photographies de Mlle Bürstner ; elles étaient accrochées au
mur sur une petite natte. Une blouse blanche pendait à la poi-
gnée de la fenêtre ouverte. En face, les deux vieillards étaient
sur sa poitrine et il tiraillait sa moustache rousse.
« Joseph K. ? » demanda le brigadier, peut-être simple-
K. inclina la tête.
« Vous êtes sans doute fort surpris des événements de ce
matin ? » demanda le brigadier en déplaçant des deux mains les
« Certainement, dit K. tout heureux de se trouver en face
lui ; certainement, je suis surpris, mais je ne dirai pas très sur-
bougie au milieu de la petite table, et en groupant les autres
choses tout autour.
manda-t-il.
en étant très surpris, il y a trente ans que je suis au monde et
sé contre les surprises ; je ne les prends plus au tragique, sur-
gens de la pension en fussent, et vous aussi ; cela dépasserait les
ple costume de voyage. Voilà les points que je vous demande
« Vous faites, dit-il, une profonde erreur. Ces messieurs
Nous porterions les uniformes les plus en règle que votre affaire
non plus, que vous soyez accusé, ou plutôt je ne sais pas si vous
dage3. Mais, bien que je ne réponde pas à vos questions, je puis
tout de même vous conseiller de penser un peu moins à nous et
de vous surveiller un peu plus. Et puis, ne faites pas tant
bonne que vous produisez par ailleurs. Ayez aussi plus de rete-
mots, votre attitude aurait suffi à faire comprendre presque tout
votre faveur. »
K. regarda le brigadier avec de grands yeux. Cet homme,
qui était peut-être son cadet, lui faisait ici la leçon comme à un
écolier. On le punissait par une semonce de sa franchise ? Et on
son arrestation !
lement faire halte devant la table du brigadier.
« M. Hasterer, le procureur, est un bon ami à moi, dit-il,
puis-je lui téléphoner ?
quelque affaire privée.
tion téléphonique rime à quelque chose, et vous agissez, vous,
mencer, on me tombe dessus, puis on fait cercle autour de moi,
bon, je ne téléphonerai pas.
fenêtre ; ils ne semblèrent troublés dans leur contemplation que
voix en se tournant vers le brigadier et en les montrant de
Ils reculèrent aussitôt de quelques pas ; les deux vieux allè-
large corps et dut, à en juger au mouvement de sa bouche, dire
ils ne disparurent pas complètement ; ils semblaient attendre
« Quels malotrus ! » dit K. en se retournant.
Il lui sembla, en jetant un regard sur le brigadier, que ce
table et semblait comparer les longueurs de ses doigts. Les deux
de ne pas réfléchir au bien ou au mal fondé de votre procédé et
de mettre gentiment fin à cette histoire en nous serrant récipro-
quement la main. Si vous êtes du même avis, voilà. »
Le brigadier releva les sourcils, mordit ses lèvres et regarda
Mais le brigadier se leva, prit un chapeau melon posé sur le lit
de Mlle Bürstner et le mit des deux mains avec circonspection
« Les choses vous paraissent bien simples, disait-il en
même temps à K. Nous devrions, à votre avis, mettre gentiment
qui ne veut pas dire non plus que vous deviez désespérer. Pour-
parer, provisoirement bien entendu. Vous voulez sans doute
aller maintenant à la banque ?
K. parlait sur un ton assez hautain, car, bien que sa poignée
de main eût été refusée, il se sentait de plus en plus indépen-
« Comment puis-je donc aller à la banque, puisque je suis
tainement, mais cela ne vous empêche pas de vaquer à votre
métier. Personne ne vous interdira de mener votre existence
ordinaire.
en se rapprochant du brigadier.
chant encore plus près.
Les autres arrivaient à leur tour. Ils formaient maintenant
près de la porte un groupe étroitement serré.
de temps à perdre à de tels débats ! Je pensais que vous vouliez
aller à votre banque. Puisque vous faites attention aux moindres
que vous le désiriez et, pour vous faciliter votre rentrée, pour
trois messieurs, qui sont vos collègues, en les priant de se tenir à
votre disposition.
trois comparses en question.
Ces jeunes gens insignifiants et anémiques, que son souve-
Mlle Bürstner, étaient effectivement des employés de sa banque,
vérité des employés subalternes de la banque. Comment cela
avait-il pu lui échapper ? Avait-il fallu que son attention fût ac-
pas ces trois jeunes gens ! Il y avait là le raide Rabensteiner qui
agitait constamment les mains, le blond Kullisch aux orbites
jours intolérablement.
ment. Je ne vous avais pas reconnus. Nous allons au travail,
Les messieurs approuvèrent de la tête en riant et avec
ras. K. resta là à les regarder par les deux portes ouvertes ; le
qui avait adopté un petit trot élégant, mais de pure forme. Ce fut
K. était obligé de se dire expressément comme à la banque, pour
tentionnel et que Kaminer ne pouvait même jamais sourire in-
tentionnellement. Dans le vestibule, Mme Grubach ouvrit la
de sa faute ; les yeux de K. furent attirés, comme toujours, par le
profondeur vraiment superflue. En bas, ayant regardé sa mon-
tre, il décida de prendre une auto pour ne pas augmenter inuti-
lement son retard. Kaminer courut au coin chercher une voi-
peu gêné dans le premier instant de se montrer dans toute sa
attendu.
libres citoyens.
teurs ; le brigadier lui avait masqué les employés ; maintenant,
champ, sans avoir même tenté de les chercher des yeux, et se
rencogna commodément dans la voiture. Malgré les apparences,
messieurs semblaient fatigués : Rabensteiner regardait à droite.
Kullisch à gauche, et seul Kaminer restait disponible avec son
immuable ricanement au sujet duquel la pitié interdisait mal-
heureusement toute espèce de plaisanterie.
Au début de cette année-là, K., qui restait en général jus-
heures ordinairement à une table réservée en compagnie de
messieurs âgés. Mais il y avait des exceptions à ce programme :
le directeur de la banque, qui appréciait beaucoup son travail et
nuit dans un café et ne recevait, le jour, ses visites que de son lit.
tement.
ses de son travail ; il lui semblait, sans trop savoir pourquoi, que
les événements du matin devaient avoir causé un grand trouble
dans toute la maison de Mme Grubach, et que sa présence était
ne semblait modifié dans leur attitude. K. les avait convoqués à
plusieurs reprises, isolément ou simultanément, pour les obser-
ver. Chaque fois il avait pu les lâcher satisfait4.
Lorsque, à neuf heures et demie du soir, il se retrouva de-
vant sa maison, il découvrit sous la porte cochère un jeune gar-
çon qui se tenait là, les jambes écartées, en train de fumer tran-
quillement sa pipe.
« Qui êtes-vous ? demanda K. aussitôt en rapprochant son
pénombre du passage.
tiemment le sol du bout de sa canne.
voix, comme si le jeune homme avait fait quelque chose de mal
Il aurait pu aller droit dans sa chambre, mais, comme il
traitement de venir si tard, mais Mme Grubach fut très aimable,
elle ne voulut pas écouter ses excuses ; il savait bien, déclara-t-
préféré. K. fit des yeux le tour de la pièce ; elle avait complète-
ment repris son ancien aspect : la vaisselle du déjeuner qui se
trouvait le matin sur la petite table près de la fenêtre avait déjà
disparu. « Que les mains des femmes, pensa-t-il, font de choses
regarda Mme Grubach avec une certaine reconnaissance.
« Pourquoi êtes-vous encore à travailler si tard ? » deman-
da-t-il.
Ils étaient maintenant assis tous deux à la table, et K. plon-
geait de temps en temps ses mains dans le paquet de bas.
à mes locataires ; si je veux mettre mes affaires en ordre, il ne
me reste que le soir.
mentaire, lui dit-il.
« Je veux parler des hommes qui sont venus ce matin.
K. la regarda en silence reprendre son bas à raccommo-
puisse le faire. »
tainement donné du travail, mais cela ne se reproduira plus !
monde ! Puisque vous me parlez avec tant de confiance, mon-
tes choses, mais rien de bien grave, on ne peut pas dire. Je sais
prendre.
Grubach, répondit K. Je suis du moins de votre avis en grande
a toujours des gens qui viennent, des clients ou des employés, et
femme raisonnable, et je suis heureux de voir que nous sommes
gnée de main pour me confirmer cet accord. »
pas fait. » Il prit un regard scrutateur pour observer Mme Gru-
au mauvais moment :
« Ne le prenez pas si fort, monsieur K. »
Elle avait des larmes dans la voix et elle en oublia la poi-
« Je ne le prends pas fort, que je sache », dit K. soudain
cette femme.
« Mlle Bürstner est-elle là ?
est au théâtre. Lui vouliez-vous quelque chose ? Dois-je lui faire
la commission ?
de très bonne heure, et tout est de nouveau en place, voyez
vous-même. »
Et elle alla ouvrir la porte de la chambre de Mlle Bürstner.
« Merci, je vous crois sur parole » dit K. en allant voir
La lune éclairait paisiblement la pièce obscure. Autant
blouse ne pendait plus à la poignée de la fenêtre, les oreillers du
lit semblaient extrêmement hauts ; ils étaient baignés en partie
par la lumière de la lune.
« La demoiselle revient souvent très tard, dit K. en regar-
dant Mme Grubach comme si elle en était responsable.
bien aimable, bien convenable, et ponctuelle, et travailleuse ;
elle devrait être plus fière, elle devrait avoir plus de retenue ; je
la seule chose qui me la fasse suspecter.
êtes visiblement méprise sur le sens de ma réflexion au sujet de
cette demoiselle. Je ne voulais pas dire ce que vous avez pensé ;
je vous conseille même franchement de ne pas lui parler du
vous disiez. Mais peut-être vais-je trop loin, je ne veux vous em-
pêcher de rien faire, dites-lui ce que vous voudrez.
Est-ce que je cherche à faire autre chose ?
si vous voulez tenir la pension propre, il vous faut commencer
Puis il referma brutalement ; on frappa encore légèrement,
da de ne pas se coucher ; cela lui fournirait en même temps
Mlle Bürstner. Peut-être pourrait-il alors échanger encore quel-
ques mots avec elle, si déplacé que ce pût être. Tout en regar-
dant par la fenêtre, il pensa même un moment dans sa fatigue à
punir Mme Grubach en décidant Mlle Bürstner à donner congé
inutile et plus méprisable5.
Quand il fut las de regarder la rue vide, il se coucha sur le
canapé après avoir entrouvert la porte du vestibule pour pou-
voir identifier du premier coup ceux qui rentreraient. Il resta là
Onze heures et demie étaient déjà passées quand il enten-
et venait dans le vestibule aussi bruyamment que dans sa pro-
pre chambre ; en entendant monter il se trouva surpris et se
châle de soie sur ses frêles épaules. Elle menaçait à chaque ins-
immédiatement. Malheureusement il avait oublié de faire de la
de vouloir sauter comme un brigand sur la jeune fille et lui ferait
avait plus de temps à perdre, il appela à voix basse par
« Mademoiselle Bürstner. »
monsieur, et elle lui tendit la main.
mettre de le faire maintenant ?
douter.
vous veniez me parler, mais je suis horriblement fatiguée. Pas-
sez donc un instant chez moi. Il ne faut pas causer ici, nous ré-
veillerions tout le monde et ce serait encore plus désagréable
pour moi que pour les gens. Attendez là et éteignez dans le ves-
K. fit comme on le lui avait dit ; il attendit même un peu
chambre :
« Asseyez-vous », lui dit-elle en lui indiquant le divan.
Pour son compte elle resta debout, adossée au montant du
sion de fleurs.
« Que me vouliez-vous donc ? dit-elle. Je suis vraiment
Elle croisa légèrement les jambes.
donc été un peu dérangée ce matin, et par ma faute en quelque
Ils se regardèrent tous deux dans les yeux pour la première
en elle-même.
Mlle Bürstner.
plus facilement que je ne peux pas trouver trace de désordre. »
Elle posa les mains à plat sur ses hanches et fit une ronde
autour de la pièce. Parvenue à la petite natte à laquelle étaient
donc vraiment introduit dans ma chambre ? »
K. fit oui de la tête tout en maudissant dans son for inté-
pide bougeotte.
« Il est étrange, dit Mlle Bürstner, que je sois obligée de
vous défendre une chose que vous devriez vous interdire de
vous-même et que je me voie contrainte de vous dire de ne pas
pénétrer chez moi en mon absence !
ranger ces portraits ; je le ferai renvoyer à la première occasion.
« Oui, mademoiselle, il est venu ici une commission
yeux interrogateurs.
cer un jugement qui est peut-être gros de conséquences, et puis
je ne vous connais pas ; il me semble pourtant que, pour mettre
comme vous êtes en liberté car votre calme me permet de croire
sûrement pas commis un bien grand crime.
connu que je suis innocent ou tout au moins beaucoup moins
très attentive.
choses de la justice.
té, car je voudrais tout savoir, les histoires de justice
ment en apprendre beaucoup plus long à ce sujet, car je dois
conseil ne pourrait pas me faire de mal.
terriblement déçue, vous auriez pu choisir alors un autre mo-
« Mais, mademoiselle, dit K., je ne plaisante pas du tout.
toute une commission. »
nouveau6.
Puis il se souvint et demanda :
« Faut-il vous montrer comment les choses se sont pas-
Il voulait se remuer un peu, mais sans partir :
« Je suis déjà bien fatiguée, dit Mlle Bürstner.
même. Puis-je éloigner la table de nuit de votre lit ?
comme si on venait de lui causer un tort irréparable.
tout de même la table de nuit, dit Mlle Bürstner qui ajouta au
« Il faut que vous vous représentiez exactement la position
le brigadier, là-bas deux inspecteurs sont assis sur le bahut et
les trois jeunes gens se tiennent debout en face des photogra-
ne mentionne que pour mémoire ; et alors maintenant ça com-
personnage le plus important ! Je me tiens donc debout, ici, en
face de la table de nuit. Le brigadier est assis le plus conforta-
blement du monde, les jambes croisées, le bras pendant comme
gnouf, pour dire son nom. Et alors ça commence réellement. Le
véritable cri, il faut malheureusement pour vous le faire com-
Mlle Bürstner, qui écoutait en riant, mit bien son index sur
sa bouche pour empêcher K. de crier, mais il était déjà trop
tard ; K. était trop bien entré dans la peau de son personnage ; il
menacé de le faire, mais suffisamment cependant pour que le cri
une fois lancé semblât ne se répandre que petit à petit dans la
chambre.
On entendit alors frapper à la porte de la pièce voisine à pe-
tits coups secs et réguliers. Mlle Bürstner pâlit et porta la main à
nements du matin et à la jeune fille à laquelle ces événements
bondit vers lui et lui prit la main :
Ne craignez rien, chuchota-t-il, ne craignez rien,
hier il y a le neveu de Mme Grubach, un capitaine, qui y couche
aussi. Pourquoi a-t-il fallu que vous poussiez un tel cri ? Ah !
mon Dieu, que je suis malheureuse !
« Filez, filez ; partez ! mais partez donc ! Que voulez-vous ?
Il écoute à la porte, il entend tout ; comme vous me tourmen-
vous ne courez aucun danger. Vous savez bien que Mme Gru-
foi pour le public, mais à la croire réellement ; rien ne vous
Mlle Bürstner, légèrement effondrée sur son siège, regar-
dait muettement le sol.
« Pourquoi Mme Grubach ne croirait-elle pas, ajouta K.,
que je vous ai assaillie ? »
Il voyait devant lui les cheveux de la jeune fille, des cheveux
bas, bouffants et fermes, à reflets rougeâtres et partagés par une
raie. Il pensait que Mlle Bürstner allait tourner les yeux vers lui,
mais elle lui dit sans changer de position :
beaucoup plus que par les conséquences que pourrait avoir la
présence du capitaine ; il y a eu un tel silence après votre cri ! Et
tout près ; on a frappé presque à côté de moi. Je vous remercie
dées se sont transformées en une demi-heure et même plus. »
Elle dégagea doucement sa main et répondit :
Il la reprit par le poignet. Cette fois-ci elle le laissa faire et
elle lui chuchota :
montrait la porte du capitaine sous laquelle passait un rayon de
comme un animal assoiffé qui se jette à coups de langue sur la
temps ses lèvres. Il fut interrompu par un bruit qui venait de la
chambre du capitaine.
Il voulait encore appeler Mlle Bürstner par son prénom,
laissa sa main à baiser, déjà tournée pour repartir comme si elle
ignorait tout cela, et regagna sa chambre le dos voûté.
K. ne tarda pas à se coucher ; le sommeil le visita vite ;
redoutait sérieusement la présence du capitaine pour Mlle Bürs-
CHAPITRE II
PREMIER INTERROGATOIRE.
lièrement et que les interrogatoires auraient lieu, sinon toutes
les semaines, du moins assez fréquemment ; il fallait, lui avait-
extrêmement minutieux, tout en restant assez courts cependant
avaient engagé à choisir ce système de petits interrogatoires
pour ne pas déranger K. dans son travail professionnel. On sup-
on tâcherait de lui faire plaisir dans la mesure du possible, en
système, car K. ne serait pas assez dispos pour supporter une
Il raccrocha le récepteur sans rien répondre quand on lui
communiqua cette information ; il était décidé à se rendre là-
fallait faire face à la situation ; il fallait que ce premier interro-
gatoire fût aussi le dernier. Il restait là pensivement près de
joint qui aurait voulu téléphoner, mais auquel il barrait le che-
« Mauvaises nouvelles ? » demanda le directeur adjoint
Le directeur adjoint décrocha le récepteur et dit à K. sans
« Une question, monsieur K. ; me feriez-vous le plaisir de
venir dimanche matin pour une partie dans mon voilier ? Il y
aura pas mal de monde et vous trouverez certainement des
amis. Le procureur Hasterer entre autres. Voulez-vous venir ?
Allons, dites oui. »
K. tâcha de faire attention à ce que lui disait le directeur
du, représentait de la part de son chef une tentative de réconci-
la banque ; elle montrait le prix que le second chef de
récepteur, elle constituait cependant une humiliation de sa
part ; K. lui en fit subir une seconde en répondant :
matinée de dimanche.
La communication fut assez longue, mais K., distrait, resta
son inutile présence :
oublié de me dire à quelle heure.
cette affirmation diminuât la valeur déjà insuffisante de sa pré-
cédente excuse.
sujets. K. se contraignit à répondre, mais il pensait à autre
chose. Il se disait que le mieux serait de se présenter, les autres
mence à fonctionner en semaine.
Le dimanche, il fit un temps gris. K. se trouvait très fatigué,
et Kaminer ; les trois employés de la banque qui étaient mêlés à
son affaire. Les deux premiers le croisèrent en tramway, mais
bravade qui avait empêché K. de prendre le tramway ; il éprou-
vait une répulsion à employer dans son affaire le secours de qui
que ce fût ; il ne voulait avoir recours à personne pour être sûr
par un excès de ponctualité.
hautes maisons grises et uniformes, grandes casernes de rap-
la plupart des fenêtres étaient occupées, des hommes en man-
dépens de K. Il y avait tout le long des maisons, à intervalles
réguliers, de petits étalages de fruits, de viande ou de légumes
un peu au-dessous du niveau de la rue : pour y accéder il fallait
descendre quelques marches, des femmes allaient et venaient là,
saisons qui criait ses denrées faillit renverser K. avec sa bala-
deuse. Au même moment, un gramophone, qui avait usé sa
première vigueur dans des quartiers plus luxueux, entonna un
hymne vainqueur.
plus de neuf heures. La maison était assez loin, elle avait une
façade extraordinairement longue et une porte de formidables
dimensions qui devait avoir été percée pour le charroi des mar-
chandises des divers dépôts qui entouraient la grande cour, por-
homme pieds nus lisait le journal. Deux jeunes garçons se ba-
pompe une grêle fillette en camisole se tenait debout et regar-
deux fenêtres, on pendait du linge sur une corde ; un homme,
au-dessous, dirigeait le travail en lançant des indications.
compter un petit passage qui devait mener à une seconde cour.
négligence étrange ou une indifférence révoltante ; il avait
même par monter le premier escalier, jouant en pensée avec
par hasard.
En montant il dérangea des enfants qui jouaient sur le pa-
leurs rangs.
bonbons pour gagner leurs bonnes grâces ou une canne pour les
battre. »
quille eût achevé son chemin ; deux gamins qui avaient déjà de
mal et il redoutait leurs cris.
Ce fut au premier étage que ses vraies recherches commen-
facilement encore, car presque toutes les portes étaient ouvertes
voir en général de petites pièces à une fenêtre qui servaient de
cuisine et de chambre à coucher. Des femmes armées de leur
dernier nourrisson remuaient de leur main libre des casseroles
faire tout le travail. Dans certaines chambres les lits étaient en-
core occupés par des malades, des dormeurs ou des gens qui se
reposaient tout habillés. Quand une porte était fermée, K. frap-
part du temps une femme ouvrait, écoutait la question et se re-
ver ce menuisier Lanz ; ils réfléchissaient longuement et finis-
Lanz, ou par dire un nom qui présentait avec celui de Lanz une
lointaine ressemblance, ou encore ils allaient interroger le voi-
interroger lui-même ; on le mena à peu près partout. Il en faillit
cinquième étage, il décida de renoncer à ses recherches, prit
un peu plus haut, et redescendit. Mais, dépité alors par
dans la petite pièce fut une grande horloge qui marquait déjà
dix heures.
« Est-ce ici chez le menuisier Lanz ? demanda-t-il.
main savonneuse la porte ouverte de la pièce voisine.
Une foule de gens des plus divers emplissait une pièce à deux
fenêtres autour de laquelle courait à faible distance du plafond
se tenir que courbés, la tête et le dos butant le plafond. Nul ne
« Je vous avais demandé un certain Lanz qui est menuisier
moment la poignée de la porte en disant :
pleine. »
Puis il entra tout de même. Entre deux hommes qui
aux joues rouges.
« Venez, venez », disait-il.
plus vraisemblable que tout le long des deux premières rangées,
celle de droite et celle de gauche, il ne vit pas un seul visage
tourné vers lui, mais seulement les dos de gens qui
gues redingotes de cérémonie qui pendaient mollement sur
aurait cru se trouver dans une réunion politique7.
ble avait été posée en large sur une estrade basse et couverte de
gens comme le reste de la salle ; derrière la table, près du bord
de cette estrade, un petit homme gras et essoufflé était assis, en
train de parler, au milieu de rires bruyants, avec un homme qui
se tenait debout derrière lui, les jambes croisées et les coudes
appuyés sur le dossier de la chaise de son interlocuteur. Il agi-
le jeune homme qui conduisait K. eut peine à exécuter sa mis-
sion. Il avait déjà cherché par deux fois, en se levant sur la
pointe des pieds, à annoncer son visiteur sans parvenir à se faire
homme se retourna et écouta en se penchant la communication
« Vous auriez dû vous présenter, dit-il, il y a une heure et
cinq minutes. »
« Vous auriez dû vous présenter il y a une heure et cinq
les yeux sur le public.
guer dans la pénombre, la poussière et la fumée, ils semblaient
le plafond pour ne pas se cogner le crâne.
« Que je sois venu trop tard ou non, maintenant je suis i-
Les applaudissements retentirent de nouveau dans la moi-
tié droite de la salle.
« Les faveurs de ces gens sont faciles à gagner », pensa K.
inquiet seulement du silence de la moitié gauche devant laquelle
tus jusque-là.
« Oui, lui répondit alors le petit homme, mais je ne suis
plus obligé de vous écouter maintenant. »
Le murmure recommença, mais il prêtait cette fois à des
signe aux gens de se taire :
ception. Et maintenant avancez. »
obligé de résister aux gens pour ne pas risquer de renverser la
monde, il était confortablement assis sur sa chaise. Après avoir
registre, le seul objet qui se trouvât là. On eût dit un vieux ca-
tion, vous êtes peintre en bâtiment ?
avaient posé leurs mains sur leurs genoux et se secouaient
furieux et ne pouvant sans doute rien contre le parterre, chercha
à se dédommager sur la galerie et la menaça en fronçant ses
La moitié gauche de la salle avait conservé tout son calme ;
peut-être pas plus forts au fond que ceux de droite, mais le
votre constatation comme une vérité première ; cela caractérise
bien la façon dont tout le procès a été mené contre moi ; vous
ce cas, je vous donne cent fois raison ; vos procédés ne consti-
elles étaient restées justes. Elles auraient mérité les applaudis-
tait muet ; on attendait visiblement la suite avec une grande
curiosité ; peut-être se préparait-on en cachette à un éclat qui
mettrait fin à tout. Aussi K. fut-il ennuyé de voir entrer à ce
moment la jeune laveuse qui, ayant sans doute terminé son tra-
vail, venait prendre sa part du spectacle ; il ne put empêcher le
public, malgré toutes ses précautions, de détourner un peu le
marquer ce geste.
Puis, pour se donner une contenance probablement, il re-
prit le registre en main.
« Tout cela ne sert à rien, dit K. Votre registre, monsieur le
Juge, confirme lui-même mes paroles. »
jour leurs pattes de mouche, leurs taches et leurs marques jau-
laissant retomber le registre sur la table. Continuez à les éplu-
puis que les effleurer du bout des doigts. »
sur la table, chercha à le retaper un peu et le remit devant ses
Les gens de la première rangée tendaient leurs visages vers
peut-être eux qui pouvaient le mieux influencer cette assemblée
cédemment, et il cherchait à chaque instant à scruter les visages
quelque part à bras tendus en criant :
« Bravo ! et pourquoi pas ? Bravo et encore bravo ! »
Certains vieillards du premier rang passèrent la main dans
tribua non plus aucune importance, mais il en fut tout de même
cela entre dans ses attributions. Je veux simplement soumettre
pour opérer. La pièce voisine fut occupée par deux grossiers
jeuner, après avoir effrontément bu mon propre café au lait sous
que je voie cette chambre polluée, en quelque sorte à cause de
moi, quoique sans ma faute, par la présence des inspecteurs et
sis cependant et je demandai au brigadier avec le plus grand
il avait amené dans la chambre de cette dame trois employés
subalternes de ma banque qui passèrent leur temps à tripoter et
à déranger ses photographies. La présence de ces employés
avait naturellement encore un autre but : ils étaient destinés,
tout comme ma logeuse et sa bonne, à répandre la nouvelle de
mon arrestation, à nuire à ma réputation et à ébranler ma situa-
elles pas pu être pires ? »
votre part des huées ou des applaudissements, et je renonce vo-
lontairement, en trahissant prématurément la chose, à en
lui donner un conseil particulier. En bas, les gens
réunirent : quelques personnes se montraient K. du bout du
Les émanations de la salle formaient une vapeur impor-
tune ; elles empêchaient même de bien voir les gens qui se trou-
vaient au fond. Elles devaient surtout incommoder les specta-
teurs de la galerie, qui étaient obligés pour se tenir au courant,
basse, après avoir jeté un regard inquiet du côté du juge
derrière la main que le questionné mettait en écran sur sa bou-
« Je vais avoir fini », dit K. en frappant du poing sur la ta-
« Cette affaire ne me touche pas ; je la juge donc de sang-
froid et à supposer que vous attachiez quelque importance à ce
prétendu tribunal, vous pouvez avoir grand avantage à
flexions sur mes propos, car je ne dispose que de peu de temps
et je vais repartir bientôt. »
bonne voie de le devenir.
il se produisait dans ce calme une sorte de bourdonnement plus
sieurs, derrière les manifestations de cette justice, derrière mon
arrestation par conséquent, pour parler de moi, et derrière
grande organisation, une organisation qui non seulement oc-
cupe des inspecteurs vénaux, des brigadiers et des juges
haut rang avec leur indispensable et nombreuse suite de valets,
de scribes, de gendarmes et autres auxiliaires, peut-être même
de bourreaux, je ne recule pas devant le mot. Et maintenant le
arrêter des innocents et de leur intenter des procès sans raison
vent se voir déshonorés devant des assemblées entières au lieu
que de dépôts dans lesquels on place la propriété des accusés ;
naires criminels ! »
K. fut interrompu par un glapissement venu du fond de la
salle ; il mit sa main en visière sur ses yeux pour arriver à voir
un peu, car la terne lueur du jour donnait un ton blanchâtre aux
vapeurs de la salle et aveuglait quand on cherchait à voir. Le cri
venait du côté de la laveuse dans laquelle K. avait reconnu, dès
gardait au plafond.
scène et les gens de la galerie semblaient ravis de cette diversion
K., sous le coup de la première impression, voulut aller
le couple de la salle ; mais il se heurta dès les premiers rangs à
des gens qui ne bougèrent pas et ne le laissèrent pas passer. Au
liberté et que son arrestation devenait vraiment sérieuse, aussi
nant face à face avec la foule. Avait-il mal jugé les gens ? Avait-il
noirs passaient dans la pénombre, les joues pendaient comme
couleurs brillaient sur les cols de ces gens. Tous semblaient por-
ter ces insignes, tous faisaient partie du même clan, ceux de
droite comme ceux de gauche, et, en se retournant brusque-
ment, K. vit aussi les mêmes insignes au col du juge
tranquillement la salle.
Vous êtes donc tous, à ce que je vois, des fonctionnaires de la
justice, vous êtes cette bande de vendus dont je parlais, vous
vous êtes réunis ici pour écouter et espionner, vous avez fait
semblant de former des partis pour me tromper ; si vous ap-
vous avez réellement appris quelque chose ; je vous félicite de
votre joli métier. »
Il prit rapidement son chapeau sur le bord de la table et se
hâta de gagner la sortie au sein du calme général, calme qui ne
« Un instant », lui dit-il.
pour la porte dont il avait déjà saisi la poignée.
« Je veux simplement, dit le juge, vous faire remarquer que
représente toujours pour un accusé. »
K. dit en regardant la porte :
fais cadeau de vos interrogatoires. »
pour discuter les événements comme une classe qui commente
CHAPITRE III
GREFFES.
K. attendit de jour en jour la semaine suivante une nouvelle
rendit donc le lendemain et prit immédiatement cette fois les
escaliers et les couloirs les plus directs : quelques locataires se
mander son chemin à personne ; il ne tarda pas à arriver à la
Mais la femme le convainquit en lui ouvrant la porte de la
salle. La salle était réellement vide et, dans ce vide, elle avait
« Puis-je regarder ces livres ? demanda K. non par curiosité
complètement en vain.
sans doute des codes, et les procédés de notre justice exigent
compris.
demanda la femme.
tribunal. »
de son étonnement et dit :
« Oui, on nous loge ici gratis, mais nous devons déménager
les jours de séance. La situation de mon mari offre bien des in-
convénients.
rieux. Et maintenant vous venez me dire que vous êtes une
femme mariée !
nuire. On vous a jugé très mal une fois que vous êtes parti.
vous excuse pas.
nier me poursuit déjà depuis longtemps. Je ne parais peut-être
çon est étudiant et arrivera probablement à une très haute si-
tuation. Il est toujours sur mes talons ; il venait à peine de partir
demanda la femme lentement et avec un air scrutateur, comme
si elle disait une chose qui pût être aussi dangereuse pour elle
que vous réussirez à obtenir des améliorations ? »
K. sourit en tournant légèrement sa main dans les mains
douces de la jeune femme.
améliorations, comme vous dites, et si vous en parliez à quel-
quer de vous ; je ne me serais jamais mêlé de ces choses-là de
troublé mon sommeil. Mais, ayant été arrêté, car je suis arrêté,
pouvais par la même occasion vous être utile en quoi que ce fût,
je le ferais naturellement très volontiers, non seulement par
vez me rendre service.
sont sur la table.
hâte derrière elle.
morceaux ne tenaient plus que par des fils.
« Que tout est sale ici ! » dit K. en hochant la tête.
La femme épousseta les livres du coin de son tablier avant
roman intitulé Tourments que Marguerite eut à souffrir de son
là les gens par qui je dois être jugé !
votre mari avait à craindre ses supérieurs ?
que nous en causions. Ne me parlez plus de mes risques ; je ne
crains le danger que quand je veux. »
« Vous avez de beaux yeux noirs, dit-elle quand ils furent
de beaux yeux, moi aussi, mais les vôtres sont bien plus beaux.
suite dans la salle de réunions, ce que je ne fais jamais
elle est aussi corrompue que tous les autres ici ; elle a assez des
au premier venu en lui faisant compliment de ses yeux. »
et expliqué ainsi sa conduite à la femme.
tionnaires, or, vous ne voyez probablement que les employés
subalternes qui vont et viennent en foule ici. Ceux-là, certaine-
ment vous les connaissez bien et vous obtiendriez peut-être
indispensables ; je ne vous parle pas ainsi sans regret, car, pour
répondre à votre compliment, je vous avouerai moi aussi que
vous me plaisez, surtout quand vous me regardez avec cet air si
de gens que je dois combattre, mais vous vous y trouvez fort
gement faux ; pourriez-vous réellement partir en cet instant ?
Suis-je vraiment si insignifiante que vous ne vouliez même pas
me faire le plaisir de rester avec moi un petit moment ?
condamné, à supposer évidemment que le procès finisse un jour
paresse, la négligence ou même la crainte des fonctionnaires de
Vous pourriez peut-être me rendre service en disant au juge
les nouvelles importantes, que nul des tours de force que ces
maintenant. Cela ne ferait que leur épargner du travail ; il est
que je sache que les autres en subissent le contrecoup ; et je
ses chefs a tout de même une certaine influence. Il écrit tant de
rapports ! Vous dites que les fonctionnaires sont paresseux,
là ; il écrit énormément. Dimanche dernier, par exemple, la
à écrire. Mon mari, qui avait justement congé ce jour-là, était
revenu entre-temps ; nous sommes allés chercher nos meubles
et nous avons réemménagé ; il est venu encore des voisins et
avons oublié le juge et nous sommes allés nous coucher. Tout à
coup, au milieu de la nuit, il devait être déjà très tard, je me ré-
veille et je vois le juge à côté de mon lit ! Il tenait sa main devant
la lampe pour empêcher la lumière de tomber sur mon mari ;
cipale de la dernière séance de deux jours. Des rapports aussi
longs ne peuvent tout de même pas rester sans aucune impor-
fluence sur lui, surtout maintenant, les premiers temps, car il
de bas de soie pour que je nettoie la salle des séances ; mais ce
dans les attributions de mon mari, on le paie pour cela. Ce sont
sont pas faits pour moi. »
« Attention, Bertold nous regarde. »
K. leva lentement les yeux. Un jeune homme se tenait à la
porte de la salle ; il était petit, il avait les jambes tortes et il por-
tait toute sa barbe, une courte barbe rousse et rare dans laquelle
il promenait ses doigts à tout instant pour se donner de la digni-
contrait pour ainsi dire humainement un étudiant spécialisé
homme qui parviendrait probablement un jour à une très haute
moins du monde ; il fit un simple signe à la femme en sortant
une seconde un de ses doigts de sa barbe et alla se mettre à la
fenêtre ; la femme se pencha vers K. et lui souffla :
voyez-moi ces jambes tordues ! Mais je vais revenir tout de suite
jamais ! »
Elle caressa encore la main de K., se leva en hâte et courut
Machinalement K. fit un geste dans le vide pour chercher à
saisir la main de la laveuse, mais elle était déjà partie. Cette
femme le tentait vraiment ; et, malgré toutes ses réflexions, il ne
trouvait pas de raison valable de ne pas céder à la tentation. Il
dans ses filets pour le livrer à la justice, mais ce fut une objec-
le prendre ? Ne restait-il pas toujours assez libre pour anéantir
nait ? Ne pouvait-il se faire cette minime confiance ? Et puis
enlevant cette femme et en la prenant pour son compte. Il se
appartiendrait à K., parce que cette femme, qui se tenait à la
nourrissait contre elle, il commença à trouver que le dialogue
durait bien longtemps à la fenêtre et se mit à frapper sur
se dérangea pas et ne la serra que plus fort. Elle pencha la tête
interrompre son discours réellement. K. crut y voir une confir-
le plus rapidement possible ; aussi ne fut-il pas mécontent que
rait par moments en trépignements, lui lançât cette observa-
« Si vous êtes pressé, rien ne vous empêche de partir. Vous
auriez pu le faire plus tôt, personne ne vous aurait regretté ;
vous auriez même dû le faire, et dès mon entrée, et en vitesse ! »
Quelque fureur que cette sortie manifestât elle marquait
souriant :
calmer cette impatience sera que vous nous laissiez là. Si vous
contente pas des discours insolents dans lesquels vous vous
montrez si fort.
comme pour expliquer à la femme les offensantes paroles de K.
rait dû au moins le faire rester chez lui entre les interrogatoires.
femme. Vous, arrivez !
lui aurait jamais supposée, il se dirigea, le dos baissé, vers la
porte, en jetant de temps à autre un regard de tendresse sur son
fardeau. Cette fuite marquait indéniablement une certaine
mordre.
ma perte. Laissez-le donc, je vous en prie, laissez-le donc, il ne
coup qui le fit chanceler.
et continuait son existence ordinaire, il leur resterait mille fois
pied. Il se représentait la belle scène grotesque que pourrait
créer, par exemple, le spectacle de ce pitoyable étudiant, de ce
morveux gonflé de soi, de ce mal bâti porteur de barbe, à ge-
chez elle à la première occasion.
vait juste en face de la porte un étroit escalier de bois qui devait
femme dans ses bras, lentement, et soufflant déjà, car il était
affaibli par sa course. La femme lança à K. un bonjour de la
main et chercha à lui montrer en haussant les épaules à plu-
mais ce mouvement ne trahissait pas grand regret. K. la regarda
ter facilement sa déception.
ves judiciaires. » Les archives de la justice se trouvaient donc
installation de nature à inspirer grand respect et rien ne pouvait
posait cette justice qui était obligée de loger ses archives à
ces accessoires des pots-de-vin et il ne pouvait pas se faire servir
par son groom une femme dans son bureau. Mais il y renonçait
volontiers, tout au moins pour cette vie.
Il était encore planté devant la pancarte quand un homme
auparavant.
bienvenu. »
que je serai de retour à temps. Je me dépêche donc tant que je
aplati, cloué, les bras en croix, les doigts écarquillés, les jambes
tordues en rond, et des éclaboussures de sang tout autour. Mais
dedans ? demande K. en se faisant violence tant la jalousie se
mettait à le travailler lui aussi.
une bonne fois à cet étudiant, qui est un lâche, une telle rossée,
faire ce plaisir, car tout le monde craint son pouvoir. Il faudrait
du procès, tout au moins sur son instruction.
pas chez nous de procès qui ne puisse mener à rien.
son suprême désir pût jamais se réaliser.
raient le même traitement, peut-être tous !
avait encore jamais témoignée malgré toute se cordialité, et
« Tout le monde se révolte en ce moment. »
« Il faut que je me présente au bureau ; voulez-vous venir
téresserait.
Il faillit tomber en entrant, car il y avait encore une marche
derrière la porte.
sur les diverses sections du grenier. Bien que nul jour ne donnât
là directement, il ne faisait pas complètement noir, car, au lieu
bois qui laissait passer un peu la lumière et par lequel on pou-
bout contre la claire-voie et occupés à observer les gens qui pas-
treint, à cause du dimanche ; il faisait un effet très modeste ; il
était réparti presque régulièrement sur les bancs de bois dispo-
sés de chaque côté du couloir. Tous ces gens-là étaient vêtus
négligemment, quoique la plupart, à en juger par leur physio-
nomie, leur tenue, la coupe de leur barbe et mille impondéra-
bles, appartinssent aux meilleures classes de la société. Comme
peaux sous les bancs, chacun suivant sans doute en cela
ceux qui étaient le plus près de la porte se levèrent pour les sa-
autant, de sorte que tout le monde se leva au passage de ces
ment, les dos restaient courbés et les genoux pliés : on aurait
avait précédé et lui dit :
vous voyez là sont des accusés.
déjà presque grisonnant, il lui demanda poliment :
sut que répondre à une aussi simple question et il se mit à re-
et que personne ne pût exiger de lui aucune réponse tant que
« Ce monsieur vous demande simplement ce que vous at-
tendez. Répondez donc ! »
obtint un meilleur résultat :
Il avait visiblement choisi son début pour répondre de fa-
çon précise à la question posée, mais la suite ne lui vint pas.
« Filez, filez, débarrassez le passage. »
Ils reculèrent légèrement, mais sans rejoindre leurs an-
temps de se ressaisir ; il sourit même en répondant :
moi, je suis accusé, mais aussi vrai que je veux aller au ciel, je
vous que ce soit nécessaire ?
routé à nouveau.
Il croyait visiblement que K. voulait plaisanter ; aussi eût-il
sans doute préféré revenir complètement sur son ancienne ré-
impatient de K., il se contenta de dire :
gèrement sur le côté, mais sa réponse témoignait de plus de
crainte que de foi.
« La plupart des accusés sont horriblement sensibles ! » dit
Derrière eux, presque tous les gens qui attendaient se
le fourreau, à en juger du moins sur la couleur, devait être en
sans doute la goutte qui rendait ses pas si brefs.
loir, car il découvrit vers le milieu un passage sans porte qui lui
cher pouvait le faire prendre, au moins ici, pour un criminel
mais celui-ci reprenait toujours un léger retard. Pour couper
court à ce malaise, K. finit par déclarer :
sespérante candeur.
ment je me tromperai ; il y en a tant !
teur. Je ne peux pas revenir avec vous, il faut que je porte mon
plein de bureaux partout ; si vous ne voulez pas revenir tout
seul, accompagnez-moi encore un instant, ou bien attendez ici
jeune fille, attirée sans doute par son cri, se présenta : Que dési-
rait monsieur ? Derrière elle, on voyait au loin un homme qui
de lui ! Maintenant il avait déjà deux bureaucrates sur les bras !
Un peu plus, tous les employés viendraient lui tomber sur le dos
était aussi répugnant que ses dehors ; et il lui semblait bien ne
jusque-là ; il ne serait déjà plus en état de faire face à la situa-
Mais son silence devait être surprenant, car la jeune fille et
deux mains à la traverse et se balançait sur la pointe des pieds
comme un spectateur impatient. La jeune fille fut la première à
lui apporta un fauteuil et lui demanda :
« Ne voulez-vous pas vous asseoir ? »
bras sur les deux accoudoirs.
jeune fille.
Il voyait maintenant sa figure tout près de lui ; elle avait
cette expression sévère que possèdent beaucoup de femmes
dans leur plus belle jeunesse.
bien la première fois que vous venez ? Oui ? Alors, comme je
meux pour y installer des bureaux malgré tous les avantages
vous songez aussi que tout le monde vient faire sécher son linge
Quand vous reviendrez pour la deuxième ou troisième fois, vous
ne sentirez presque plus cette oppression ; ne vous trouvez-vous
pas déjà mieux ? »
K. ne répondit pas ; il était trop gêné de se sentir livré à ces
soulager un peu le malade elle prit un harpon posé contre le
mur et ouvrit juste au-dessus de K. une lucarne qui donnait en
médiatement et dut essuyer de son mouchoir les mains de K.,
trop fatigué pour le faire lui-même ; il serait volontiers resté
« Vous ne pouvez pas rester ici ; vous gênez la circula-
K. leva les sourcils comme pour demander quelle était cette
immédiatement.
« Je peux déjà marcher », dit-il en se levant gauchement,
Mais il ne put se tenir droit.
remarquait surtout son gilet gris dont les pointes aiguës for-
mais de le faire sortir des bureaux.
peu sous les bras, je ne vous donnerai pas beaucoup de mal, et
malaises, celui-ci me surprend beaucoup. Je suis habitué, moi
vous-même, elle est vraiment exagérée. Auriez-vous la bonté de
je me lève seul. »
Et il releva les épaules pour se faire prendre plus facile-
ment sous les bras.
deux mains dans ses poches et se mit à rire bruyamment :
ailleurs, cela ne lui arrive pas. »
La jeune fille sourit aussi, mais donna une petite tape sur le
ne demande pas mieux que de reconduire ce monsieur !
fixement devant lui et ne semblait pas avoir besoin
est notre préposé aux renseignements. Il donne aux inculpés
toutes les informations dont ils peuvent avoir besoin, et, comme
nos méthodes de procédure ne sont pas très connues dans la
population, on demande beaucoup de renseignements. Il a ré-
posé aux renseignements pour impressionner favorablement le
premier lieu. Les autres sont, hélas ! beaucoup plus mal vêtus ;
en frais de toilette, étant donné que nous passons presque tout
mons. Mais, comme je vous le disais, pour notre préposé aux
cessaire. Malheureusement, comme notre administration, un
si que nous avons pu acheter à notre collègue le bel habit que
vous voyez et même quelques autres avec. Tout irait donc main-
par ce rire qui effraie tous les inculpés.
ments ; mais je ne vois pas, mademoiselle, pourquoi vous
éprouvez le besoin de raconter tous nos secrets à ce monsieur,
ou plutôt de les lui imposer, car il ne tient pas le moins du
monde à les apprendre ; voyez-le donc, il est tout absorbé par
ses propres affaires. »
jeune fille était peut-être excellente ; elle visait peut-être à le
distraire ou à lui donner le temps de se remettre, mais elle avait
« Il fallait bien que je lui explique votre rire, dit la jeune
fille ; il était offensant.
donnerait de bien pires offenses pourvu que je le reconduise à la
sortie. »
K. ne dit rien ; il ne leva même pas les yeux ; il admettait
« Allons, debout, homme fragile ! dit le préposé aux rensei-
gnements.
lentement et en conduisant lui-même les mains de ses deux ai-
inculpés qui se trouvent mal, et il le fait cependant volontiers ;
rions peut-être disposés à rendre service à tout le monde, mais,
fait littéralement souffrir.
le préposé aux renseignements.
obligé de se montrer en tel équipage à cet homme devant lequel
il se tenait si droit quelques instants plus tôt ; maintenant, deux
personnes le soutenaient et le préposé aux renseignements fai-
sait tourner son chapeau au bout de ses doigts ; ses cheveux
étaient décoiffés et pendaient sur son front en sueur. Mais
de mon affaire. Mais je suis venu tout de même, pensant que je
personne.
renseignements, votre souci vous fait honneur ; évidemment,
tant que cela ne me gêne pas, je ne veux pas vous empêcher de
vous tenir au courant de votre affaire ; quand on a vu comme
voirs, on apprend à patienter avec des gens comme vous. As-
seyez-vous.
demander soudain par le préposé aux renseignements :
« Ne voulez-vous pas vous asseoir ?
Il avait parlé avec la plus grande décision possible, mais il
tait une sorte de mal de mer. Il se croyait sur un bateau en mau-
les cloisons de bois et il croyait entendre venir du fond du cou-
passer sur sa tête ; on eût dit que le couloir tanguait et que de
chaque côté les inculpés montaient et descendaient en cadence.
devenait que plus incompréhensible. Le sort de K. était entre
sentait leurs pas réguliers sans pouvoir les accompagner, car on
était presque obligé de le porter. Il finit bien par remarquer
« Plus fort », souffla-t-il, la tête basse, en rougissant de ce
Enfin, comme si le mur se fût déchiré brusquement, un
la sortie est là, on a beau le lui répéter cent fois, il ne remue pas
jeune fille la lui avait ouverte. Il lui sembla que toutes ses forces
liberté, il descendit immédiatement sur la première marche,
penchés vers lui.
« Merci beaucoup », répéta-t-il.
Et il leur serra la main à plusieurs reprises ; il ne cessa que
en toute hâte ; il resta encore là un moment, sortit son miroir de
poche et se donna un coup de peigne, ramassa son chapeau sur
frayé de cette transformation. Sa solide santé ne lui avait jamais
causé pareille surprise. Son corps voulait-il donc se rebeller et
allât voir un médecin à la prochaine occasion ? En tout cas, il se
CHAPITRE IV
de réussir ; il essaya de revenir chez lui aussitôt sorti du bureau
et de rester sans lumière dans sa chambre à observer le vesti-
bule du fond de son canapé. Si la bonne, croyant la chambre
moment et la rouvrait. Le matin, il quittait son lit une heure
plus tôt que de coutume pour tenter de rencontrer Mlle Bürs-
tner seule quand elle se rendait au travail. Mais nulle de ses ten-
tatives ne réussit. Il écrivit alors deux lettres à la jeune fille,
à toutes satisfactions, promettait de ne jamais dépasser les limi-
tes que Mlle Bürstner lui imposerait et ne lui demandait que de
demande ou lui expliquât tout au moins les raisons de son in-
par le trou de la serrure, il aperçut dans le vestibule un mouve-
ment boiteux, qui avait habité jusque-là dans une chambre à
part, déménageait pour venir loger avec Mlle Bürstner ; elle rô-
da pendant des heures dans le vestibule ; il lui restait toujours
quelque livre oublié à aller chercher dans son ancienne chambre
et à porter dans son nouvel appartement.
mière fois depuis le fameux soir :
vestibule ? demande-t-il en se servant le café ; ne pourrait-on y
faire les nettoyages ? »
voyait une sorte de pardon, ou tout au moins une sorte de début
de pardon, jusque dans ces questions de K.
simplement Mlle
Montag qui déménage pour aller chez
Mlle Bürstner et qui transporte ses affaires. »
sivement la cuillère dans son café. Puis il la regarda et dit :
« Avez-vous déjà abandonné vos anciens soupçons au sujet
de Mlle Bürstner ?
K. ses mains jointes, vous avez pris dernièrement si tragique-
songer à vous blesser ni vous ni qui que ce fût ; vous me
connaissez depuis assez longtemps, monsieur K., pour pouvoir
mes locataires ! Et vous, monsieur K., vous le croyiez et vous
Cette dernière exclamation se perdit dans les larmes ;
Mme Grubach porta son tablier à son visage et se mit à sanglo-
ter bruyamment.
« Ne pleurez donc pas, dit K. en regardant par la fenêtre,
une jeune fille dans sa chambre. Ne pleurez donc pas », répéta-
t-il en se retournant vers sa propriétaire.
vous le pensez ; nous nous sommes mépris tous deux, cela peut
arriver même à de vieux amis. »
Mme Grubach baissa un peu son tablier pour voir si K. fai-
sait vraiment bon visage.
« Croyez-vous donc vraiment que je pourrais me brouiller
avec vous pour une étrangère ?
Mme Grubach à la porte au premier mot, et il ne voulait pas le
faire. Il se contenta de boire son café et de faire sentir à
Mme Grubach la superfluité de sa présence.
Mlle Montag qui traversait le vestibule.
« Entendez-vous ? dit K. en indiquant le couloir du bout de
et même lui prêter la bonne ; mais elle est très entêtée, elle a
Mlle Bürstner ; je suis souvent lasse de garder Mlle Montag, et
voilà que Mlle Bürstner la prend maintenant dans sa chambre !
tant de sucre dans sa tasse. Cela vous cause-t-il quelque tort ?
me fait même plaisir, car il me laisse une chambre à donner à
le loger, car il ne se gêne pas beaucoup.
peux pas supporter ces pérégrinations de Mlle Montag ! Allons,
bon ! la voilà qui retourne encore ! »
Mme Grubach sentit toute son impuissance :
« Dois-je lui dire, monsieur K., de remettre à un peu plus
tard le reste de son déménagement ? Si vous voulez, je vais le
faire tout de suite.
Mme Grubach se contenta de hocher la tête. Cette muette
fait probablement sans cette navette.
tag désirait échanger quelques mots avec M. K. et le priait de
Mme Grubach qui en fut effrayée. Cette ironie semblait dire en
venait, puis il alla à son armoire pour changer de veste, et,
Montag, il lui répondit seulement en la priant
En traversant le vestibule, il jeta un regard sur la porte,
même prendre la précaution de frapper.
La pièce était longue, étroite, avec une seule fenêtre. Il y
avait juste assez de place pour permettre de disposer oblique-
ment un buffet de chaque côté de la porte, tout le reste de
due presque inabordable. La table était déjà servie pour un
grand nombre de convives, car le dimanche presque tous les
locataires mangeaient là.
au-devant de lui en suivant le bord de la table ; puis, la tête trop
droite comme toujours, elle dit :
« Je ne sais pas si vous me connaissez ? »
K. la regarda en fronçant les sourcils :
« Mais si, dit-il, il y a déjà assez longtemps que vous habi-
tez chez Mme Grubach.
vous vous occupiez beaucoup de la pension.
Ils approchèrent chacun une chaise du bout de la table et
le rebord de la fenêtre ; elle revint en le balançant du bout des
doigts, puis elle dit :
de mon amie. Elle voulait venir elle-même, mais elle se sent un
relativement moins intéressée à cette affaire. Ne le croyez-vous
voir le regard de Mlle Montag rivé à ses lèvres. »
jusque sur ses paroles à venir.
fait cela ; vous vous exprimez trop brutalement. En général, un
réflexion, je puis parler ouvertement ; vous avez demandé, ver-
déjà le sujet de cet entretien, et elle est convaincue, pour des
sant que vous ne deviez pas attacher non plus beaucoup
toujours pénible, même dans les plus petites choses, et, quand
faire immédiatement.
Il se releva lentement, regarda Mlle Montag, puis la table,
dirigea vers la porte ; Mlle Montag le suivit quelques pas comme
légèrement pour saluer les deux personnes, puis se dirigea vers
Mlle Montag et lui baisa respectueusement la main. Il avait une
grande aisance de mouvements ; sa politesse envers Mlle Mon-
main avait associé à ses yeux la jeune fille à un groupe de conju-
plus désintéressée, travaillait secrètement à le tenir éloigné de
Mlle Bürstner. Ce ne fut pas la seule chose que K. crut voir ; il
chose de telle sorte que ce fût K. qui parût tout exagérer ; il fal-
exagérer, il savait que Mlle Bürstner était une petite dactylo qui
ne lui résisterait pas longtemps. Encore ne faisait-il intention-
quitta la pièce sur un imperceptible salut ; il voulait retourner
tout de suite dans sa chambre, mais un petit rire de Mlle Mon-
la conversation qui venait de la salle à manger et la voix de
favorable, K. alla frapper à la porte de Mlle Bürstner ; comme
rien ne bougeait, il frappa de nouveau, mais cette fois non plus,
nulle réponse. Dormait-elle ou était-elle vraiment fatiguée ? Ou
que ce ne pouvait être que K. qui frappait aussi doucement. K.
vrit finalement la porte avec prudence, non sans éprouver le
sentiment de commettre une faute, et, qui pis est, une faute inu-
deux lits le long du mur ; près de la porte, on voyait trois chaises
verte. Mlle Bürstner avait dû partir pendant que Mlle Montag
fermant, par la porte qui donnait sur la salle à manger,
Mlle Montag causant tranquillement avec le capitaine Lanz ; ils
basse et ne suivaient ses mouvements que comme on le fait
dans une conversation en regardant distraitement autour de soi.
Mais ces regards pesaient terriblement à K., il regagna sa cham-
bre en hâte, en longeant le mur du couloir.
CHAPITRE V
LE BOURREAU.
domestiques en train de liquider les dernières expéditions dans
tilisables et de vieux encriers en terre cuite, mais trois hommes
occupaient le milieu, un peu courbés à cause du plafond bas. Ils
étaient éclairés par une bougie fixée sur un rayon.
pitait le débit, mais sur un ton de voix assourdi.
combinaison de cuir sombre très décolletée qui laissait les bras
entièrement nus. Il ne répondit rien. Mais les deux autres criè-
Ce fut alors que K. reconnut en eux les inspecteurs Franz et
Willem et vit que le troisième tenait en effet une verge à la main
pour les battre.
« Comment ! dit K., les yeux fixés sur eux, je ne me suis pas
chable.
cacher derrière lui pour se protéger du troisième, si vous saviez
combien nous sommes mal payés, vous ne vous jugeriez pas
pour porter à sa bouche la main sur laquelle le bourreau venait
de lui donner un coup de verge. Nous ne sommes punis que
parce que tu nous as dénoncés, sans quoi il ne nous serait rien
avions toujours montré tous les deux, mais surtout moi, que
nous étions de bons gardiens. Tu avoueras toi-même que nous
vions espérer avancer et nous serions certainement devenus
travaux encore plus subalternes que la garde des prévenus, et,
par-dessus le marché, nous avons à recevoir cette terrible bas-
tonnade.
farouche et décidée.
sourire.
donc comme il est gras ; les premiers coups de verge se perdront
sais ! Un homme qui a un pareil ventre ne peut jamais devenir
dénouant la ceinture de son pantalon.
mais à te déshabiller.
me faire fustiger avec les autres ; non, non.
ces deux-là je ne chercherais pas maintenant à acheter leur li-
tendre et à retourner chez moi ; tu vois bien que je ne le fais pas,
sont les hauts fonctionnaires.
tôt un coup sur leurs échines nues.
rais au contraire afin que tu prennes des forces pour le service
de la bonne cause.
reau, mais je ne me laisse pas soudoyer. Je suis employé pour
fustiger et je fustige. »
K., se pendit à son bras et lui dit :
« Si tu ne peux pas arriver à nous faire épargner tous les
deux, essaie au moins de me délivrer, moi. Willem est plus vieux
que moi, il a la peau plus dure à tous égards et a déjà subi une
fois une peine de ce genre il y a quelques années, tandis que moi
Il essuya avec le pan de la veste de K. son visage ruisselant
des deux mains et en frappant sur Franz, tandis que Willem res-
tait accroupi dans un coin et regardait à la dérobée sans risquer
« Ne crie donc pas », lança K. hors de lui.
les domestiques devaient venir, il lui donna une bourrade sans
bourreau ; la verge alla le trouver à terre, on la voyait monter et
dans la cour. »
Mais comme les domestiques ne bougeaient pas, il ajouta :
« Rien ne vous empêche de rester à votre travail. »
Et, pour ne pas avoir à causer avec eux, il se pencha à la fe-
corridor, ils étaient déjà partis. Il resta pourtant à la croisée ; il
carrée et entourée de bureaux ; toutes les fenêtres étaient déjà
noires, les plus hautes attrapaient tout de même un reflet de
lune. K. cherchait à distinguer dans un coin ténébreux les voitu-
res à bras qui devaient se trouver là, empêtrées les unes dans les
moyen de convaincre le bourreau. Si tous les employés subal-
ternes de cette justice étaient des fripouilles, pourquoi le bour-
reau, celui qui avait de tous le service le plus inhumain, aurait-il
aussi dans ce cas.
plus rien à tenter, car il ne pouvait pas risquer de laisser venir
les domestiques, et peut-être encore une foule de gens, qui
pas moins forfait gravement à son devoir sans en tirer nul béné-
fice, et doublement forfait, car la personne de K. devait être sa-
crée pour les employés de la justice pendant toute la durée du
porte, encore était-ce loin de lui épargner tout danger. Il était
seule expliquer sa conduite.
Les pas des domestiques se firent entendre au loin ; pour
ne pas se faire remarquer il ferma alors la fenêtre et se dirigea
pas complètement à sa merci ? K. allongeait déjà la main vers la
poignée de la porte, mais il se reprit aussitôt. Il ne pouvait plus
aider personne ; tous les domestiques allaient arriver. En revan-
che, il se promit de parler de cette histoire et de faire punir,
à lui. En redescendant le perron de la banque il observa attenti-
Le jour suivant, le souvenir des inspecteurs ne quitta pas
ver à le finir, il resta encore au bureau un peu plus longtemps
que la veille. En repartant, comme il passait devant le cabinet,
porte, les vieux imprimés, les encriers, le bourreau avec sa
verge, les inspecteurs encore complètement habillés et la bougie
sur le rayon. Et les inspecteurs se mirent à se plaindre comme la
K. referma aussitôt la porte et tapa même à coups de poing
dans leur besogne.
« Nettoyez donc une bonne fois ce cabinet de débarras !
leur cria-t-il, on nage dans la saleté ici ! »
K. approuva, car il était vraiment trop tard pour les obliger en-
afin de les garder à vue, fourragea dans le tas de copies, en
le cerveau vide et fatigué, en se rendant compte que les domes-
CHAPITRE VI
propriétaire foncier qui arrivait de sa campagne et qui pénétra
dans le bureau en se glissant entre deux domestiques au mo-
ment-là, il lui avait semblé le voir, un peu voûté, écrasant son
panama de la main gauche et tendant du plus loin la droite à
échapper nul des entretiens, des affaires ou des plaisirs qui se
rustique ».
lui accorder un bref entretien confidentiel.
K. renvoya aussitôt tous les domestiques en leur défendant
de laisser entrer qui que ce fût.
K. se taisait ; il savait ce qui allait venir, mais, délesté sou-
tite portion triangulaire, un morceau de mur vide entre deux
vitrines.
vois pas du tout ce que tu me veux.
jours dit la vérité autant que je sache. Tes derniers mots
tu as sans doute entendu parler de mon procès. Et par qui
déjà envolé. Mais en ce qui concerne Joseph, je voulais te dire
duirait sûrement et que tout prendrait une bonne fin, mais que
ler de cette histoire, je tiens tout cela pour cancan. Tout de
pas nécessaire, ce qui me semble plus vraisemblable, cela pro-
ferait le plus grand plaisir. »
essuya quelques larmes.
K. hocha la tête pensivement ; à la suite de ses derniers en-
nuis il avait complètement oublié Erna ; il avait même négligé
été visiblement inventée que pour le préserver des reproches de
ne récompenserait certainement pas à sa valeur en envoyant
régulièrement, comme il le ferait désormais, des cartes de théâ-
tre à Erna. Mais dans sa situation présente il ne se sentait pas
de converser avec elle.
lettre avait fait oublier toute hâte et toute émotion et qui sem-
blait la relire encore.
pas un procès criminel ?
crains donc rien.
toi, à tes parents, à notre bon renom, tu as été notre honneur
cent quand il est encore en pleine force. Dis-moi vite de quoi il
oncle ; le domestique est sûrement derrière la porte à écouter ;
alors à toutes tes questions ; je sais très bien que je dois des
comptes à la famille.
che-toi.
la au téléphone son remplaçant qui ne tarda pas à arriver.
mettre en doute.
K., debout devant son bureau, expliqua à voix basse au
aurait encore à faire en son absence, en montrant différents pa-
yeux surpris et en se mordillant nerveusement les lèvres, sans
der par la fenêtre ou à considérer une gravure, et poussant à
prends absolument rien ! » ou : « Je vous demande un peu ce
qui va sortir de là ! » Le jeune homme fit semblant de ne rien
par la fenêtre dont il froissait les rideaux à pleines mains. La
« Enfin ! Voilà donc ce guignol parti ! Nous allons pouvoir
faire comme lui. »
joint vint à passer juste à ce moment.
léger salut aux révérences des gens présents, dis-moi mainte-
Et il écouta, la tête penchée, en fumant son cigare à petites
bouffées hâtives.
devant la justice ordinaire.
violemment son neveu de questions ; ils allèrent même un mo-
ment sans parler.
« Mais comment cela est-il arrivé ? demanda-t-il finale-
rent avec effroi.
« Ces choses-là ne viennent pourtant pas brusquement ! el-
les se préparent de longue date ! tu as bien dû les voir venir ?
mieux serait que tu prisses un petit congé que tu viendrais pas-
bles ; tu en es forcément victime : tout cela se passe automati-
envoyer des gens ou de te réclamer par la poste, le télégraphe, le
te libère pas, tu as tout de même le temps de respirer.
peu influencé par le discours de son oncle.
vement, ils gardent assez de pouvoir, même en te laissant voya-
encore plus mal.
tu ce que cela signifierait ? Cela voudrait dire tout simplement
que tu serais rayé de la société, et toute ta parenté avec ; en tout
quand elle me surprend. Puisque tu dis que toute la famille au-
rait à souffrir du procès, ce que je ne comprends pas pour ma
me diras, mais je ne crois pas que ce séjour à la campagne soit
chement, je ne te faisais cette proposition que parce que je te
coup mieux.
me dire maintenant ce que je devrais faire en premier ?
sait plus à quelle porte on doit frapper. Les relations que
maintenant de ne pas perdre une minute. »
avait déjà fait signe à une auto ; tout en jetant une adresse au
chauffeur, il poussait K. dans la voiture.
ment de nom ; tu dis que non ? voilà qui est étrange ! Il a pour-
tant une assez grosse réputation comme défenseur et avocat des
confiance.
prends », dit K. malgré la hâte et la brusquerie avec lesquelles
une affaire de ce genre.
K. dévida immédiatement son histoire sans en rien taire,
car il ne pouvait protester que par une entière franchise contre
chaussée ; il souriait en faisant voir ses grandes dents pendant
Deux grands yeux noirs vinrent se montrer derrière le ju-
das de la porte, regardèrent un instant les visiteurs, puis dispa-
quée par la flamme du gaz qui brûlait en sifflant au-dessus de
ladie elle-même.
« On vous ouvre », dit le monsieur en montrant la porte de
avant de la saluer, tandis que la jeune fille faisait une petite
courbette. Viens, Joseph, dit-il ensuite à K.
fût déjà retournée pour refermer. Elle avait une figure poupine
et toute ronde ; non seulement ses pâles joues et son menton,
ses tempes elles-mêmes étaient rondes, et son front était rond
le chemin avec sa lumière et leur ouvrir la porte de la chambre.
faiblesse cardiaque comme tu en as déjà eu si souvent et qui
passera comme les autres.
mes forces chaque jour.
grande main sur son genou. Voilà de mauvaises nouvelles ! Es-
tu bien soigné, tout au moins ? il fait si triste ici, si sombre. Il y a
déjà longtemps que je ne suis plus venu, il me semble
La jeune fille restait toujours avec sa bougie près de la
la jeune fille.
« Et puis Leni me soigne bien, elle est gentille11. »
venu contre la jeune infirmière ; il eut beau ne pas répondre à
aller vers le lit, poser la bougie sur la table de nuit, se pencher
Oubliant presque tout égard pour le malade, il se leva et se
étonné de le voir attraper cette femme par la robe et la repous-
ser loin du lit ; quant à lui, il observait avec calme ; la maladie
cause, il acceptait volontiers que le cours de ce zèle fût détourné
ment pour offenser la garde-malade :
une affaire personnelle à discuter avec mon ami. »
seulement la tête et répondit sur un ton calme qui contrastait
discuter nulle affaire en ce moment. »
pour plus de commodité, mais, même à un indifférent,
mer la bouche des deux mains, le malade se redressa heureuse-
ment à ce moment, sa silhouette surgit derrière la jeune fille ;
répugnante, puis déclara plus calmement :
pliant.
tant de réflexion à son interlocuteur.
rante en se recouchant.
fondé de pouvoir Joseph K.
vers K. ; excusez-moi, je ne vous avais pas vu.
cune difficulté, et il lui tendit la main comme si elle partait pour
longtemps.
moment-là. Il restait appuyé sur un coude, ce qui devait être
assez fatigant, et il tiraillait constamment une mèche de sa
grande barbe.
cette sorcière est partie. »
bondit vers la porte.
mais irrité.
pas besoin.
évidemment heureux si mes forces pouvaient suffire à une tâche
hauteur de la situation, mais je ne ménagerai rien ; si je ne peux
me lâche trop tôt il aura du moins trouvé une digne occasion de
K. pensait ne pas comprendre un mot de tous ces discours,
lui-ci restait assis avec sa bougie à la main, sur la petite table de
firmait cette supposition. Aussi dit-il :
« Je ne comprends pas.
une fausse piste ? De quoi vouliez-vous donc me parler ? Je
veux-tu donc ?
et de mon procès ?
tant bien que je suis avocat : je fréquente les gens de justice, on
parle toujours des procès et on retient ceux qui vous frappent le
surprenant, me semble-t-il.
« Tu questionnes comme un enfant.
palais de justice et non pas pour celle du grenier ?
songez donc que ces relations-là servent beaucoup ma clientèle,
et à bien des égards. Je ne devrais même pas le dire. Naturelle-
toujours à la justice de bons amis qui viennent me voir et
Et il montrait un coin obscur.
le coup de la première surprise.
Il regarda perplexement autour de lui ; la lumière de la pe-
avait dû retenir son souffle pour arriver à rester si longtemps
inaperçu ; il se leva cérémonieusement, visiblement mécontent
lentement en regardant autour de lui avec mille hésitations,
mais non sans dignité.
fondé de pouvoir Joseph K. ; et voici M. le chef de bureau. M. le
monsieur. Il est donc venu malgré tout et nous étions en train
se sont produits tes coups de poing contre la porte, et M. le chef
un sourire servile et en montrant un fauteuil près du lit.
dans le fauteuil et en regardant sa montre. Les affaires
vrai, de manifester ses sentiments, mais il accompagna les paro-
tableau ! K. pouvait le contempler tout à son aise, car personne
tes onduleux dont il accompagnait son discours. K., qui
être même avec intention, par le chef de bureau, et ne servit que
quoi il était question, il laissait errer ses pensées, tantôt son-
chef de bureau. Peut-être était-ce au milieu du public de son
premier interrogatoire ? Peut-être aussi se trompait-il ; quoi
figurer parmi les vieux messieurs à barbe rare du premier rang
K. en était là de ses réflexions quand un bruit de porcelaine
comme pour permettre aux autres de le retenir.
siette contre le mur pour vous faire sortir. »
Embarrassé, K. déclara :
« Moi aussi, je pensais à vous.
Ils se trouvèrent au bout de quelques pas devant une porte
à vitres dépolies que la jeune fille lui ouvrit.
« Entrez », dit-elle.
distinguer les objets dans la lumière de la lune, qui éclairait
maintenant un petit rectangle de plancher devant les deux
grandes fenêtres, cette pièce était ornée de vieux meubles pe-
un dossier de bois sculpté.
Une fois assis, K. poursuivit son examen ; il se trouvait
des pauvres devait se trouver absolument perdue12. Il crut voir
« Je pensais, dit-elle, que vous viendriez de vous-même,
regarder, et maintenant vous me faites attendre. Appelez-moi
Leni, ajouta-t-elle hâtivement, comme si cette appellation ne
devait pas être négligée un seul instant.
emballer du premier coup.
mais je ne vous plaisais pas, et je ne vous plais sans doute tou-
La réflexion de K. suivie de cette petite exclamation procu-
rait à Leni une certaine supériorité ; aussi K. se tut-il un mo-
remarqua surtout une grande toile pendue à droite de la porte et
se pencha en avant pour mieux la voir. Elle représentait un
homme en robe de juge, assis sur un trône élevé dont la dorure
dans une calme majesté, il appuyait fortement le bras gauche
contre le dossier et le bras du fauteuil, mais le bras droit restait
pour dire une chose décisive, peut-être même pour prononcer le
dont on apercevait les degrés supérieurs qui étaient couverts
« Peut-être est-ce mon juge ? dit K. en montrant du doigt le
tableau.
assez fréquemment ; le portrait date de sa jeunesse, mais il est
tous ici. Moi aussi, je suis vaniteuse, je suis très fâchée de ne pas
vous plaire ! »
lencieusement la tête contre son épaule. Mais, pensant toujours
au juge, il demanda :
« Quel grade a-t-il ?
les grands fonctionnaires se cachent. Il est pourtant assis sur un
sur laquelle on pose une vieille couverture de cheval pliée en
ajouta-t-elle lentement.
Il sentait le corps de Leni appuyé sur sa poitrine et regar-
« Je ne peux pas en dire si long, répondit Leni, ne me de-
mandez pas de noms, mais corrigez-vous de votre défaut, ne
cuperai moi-même.
pressait trop fort contre lui.
après avoir égalisé les plis de sa blouse et de sa robe.
Puis elle se pendit des deux mains à son cou, renversa la
tête en arrière et le regarda longuement.
manda-t-il pour essayer.
cette petite infirmière qui semble avoir un si incompréhensible
sa vraie place. »
« Non, répondit Leni en secouant lentement la tête, je ne
pas du tout à ce que je vous aide, vous vous en moquez complè-
photographie sur moi. »
Et, sur la prière de Leni, il lui fit voir une photographie
sé ses mains sur ses hanches fermes et regardait de côté en
et maladroite. Mais peut-être avec vous est-elle douce et gen-
elle capable de se sacrifier pour vous ?
gardé cette photo aussi attentivement que vous.
maintenant, mais vous ne la regretteriez pas beaucoup si vous la
perdiez ou si vous la changiez pour une autre, pour moi par
exemple.
riant, mais Elsa a une grande supériorité sur vous : elle ne sait
rien de mon procès, et même si elle en savait quelque chose elle
tâter la petite peau.
« La jolie serre que voilà ! »
ment, il les embrassa avant de les abandonner.
Hâtivement, la bouche ouverte, elle grimpa sur ses ge-
sa poitrine, se pencha dessus, puis mordit et embrassa son cou,
elle donna même des coups de dents dans ses cheveux.
échange ! »
Mais, à ce moment, son genou glissa, elle poussa un petit
cri et tomba presque sur le tapis. K. la saisit par la taille pour la
maison, viens quand tu veux », lui souffla-t-elle pour finir.
voulait gagner le milieu de la rue pour essayer de voir Leni à sa
qui attendait devant la maison et que K. était trop distrait pour
pire tort à ton affaire qui était justement en bon chemin ! Tu vas
te cacher avec une petite saleté, qui est visiblement, pour com-
nir, tu ne cherches même pas un prétexte, tu ne caches rien, tu
de son côté, ménage le chef de bureau, et devant tant de diffi-
cultés, ton devoir serait tout au moins de me soutenir tant que
tu pourrais ! Mais non, tu restes dehors ! Il vient forcément un
pas revenir. En vain. Finalement le chef de bureau, qui était res-
congé, il me plaignait visiblement, mais sans rien pouvoir pour
incroyable amabilité, puis il est parti. Tu peux penser si ce dé-
malade, en a souffert encore plus, il ne pouvait plus parler, cet
excellent homme, quand je lui ai dit adieu. Tu as probablement
contribué à son complet effondrement, tu as précipité la mort
laisses attendre ici des heures en pleine pluie ; touche, je suis
complètement trempé. »
CHAPITRE VII
laisser entrer personne. Mais, au lieu de travailler, il se retour-
nait sur son siège et remuait les objets de sa table ; finalement il
allongea machinalement son bras sur le bureau et resta là sans
mouvement, la tête basse.
posé brièvement son existence en expliquant, à propos de tous
les événements un peu importants qui lui étaient arrivés, les
ensuite ces motifs suivant ses opinions présentes ; il eût donné
pour terminer les raisons de ce dernier jugement. Un tel rapport
lui paraissait bien supérieur à la méthode de défense des avo-
presque rien demandé, et il y avait cependant tant de questions
lieu de questionner, se lançait dans de longs discours ou bien
restait sans rien dire en face de lui en se penchant légèrement
une mèche de sa barbe et regardait les dessins du tapis, à
il lui donnait quelques avertissements creux, comme on fait
tait en général à le remonter un peu. Il avait, disait-il, gagné en
tout ou en partie bien des procès de ce genre, qui, peut-être plus
il avait déjà dressé la première requête. Cette requête était très
importante, car tout le procès dépendait souvent de la première
souvent que ces premières requêtes ne fussent pas lues par le
tribunal. On les classait tout simplement en déclarant que
que tous les écrits possibles. On ajoutait, si le requérant insistait
trop, que sa demande serait lue en même temps que tous les
autres documents, avant le jugement définitif, quand le dossier
bruits plus ou moins autorisés. Cette situation était regrettable,
mais non sans quelque motif. K. ne devait pas perdre de vue que
tribunal le jugeait nécessaire, mais que la loi ne prescrivait pas
cette publicité. Aussi les dossiers de la justice, et principalement
cat, ce qui empêchait en général de savoir à qui adresser la pre-
mière requête et ne permettait au fond à cette requête de four-
Huld, que plus tard, au cours des interrogatoires, si les ques-
fense se trouvait placée dans une situation très défavorable et
ment permise par la loi ; la loi la souffre seulement, et on se
demande même si le paragraphe du Code qui semble la tolérer
sentent devant lui comme défenseurs ne sont en réalité que des
cialement réservée aux avocats quand il irait dans les bureaux
avait réservé dans le bâtiment montrait le mépris du tribunal
pour ces gens-là. La pièce ne recevait le jour que par une petite
rant la fumée de la cheminée voisine et en se barbouillant le vi-
être passer, mais suffisamment grand tout de même pour
Et il leur était strictement interdit de rien modifier à leurs pro-
subir ce traitement. Elle cherchait à éliminer le plus possible la
possédait, en effet, nul droit de regard sur les dossiers et il était
tôt possible après son interrogatoire et tâcher de démêler ce
tant, car on ne pouvait apprendre grand-chose de cette façon,
cuments. Il était indéniable que certains défenseurs atteignaient
de cette façon des résultats momentanés étonnamment favora-
avocaillons pour attirer de nouveaux clients, mais de tels résul-
sent se vanter de relations comme les siennes. Ceux-là ne
résultat presque toujours trompeur et soumis à leur fantaisie.
débats ; dans certains cas, ils se laissaient même convaincre et
sent leur revirement et leur faveur pour la défense, ils rentraient
peut-être immédiatement dans leur bureau donner pour les dé-
bats du lendemain des directives toutes différentes et peut-être
une chose contre laquelle on ne pouvait rien, car les assurances
leurs faveurs. Il fallait dire aussi que, lorsque ces messieurs se
dépendaient des avocats.
sation judiciaire qui stipulait dès le début le secret des pièces.
Les fonctionnaires manquaient de contact avec la société ; pour
les procès courants ils étaient bien armés, ces procès suivaient
que de loin en loin et légèrement ; mais, dans les cas ou extrê-
mement simples ou particulièrement ardus, ils se trouvaient
souvent perplexes ; à passer jour et nuit enfouis dans leurs co-
des, ils finissaient par perdre le sens exact des relations humai-
nes, et ce sens leur faisait défaut dans les cas que nous préci-
sions. Ils venaient alors demander conseil aux avocats, suivis
ces messieurs prenaient leur métier au sérieux et dans quel dé-
sespoir les jetaient les obstacles que leur déformation profes-
sionnelle les empêchait de surmonter.
bien facile, il ne fallait pas leur faire le tort de le croire. La hié-
rarchie de la justice comprenait des degrés infinis au milieu
desquels les initiés eux-mêmes avaient peine à se retrouver. Or,
les débats devant les tribunaux restant secrets en général pour
les petits fonctionnaires tout comme pour le public, ils ne pou-
partie de la procédure que la loi leur réservait et en savaient
propre travail, que la défense qui restait en général en contact
naires de la justice avaient donc aussi beaucoup à apprendre des
situation, de cette irritabilité des fonctionnaires qui se manifes-
lement, les petits avocats avaient beaucoup à en souffrir. On
racontait à ce sujet une anecdote qui paraissait fort vraisembla-
neuses particulièrement compliquée par les requêtes des avo-
tous les avocats qui voulurent entrer. Les avocats se réunirent
étant complètement perdue pour eux, ils tenaient énormément
fallait fatiguer le vieux monsieur. Ils grimpèrent donc à tour de
rôle ; une fois en haut ils se laissaient chasser après une longue
le vieux monsieur, épuisé déjà par une nuit de travail, se sentit
bien loin de vouloir introduire dans le système judiciaire quel-
que amélioration que ce soit, alors que tout accusé, même le
toujours, dès son premier contact avec la justice, par méditer
des projets de réforme, gaspillant ainsi un temps et des forces
thode raisonnable était, disait le docteur Huld, de
tionnaires rancuniers. Il fallait éviter à tout prix de se faire re-
marquer, rester tranquille même si on y éprouvait la plus
grande répugnance, tâcher de comprendre que cet immense
organisme judiciaire restait toujours en quelque sorte dans les
propre autorité on supprimait le sol sous ses pas, se mettant
trouver une pièce de rechange et rester comme auparavant, à
plus vigoureux, plus attentif, plus sévère et plus méchant. Le
Les reproches ne servaient sans doute pas à grand-chose, sur-
tout quand on ne pouvait faire comprendre aux gens toute
K. combien il avait desservi sa propre cause en se conduisant
homme influent devait être, désormais, presque supprimé de la
liste des personnages auprès desquels on pouvait entreprendre
quelque chose pour K. ; il faisait intentionnellement semblant
amis, se détournaient quand ils les rencontraient et travaillaient
grand motif et vous les ramenât brusquement de la façon la plus
surprenante. Leur commerce était à la fois très compliqué et
très facile ; nul principe ne pouvait le régler.
avait bien, évidemment, de ces heures mélancoliques, comme
tinés de toute éternité au succès et qui auraient abouti même
les courses, la peine et les petits résultats apparents qui vous
mêmes. Il y avait évidemment jusque dans ce sentiment une
menaçaient surtout les avocats quand on leur retirait des mains
arriver à un défenseur. Ce malheur ne se produisait jamais par
utiles relations ne servaient plus alors de rien, car les fonction-
arrivant chez soi, on découvrait sur sa table toutes les requêtes
De tels cas ne représentaient heureusement que des exceptions
et, même si le procès de K. devait jamais entrer dans cette voie,
premiers contacts avec les fonctionnaires utiles, et la chose était
chement. Il valait mieux provisoirement ne pas révéler de dé-
tails qui ne pouvaient influencer K. que dans un sens défavora-
de savoir que certains fonctionnaires avaient fait preuve du plus
tat était donc très satisfaisant mais il ne fallait pas en tirer de
conclusions, car toutes les négociations préliminaires commen-
on pourrait attendre la suite avec confiance.
tarissait plus : il recommençait à chaque visite. Il y avait tou-
ces progrès consistaient. On ne cessait de travailler à la pre-
rait par la suite de bien pires ennuis que des pertes de temps.
La seule interruption bienfaisante au cours de ces consulta-
en cachette la main par K. Il régnait un silence complet ;
caresser doucement les cheveux de K.
gueur nouvelle.
plètement ? K. ne pouvait pas le démêler, mais il ne tarda pas à
avaient un air réellement suspect ; ne les utilisait-il vraiment
vraisemblable, il y avait sûrement des causes dans lesquelles ils
réputation ; mais si les choses se passaient vraiment ainsi, dans
quel sens interviendraient-ils à propos du procès de K. qui était
tituer un événement sensationnel qui avait sûrement accaparé
pas grand doute à conserver. On voyait bien que la première
vant un tribunal supérieur.
avait été seul au monde, il aurait pu négliger son procès, en ad-
rations de famille entraient en jeu ; sa situation avait cessé
avait même imprudemment parlé lui-même à des amis de cette
prise on ne savait comment ; ses relations avec Mlle Bürstner
semblaient être restées en suspens en même temps que son li-
fatiguait, gare à lui !
avait su arriver à la banque, en un temps relativement court, et
consacrer à son procès une partie des facultés qui lui avaient
comme il en avait souvent traité avantageusement pour la ban-
que, une affaire à propos de laquelle, comme de règle, divers
dangers se présentaient auxquels il lui fallait parer. Il ne devait
procès à des obstacles qui vinssent de son propre défenseur.
pas pour cela de rester comme les autres assis dans le couloir et
de poser son chapeau sous le banc, il faudrait harceler chaque
jour les employés, les faire assiéger par les femmes ou par quel-
étudier la requête au lieu de regarder dans le couloir à travers le
grillage de bois. Nulle relâche dans ces efforts, il faudrait tout
organiser et surveiller parfaitement ; il faudrait que la justice se
heurtât une bonne fois à un accusé qui sût se défendre.
Mais, bien que K. se fiât à lui-même pour exécuter ce pro-
gramme, il était écrasé par la difficulté de rédiger la première
de travail il avait tout jeté de côté et pris subitement son bloc-
tré en éclatant de rire.
naturellement pas la requête, dont le directeur adjoint ne savait
K. et en lui prenant le crayon des mains, sur le bloc destiné à la
ce qui était très probable, il la rédigerait chez lui pendant la
nuit. Si les nuits ne suffisaient pas, il demanderait un congé ;
pire méthode, non seulement en affaires, mais toujours et par-
tout. Cette requête constituait évidemment un travail presque
paresse ou par calcul (ces raisons ne pouvaient valoir que dans
fallait se rappeler sa vie jusque dans ses moindres détails,
Et quel triste travail, pour comble ! Il était peut-être bon pour
jours. Mais maintenant que K. avait besoin de recueillir toutes
ses forces cérébrales pour son travail, que chaque heure passait
comme un jeune homme de ses courtes soirées et de ses brèves
pour mettre fin à ses tourments, il pressa le bouton électrique
mouvement il aperçut la pendule. Elle marquait onze heures : il
avait donc passé deux heures, un temps énorme, un temps pré-
cieux, à rêvasser, et il était naturellement encore plus fatigué
perdu ; il lui avait permis de prendre des décisions qui pou-
vaient être très utiles. Les domestiques apportèrent avec le
courrier les cartes de visite de deux messieurs qui attendaient K.
pourquoi le laborieux K. gaspillait-il le meilleur de ses heures de
soucis précédents et déjà las de ceux qui allaient venir, il se leva
pour recevoir le premier de ces visiteurs.
temps attendre ce monsieur. Mais il le fit si distraitement et
affaire. Il sortit des comptes et des tableaux de chiffres de toutes
ses poches, les étala devant K., expliqua plusieurs nombres, cor-
rigea une petite faute de calcul qui lui avait sauté aux yeux mal-
tionna, comme par parenthèse, que cette fois-ci, une autre ban-
chauve qui se penchait sur les papiers ; il se demandait à quel
avait reçu un ordre et se mit à promener lentement son crayon
piers étaient cachés maintenant, il se laissa tomber sans forces
contre le bras de son fauteuil. Il ne leva même que faiblement
teur adjoint lui apparut, comme voilé par une gaze. Il ne réflé-
contré pour son affaire chez le fondé de pouvoir et montra K.
qui se replongea dans les papiers sous le regard du directeur
adjoint. Quand les deux hommes se furent penchés sur sa table
ciaient au-dessus de lui à son propre sujet : il leva prudemment
les yeux, cherchant lentement à voir ce qui se passait là-haut,
sa main et le tendit à ces messieurs, tout en se levant lentement.
Ce geste ne correspondait à aucune nécessité ; K. obéissait sim-
enfin terminé la grande requête qui le libérerait complètement.
Le directeur adjoint, entièrement absorbé par la conversation,
plement le document des mains de K., lui dit « merci, je sais
déjà », et reposa tranquillement la feuille sur la table ; K. dépité,
penché en avant et appuyé des deux mains à sa table comme un
commis derrière son pupitre, à regarder les deux messieurs qui
prirent les papiers sous ses yeux tout en continuant à parler et
sans adieu, car il se proposait de repasser pour entretenir M. le
fondé de pouvoir du résultat des négociations
K. se retrouva enfin seul ; il ne songea pas un instant à faire
la place au-dehors. La neige continuait à tomber, le temps ne
Il resta ainsi longtemps sans savoir au juste ce qui
crainte, vers la porte du vestibule quand il croyait entendre un
de la justice, provisoirement tout au moins ; le résultat serait,
plus tard, la libération définitive ; en attendant, il faudrait faire
recteur adjoint lui auraient largement prouvé le contraire.
la seule décision de se défendre lui-même ! Et que serait-ce par
la suite ! Quel avenir se préparait-il ? Trouverait-il la bonne
voie, celle qui mènerait au résultat à travers tous les obstacles ?
Y parviendrait-il sans casse ? Et à la banque que ferait-il ? Il ne
coup dans la carrière de K. !
Et il devait travailler pour la banque ! Il regarda son bu-
reau. Il fallait faire introduire des clients et discuter maintenant
avec eux ? Pendant que son procès continuait, pendant que là-
haut, dans le grenier, les employés de la justice restaient pen-
chés sur le dossier de ce procès, il lui fallait régler les affaires du
tribunal comme complément du procès ? En tiendrait-on seu-
vent de son procès il aurait probablement cherché à alléger le
rement pas réussi ; car, maintenant que le contrepoids constitué
pre profit le mauvais état de santé de son chef. Que pouvait
donc espérer K.13 ? Peut-être en ruminant ainsi ne faisait-il pas
nécessaire de chercher à ne pas se duper et à voir aussi clair que
possible ?
Sans grand motif, pour retarder tout simplement le mo-
lé. Quelques flocons de neige pénétrèrent aussi, poussés par le
rentré inaperçu en revenant de chez le directeur adjoint.
K. fit oui de la tête et regarda avec inquiétude le porte-
communiquer le résultat de ses négociations avec le directeur
mais il faut se méfier ! »
pas lui montrer les papiers ; il ne voyait absolument rien de
« Monsieur le Fondé de pouvoir, lui dit alors cet homme,
tête, des ennuis de famille.
sa croix à porter.
K. avait fait machinalement un pas vers la porte comme
Fondé de pouvoir. Je crains beaucoup de vous importuner en
ce serait peut-être dommage, car après tout ma communication
peut avoir une certaine valeur. »
déjà tout près de lui, lui frappait légèrement du revers du doigt
sur la poitrine et lui demandait à voix basse :
vous dire deux mots.
dit K. en laissant tomber sa tête.
modestement que ce fût. Ne nous sommes-nous pas toujours
bleaux, des landes, des paysages, enfin vous voyez ça. Ces achats
auxquels nous étions déjà habitués tous les deux se passaient
souvent et je le lui ai reproché ; nous en sommes venus à parler,
surtout du portrait. Il travaillait, me déclara-t-il, pour le tribu-
Vous êtes mieux placé que tout autre pour imaginer la stupéfac-
toujours à chacune de ses visites quelque nouvelle de la justice
et je finis par acquérir petit à petit une grande expérience de la
me suis dit que ce Titorelli pourrait peut-être vous servir, il
même grande influence, il peut vous renseigner sur la meilleure
conseils ne seraient pas définitifs, vous pourriez, vous, en tirer
grand parti. Car vous êtes presque un avocat. Je dis toujours :
procès ! Mais voulez-vous aller maintenant chez Titorelli ? Sur
ma recommandation, il fera certainement tout ce qui lui sera
possible. Je pense vraiment que vous devriez y aller. Pas au-
tainement mieux le laisser de côté. Peut-être avez-vous déjà ar-
rêté vous-même un plan précis que Titorelli risquerait de dé-
conseils chez un pareil oiseau. Enfin, voyez vous-même ce que
du bonhomme avec. »
Déçu, K. prit la lettre et la mit dans sa poche. Même au cas
mercier brièvement le client qui gagnait déjà la porte.
écrirai de passer me voir au bureau, car je suis très occupé en ce
moment.
éviter de faire venir à la banque des gens comme ce Titorelli et
non plus de laisser des lettres dans les mains de personnages de
ce genre. Mais vous avez sûrement réfléchi à tout et vous savez
ce que vous pouvez faire. »
par lettre un individu équivoque à se présenter à la banque et
rencontrait dans son travail professionnel vinssent lui faire obs-
tacle aussi dans son procès ! Il ne comprenait plus du tout
de lui pour lui faire remarquer trois messieurs qui étaient assis
levés en voyant le domestique lui parler, chacun cherchant une
occasion de se faufiler le premier. Puisque la banque avait si peu
pas le temps de vous recevoir en ce moment. Je vous en de-
de la dernière urgence et je suis obligé de partir sur-le-champ.
moins que vous ne préfériez que nous parlions de vos affaires
par téléphone. Si vous voulez, vous pourriez peut-être aussi me
mettre tout de suite au fait en deux mots et je vous donnerais
par lettre une réponse détaillée. Le mieux serait évidemment
que vous repassiez. »
Ces propositions de K. provoquèrent chez les messieurs,
auxquels on annonçait maintenant que leur attente avait été
sans mot dire.
nant vers le domestique qui lui apportait son chapeau.
Par la porte ouverte du bureau, on voyait que la neige tom-
bait de plus en plus fort. Il releva donc son col et le boutonna
sous son menton.
sine ; il regarda en souriant K. discuter en manteau de fourrure
« Vous partez maintenant, monsieur le Fondé de pouvoir ?
sieurs.
fond, et en particulier. Le directeur adjoint les écouta un ins-
tant, puis il examina K. qui restait là, le chapeau à la main,
époussetant de temps à autre cette coiffure par endroits, et dit
« Il y a, messieurs, une solution très simple. Si vous voulez
vous contenter de moi, je me chargerai très volontiers de vous
recevoir à la place de M. le Fondé de pouvoir. Il faut évidem-
comme vous, et nous savons ce que vaut le temps. Voulez-vous
entrer par ici ? »
bureau.
que K. était obligé de sacrifier ! Mais K. ne sacrifiait-il pas plus
mieux valu sans doute retirer son manteau de fourrure et rat-
traper au moins les deux clients qui devaient attendre encore
ce moment-là, dans son propre bureau, le directeur adjoint qui
joint lui cria :
Et il tournait vers K. un visage dont les rides sévères sem-
remit tout de suite à fouiller.
Voulez-vous me donner un coup de main ? »
K. fit un pas, mais le directeur adjoint lui dit :
qui contenait non seulement la copie du contrat, mais bien
« Je ne suis pas de taille maintenant, se disait K., mais une
premier à le sentir, et à le sentir amèrement. »
Un peu calmé par cette pensée, il chargea le domestique,
qui lui tenait déjà la porte ouverte depuis un bon moment, de
appelé en ville, et il quitta la banque presque heureux de pou-
voir se donner un moment à son affaire.
Il prit une voiture et se rendit immédiatement chez le pein-
tre qui habitait dans un faubourg diamétralement opposé à celui
celui de la justice, avec des maisons encore plus sombres et des
marmot pleurait, couché à plat ventre sur le sol ; mais on
était ouverte ; on apercevait trois ouvriers groupés en demi-
coups de marteau. Une grande plaque de fer-blanc accrochée au
mur jetait une lueur blafarde entre deux de ces ouvriers ; elle
faisait briller leurs visages et leurs tabliers de travail. K. ne jeta
rapidement possible, sonder le peintre en quelques mots, et re-
petit succès aurait la meilleure influence sur son travail de la
de grands murs percés seulement de loin en loin, dans leur par-
rent à monter en riant. K. les suivit lentement, rattrapa une re-
tardataire qui avait trébuché, et lui demanda pendant que les
autres continuaient à monter en groupe :
« Y a-t-il dans la maison un peintre Titorelli ? »
La fillette, une gamine bossue qui avait à peine treize ans,
lui donna un petit coup de coude et le regarda en coulisse. Ni sa
complète corruption. Elle ne souriait même pas, elle examinait
« Connais-tu le peintre Titorelli ? »
Elle fit oui de la tête, et demanda à son tour :
« Que lui voulez-vous ? »
ment sur Titorelli :
« Je veux faire mon portrait, dit-il.
ment la bouche et en tapant légèrement sur le bras de K. comme
maladroite ; puis elle leva des deux mains sa robe, qui était déjà
Mais au tournant suivant K. les retrouva toutes. La petite bos-
sue les avait sans doute informées de son intention, et elles
contre les murs pour lui permettre de passer commodément et
en rectifiant de la main les plis de leurs tabliers. Leurs visages et
leur attitude exprimaient un mélange de puérilité et de corrup-
tion. Elles se reformèrent en riant derrière K. et le suivirent,
précédées de la petite bossue qui avait pris la direction. K. lui
dut de trouver immédiatement le bon chemin. Sans elle, il serait
à la porte. Cette porte, qui était relativement très éclairée, car
simple chemise de nuit.
« Oh ! » cria-t-il en voyant cette foule, et il disparut aussi-
La petite bossue applaudit de plaisir, et les autres gamines
se pressèrent derrière K. pour le faire avancer plus vite.
complètement et invita K. à entrer avec une profonde révérence.
pour pénétrer contre son gré. La petite bossue réussit seule à
de même pas osé franchir le seuil pendant sa courte absence.
K. ne savait que penser de cette scène ; il semblait en effet
que tout cela se passât le plus amicalement du monde. Les ga-
mines, au pied de la porte, levèrent toutes le menton, et lancè-
rent au peintre des plaisanteries que K. ne comprit pas ; Titorel-
li riait aussi tout en balançant la petite bossue. Puis il ferma la
porte, fit une nouvelle révérence à K. et se présenta en disant :
« Titorelli, artiste peintre. »
K. répondit, en lui montrant la porte derrière laquelle les
fillettes chuchotaient :
vainement à boutonner le col de sa chemise de nuit.
lacet et dont les longues extrémités flottaient autour de ses che-
villes.
nonçant à refermer sa chemise de nuit dont le dernier bouton
venait juste de sauter.
cas. Je rentre, par exemple, avec une dame dont je dois exécuter
bossue près de la table en train de se peindre les lèvres en rouge
des saletés dans tous les coins. Ou bien encore, comme hier soir,
sors encore une de ces péronnelles. Pourquoi viennent-elles
marquer que je ne cherche pas à les attirer. Naturellement, dans
atelier gratuitement à ma disposition il y a longtemps que
Juste à ce moment, derrière la porte, une petite voix poin-
tue cria peureusement :
« Titorelli, pouvons-nous entrer ?
Et il alla fermer la porte à clé14.
brette. On ne pouvait y faire plus de deux pas ni en long ni en
large. Tout y était en bois, murs, plancher et plafond. De minces
jours couraient entre les planches. Le lit se trouvait en face de
derrière K., mais le brouillard empêchait de voir plus loin que le
toit de la maison voisine qui était recouvert de neige.
Le grincement de la clef dans la serrure rappela à K. son in-
tention de ne pas rester. Il sortit donc de sa poche le mot de
réduit à ses aumônes, on aurait vraiment pu croire que Titorelli
ne le connaissait pas ou tout au moins ne se souvenait pas de
lui. Pour comble, il demanda :
« Voulez-vous acheter des tableaux ou faire faire votre por-
Mais il fallait répondre au peintre et, jetant un regard sur le
chevalet, il demanda :
« Vous étiez en train de travailler à une toile ?
Le hasard était favorable à K. ; on ne pouvait lui offrir plus
belle occasion de parler de la justice, car le portrait était celui
une grande barbe noire qui lui mangeait les joues), sans doute
Mais tout le reste se ressemblait : ici aussi le juge paraissait sur
tableau comme pour en étudier le détail. Le dossier du trône
prendre un pastel sur une petite table et souligna légèrement la
K. Voici le bandeau autour des yeux, et voici la balance aussi.
train de courir ?
ter ainsi ; elle doit représenter en effet à la fois la Justice et la
Victoire.
tice ne doit pas bouger, autrement la balance vacille et ne peut
plus peser juste.
sur le vrai trône.
! demanda K., feignant à dessein
ce fauteuil ?
assis sur un pareil trône.
solennelle ? Il se tient là comme un président de cour !
ainsi. On leur prescrit exactement à tous comment ils ont le
droit de se faire peindre. Malheureusement, ce tableau ne per-
met pas de juger des détails du costume ni des fioritures du
trône, le pastel ne va pas très bien pour ce genre-là.
travail : il retroussa ses manches de chemise, prit quelques
crayons dans sa main, et K. vit se former autour de la tête du
juge, sous la pointe frémissante des pastels, une ombre rougeâ-
ronne ou de noble parure. En revanche, à une faible nuance
prenait un relief saisissant, mais ne ressemblait plus beaucoup à
entrepris pour son affaire.
brûle-pourpoint.
Profondément penché sur son tableau, il négligeait nette-
« Vous êtes sans doute, demanda-t-il, un homme de
confiance de la justice ? »
Titorelli mit aussitôt ses crayons de côté, se leva, se frotta
les mains et regarda K. en souriant.
« Il faut toujours, déclara-t-il, commencer par la vérité.
Vous êtes venu pour que je vous parle de la justice, comme on
me le dit dans votre mot, et vous commencez, pour
rer à une objection, pour éluder catégoriquement.
Il poursuivit :
un homme de confiance de la justice. »
Il fit une pause comme pour laisser à son interlocuteur le
se faisaient entendre de nouveau. Elles devaient se bousculer
pour regarder par le trou de la serrure ; peut-être pouvait-on
aussi voir dans la pièce par les fissures de la porte. K. ne
conversation ; mais il ne voulait pas non plus lui permettre
plement :
« Est-ce là un poste officiellement reconnu ?
Mais K. ne voulait pas le laisser se taire ; il déclara :
« Souvent ces postes officieux donnent beaucoup plus
chant la tête et en fronçant les sourcils. Comme je parlais hier
passer chez moi », et je suis heureux de voir que vous êtes venu
surprend évidemment pas. Mais peut-être aimeriez-vous
était devenu pesant ; il avait déjà regardé souvent avec surprise
le petit poêle de fonte qui était dressé dans le coin de la cham-
cet égard, la pièce est très bien située. »
qui le gênait, mais plutôt cette lourde atmosphère qui
pour K. quand le peintre le pria de prendre place sur le lit, tan-
chaise de la pièce. Titorelli parut même ne pas comprendre
pourquoi K. restait sur le bord ; il lui dit de ne pas se gêner, de
à sa sellette et posa enfin, pour la première fois, une question
positive qui fit oublier tout le reste à K.
chement. Pour savourer cette joie, il répéta encore :
« Je suis complètement innocent.
Puis il la releva subitement et dit :
« Si vous êtes innocent, la chose est donc très simple. »
confident de la justice parlait comme un enfant.
« Il y a tant de subtilités dans lesquelles la justice se perd !
de même innocent ?
par simple indifférence.
K., désirant au préalable élucider ce point, lui dit :
« Vous connaissez certainement la justice beaucoup mieux
tée, le tribunal est fermement convaincu de la culpabilité de
dans cette conviction.
conviction ! Si je peignais ici tous les juges côte à côte et que
vous vous défendissiez devant cette toile, vous auriez sûrement
plus de succès que devant le vrai tribunal.
avait été de sonder le peintre.
Derrière la porte, une gamine recommença à demander :
« Titorelli ! Ne va-t-il pas partir bientôt ?
Mais la gamine ne se tint pas pour satisfaite ; elle demanda
« Tu vas faire son portrait ? »
Et comme le peintre ne répondait pas, elle ajouta :
« Ne le fais pas surtout ! Il est trop laid ! »
« Si vous ne restez pas tranquilles, je vous jette toutes en
encore ordonner :
« Allons, assises et dépêchons ! »
Ce fut seulement alors que le calme se fit.
« Je vous présente toutes mes excuses », dit le peintre en
revenant vers K.
être entendu du dehors :
« Ces gamines appartiennent aussi à la justice.
regardant avec étonnement.
Mais Titorelli se rassit sur sa sellette et dit en plaisantant,
comme pour expliquer :
La portée générale de la réflexion du peintre enlevait tout
resta pas moins un instant à regarder la porte derrière laquelle
descendre lentement.
core la justice (il avait largement écarté les jambes et tambouri-
tirerez tout seul.
pèce de preuve ?
tile distinction, mais il en va tout autrement des preuves que
les couloirs, ou dans cet atelier. »
amis, les relations du peintre avec les magistrats pouvaient être
très importantes ; il ne fallait pas les mépriser ! Titorelli pouvait
prendre bon rang parmi les auxiliaires que K. réunissait petit à
petit autour de lui.
ges ? demanda K., voulant gagner la confiance de Titorelli avant
de le prendre carrément à son service.
venus dans ce métier. Suivant les grades des fonctionnaires, on
se trouve en effet en face de prescriptions si différentes, si mul-
bas le règlement que détenait mon père et que je ne montre à
personne. Or, il faut le posséder à fond pour être autorisé à faire
place. Tout juge, vous le comprenez bien, veut être peint comme
banque. Votre position est donc inébranlable.
« Dans votre cas, puisque vous êtes complètement inno-
son innocence à tout instant. Il lui semblait parfois que le pein-
qui devenait inutile par là même. Mais il se contraignit et ne
Le peintre rapprocha sa sellette du lit et poursuivit à voix
personne à mon avis qui puisse déterminer un acquittement
Puisque vous êtes innocent, il vous serait effectivement possible
de vous fier à cette seule innocence. Mais dans ce cas vous
« Je crois que vous vous contredisez.
Et il renversa la tête en souriant. Ce sourire éveilla chez K.
dans les paroles du peintre, mais dans les procédés de la justice
elle-même. Pourtant, il ne recula pas et dit :
Un seul bourreau pourrait remplacer tout le tribunal.
vous ai parlé que de mon expérience personnelle.
cile de le savoir : les sentences du tribunal ne sont jamais pu-
parlent bien de véritables acquittements, et même dans la plu-
ne peut prouver leur véracité. Il ne faut cependant pas les négli-
ger complètement ; elles doivent contenir une part de vérité, et
comme sujets de tableaux.
vant le tribunal ? »
Le peintre dit :
« Non, on ne peut pas.
Il admettait provisoirement toutes les opinions du peintre,
de quelque façon que ce fût, même par une intervention dont le
succès restât douteux. Aussi dit-il :
mentionné deux autres solutions.
« Ne pourrait-on pas ouvrir la fenêtre ? demanda K.
vait à côté de lui :
quoique ce soit une simple vitre, comme on ne peut jamais
tes ou même toutes les deux. »
K., un peu consolé par cette explication, jeta un regard au-
Ce fut alors seulement que K. remarqua la petite porte.
« Oui, tout est trop petit ici, dit le peintre comme pour pré-
mieux. Le lit est évidemment très mal placé devant la porte.
Toutes les fois que vient le juge dont je fais le portrait en ce
moment, il se heurte contre ce lit. Je lui ai donné une clef de
pas ; mais il arrive généralement de grand matin quand je suis
fois à mon sommeil en ouvrant la porte à mon chevet. Vous
perdriez toute espèce de respect pour les juges si vous entendiez
les jurons avec lesquels je le reçois quand il passe sur mon lit le
garda sur son genou pour pouvoir la remettre tout de suite si
« Il a déjà ôté sa veste ! »
Et on les entendit toutes se presser contre les fentes pour
voir elles-mêmes le spectacle.
« Les fillettes croient, expliqua le peintre, que je vais faire
sommaire.
« Comment appeliez-vous donc les deux autres solu-
Il avait déjà oublié les termes du peintre.
les deux, mais non sans peine, évidemment : leur seule diffé-
je connais. Je commencerai donc, par exemple, par exhiber le
certificat ce soir au juge dont je fais le portrait quand il viendra
poser chez moi. Je lui présente mon papier, je lui explique que
vous êtes innocent et je me porte moi-même caution de cette
Le regard du peintre exprimait une sorte de reproche à
« Ce serait tout à fait aimable, dit K., mais ainsi le juge vous
tout que tous me croient. Bien des juges peuvent me demander
comporter avec eux. Ce sera moins facile avec ceux qui
sois décidé à faire toutes les tentatives possibles, nous devrons
ques juges ne suffisent pas à décider dans une pareille question.
choses se passeront alors encore plus rapidement. Mais en gé-
néral, parvenu à cette phase des opérations, on ne rencontre
ment pour me faire plaisir à moi et obliger aussi quelques autres
amis, après avoir réglé certaines formalités. Quant à vous, vous
dites adieu au tribunal et vous êtes libre.
mieux dire, provisoirement. En effet, les juges subalternes,
suprême que nous ne pouvons toucher, ni vous, ni moi, ni per-
tre parenthèses, nous ne voulons pas le savoir. Les juges que
suspendue sur vous avec toutes les conséquences que cela peut
la justice me permettent de vous expliquer comment la diffé-
rence entre les deux acquittements se manifeste pratiquement.
Pour un acquittement réel toutes les pièces du procès doivent se
trouver anéanties, elles disparaissent totalement, on détruit
procédure se poursuit. On continue à la diriger vers les instan-
ces supérieures et à la ramener dans les petits secrétariats
bureaux, elle ne cesse ainsi de passer par toutes sortes de hauts
et de bas avec des oscillations plus ou moins amples et des ar-
rêts plus ou moins grands. On ne peut jamais savoir le chemin
la liberté.
que incrédule.
il reste toujours la possibilité de provoquer un nouvel acquitte-
ment apparent ; il faut alors recommencer à ramasser toutes ses
forces ; on ne doit jamais se rendre. »
pression du découragement que K. commençait à marquer.
« Mais, demanda K. comme pour aller au-devant de certai-
nes révélations éventuelles du peintre, le deuxième acquitte-
tre. Vous pensez peut-être que les juges sont influencés en fa-
seconde arrestation. Elle ne les influence donc pas. Mais leur
aux nouvelles circonstances pour obtenir le second acquitte-
ment ; aussi demande-t-il en général autant de travail que le
premier.
vient la troisième arrestation, après le troisième acquittement la
quatrième arrestation, et ainsi de suite. Cela tient à la nature de
? Peut-être préféreriez-vous
chemise ouverte sur la poitrine et une main passée dessous dont
il se caressait les flancs.
définiment le procès dans sa première phase. Il est nécessaire
peut-être faire encore plus attention. On ne peut pas perdre des
yeux le procès, il faut aller chez le juge intéressé à intervalles
réguliers, y retourner à toutes les grandes occasions et chercher
de toutes les façons à se conserver ses faveurs ; si on ne le
parler directement. Si on ne néglige rien, on peut se dire avec
assez de certitude que le procès ne sortira pas de sa première
mais libre, il ne le serait pas non plus à proprement parler avec
doit donc de temps en temps prendre certaines dispositions,
organiser des interrogatoires, ordonner des perquisitions, etc.,
etc. Il faut en un mot que le procès ne cesse de tourner dans le
petit cercle auquel on a artificiellement limité son action. Cela
ne faudrait cependant pas vous exagérer non plus. Tout cela
reste en effet apparence ; les interrogatoires par exemple sont
fond que de se présenter de temps à autre au magistrat pour
« Il se lève déjà ! cria-t-on derrière la porte.
comprendre.
Malgré cette affirmation, le peintre dit encore une fois, en
résumant, comme pour laisser K. sur une consolation :
K. mit la main sur son manteau, mais il ne put même pas se
poigné et serait parti dans la rue en manches de chemise ; les
gamines elles-mêmes ne purent pas le décider à se vêtir bien
« Vous ne vous êtes pas encore décidé entre mes proposi-
tions. Je vous approuve. Je vous aurais déconseillé moi-même
de choisir immédiatement. Les avantages et les ennuis
décision, enfila sa veste, jeta son manteau sur son épaule et se
précipita vers la porte, derrière laquelle les gamines se mirent
alors à hurler.
K. crut les voir à travers le bois.
« Tenez-moi parole, dit le peintre sans le suivre, autrement
je viendrai à la banque pour vous interroger moi-même.
gamines devaient retenir, car elle résista fortement.
et il montrait la porte qui se trouvait derrière le lit.
K., ne demandant pas mieux, revint vers le lit. Mais, au lieu
une toile que je pourrais vous vendre ? »
occupé de lui et lui avait même promis de lui continuer ses ser-
montrer le tableau. Le peintre sortit de dessous le lit un tas de
dans un nuage et la respiration coupée.
La toile représentait deux grêles arbres posés sur une herbe
se couchait dans un grand luxe de couleurs.
Il avait parlé trop sèchement, aussi fut-il content quand il
vit que le peintre, loin de se formaliser, lui présentait un second
tableau :
« Voilà, dit-il, le pendant du premier. »
mais on ne remarquait pas la moindre différence ; il y avait en-
tude importait peu à K.
« Ce sont de beaux paysages, dit-il, je vous les achète tous
deux et je les pendrai dans mon bureau.
toile du même genre. »
même. Titorelli exploitait parfaitement cette occasion de vendre
ses vieux tableaux.
« Je prends celle-là aussi, dit K. Quel est le prix des trois ?
moment, vous êtes pressé et nous restons de toute façon en rela-
tions. Je suis heureux de voir que ces tableaux vous plaisent, je
apprécient justement cette mélancolie. »
fessionnelles du peintre-mendiant :
« Emballez-les toutes, dit-il en le coupant au beau milieu
de son discours, mon domestique viendra les chercher demain.
trouver un porteur qui vous accompagnera tout de suite. »
Et il ouvrit enfin la porte en se penchant au-dessus du lit.
sans aucun scrupule ; il avait même déjà mis le pied au beau
recula avec un sursaut :
en avait ici ? Il y en a dans presque tous les greniers, pourquoi
chives de la justice que de constater son ignorance de toutes les
choses du tribunal. Il lui semblait que la grande règle devait être
pour un accusé de se trouver toujours prêt à tout, de ne jamais
se laisser surprendre, de ne pas regarder à droite quand son
reaux semblait être réglée partout par des prescriptions minu-
bancs, le visage enfoui dans ses mains et la face contre le bois ; il
semblait être en train de dormir ; un autre était debout dans la
per sur le lit, le peintre le suivit, les toiles sous les bras. Ils ne
contre sa bouche. Ils se trouvaient déjà près de la sortie quand
elles avaient fait un détour pour arriver de ce côté.
« Je ne peux plus vous accompagner, cria le peintre en
temps à réfléchir. »
K. ne lui jeta pas un seul regard. Une fois dans la rue il ar-
ment. Le serviteur de la justice voulut encore monter sur le
siège du cocher, mais K. le chassa immédiatement. Midi avait
banque. K. aurait volontiers laissé les tableaux là, mais il crai-
dans le tiroir le plus bas de sa table pour les cacher au directeur
adjoint.
CHAPITRE VIII
K. avait tout de même fini par se décider à remercier son
tement au bureau et que dix heures étaient déjà passées quand
certainement très pénible. Tout bien pesé, il préféra pourtant la
ne répondrait que par le silence ou par une formule toute faite,
nouvelle de son évincement ni ce qui en résulterait, suivant les
devant lui et le surprenait brutalement avec sa communication
« Leni pourrait se dépêcher un peu plus », pensa-t-il.
il y avait toujours dans ces occasions-là quelque voisin qui se
mettait à protester comme le monsieur en robe de chambre du
premier jour. Tout en poussant le bouton pour la seconde fois,
K. se retourna pour voir la porte de derrière, mais cette fois elle
resta fermée aussi. Finalement, deux yeux apparurent au judas :
tout en restant appuyé contre la porte, se retourna vers
K. poussait déjà la porte, car il avait entendu une clef tour-
par le corridor qui desservait les pièces. Il la suivit un instant
tit homme sec qui portait toute sa barbe et tenait une bougie à la
« Vous êtes employé ici ? demanda K.
judiciaire.
Il avait un peu écarté les jambes et tenait son chapeau der-
rière son dos, les mains croisées. Rien que par son gros manteau
de fourrure il se sentait déjà très supérieur à ce petit homme
« Oh ! Ciel ! fit celui-ci en levant une main pour se défen-
K. Il lui fit signe de son chapeau et le fit passer devant lui.
« Comment vous appelez-vous donc ? lui demanda-t-il en
chemin.
tournant vers K. pour se présenter ; mais K. ne lui permit pas de
raisons de taire votre véritable nom. »
cria au négociant qui continuait à avancer docilement :
« Pas si vite, éclairez ici. »
tous les coins, mais la pièce était vide. Devant le grand portrait
du juge, il arrêta son compagnon par les bretelles :
« Le connaissez-vous, celui-là ? » lui demanda-t-il en le-
clignant des yeux et répondit :
Le négociant leva les yeux avec admiration.
demment, vous le saviez déjà !
négociant tout en gagnant la porte sous la pression de son com-
pagnon.
Quand ils furent dans le couloir, K. lui dit :
trouver à la cuisine en train de préparer un bouillon pour
pondit le négociant comme troublé par des ordres contradictoi-
conduisez-moi ! »
dans une casserole posée sur une, lampe à alcool.
« Bonsoir, Joseph ! dit-elle en jetant un regard à K.
sur son épaule et lui demanda :
« Qui est cet homme ? »
Leni passa une main autour de la taille de K., tandis que de
vant elle et lui dit :
Ils se retournèrent tous deux pour le regarder. Le négociant
était resté assis sur le siège que K. lui avait indiqué, il avait souf-
« Tu étais en chemise », dit K. en retournant la tête de Leni
vers le fourneau.
Elle voulut attraper la casserole, mais K. lui saisit les deux
mains et lui dit :
« Allons, réponds. »
Elle répondit :
poussa et lui dit :
Puis, se tournant vers le négociant, elle ajouta :
laisse ta bougie. »
ni venait de lui dire, mais il était parfaitement au courant.
« Je ne vois pas pourquoi vous seriez jaloux, fit-il sans
pendre à son bras et lui chuchoter :
apprises. Mais commence toujours par enlever ton manteau. »
peau, courut au vestibule pour les pendre, puis revint en hâte et
Il était dépité, son intention première ayant été de discuter
avoir, il en aura besoin.
« Que vous importe ? » dit K.
Et Leni ajouta :
« Te tairas-tu ? Je lui apporte le lait, dit-elle en se tournant
la lettre. En passant devant lui avec son lait de poule, elle le frô-
la intentionnellement et lui souffla :
le plus tôt possible.
dernière fois sur le pas de la porte.
K. la suivit des yeux ; maintenant il était complètement dé-
tainement déconseillé ; or, si K. hésitait encore cette fois, il res-
car sa résolution était bien arrêtée. Plus il apporterait de hâte à
la mettre à exécution, plus il éviterait de dégâts ; le négociant
« Restez assis, dit K. en installant une chaise près de la
sente depuis le début, il y a déjà plus de cinq ans.
« Oui, beaucoup plus, ajouta-t-il en sortant un vieux porte-
rer depuis bien plus longtemps, il a commencé peu après la
mort de ma femme qui est survenue il y a plus de cinq ans et
K. se rapprocha encore de lui.
droit courantes ? »
Cette combinaison des affaires et du droit lui paraissait ex-
trêmement rassurante.
« Bien sûr » dit le négociant.
Puis il souffla à K. :
« Je vous en supplie, ne me trahissez pas. »
K. lui frappa sur la cuisse pour le rassurer et lui dit :
tainement rien.
légèrement hésitant.
secret qui vous rassurera complètement. En quoi consiste donc
votre infidélité ?
cinq avocats marrons.
« Cinq avocats en plus de celui-ci ? »
Le négociant fit « oui » de la tête.
« Je suis en train de négocier avec un sixième.
évident, je ne veux pas perdre mon procès. Aussi ne puis-je rien
mon argent de mon entreprise ; autrefois, mes bureaux garnis-
Quand on veut faire quelque chose pour son procès on ne peut
dre parler.
sible de travailler et de négocier dans les bureaux du tribunal.
jà un gros effort, mais vous connaissez bien vous-même
allé une fois.
suis presque tous les jours.
levé, on avait dû me prendre pour un juge.
nous étions levés. Pour vous, nous savions bien que vous étiez
accusé. Ces nouvelles-là se répandent très vite.
impatienté.
vous le prendrez peut-être mal. Il ne vous faut pas perdre de vue
des choses que la raison ne peut plus contrôler ; on est beau-
coup trop fatigué, bien des sujets vous laissent froid et on se
rabat sur des superstitions. Je parle des autres, mais au fond je
dans le dessin de ses lèvres. Les gens qui croient à de tels présa-
Il a à peine pu vous répondre. On peut avoir évidemment bien
condamnation.
che dans lequel il se regarda. Je ne vois rien de particulier sur
mes lèvres. Et vous ?
pas justice plus minutieuse. On ne peut donc parvenir à rien en
se liguant. Des isolés arrivent parfois à obtenir quelque chose en
on y parle peu. Les opinions superstitieuses existent déjà depuis
le calmer, car il allait beaucoup trop vite. Mais je vous prierai de
parler un peu plus lentement, car tout cela a beaucoup
là cent mille fois que je réfléchis à ces choses, elles sont toutes
naturelles pour moi.
en étaient ses affaires.
« Oui, dit le négociant en inclinant la tête, voilà déjà cinq
encore beaucoup de questions à poser et ne voulait pas être sur-
« Je vais tout savoir », pensa K. en hochant vivement la
tête comme si ce geste pouvait encourager le négociant à dire
je réunissais des documents, je présentais tous mes livres
que la requête ne soit pas encore finie. Pour les miennes,
justice, ensuite des flatteries pour certains fonctionnaires, qui
ciaires qui devaient ressembler au mien. Cet examen était fait, à
seul progrès dans mon procès.
ver un progrès, mais je ne le savais pas alors. Je suis négociant,
Mais il ne se produisait que des interrogatoires qui se ressem-
semaine des employés de la justice au magasin, dans ma maison
puis le bruit de mon procès commençait à filtrer, des commer-
gues explications, mais il refusa nettement de faire quoi que ce
fût dans le sens que je désirais, disant que personne ne pouvait
moi. Je pensais que ce que celui-ci ne voulait ou ne pouvait pas,
dû vous parler assez souvent des avocats marrons et vous les a
Mais il lui échappe toujours, quand il se compare à eux, une pe-
tite faute sur laquelle je voudrais attirer votre attention au pas-
sage. Pour distinguer de ces gens-là les avocats de sa connais-
sance il dit toujours « les grands avocats », en parlant de ceux
gue bien, outre les avocats marrons, les grands et les petits avo-
petits avocats que les petits avocats eux-mêmes sont supérieurs
peut-on les voir ?
fendent bien quelques clients, mais cela ne dépend pas du désir
voyer au diable, aller se coucher et ne plus rien savoir, ce qui
serait naturellement encore plus stupide ; et puis on ne resterait
pas longtemps tranquille au lit.
moment-là je voulais obtenir des résultats qui fussent immé-
était revenue avec sa tasse et se tenait sur le pas de la porte.
pas seulement petit, mais aussi légèrement bossu, obligeait K. à
« Un instant encore, cria K., pour évincer Leni un moment,
toujours posée sur celle du négociant.
Elle parlait affectueusement au négociant, mais sur un ton
de condescendance. Cela ne plaisait pas à K. Comme il venait de
leur ; il possédait principalement une expérience dont il savait
pour gratter une goutte de cire qui avait coulé sur son pantalon.
« Vous vous apprêtiez à me parler des avocats marrons, dit
K. en écartant sans un mot la main de Leni.
à K. pour pouvoir continuer son travail.
K., désirant aider ses souvenirs, lui rappela :
« Vous vouliez obtenir des résultats qui fussent immédiats,
« Il ne veut sans doute pas en parler devant Leni » pensa
Block, tu pourras lui parler plus tard, il reste ici. »
K. hésitait encore.
« Vous restez ici ? » demanda-t-il au négociant, car il vou-
lait sa propre réponse.
tion ; mais ce fut encore elle qui répondit pour Block :
« Il couche fréquemment ici.
res du soir malgré sa maladie. Tu trouves tout de même trop
négligeant tout le reste, il déclara :
ne pourrait plus faire un pas sans avoir à mendier et à remer-
Leni au négociant.
voulut presque à Block quand il le vit prendre à son compte
gentil, mais il est encore plus bavard. Peut-être est-ce une des
« Oui, par la suite, on devient très esclave de son avocat.
Là-dessus, elle alla ouvrir une petite porte.
« Veux-tu voir sa chambre à coucher ? » demanda-t-elle.
K. alla voir et découvrit du seuil une pièce basse et sans fe-
chevet, on voyait dans le mur une niche dont le rebord suppor-
tait une bougie, un encrier et un porte-plume minutieusement
« Vous couchez dans la chambre de bonne ? demanda K. en
se tournant vers le négociant.
avantageux. »
K. le regarda longuement. La première impression que lui
avait faite le négociant avait peut-être été la bonne ; Block pos-
coup, K. ne put plus supporter de le voir.
« Mets-le au lit ! » cria-t-il à Leni qui sembla ne pas com-
prendre.
le remerciant, non seulement de lui, mais aussi de Leni et du
« Monsieur le Fondé de pouvoir ! »
« Vous avez oublié votre promesse, dit Block en tendant
vers lui un visage suppliant. Vous deviez me dire un secret vous
les bras vers le ciel.
Il ne cessait de répéter.
« Il congédie son avocat ! »
Leni voulut tout de suite aller se jeter sur K. mais le négo-
et, les poings encore fermés, se lança aux trousses de K. ; mais il
avait une grande avance. Il avait déjà mis le pied dans la cham-
rière lui, Leni mit le pied contre le battant, le tint ouvert, saisit
K. par le bras et chercha à le ramener. Mais il lui serra si vio-
chambre et K. ferma la porte à clef.
nait de lire à la lueur de la bougie.
Puis, ayant chaussé ses lunettes, il regarda K. sévèrement.
« Je ne vais pas tarder à partir. »
il se contenta de déclarer :
« Asseyez-vous, dit-il.
demanda :
dû remarquer déjà son importunité ? demanda-t-il en tapotant
la main que K. appuyait distraitement sur la table de nuit et que
donnée depuis longtemps, et je ne vous en parlerais pas si vous
en ceci que Leni trouve très beaux presque tous les accusés, elle
suis pas si surpris de tout cela que vous le paraissez en ce mo-
ment. Quand on sait voir, on trouve réellement que tous les ac-
dans les autres affaires de justice ; la plupart de nos clients
que les accusés sont précisément les plus beaux. Ce ne peut être
puisque tous ne sont pas destinés à être condamnés ; cela ne
beaux, il y en a aussi de plus spécialement beaux. Mais tous sont
beaux, même Block, ce pauvre malheureux. »
ment ; il avait même hoché visiblement la tête aux derniers
jours, en débitant des généralités sans rapport avec la question,
à détourner son attention du vrai problème qui consistait à sa-
de résistance que de coutume, car il se tut pour lui permettre de
parler à son tour, et, le voyant rester muet, lui demanda :
ticulier ?
sant à moitié, une main sur ses oreillers pour soutenir le poids
cipiter. »
trop ; ma décision est définitive.
Ses jambes hérissées de poils blancs frissonnaient. Il pria
K. de lui passer une couverture du canapé ; K. alla la chercher et
« Vous vous exposez bien inutilement à prendre froid.
couverture. Votre oncle est mon ami, et vous, au cours du
Ces touchants discours du vieillard ennuyèrent extrême-
amoindrie.
« Je vous remercie, dit-il, de votre bonne amitié, je rends
hommage à vos efforts. Vous vous êtes occupé de mon affaire
temps la conviction que ces efforts ne suffisaient pas. Je
mière visite, lorsque je suis venu vous voir avec mon oncle, je
Mais mon oncle tenait à ce que je vous charge de me représenter
sentais à peine le poids ; maintenant, avec un défenseur, tout
saurait me suffire quand je sens mon procès rester dans les té-
K. avait écarté sa chaise et se tenait là les deux mains dans
les poches en face de son avocat.
quillement et à voix basse15, on ne voit plus rien se produire de
neuf. Que de clients se sont tenus ainsi devant moi à la même
de jugement de votre part, étant donné surtout que je vous ai
autres clients. Et maintenant il me faut voir que malgré tout
vous manquez de confiance en moi ! Vous ne facilitez pas ma
leux sur le chapitre de la dignité ! Et pourquoi faisait-il cela ? Il
semblait être très occupé comme avocat ; il était riche, par sur-
le procès de K. comme une affaire sensationnelle dans laquelle il
il interpréta sans doute le silence de K. beaucoup trop favora-
blement, car il poursuivit en ces termes :
travaux sans risquer de pécher contre ma clientèle et les devoirs
ruent sur mes moindres miettes. Je suis tout de même tombé
malade à force de me surmener. Mais, malgré tout, je ne re-
Mais je me trompais peut-être un peu quand je disais que je ne
trop, comme dans votre cas, alors, alors je me prends presque à
le regretter16. »
cédait ; les encouragements recommenceraient, on lui rappelle-
rait que la requête avançait, que les employés de la justice
peurs et à le tourmenter de menaces imprécises. Il fallait y cou-
continuez à vous occuper de mon affaire ? »
me semble en effet que si vous en êtes venu non seulement à
juger faussement de la valeur de mon assistance juridique, mais
encore plus généralement à vous conduire comme vous le faites
Si vous connaissiez la façon dont on procède avec les autres ac-
cusés, peut-être en tireriez-vous une leçon. Vous allez voir, je
vais appeler Block, ouvrez la porte et prenez place ici à côté de la
table de nuit.
mandait.
« Vous savez que je vous retire le soin de me représenter ?
noux et se tourna du côté du mur, puis il sonna.
surant. K. la regardait fixement ; elle lui adressa un sourire.
glissa derrière la chaise de K. De ce moment elle ne cessa de le
déranger en se penchant sur le dossier ou en lui caressant les
cheveux et les joues, très tendrement à vrai dire et avec beau-
coup de prudence.
une certaine résistance.
Block était arrivé aussitôt appelé, mais il restait sur le seuil
penchait la tête comme pour épier, attendant sans doute que
il avait décidé de rompre définitivement non seulement avec
mains crispées derrière le dos. Il avait laissé la porte ouverte
Huld fit entendre sa voix :
« Block est ici ? » demanda-t-il.
« Pour vous servir.
vais moment.
» demanda Block,
Il levait les mains pour se protéger et se tenait prêt à dé-
camper.
viens à un mauvais moment. »
« Tu viens toujours à un mauvais moment. »
quel coin de la chambre ; il ne jetait que de loin en loin un coup
mur, à voix basse et très rapidement.
ellement.
Mais K. le tança vertement :
« Que fais-tu là ? » lui cria-t-il.
elle à gémir en cherchant à lui échapper.
Huld lui demanda :
« Qui est ton avocat ?
« Je ne te dérangerai plus, dit K., renversé sur son siège.
Agenouille-toi, rampe à quatre pattes, et fais tout ce que tu vou-
moins, car il alla sur lui en agitant les poings et lui cria aussi fort
aussi un procès. Mais, si vous restez un monsieur tout de même,
et surtout vous. Si vous vous croyez préféré parce que vous avez
que je rampe à quatre pattes (pour employer votre expression),
je vous rappelle le vieux dicton : « Il est meilleur pour un
K. ne dit rien ; il restait là, tout étonné, devant le trouble du
tait ainsi de droite et de gauche sans lui permettre de distinguer
sa puissance devant K., peut-être pour essayer de le subjuguer
instant trahir son dangereux secret ? Mais il osait bien pis, car,
son procès et il voudrait déjà me donner des conseils, à moi qui
convenances, le devoir et les traditions judiciaires.
mains de K., déclara :
« Tu me fais du mal. Laisse-moi. Je vais trouver Block. »
fut tout heureux de sa venue, il la pria immédiatement, par une
autres défenseurs. Leni devait savoir comment il fallait prendre
vres comme pour un baiser. Block aussitôt exécuta un baise-
ses longs cheveux blancs. Ce geste arracha tout de même une
réponse au vieillard :
« Je tremble de le lui dire », déclara-t-il.
Et on le vit secouer la tête, peut-être était-ce pour mieux
sentir la pression de la main de Leni. Block écoutait, la tête pen-
« Pourquoi trembles-tu donc ? » demanda Leni.
et qui ne pouvait garder de nouveauté que pour Block.
Avant de parler, Leni jeta les yeux sur Block ; elle le laissa
un moment tendre les bras vers elle et se tordre les mains dans
un geste de supplication. Finalement, elle hocha gravement la
Un vieux négociant était là, un homme qui portait une
grande barbe et qui suppliait une jeune fille de lui accorder un
bon point ! Quelles que fussent ses arrière-pensées, rien ne
pouvait le justifier aux yeux de qui assistait à cette scène ; il en
avilissait le spectateur. Tel était donc le résultat de cette mé-
pas exposé longtemps : le client finissait par en oublier tout le
K. écoutait et pesait les mots tout en restant supérieur à la
qui se disait ici pour en référer en haut lieu.
le temps à genoux sur son lit, il avait posé sur le rebord de la
docilité.
Mais a-t-il lu intelligemment ? »
Pendant tout ce dialogue, Block ne cessait de remuer les lè-
« Je ne peux pas, déclara Leni, te répondre avec certitude.
la même page en suivant les lignes du doigt. Toutes les fois que
grandes difficultés. Les écrits que tu lui as prêtés doivent être
très difficiles à comprendre.
une idée de la difficulté du combat auquel je me livre pour sa
défense. Et pour qui me suis-je plongé dans ce difficile combat ?
ger un morceau. »
prononcé favorablement ni sur Block, ni sur son procès.
ment cela est-il possible ? »
supposait le pouvoir de retourner encore à son avantage les pa-
roles que le juge venait pourtant de laisser tomber depuis long-
du. Block travaille avec beaucoup de zèle à son procès, il ne
gréable, il a de fort vilaines manières, et il est sale par-dessus le
marché, mais du point de vue processif il est vraiment irrépro-
gueur. Mais son ignorance est encore bien plus grande que sa
ver sur des genoux vacillants pour demander sans doute une
explication.
prunelle fatiguée, moitié dans le vide, moitié vers Block, qui se
une phrase sans que tu regardes comme si on prononçait ta
tu donc ? Ne vis-tu pas encore ? Ne restes-tu pas sous ma pro-
tion tombait dans bien des cas à un moment complètement im-
mencer le procès à un autre moment que moi. Divergence de
ses. Je ne peux pas te dire présentement tout ce qui réfute cette
Embarrassé, Block se mit à gratter la peau de la descente
de lit. Sa crainte des déclarations du juge lui faisait oublier par
« Block, dit Leni sur un ton de remontrance en le tirant lé-
K. ne comprenait pas comment son défenseur avait pu
penser le ramener à lui par cette mise en scène. Elle eût suffi à
revenir.
CHAPITRE IX
K. se trouva chargé de montrer quelques monuments artis-
tiques à un client italien très utile à la banque et qui venait pour
il ne pouvait plus employer son temps de travail aussi utilement
directeur adjoint, qui était toujours aux aguets, venir faire de
tionner dans ses papiers, recevoir des clients avec lesquels K. se
trouvait depuis longtemps en relations presque amicales, les
détourner de leur conseiller habituel et trouver même dans le
travail de M. le Fondé de pouvoir de ces fautes dont K. se sentait
fussent fondées, il les eût avouées en refusant. Aussi se donnait-
fisait pour guider un touriste, et le grand malheur était surtout
un temps membre du comité de protection des monuments ar-
dès sept heures pour pouvoir expédier tout de même un peu de
travail en attendant son visiteur. Il se trouvait très fatigué, car il
avait passé la moitié de la nuit à étudier une grammaire ita-
lienne pour se remettre au courant, et la fenêtre à laquelle il
tation et se mit à la besogne. Malheureusement, le domestique
arriva juste à ce moment pour annoncer que M. le Directeur
envoyait voir si M. le Fondé de pouvoir était déjà là et lui faisait
Il enfonça un petit dictionnaire dans sa poche, mit sous son
et de pouvoir se trouver sur-le-champ à la disposition de la ban-
contrer là ce matin.
Naturellement, le bureau du directeur adjoint était encore
chercher son chef et ne pas trouver âme qui vive.
Lorsque K. entra au salon, les deux messieurs quittèrent les
fauteuils profonds dans lesquels ils étaient assis ; le directeur
vait au chant du coq. K. ne comprit pas bien à qui se rapportait
sait nerveusement sa grosse moustache gris-bleu. Cette mousta-
che devait être parfumée, on était presque tenté de la toucher et
exception ; la plupart du temps, les discours coulaient de sa
même couramment, ce que K. aurait dû prévoir, car le client
prévoir une foule de désagréments, mais renonça provisoire-
ment à essayer de comprendre en présence du directeur qui le
restant plongé au fond de son fauteuil ; il tiraillait fréquemment
son petit veston collant et une fois, en levant les bras et en fai-
sant tourner les mains, il essaya de représenter quelque chose18
pour observer plus attentivement. Finalement, la fatigue reprit
K. ; il ne suivit plus que passivement, en observant machinale-
ment les yeux, les alternances du discours, et, à son grand effroi,
il se surprit à temps sur le point de se lever, de tourner le dos et
regardé sa montre, se leva rapidement et, après avoir pris congé
son fauteuil pour conserver la liberté de ses mouvements. Le
trouvait en face de cet Italien, se mêla alors à la conversation, et
sait le client qui ne cessait de lui couper la parole.
régler et que, faute de temps pour tout, il abandonnait
rer la cathédrale, mais à fond. Il se disait extrêmement heureux
moment lui convenait. Il espérait pouvoir venir sûrement à ce
moment-là.
directeur, puis celle de K., puis encore celle du directeur, et par-
moitié, mais il continuait à parler ; à la porte, K. resta encore un
restait encore à chercher dans le dictionnaire et à copier sur un
mestiques apportaient le courrier, des employés venaient pour
poser des questions, et, voyant K. plongé dans son labeur, res-
les eût entendus ; quant au directeur adjoint, ne voulant pas
prenait le dictionnaire de la main et le feuilletait visiblement
sans aucun motif ; des clients apparaissaient dans la pénombre
les mots dont il allait avoir besoin, les cherchait dans le diction-
rait son dictionnaire sous les papiers avec la ferme résolution de
la cathédrale à faire les cent pas sans rien dire en compagnie de
bonjour et lui demander de ses nouvelles ; K. la remercia hâti-
K. chercha à le lui expliquer rapidement, mais à peine
avait-il commencé que Leni déclara brusquement :
« On te harcèle ! »
attendue ne plut pas à K., il prit donc congé en deux mots ;
mais, en raccrochant le récepteur, il dit, moitié pour lui, moitié
Cependant, le temps avait passé, et il risquait presque
juste le temps de se rappeler au dernier moment le recueil de
et il était allé le chercher. Il le garda sur ses genoux, et ne cessa
pendant tout le trajet de tambouriner avec impatience sur cet
album. Quoique la pluie se fût un peu calmée, le temps restait
froid, humide et sombre ; on verrait mal dans la cathédrale, et
La place de la cathédrale était complètement vide, K. se
rappela que tout enfant il avait déjà remarqué que les maisons
de cette place étroite avaient toujours les rideaux baissés. Avec
nait plus facilement. La cathédrale paraissait vide, comme la
emmitouflée dans un fichu qui se tenait agenouillée devant une
statue de la Vierge. Il aperçut aussi de loin un sacristain boiteux
qui disparut par une porte dans un mur. K. avait été ponctuel ;
y resta un instant, perplexe, puis fit le tour de la cathédrale sous
hasard à une autre porte. Il ne le trouva nulle part. Le directeur
dre détail du bas-côté le plus voisin.
Un grand triangle de flammes de cierges brillait au loin sur
Peut-être venait-on à peine de les allumer. Les sacristains sont
silencieux par profession, on ne les remarque pas. En se retour-
nant par hasard, il aperçut derrière lui, à quelques pas, contre
un pilier, un grand cierge qui brûlait aussi. Si beau que ce fût,
quelques statues pouce par pouce avec la lampe de poche de K.
Pour voir ce que cette méthode donnait, K. se dirigea vers
une petite chapelle latérale, monta quelques marches et, se pen-
La lumière du tabernacle contrariait celle de la lampe électri-
bords du bas-relief.
contraint de cligner des yeux, car il ne pouvait supporter la lu-
mière verte de la lampe. En en promenant le rayon sur le reste
sa lampe et retourna à sa place.
mais dehors il pleuvait sûrement à torrents, et comme K. trou-
rester là pour le moment. La grande chaire se dressait près de
lui. Sur son petit toit rond, on avait disposé obliquement deux
petits anges.
faces. La sculpture de la pierre était extrêmement fouillée,
portaient sur le fond semblaient incrustées dans le relief ; K. mit
ment-là un hasard lui fit remarquer, derrière la première rangée
de bancs, un bedeau qui se tenait debout, dans une longue robe
main gauche.
« Que veut cet homme ? pensa K. Lui serais-je suspect ?
Cherche-t-il un pourboire ? »
Mais quand le bedeau vit que K. le remarquait, il lui mon-
tra on ne sait quel endroit, du bout de son index qui maintenait
encore contre le pouce une petite prise de tabac. Son geste était
presque incompréhensible, K. attendit encore un instant, mais
le bedeau ne cessa pas son geste et confirma en hochant la tête
« Que veut-il donc ? » se demanda K. à voix basse.
« Quel enfant ! pensa K., il a juste encore assez de raison
Il le suivit en souriant tout le long de la nef latérale presque
trer quelque chose, mais K. se refusait à regarder, pensant que
En repassant par la grande nef pour retrouver la place à la-
quelle il avait laissé son album, il remarqua contre un pilier qui
mentaire, toute simple, en pierre blanche et nue. Elle était si
à recevoir une statue. Le prédicateur ne pouvait sûrement pas
moyenne ne pouvait se tenir droit dans la tribune et se trouvait
tout semblait organisé pour le supplice du prédicateur, on ne
avait à sa disposition une autre qui était si grande et ornée avec
lume avant le sermon. Allait-il y avoir un sermon ? Dans cette
ment comme motif ornemental. Pourtant, sur les derniers de-
gard dirigé sur K. Il fit même un signe de tête, sur quoi K. se
un petit élan et se mit à monter à pas courts et rapides. Allait-il
donc vraiment commencer un sermon ? Le bedeau de tout à
nichaient sous la voûte.
montre ; elle marquait onze heures. Mais pouvait-on vraiment
prêcher dans ce désert ? K. pouvait-il représenter à lui seul tout
allumer par erreur.
lampe, il en remonta la mèche, puis se retourna lentement vers
homme qui a fini son travail. Quel silence dans cette cathé-
se mit donc lentement en mouvement, traversa la nef le long du
centrale et redescendit sans accroc, à ceci près que les dalles de
pierre résonnaient au moindre pas et que les voûtes répétaient
gable progression, avec des échos variés.
Il se sentait un peu perdu en traversant sous les yeux du
prêtre ces longues rangées de bancs vides ; la taille de la cathé-
porter. En passant devant son ancienne place il saisit au vol son
Il était sur le point de quitter la zone des bancs et appro-
était prêt à obéir.
Si le prêtre avait répété, K. serait certainement parti, mais,
enfantin de ne pas se retourner complètement. K. exécuta donc
un demi-tour et vit que le prêtre lui faisait signe de se rappro-
cher. Comme tout était net maintenant, il se rendit vers la
mais la distance était encore trop grande aux yeux du prêtre qui
de renverser fortement la tête pour voir son interlocuteur.
çait autrefois son nom.
Depuis quelque temps, au contraire, ce lui était un vrai
supplice ; et maintenant tout le monde savait ce nom.
cathédrale à un Italien.
main ? Est-ce un livre de prières ?
finira. Le sais-tu, toi ?
tient pour coupable. Ton procès ne sortira peut-être pas du res-
ta faute comme prouvée.
les coupables.
procès ont une prévention contre moi. Ils la font partager à ceux
raison, mais pas toujours. Les femmes ont une grande puis-
se liguer pour travailler en ma faveur je finirais bien par aboutir.
reurs de jupons. Montre une femme au loin au juge
river à temps. »
pas quelle justice tu sers. »
Il ne reçut pas de réponse.
Mais nulle réponse ne vint encore de là-haut.
« Ne vois-tu donc pas à deux pas ? »
Il avait crié dans la colère, mais en même temps comme un
certainement pas distinguer K. dans les ténèbres qui régnaient
en bas de la chaire alors que K. le voyait nettement dans la lu-
quelques indications qui lui feraient probablement plus de tort
ceptable et décisif qui lui montrerait, par exemple, non com-
ment on pouvait influencer la procédure, mais comment on
le contourner et vivre en dehors de lui. Cette possibilité devait
forcément exister, K. avait souvent pensé à elle dans les derniers
pas lui-même fait violence à la douceur de son naturel pour vi-
sermon à faire. Viens vers moi.
blie mon ministère. »
« Peux-tu me donner un peu de temps ? demanda K.
tite lampe pour la lui faire porter. Même de près il conservait
dans toute sa personne une certaine solennité.
« Tu es très aimable pour moi », dit K.
bres du bas-côté.
connaisse beaucoup. Avec toi, je peux parler franchement.
est dit de cette erreur dans les écrits qui précèdent la Loi : « Une
sentinelle se tient postée devant la Loi ; un homme vient un jour
la trouver et lui demande la permission de pénétrer. Mais la
suis puissant. Et je ne suis que la dernière des sentinelles. Tu
plus puissantes ; dès la troisième, même moi, je ne peux plus
difficultés, il avait pensé que la Loi devait être accessible à tout
le monde et en tout temps, mais maintenant, en observant
mieux la sentinelle, son manteau de fourrure, son grand nez
pointu et sa longue barbe rare et noire à la tartare, il se décide à
sentinelle lui donne un escabeau et le fait asseoir à côté de la
porte. Il reste là de longues années. Il multiplie les tentatives
prières. La sentinelle lui fait subir parfois de petits interrogatoi-
mais ce ne sont que des questions indifférentes comme les po-
pourvu pour son voyage de toutes sortes de provisions, emploie
tout, si précieux que ce soit, pour soudoyer la sentinelle, Et la
pour que tu ne puisses pas penser que tu as négligé quelque
sard pendant les premières années ; plus tard, en devenant
vieux, il ne fait plus que grommeler. Il retombe en enfance, et
mais. Avant sa mort, tous ses souvenirs viennent se presser
encore adressée. Et, ne pouvant redresser son corps raidi, il fait
signe au gardien de venir. Le gardien se voit obligé de se pen-
quand il a été trop tard.
a fait tout son devoir.
étrangers, mais il aurait dû laisser passer cet homme auquel
avait une contradiction entre ces deux explications tu aurais
pas de contradiction. La première explication annonce même la
deuxième. On pourrait presque dire que le gardien outrepassait
sement son devoir. Il veille de longues années sans abandonner
son poste et ne ferme la porte que tout à fait à la fin ; il a cons-
quand il accepte des cadeaux : « Je ne les prends que pour que
tu ne puisses pas penser que tu as négligé quelque chose » ; il ne
« Il fatigue la sentinelle de ses prières » ; enfin, son physique
lui-même annonce un caractère pédant, car il a un grand nez
pointu et une longue barbe rare et noire à la tartare. Peut-on
trouver plus fidèle portier ? Mais il est dans son caractère
soient ses déclarations au sujet de sa puissance et de celle des
la vue, quelque exactes, dis-je, que soient ces déclarations, le
ton sur lequel il les fait montre que sa façon de voir est troublée
dans le caractère du gardien. Il faut ajouter à cela que le portier
semble être aimable par nature. Il ne reste pas toujours officiel.
dit-on, lui-même un escabeau et le fait asseoir à côté de la porte.
La patience avec laquelle il souffre pendant des années les insis-
donner la possibilité de poser sa suprême question ? On ne peut
bien des gens vont même plus loin et disent que cette parole
gèrement condescendante. De toute façon le personnage du
gardien se présente tout autrement que tu ne le pensais.
Puis ils se turent un instant, au bout duquel K. déclara :
glossateurs en éprouvent. Dans le cas que nous considérons, il y
a même des commentateurs qui voudraient que ce fût le gardien
qui eût été trompé.
tinelles, tandis que le gardien, lui, ne veut pas entrer du moins
sa réflexion au sujet des sentinelles. Il se pourrait évidemment
voit à nombre de passages dont tu dois te souvenir encore. Mais
été contraint. Le gardien, par contre, est lié à son poste par son
qui concerne cette entrée ; il ne sert donc effectivement que
homme mûr par conséquent, ce qui suppose que le gardien a dû
attendre très longtemps avant de remplir son office, attendre,
montre à chaque instant que le gardien semble ignorer tout cela.
trompe, à leur avis, encore plus grossièrement sur un autre
point, savoir sur son propre métier. Ne dit-il pas en effet à la
fin : « Maintenant je pars et je ferme » ? Mais il était dit au dé-
but que la porte de la Loi était ouverte comme toujours ; or, si
elle-même ne pourra pas la fermer. Ici les opinions divergent.
dans un dernier remords, dans un dernier regret. Mais un grand
remarqué un changement.
Voilà qui est bien fondé, et je crois moi aussi maintenant que le
gardien est dupe. Mais cela ne supprime pas ma première opi-
la Loi ; il échappe donc au jugement humain. Et dans ce cas on
douter de la Loi.
pas possible, tu en as longuement exposé les raisons toi-même.
gement définitif. Il était trop fatigué pour pouvoir approfondir
jusque dans ses dernières conséquences toute la portée de cette
histoire, et puis elle poussait sa pensée dans des voies inaccou-
faites pour être discutées par les gens de justice que par lui.
pas avec son propre sentiment.
Ils continuèrent un moment à se promener en silence ; K.
longtemps. Il vit scintiller un moment, juste en face de lui, la
demanda :
« Certainement ; je suis obligé de partir. Je suis fondé de
mais le lâcher, tu trouveras une sortie. »
criait déjà très fort :
ne te souciais pas de moi.
pourrais-je te vouloir ? La justice ne veut rien de toi. Elle te
CHAPITRE X
pâles et gras, et surmontés de hauts-de-forme qui semblaient
dont les doigts se moulaient petit à petit sur les siens. Il se leva
immédiatement et regarda curieusement les deux messieurs.
Les messieurs firent oui de la tête et se désignèrent réci-
presque toutes les fenêtres restaient noires comme la sienne ;
et, encore incapables de quitter leur place, tendaient leurs me-
une fois. On cherche à en finir avec moi à bon marché. »
ganisme rebelle.
« Ils ne sont pas préparés à être interrogés », se dit K.
Et il alla chercher son chapeau.
pendre à ses bras, mais il leur dit :
« Dans la rue, dans la rue, je ne suis pas malade ! »
avec personne. Ils collaient leurs épaules par-derrière contre les
siennes, et, au lieu de lui donner le bras, enlaçaient ceux de K.
dans toute leur longueur en lui maintenant les mains en bas par
marchait entre eux tout raide ; ils formaient maintenant à eux
En passant sous les becs de gaz, K. tenta à plusieurs repri-
ses, si difficile que ce fût avec ces gens qui le serraient, de voir
sa chambre. « Ce sont peut-être des ténors », pensait-il en
voyant leurs gros doubles mentons. La propreté de leurs visages
promenée dans les commissures de leurs paupières, qui avait
frotté leurs lèvres supérieures et gratté les fentes de leurs men-
Les messieurs ne devaient pas savoir que répondre ; ils at-
tendirent en laissant pendre leur bras libre, comme les infir-
besoin de beaucoup de forces, je vais toutes les employer là »,
en cherchant à échapper à la glu. « Ces messieurs vont avoir du
travail », se dit-il.
elle, mais la ressemblance était certainement très grande.
messieurs se refléta sur son propre visage. Ils le laissaient main-
tenant choisir la direction et K. les mena sur les traces de la
jeune fille, non pour la rattraper, ni non plus pour la voir le plus
« La seule chose que je puisse faire maintenant, se disait-il
lune ; les messieurs obéissaient déjà docilement à ses moindres
mouvements ; quand il se tourna vers le parapet, ils suivirent
délassé et prélassé en été.
un peu honteux de leur docilité.
reproche au sujet de cet arrêt qui prêtait à malentendus, puis ils
poursuivirent leur chemin.
vrait, tantôt près tantôt loin, des sergents de ville arrêtés ou en
grosse moustache et qui tenait la main sur la garde de son sabre,
retourna plusieurs fois prudemment pour voir si le sergent de
faire autant au prix du pire essoufflement.
Ils arrivèrent donc rapidement hors de la ville qui finissait
de ce côté-là presque sans transition dans les champs. Une pe-
encore. Ils lâchèrent K. qui attendit en silence, enlevèrent leurs
hauts-de-forme et essuyèrent de leur mouchoir leur front en
sueur tout en examinant la carrière. Le clair de lune baignait
Après avoir échangé quelques politesses pour régler la
lui retira sa veste, son gilet et sa chemise. K. frissonna involon-
tairement ; le monsieur lui donna dans le dos une petite tape
comme des choses dont on aura encore besoin dans un temps
carrière un endroit qui pût convenir. Lorsque cet endroit fut
trouvé, le monsieur fit signe à son collègue qui amena K. jus-
pierre arrachée. Les messieurs, assirent K. sur le sol,
confier pour un instant le soin de disposer K. tout seul, mais les
tait autour du gilet un long et mince couteau de boucher à deux
Ce furent alors les mêmes horribles politesses que précédem-
savait très bien maintenant que son devoir eût été de prendre
pas, au contraire ; il tourna son cou encore libre et regarda au-
ne pouvait pas décharger les autorités de tout le travail ; la res-
ponsabilité de cette dernière faute incombait à celui qui lui avait
gards tombèrent sur le dernier étage de la maison qui touchait
la carrière. Comme une lumière qui jaillit les deux battants
ment dehors, en lançant les bras en avant. Qui était-ce ? Un
ce tous ? Y avait-il encore un recours ? Existait-il des objections
a beau être inébranlable, elle ne résiste pas à un homme qui
et écarquilla les doigts.
deux fois. Les yeux mourants, K. vit encore les deux messieurs
penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement
joue contre joue.
dût lui survivre.
APPENDICE
Un jour, peu avant de partir, K. fut appelé au téléphone et
invité à se rendre au parquet sur-le-champ. On le mettait soi-
gneusement en garde contre la tentation de désobéir. Les ré-
jetterait les messagers à la porte, tout cela avait été enregistré et
lui avait déjà beaucoup nui. Pourquoi cette indocilité ? Ne
sans jamais regarder au temps, à la dépense ? Voulait-il contra-
raillerie.
K. avait promis à Elsa de lui rendre visite ce soir-là et, ne
fût-ce que pour cette raison, ne pouvait se rendre au tribunal ; il
fut heureux de pouvoir se justifier ainsi de ne pas y aller, encore
saura vous trouver », lui fut-il répondu. « Et serai-je puni de
voquer les mesures violentes de la justice » dit la voix qui devint
savoir ce que sont ces mesures violentes. »
Il se rendit chez Elsa sans une hésitation. Confortablement
rencogné dans la voiture, les mains dans les poches de son man-
bien des difficultés et lui avait même promis de passer tous les
raison urgente ; au contraire, le cousin qui tenait un commerce
K. envoyait à sa mère, en adressait de plus rassurantes que ja-
mais (il en donnait régulièrement tous les deux mois). La vue de
plaignait moins. Cela tenait, selon le cousin, à ce que dans les
dernières années K. en avait déjà observé les symptômes au
cours de son dernier passage avec un sentiment proche de la
répulsion, elle était devenue excessivement pieuse. Le cousin
avait peint au vif dans une lettre cette vieille femme, qui ne fai-
croire ; le cousin était timoré et ses nouvelles exagéraient plutôt
le mauvais que le bon.
il partirait ; il avait constaté nouvellement chez lui, entre autres
choses déplaisantes, une pitoyable et assez molle tendance à
céder à tous ses désirs : pour une fois sa mauvaise habitude
tournerait au profit du bien.
immédiatement desservir et envoya le domestique à Mme Gru-
bach pour aviser celle-ci de son départ et prendre une valise
quelques instructions à M. Kühne pour la durée de son absence,
sans se fâcher, cette fois, ou à peine, de le voir, avec une grossiè-
reté qui était déjà devenue habitude, écouter ses discours la tête
rendit chez le directeur. Quand il sollicita un congé de deux
manda naturellement si Mme K. était malade : « Non, dit K.
les mains croisées derrière le dos. Il réfléchissait, le front plissé.
bas ? Ne partait-il pas par sensiblerie ? Ne risquait-il pas, par
chaque jour, à toute heure, depuis des semaines, maintenant
se produire malgré lui, maintenant que tant de choses arrivaient
de cette façon ? Sa mère ne le réclamait pas. Autrefois les lettres
du cousin étaient remplies de ses invitations pressantes, mais ce
il irait chercher là-bas, au bout du compte, le désespoir pour
été les siens, mais des doutes que des étrangers eussent cherché
à lui inspirer, il persista, se réveillant littéralement, dans son
va les yeux, se leva, tendit la main à K. et, sans autre question,
lui souhaita bon voyage.
Ensuite K. attendit encore le domestique en faisant les cent
pas dans son bureau ; il éloigna par son mutisme le directeur
adjoint qui venait à tout instant se renseigner sur la cause de ce
lich qui, sans doute, désirait quelque explication. K. lui fit de la
K. par une série de bonds mortels. K. en conçut une telle irrita-
tion que, quand Kullich le rattrapa sur le perron, il lui prit la
était toujours à la même place, regardant les chevaux qui par-
objecter, pour le directeur en personne, et cela depuis des an-
mages que sa réputation eût déjà soufferts. Peut-être était-ce
sans excuse, sans en avoir les doigts brûlés.
mieux : donner deux claques retentissantes sur les grosses joues
seulement quand ils ont apparu dans la chambre de Mlle Bürs-
plus vieux. Et dans les derniers temps K. souffre presque de
eux ? Ce sont les employés du degré le plus bas, et les dernières
autre, aussi est-il à peu près impossible de leur mettre un bâton
dans les roues ; nulle main étrangère ne saurait élever sur leur
route obstacle égal à la sottise de Kullich, la paresse de Rabens-
teiner, la rampante servilité du répugnant Kaminer. La seule
voquer leur renvoi, ce serait même très facile, il suffirait de
quelques mots de K. au directeur, mais K. recule devant cette
rise ouvertement ou en secret tout ce que K. déteste, devait in-
tervenir pour eux, mais, fait étrange, il y a là exception, le direc-
teur adjoint, ici, veut comme K.
LE PROCUREUR1.
que, la société que formaient ses compagnons de table lui avait
se dissimulait pas que ce fût pour lui un grand honneur
aussi quelques jeunes secrétaires des études ou du parquet,
droit de se mêler aux débats que directement interrogés. Ces
ordinaire de K., aimait à provoquer ainsi la confusion de cette
doigts écartés, sa grande main couverte de poils, tout le monde
déchiffrer le sens de la question, ou regardait pensivement dans
sa bière, ou, au lieu de parler, agitait seulement les mâchoires
ou non homologué dans un torrent inendiguable de paroles, les
vieux messieurs se détendaient sur leurs sièges et semblaient
commencer à éprouver enfin une vraie sensation de confort. Ils
conservaient le monopole des propos réellement techniques et
1 Remarque : ce fragment se serait ajouté directement au chapitre
VII du roman. Son début a été écrit sur la page qui contient aussi une
copie des dernières phrases du chapitre.
K. avait été introduit dans cette société par un avocat, le
représentant juridique de la banque. Il y avait eu toute une pé-
à la table habituelle de son interlocuteur et il avait pris plaisir à
truits, considérés, et puissants en un certain sens, dont la dis-
ses qui le serviraient tôt ou tard à la banque, et de nouer avec le
parquet ces relations personnelles qui sont toujours utiles. La
loi dans sa spécialité. Il ne fut pas rare que deux des messieurs,
mandassent son avis sur la matière de la cause, et que son nom
dans des quintessences de raisonnement que K. ne pouvait plus
ner bras dessus bras dessous avec cet homme gigantesque qui
Avec le temps cependant ils finirent par se trouver sur un
rarement réfuter, car elle était directement puisée à des sources
Cette amitié, naturellement, fut vite connue de toute la ta-
maintenant Hasterer qui le couvrait ; si le droit de K. de
rement privilégiée, Hasterer étant craint autant que respecté.
ces messieurs ne lui fussent pas inférieurs sur ce point, mais
que pour secouer la tête il lui fallait déjà du cran. Quand
distance si, par exemple, il repoussait son assiette pleine et se
ces occasions, se penchaient en arrière pour observer ses traits.
ques, et surtout celles qui touchaient des procès dirigés par lui.
rire aimable, et sa passion allait au boire et au manger. Il arri-
connaissance qui lui donnaient presque autant de besogne que
le tribunal. On ne le voyait causer ainsi avec nul autre de ces
messieurs, et bien souvent, quand on avait une prière à lui
tions avec Hasterer ; extrêmement poli, modeste avec tout le
destie, de discerner très justement toutes les nuances dans la
hiérarchie de ces messieurs et de traiter chacun selon son rang.
la hiérarchie était le seul dont il ne violât pas les lois dans
la porte avec une profonde révérence, et continuait, évidem-
en règle générale, Hasterer invita K., à la fin de ces soirées, à
venir chez lui un moment. Ils y passaient encore une heure à
sur le retour, à peau jaunâtre, avec des boucles brunes qui fri-
tenait couchée sans vergogne, occupée à lire en général un de
levait alors en souriant et K. prenait congé.
Par la suite, à vrai dire, lorsque Hasterer commença à se fa-
tiguer de cette Hélène, elle troubla sensiblement les réunions.
Elle attendait les deux messieurs en grande tenue, une tenue,
et très seyante, mais qui était en réalité une vieille robe de bal
surchargée de fioritures, et qui frappait surtout désagréable-
ment par plusieurs étages de longues franges dont elle
toilette ; il refusait pour ainsi dire de regarder, restant assis
menait dans la chambre en se balançant sur les hanches, ou
vint de plus en plus intenable, essayant en une telle urgence, de
rendre Hasterer jaloux de lui par une préférence marquée. Ce
ble en dévoilant un dos gras et dodu et si elle rapprochait son
temps, Hélène était à jamais congédiée ; K. prit la chose comme
allant de soi. Ils prolongèrent longtemps la soirée ce jour-là, et
que sur le chemin du retour, K. se sentait un peu étourdi par la
boisson et la fumée.
Le lendemain matin, à la banque, le directeur, au cours
dessus bras dessous avec le procureur Hasterer. Le directeur
côté de laquelle, près de la fontaine, cette rencontre avait eu
autrement. K. lui expliqua que le procureur était en effet de ses
de ces instants pendant lesquels, chez cet homme faible, ma-
lade, toussotant, surchargé de besognes et des plus graves res-
ponsabilités, se faisait jour un certain souci du bonheur et de
avaient fait la même expérience dans le bureau du directeur ;
nées, au prix de deux minutes, des auxiliaires précieux. Quoi
Peut-être aussi le directeur parlait-il avec K. un peu autrement
parler avec lui comme avec un enfant ou comme avec un jeune
homme ignorant qui cherche à obtenir un poste pour la pre-
mière fois de sa vie et qui a provoqué on ne sait trop comment la
sympathie de son directeur.
séduit et comme envoûté. Il reconnaissait sa faiblesse ; peut-
mort bien trop jeune), il était parti de chez lui très tôt et avait
toujours repoussé plutôt que provoqué la tendresse de sa mère
bas, à demi aveugle maintenant, dans sa petite ville.
« Je ne savais rien de cette amitié », dit le directeur, et
LA MAISON.
rent du premier coup le numéro de la maison. Par la suite, Tito-
relli compléta le renseignement avec le sourire réservé aux pro-
accusation qui, elle, était inabordable. Si donc on désirait quel-
bre et on ne pourrait jamais non plus lui faire parvenir sa re-
K. connaissait déjà la nature du peintre, aussi ne le contre-
sembla, comme assez souvent les derniers temps, que Titorelli
seule différence était que K. dépendait moins de lui et pouvait
menter fort bien.
longtemps. Ces petits succès lui faisaient plaisir ; il y puisait
presque dans leurs rangs, acquérait, tout au moins pendant
choses, les découvrant, pour ainsi dire, du haut de la première
ne leur était même pas possible, si K. réfléchissait à tout et opé-
dont il était devenu un intime et un bienfaiteur.
K. ne se berçait pas chaque jour de tels espoirs ; en général
il distinguait encore très bien et se gardait de négliger ou de se
couragement dans le plus mince et, qui plus est, le plus équivo-
que incident de la journée. Couché alors en général sur le divan
servations. Il ne les limitait pas scrupuleusement aux gens qui
avaient des liens avec le tribunal, son demi-sommeil mêlait tout
tres, pêle-mêle, allaient et venaient comme les employés et les
eux-mêmes le menton contre la poitrine, les lèvres retroussées
et le fixe regard de la réflexion qui médite sur de lourdes res-
ponsabilités. Les locataires de Mme Grubach ne cessaient de
revenir à part, en groupe compact, les têtes se touchant et la
ne se souciait plus du tout des affaires de la pension.
groupe sans malaise ; et il devait pourtant le faire quand il y
cherchait Mlle Bürstner. Ayant promené son regard sur ces
alors Mlle Bürstner, mais quand il revint à la charge afin
bras passés derrière deux messieurs qui se tenaient à ses côtés.
groupe, et, quitte à y revenir encore assez souvent, il se mit à
parcourir à grands pas le bâtiment du tribunal dans tous les
sens. Il en connaissait toujours à fond toutes les pièces ; des
reuse netteté ; par exemple cet étranger qui se promenait dans
une antichambre : il était vêtu en toréador, la taille dégagée
comme au couteau ; son petit boléro, court et raide, était fait de
tournait tout autour de lui, le buste penché en avant, et le regar-
dait avec des yeux écarquillés. Il connaissait tous les dessins de
la dentelle, toutes les franges qui avaient un défaut, tous les
siaient pas. Ou plutôt ils étaient rassasiés depuis longtemps ou,
présente ! pensait-il en ouvrant des yeux encore plus grands. Et
tourna et plongea son visage dans le cuir du divan.
Il demeura longtemps dans cette position, et cette fois se
reposa entièrement. Il continuait à réfléchir sans doute, mais
aimait le mieux penser. Titorelli était assis sur un siège ; K. se
tenait à genoux devant lui, il lui passait la main sur les bras et le
à gagner auquel manquait le sens exact du devoir, et il était
même incroyable que la justice se fût commise avec cet homme.
Si la cuirasse avait un défaut quelque part, il était là, K. le com-
prit, Il ne se laissa pas égarer par le rire effronté que Titorelli, la
tête haute, adressait à la cantonade ; il maintint sa demande et
nulle passion excessive mais plutôt quelque négligence ; étant
ture, finit enfin par se pencher vers K., et ferma lentement les
prêt à accéder à sa demande ; il lui tendit la main et prit vigou-
reusement celle que K. mit dans la sienne. K. se leva un peu
ému, il sentait naturellement la solennité de la minute, mais
au tribunal ; ils y sautaient les marches quatre à quatre, non
seulement grimpant mais dévalant aussi, volant du bas en haut,
comme du haut en bas, sans nul effort, légers tel un esquif sur
nait à la conclusion que cette belle façon de se mouvoir ne pou-
derrière, changea et tout à coup arriva de devant : une cataracte
éblouissante de lumière. K. leva les yeux, Titorelli lui adressa un
signe de tête et lui fit tourner les talons. K. se retrouva dans le
corridor du tribunal, mais tout y était plus tranquille et plus
min. Il portait ce jour-là un costume neuf, un long vêtement de
couleur foncée, voluptueusement léger et chaud. Il savait ce qui
vêtements, sa jaquette noire, son pantalon aux raies cérémo-
nieuses, et là-dessus, étalée, sa chemise aux bras tremblants.
COMBAT AVEC LE DIRECTEUR ADJOINT.
Un matin, K. se sentit plus frais et plus résistant que
les limites, par quelque endroit évidemment pas très visible
racherait le tout et le mettrait aisément en pièces. Dans cet état
service qui pressait depuis quelque temps. Dans ces occasions-
là, le directeur adjoint faisait toujours comme si ses rapports
manifesta son intérêt par de petites remarques familières, sur le
pensées de K., en face de ce modèle du devoir, se mirent à volti-
terlocuteur se lever et retourner à son bureau sans mot dire. Il
ne sut ce qui était arrivé ; il se pouvait que la discussion fût par-
venue normalement à son terme, il se pouvait tout aussi bien
qui plus est, que K. eût pris une décision ridicule ou que le di-
ter en ce moment en toute hâte pour nuire à K.
il était déjà à la porte du directeur adjoint pour lui rendre visite
de ne plus pouvoir avancer. Il ne fallait pas permettre au direc-
teur adjoint de se figurer que K. était fini ; le directeur adjoint
plus souvent possible que K. vivait et que, comme tout ce qui
vous surprendre un jour par de nouvelles facultés. K. se disait
sa force, à lui fournir la possibilité de faire des observations et
de prendre des mesures selon les circonstances du moment.
le directeur adjoint ; les pires expériences ne lui enseignaient
rien ; dix fois vaincu il pensait gagner à la onzième, bien que
tout tournât régulièrement à sa confusion. Quand il revenait
épuisé de telles rencontres, en sueur et la tête vide, il ne savait si
adjoint.
directeur adjoint étant entré lentement, avait porté la main à
suite dans les détails professionnels sans tenir aucun compte
des maux de tête. Mais, soit que ces maux de tête ne fussent pas
sa de se tenir le front et répondit, comme toujours, avec une
promptitude brillante, quasi sans réflexion, comme un élève
modèle qui, les questions à peine posées, répond déjà, K., cette
fois-là, se montra de force à faire face et marqua des points plu-
un handicap mais au contraire un avantage, une supériorité de
fonctionnement de sa pensée. On parlait de tout autre chose, et
en même temps se déroulait une conversation muette dans la-
quelle le directeur adjoint ne niait certes pas la violence de ses
de tête parfaitement innocents, par conséquent tout différents
de ceux dont K. souffrait ordinairement. Et K. avait beau
contredire, la façon dont le directeur adjoint venait à bout de ses
maux de tête le réfutait. Mais en même temps elle lui fournissait
un exemple. Il pouvait lui aussi se fermer aux soucis qui
nouvelle qui réclamerait des soins constants, de resserrer par
des visites et des voyages des relations un peu relâchées avec le
quents et de chercher à obtenir de lui des missions particulières.
de lui de trop ostensible façon, examina aussi la pièce tout en-
De son côté il se jeta dans son fauteuil, le rapprocha le plus pos-
lait sur son bureau et commença son rapport. Le directeur ad-
couvrir une partie moins bien encastrée et cherchait à y remé-
directeur adjoint ne souffrit pas, car, dit-il, il entendait tout,
comprenait tout et ne laissait rien échapper. Mais, tandis que K.
ne pouvait lui arracher nulle observation objective, la balustrade
semblait demander des mesures particulières, car le directeur
adjoint ayant sorti son canif, prenait maintenant la règle de K.
comme levier et essayait de soulever la balustrade, pour pouvoir
vraisemblablement la replanter ensuite plus profond. K. avait
pose, tant son propre travail le prit, ou plutôt, tant il fut heureux
signifiait encore quelque chose à la banque et que ses pensées
avaient la force de le justifier. Peut-être même cette façon de se
défendre était-elle la meilleure non seulement à la banque mais
de son travail sur la balustrade ; deux ou trois fois seulement,
sans cesser sa lecture, il avait promené sa main libre au-dessus
elle en avait, écouter en ce moment était plus important, plus
convenable aussi, que toute réparation du bureau. Mais, comme
teur adjoint ; toute une partie de la balustrade était effective-
vail accessoire de son interlocuteur, il avait pensé que son geste
tour, tendant le papier, le doigt sous un chiffre, à son rival. Mais
le directeur adjoint venait de se rendre compte que les mains ne
tout son poids sur la petite balustrade. Cette fois ce fut un suc-
cès ; les colonnettes entrèrent en grinçant dans leurs trous, mais
moulure du haut se cassa en deux à un endroit.
« Mauvais bois » dit, vexé, le directeur adjoint.
FRAGMENT2
Une pluie fine tombait quand ils quittèrent le théâtre. Déjà
fatigué par la pièce et sa mauvaise représentation, K. se sentit
avec F. B. ; une occasion de la rencontrer se serait peut-être pré-
partir le soir même, quand le procès de son neveu le préoccupait
essaya pourtant :
soin de ton aide. Je ne vois pas encore exactement en quoi, mais
ce sera sûrement nécessaire.
pas indisposer ma tante quand je te demanderai de revenir.
petits désagréments.
sions envisagées par Kafka.
tu pas rentrer ?
nuit. Ce serait plus pratique.
pensa K., semble se limiter à des regards. Il faut le laisser faire un mo-
se passe ici ! Trois personnes mobilisées pour moi, deux chambres de
particuliers mises sens dessus dessous, et, dans le coin, encore, trois jeu-
nes gens qui regardent les photos de Mlle Bürstner ! »
veillant le matin on retrouve tout, du moins en général, exactement à la
même place que la veille. On a été pourtant, dans le sommeil et dans le
les yeux, à la même place que la veille. Aussi expliquait-il que le moment
reste du jour.
que les subordonnés en savent toujours plus long que le chef.
dont ils pouvaient être chargés, lui semblait tellement ridicule, tellement
quelques minutes avant de revenir à lui. « Encore quelques idées de ce
plus fort sa voix qui était un peu stridente.
un militaire allait et venait du pas bruyant et régulier des sentinelles. Il y
dut se pencher fortement pour le voir, car le soldat se tenait près du mur.
« Hep là-bas ! » cria-t-il, mais non pas assez fort pour que le soldat pût
bonne qui était allée en face lui chercher de la bière : la silhouette de cette
femme se découpa sur le pas de la porte dans un rectangle lumineux. K.
homme insupportable, on ne sait pas si vous plaisantez ou si vous parlez
que de sérieux, aussi suis-je obligé de chercher à me débrouiller avec la
sérieusement. »
socialiste » (page 49).
mise sur le haut du corps.
de saisir la main que la femme cherchait visiblement, bien que crainti-
dain attentif. Cet étudiant était un bavard et un fanfaron ; peut-être
naude à donner pour mettre fin, à la stupeur de tous, à cette aventure
judiciaire.
reau, car la personne de K. devait être sacrée pour les employés de la
justice pendant toute la durée du procès.
occupait presque toute la longueur de la pièce, était placé près des fenê-
le visiteur, devenant un intrus, devait explorer toute la chambre avant
se tourner vers le nouveau venu.
laissaient filtrer aucune lumière. K. restait encore agité de sa course ; il fit
lit de plumes.
vous plaindre si, comme vous le dites du moins vous êtes méconnu. Moi,
conduit, mais que vous avez essayé de me le cacher sans jamais rien ten-
mement tentant de se moquer de Block. Leni profita de la distraction de
K., et, comme il lui tenait les mains, elle appuya les coudes sur le dossier
prêta pas attention ; il regardait Block qui soulevait précautionneuse-
ment le bord du lit de plumes, pour trouver de toute évidence les mains
être, à première vue, si on ne savait de quoi il était question, la façon dont
sé éteindre la lampe ? Viens, je te mènerai à la sacristie, nous y trouve-
rons de la lumière. »
K. fut heureux de pouvoir quitter la cathédrale proprement dite ; cet
il avait à plusieurs reprises, sachant la vanité de son effort, essayé de re-
endroit qui était étroit, mais probablement aussi haut que la cathédrale
elle-même. « Comme il fait noir partout ! » dit K. en se mettant la main
la cadence du pas.
qui portait une moustache bouffante et qui tenait la main sur la garde du
être se faire alors que ce fût moi qui eusse à défendre ces messieurs
22 Texte primitif des dernières phrases du paragraphe qui précède
levées ? Certainement. La logique a beau être inébranlable, elle ne résiste
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