Rome sauvée, ou Catilina
Voltaire
Publication: 1752
Source : Livres & Ebooks
AVIS AU LECTEUR DE VOLTAIRE
et sous ses yeux ; il y a même changé des scènes entières. On ne cessera de répéter
AVERTISSEMENT DE CONDORCET
historique. Elles ne produisent point ces émotions vives que le spectacle des pas-
plus disposé à une action de courage, plus éloigné de ramper devant un homme
à jouer : dans les autres pièces, pourvu que les principaux personnages soient bien
remplis, on peut être indulgent pour le reste ; mais on ne voit pas sans dégoût un
pas entendre.
Rome sauvée fut représentée à Paris sur un théâtre particulier (1). M. de Voltaire
quelques tragédies espagnoles, ne soient des drames historiques ; mais de telles
pièces ne peuvent plus être comptées parmi les productions des arts que comme
des monuments du génie brut de leurs auteurs, et de la barbarie des siècles qui les
ont produites.
(1) Celui que Voltaire avait fait construire dans sa maison rue Traversière-Saint-
Honoré. La pièce y fut représentée le 8 juin 1750, et chez la duchesse du Maine,
à Sceaux, le 22 juin. A Sceaux, comme à Paris, Voltaire joua le rôle de Cicéron, et
fut représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français, le 24 février 1752.
Le roi de Prusse ayant désiré la voir jouer à sa cour, les princes et princesses de
la famille royale y remplirent des rôles avec talent, et le prince Henri surtout se
distingua.
de variantes.
littéraire, 1756, II, 341). Mais, en 1762, il tint un autre langage. Oreste et Rome sau-
Je ne connais aucune parodie de Rome sauvée ; mais, à son apparition, on pu-
trente-deux pages. II. Parallèle de Catilina et de Rome sauvée, in-12 de trente-
de treize pages. On a quelquefois indiqué comme relatives à Rome sauvée des bro-
PREFACE DE VOLTAIRE
Deux motifs ont fait choisir ce sujet de tragédie, qui parait impraticable, et peu
guère au théâtre que les intrigues galantes ; et on a eu surtout pour objet de faire
Les grandeurs passées des Romains tiennent encore toute la terre attentive, et
cienne. On montre avec respect la maison que Cicéron occupa. Son nom est dans
toutes les bouches, ses écrits dans toutes les mains. Ceux qui ignorent dans leur
patrie quel chef était à la tête de ses tribunaux, il y a cinquante ans, savent en
quel temps Cicéron était à la tête de Rome. Plus le dernier siècle de la république
romaine a été bien connu de nous, plus ce grand homme a été admiré. Nos na-
tions modernes, trop tard civilisées, ont eu longtemps de lui des idées vagues ou
le consul était presque ignoré. Les lumières que nous avons acquises nous ont ap-
pris à ne lui comparer aucun des hommes qui se sont mêlés du gouvernement, et
mande un sens droit et une extrême vigilance, il eût été au rang des plus illustres
de patriciens qui régnaient à Rome !
vât encore du temps pour être instruit à fond de toutes les sectes des Grecs, et
peu employés, qui puissent, je ne dis pas expliquer les admirables découvertes de
Newton, et les idées de Leibnitz, comme Cicéron rendait compte des principes de
fonde de philosophie ?
de Lucrèce. Y a-t-il rien de plus beau que ces vers qui nous sont restés de son
poème sur Marius, et qui font tant regretter la perte de cet ouvrage ?
Sic Jovis altisoni subito pinnata satelles,
Arboris e trunco, serpentis saucia morsu,
Semianimum, et varia graviter cervice micantem
Quem se intorquentem lanians rostroque cruentans,
Jam satiata animum, jam duros ulta dolores
Seque obitu a solis nitidos convertit ad ortus.
Tel on voit cet oiseau qui porte le tonnerre,
Blessé par un serpent élancé de la terre ;
Le sang tombe des airs. Il déchire, il dévore
Le reptile acharné qui le combat encore ;
Il le perce, il le tient sous ses ongles vainqueurs ;
Par cent coups redoublés il venge ses douleurs.
Le monstre en expirant se débat, se replie ;
Il exhale en poisons les restes de sa vie ;
Le rejette en fureur, et plane au haut des cieux.
imputé un vers ridicule :
O fortunatam natam, me consule, Romam !
O Rome fortunée, Sous mon consulat née !
ne rend pas à beaucoup près le ridicule du vers latin.
quand il y eut renoncé. Quelque mauvais plaisant, quelque ennemi de la gloire
sophe, au père de Rome. Juvénal, dans le siècle suivant, adopta ce bruit populaire,
beaucoup de réputations bonnes ou mauvaises se sont ainsi établies.
On impute, par exemple, au P. Malebranche ces deux vers :
Il fait en ce beau jour le plus beau temps du monde,
être poète. Quel homme de bon sens croira que le P. Malebranche ait fait quelque
si le P. Malebranche était un grandhomme, on dirait un jour : Ce grand homme
devenait un sot quand il était hors de sa sphère.
ne les regrettaient pas : quel mal y a-t-il donc à avouer à sa femme et à son ami
honte, et de son goût pour la vraie gloire sans détour. Ce caractère est à la fois
naturel, haut, et humain. Préférerait-on la politique de César, qui, dans ses Com-
ne veut pas la lui donner ? César était un grand homme ; mais Cicéron était un
homme vertueux.
Que ce consul ait été un bon poète, un philosophe qui savait douter, un gouver-
neur de province parfait, un général habile ; que son âme ait été sensible et vraie,
le service le plus signalé que jamais homme ait rendu à sa patrie. Il vit cette ruine,
rique, de traduire sept ou huit pages des Catilinaires, et même il les a traduites en
et les vers des autres personnages font, à la vérité, un contraste digne de la bar-
barie du siècle de Ben-Jonson ; mais pour traiter un sujet si sévère, dénué de ces
ron et de la république romaine ne sont pas ceux qui fréquentent les spectacles.
plus graves que lui ; ils sont seulement moins sensibles aux beaux-arts, ou retenus
par un préjugé ridicule. Quelques progrès que ces arts aient faits en France, les
et les Romains. On va aux spectacles plus par oisiveté que par un véritable amour
de la littérature.
que pour être vue par le parterre. Elle y fut à la vérité applaudie, et beaucoup plus
Elle est beaucoup plus fortement écrite, et une seule scène entre César et Cati-
teurs, un trop grand appareil.
ces contrastes de férocité et de séduction qui formaient son caractère ; on a fait
voir César naissant, factieux et magnanime, César fait pour être à la fois la gloire
Personnages
* Cicéron * César * Catilina * Aurélie * Caton * Lucullus * Crassus * Clodius *
Céthégus * Lentulus - Sura * Conjurés * Licteurs
Acte premier
Scène 1 Catilina
dur et farouche, Ton terme est arrivé, ton imprudence y touche. Fier sénat de ty-
rans qui tiens le monde aux fers, Tes fers sont préparés, tes tombeaux sont ouverts.
Que ne puis-je en ton sang, impérieux Pompée, éteindre de ton nom la splendeur
usurpée ! Que ne puis-je opposer à ton pouvoir fatal Ce César si terrible, et déjà ton
Scène 2 Catilina, Céthégus ; affranchis et soldats dans le lointain
CATILINA Eh bien ! cher Céthégus, tandis que la nuit sombre Cache encor nos
desseins et Rome, dans son ombre, Avez-vous réuni les chefs des conjurés ?
CETHEGUS Ils viendront dans ces lieux du consul ignorés, Sous ce portique
nouvelé leurs serments et leur foi. Mais tout est-il prévu ? César est-il à toi ? Seconde-
CETHEGUS Conspirer sans César !
qui dort, et que ma voix excite. Je veux que Cicéron réveille son courroux, Et force
ce grand homme à combattre pour nous.
du sort de Nonnius ?
tendre sentiment qui la tient sous ma loi ; Quand sa haine impuissante, et sa colère
exigé, par un serment sacré, Que ce noeud clandestin fût encore ignoré. Céthé-
gus et Sura sont seuls dépositaires De ce secret utile à nos sanglants mystères. Le
crée, Que de tous nos tyrans la mort est préparée. (aux conjurés qui sont dans le
nos intérêts ; Que Nonnius surpris ne puisse se défendre. Vous, près du Capitole,
allez soudain vous rendre. Songez qui vous servez, et gardez vos serments. (à Cé-
Scène 3 Aurélie, Catilina
AURELIE Ah ! calmez les horreurs dont je suis poursuivie, Cher époux, essuyez
suis en tremblant sous ces murs ténébreux. Ces soldats que je vois redoublent
menacer ? Les jours de Marius, De Carbon, de Sylla, sont-ils donc revenus ? De ce
front si terrible éclaircissez les ombres. Vous détournez de moi des yeux tristes
(Je ne vous parle point des dangers de sa mère, Et je ne vois, hélas ! que ceux que
CATILINA Sachez que mon nom, ma fortune, Ma sûreté, la vôtre, et la cause
Je prends un parti sage, et de justes mesures.
AURELIE Je le souhaite au moins. Mais me tromperiez-vous ? Peut-on cacher
père, alors que dans ces lieux Ces funestes apprêts viendront frapper ses yeux ?
se faire entendre. Notre hymen lui déplut, vous le savez assez : Mon bonheur est
un crime à ses yeux offensés. On dit que Nonnius est mandé de Préneste. Quels
effets il verra de cet hymen funeste ! Cher époux, quel usage affreux, infortuné,
mon père, Caton, Rome, les dieux, sont du parti contraire. Peut-être Nonnius vient
CATILINA Non, il ne viendra point ; ne craignez rien de lui.
AURELIE Comment ?
CATILINA Aux murs de Rome il ne pourra se rendre Que pour y respecter et sa
moi Les superbes tyrans dont il reçut la loi. Je vous ouvre à tous deux, et vous
AURELIE La gloire est bien douteuse, et le péril certain. Que voulez-vous ? pour-
furie, Sur des monceaux de morts exhalant votre vie ; Des torrents de mon sang ré-
je fuis ces images funèbres ; Je cours, je vous demande au milieu des ténèbres : Je
CATILINA Allez, Catilina ne craint point les augures ; Et je veux du courage, et
te perdras : déjà ta conduite est suspecte A ce consul sévère, et que Rome respecte.
CATILINA Cicéron respecté ! lui, mon lâche rival !
MARTIAN Seigneur, Cicéron vient près de ce lieu fatal ; Par son ordre bientôt le
sénat se rassemble : Il vous mande en secret.
AURELIE Catilina, je tremble A cet ordre subit, à ce funeste nom.
CATILINA Mon épouse trembler au nom de Cicéron ! Que Nonnius séduit le
deur. Allez, souvenez-vous que vos nobles ancêtres Choisissaient autrement leurs
Vous seriez sans orgueil et sans ambition ? Il en faut aux grands coeurs.
moi : Apprends que cette épouse à tes lois trop soumise, Que tu devais aimer, que
CATILINA Que de chagrins divers il faut que je dévore ! Cicéron que je vois est
moins à craindre encore.
prétends, sans témoin, sonder la profondeur. La crainte quelquefois peut ramener
CICERON Avant que le sénat se rassemble à ma voix, Je viens, Catilina, pour la
vous conduit par le crime.
CATILINA Qui ? vous ?
CICERON Moi.
plainte frivole, Ont assez fatigué les murs du Capitole. Vous feignez de penser que
assez rare, Pour vous faire espérer de dispenser des lois Au peuple souverain qui
être consul, devenez citoyen. Pensez-vous affaiblir ma gloire et ma puissance, En
décriant mes soins, mon état, ma naissance ? Dans ces temps malheureux, dans
nos jours corrompus, Faut-il des noms à Rome ? il lui faut des vertus. Ma gloire
(et je la dois à ces vertus sévères) Est de ne rien tenir des grandeurs de mes pères.
Mon nom commence en moi : de votre honneur jaloux, Tremblez que votre nom
sagère et bornée.
lieux saints vos fureurs sacrilèges ; Qui comptez tous vos jours, et manquez tous
vos pas Par des plaisirs affreux ou des assassinats ; Qui savez tout braver, tout oser,
rompu tous les dons précieux Que, pour un autre usage, ont mis en vous les dieux ;
de Sylla, de carnage altérés, Sortent de leur retraite aux meurtres préparés ; Mal-
lius en Toscane arme leurs mains féroces ; Les coupables soutiens de ces complots
atroces Sont tous vos partisans déclarés ou secrets ; Partout le noeud du crime unit
mains ; Que malgré vous encore il est de vrais Romains ; Que ce cortège affreux
va dans un moment vous forcer de répondre Au tribunal des lois qui doivent vous
confondre ; Des lois qui se taisaient sur vos crimes passés, De ces lois que je venge,
et que vous renversez.
CATILINA Je vous ai déjà dit, seigneur, que votre place Avec Catilina permet peu
que nous servons tous deux : Je fais plus, je respecte un zèle infatigable, Aveugle, je
Cet emportement passe, et le courage reste. Ce luxe, ces excès, ces fruits de la gran-
deur, Sont les vices du temps, et non ceux de mon coeur. Songez que cette main
cès et nos divisions, Rendu Rome terrible aux yeux des nations. Moi je la trahirais !
mieux défendu. Les tyrans ont toujours quelque ombre de vertu ; Ils soutiennent
les lois avant de les abattre.
CATILINA Ah ! si vous soupçonnez ceux qui savent combattre, Accusez donc
Scène 6 Cicéron seul
geur attaché sur tes pas.
Scène 7 Cicéron, Caton
CICERON Eh bien ! ferme Caton, Rome est-elle en défense ?
CATON Vos ordres sont suivis. Ma prompte vigilance A disposé déjà ces braves
chevaliers Qui sous vos étendards marcheront les premiers. Mais je crains tout du
peuple, et du sénat lui-même.
CICERON Du sénat ?
CATON Enivré de sa grandeur suprême, Dans ses divisions il se forge des fers.
CATON Ah ! qui sert son pays sert souvent un ingrat. Votre mérite même irrite
CICERON Les regards de Caton seront ma récompense. Au torrent de mon siècle,
feront le reste.
CATON Eh ! comment résister à ce torrent funeste, Quand je vois dans ce temple,
rants ? Les premiers du sénat nous trahissent peut-être ; Des cendres de Sylla les
CICERON Et moi, Catilina ! De brigues, de complots, de nouveautés avide, Vaste
complots je cherche les complices. Tous ses crimes passés sont mes premiers in-
grand homme.
tôt parmi les factieux. César peut conjurer, mais je connais son âme ; Je sais quel
Acte deuxième
Scène 1 Catilina, Céthégus
qui se passe en ces murs odieux ?
appelle prudence ; Sur le vaisseau public ce pilote égaré Présente à tous les vents
jugue la haine ; Il domine au sénat.
Occupent mon courage, et règnent sur mes sens.
force ont ouvert la barrière, Que crains-tu ?
surtout mon épouse.
CETHEGUS Ton épouse ? tu crains une femme et des pleurs ? Laisse-lui ses re-
de tes grands desseins un instrument utile.
partagent trop ses voeux. O Rome ! ô nom fatal ! ô liberté chérie ! Quoi ! dans ma
femmes, nos enfants, Ne doivent point troubler ces terribles moments. Mais Cé-
complice, Dans le rang des proscrits faut-il placer son nom ? Faut-il confondre
CETHEGUS Compte sur son audace ; Tu sais comme, ébloui des grandeurs de
sa race, A partager ton règne il se croit destiné.
Scène 2 Catilina, Céthégus, Lentulus-Sura
SURA Ainsi, malgré mes soins et malgré ma prière, Vous prenez dans César une
assurance entière ; Vous lui donnez Préneste ; il devient notre appui. Pensez-vous
me forcer à dépendre de lui ?
SURA Ce nom est-il plus grand que le vôtre et le mien ? Pourquoi vous abaisser
longtemps ma plus forte espérance ; Mais César est aimé du peuple et du sénat ;
Politique, guerrier, pontife, magistrat, Terrible dans la guerre, et grand dans la tri-
bune, Par cent chemins divers il court à la fortune. Il nous est nécessaire.
notre tyran, tel est son caractère ; Je le crois du parti le plus grand adversaire.
dant le dangereux empire. Je vous ai prodigué mon service et ma foi, Et je renonce
de ce grand entretien.
CETHEGUS Je cours exécuter ta volonté suprême, Et sous tes étendards à jamais
Scène 3 Catilina, César
CATILINA Eh bien ! César, eh bien ! toi de qui la fortune Dès le temps de Sylla
sur la pourpre romaine ? Souffriras-tu longtemps tous ces rois fastueux, Cet heu-
reux Lucullus, brigand voluptueux, Fatigué de sa gloire, énervé de mollesse ; Un
Vois Rome turbulente, ou Rome corrompue ; Vois ces lâches vainqueurs en proie
tu restes paisible ! Veux-tu laisser languir ce courage invincible ? De Rome qui te
CESAR Oui, si dans le sénat on te fait injustice, César te défendra, compte sur
peux te réduire ?
vements spectateur immobile, Tu veux ravir les fruits de la guerre civile, Sur nos
communs débris établir ta grandeur.
CESAR Non, je veux des dangers plus dignes de mon coeur. Ma haine pour Ca-
toi marcher en souverain.
CESAR Ton projet est bien grand, peut-être téméraire ; Il est digne de toi ; mais,
CATILINA Comment ?
CESAR Je ne veux pas servir ici sous toi.
ont adoré nos fers ? Tu peux, avec le temps, être un jour un grand homme ; Mais
Vivre son courtisan, ou régner avec moi ?
Scène 4 Catilina
Scène 5 Catilina, Céthégus, Lentulus-Sura
CATILINA Sa stérile amitié nous offre un faible appui. Il faut et nous servir, et
héros vengeurs de nos querelles.
Scène 6 Catilina, les conjurés
CATILINA Venez, noble Pison, vaillant Autronius, Intrépide Vargonte, ardent
Statilius ; Vous tous, braves guerriers de tout rang, de tout âge, Des plus grands
des humains redoutable assemblage ; Venez, vainqueurs des rois, vengeurs des
citoyens, Vous tous, mes vrais amis, mes égaux, mes soutiens. Encor quelques
monde. De trente nations malheureux conquérants, La peine était pour vous, le
leurs propres appuis lâches persécuteurs, Grands par vos travaux seuls, et qui,
travaux sans périls et des meurtres sans gloire : Vous pourriez dédaigner une telle
victoire ; A vos coeurs généreux je promets des combats : Je vois vos ennemis ex-
pirants sous vos bras : Entrez dans leurs palais ; frappez, mettez en cendre Tout
on doit saisir Préneste ; Des soldats de Sylla le redoutable reste, Par des chemins
divers et des sentiers obscurs, Du fond de la Toscane avance vers ces murs. Ils
arrivent ; je sors, et je marche à leur tête. Au-dehors, au-dedans, Rome est votre
gladiateurs aurons-nous les cohortes ? Leur joignez-vous surtout ces braves vété-
LENTULUS Je dois les amener, sitôt que la nuit sombre Cachera sous son voile
et leur marche et leur nombre ; Je les armerai tous dans ce lieu retiré.
CATILINA Vous, du mont Célius êtes-vous assuré ?
STATILIUS. Les gardes sont séduits ; on peut tout entreprendre.
CATILINA Vous, au mont Aventin que tout soit mis en cendre. Dès que de Mal-
maisons des proscrits que la mort soit portée. La première victime à mes yeux
César et Caton ; Eux morts, le sénat tombe, et nous sert en silence. Déjà notre for-
tune aveugle sa prudence ; Dans ces murs, sous son temple, à ses yeux, sous ses
point les armes. Que la mort des tyrans précède les alarmes ; Que Rome et Cicé-
seins les auteurs magnanimes, Venez dans le sénat, venez voir vos victimes. De ce
Et vous, dignes Romains, jurez par cette épée, Qui du sang des tyrans sera bientôt
trempée. Jurez tous de périr ou de vaincre avec moi.
MARTIAN Oui, nous le jurons tous par ce fer et par toi !
UN AUTRE CONJURé Périsse le sénat !
CATILINA Allez, et cette nuit Rome entière est à vous.
Acte troisième
Scène 1 Catilina, Céthégus, affranchis, Martian, Septime
sous vos mains ce redoutable jour. Observez, Martian, vers cet obscur détour, Si
pour fonder ma fortune et ma gloire Sur un vain brigandage, et non sur la vic-
toire ? Va, mes desseins sont grands, autant que mesurés ; Les soldats de Sylla sont
plot mal tissu forment les noeuds vulgaires, Un seul ressort qui manque à leurs
choisis, et tels que nous le sommes, Ces desseins si profonds,ces crimes degrands
hommes, Cette élite indomptable, et ce superbe choix Des descendants de Mars
et des vainqueurs des rois ; Tous ces ressorts secrets, dont la force assurée Trompe
CETHEGUS Sous le nom de César, Préneste est-elle à nous ?
incertain je porte en assurance. Tandis que Nonnius tombe sous ma puissance,
servie. Allez ; que de ces lieux on enlève Aurélie, Et que rien ne partage un si grand
Scène 2 Catilina, Céthégus, etc ; Aurélie
AURELIE, une lettre à la main Lis ton sort et le mien, ton crime et ton arrêt ;
CATILINA Quelle main téméraire ?... Eh bien ! je reconnais le seing de votre père.
AURELIE Lis...
odieux. César qui nous trahit veut enlever Préneste. Vous avez partagé leur tra-
hison funeste ; Repentez-vous, ingrate, ou périssez comme eux... »Mais comment
CETHEGUS Ce billet peut vous perdre.
CATILINA à Céthégus Il pourra nous servir. (à Aurélie) Il faut tout vous ap-
Vous, dans ce jour de sang marqué pour ma puissance, Voulez-vous préférer un
père à votre époux ? Pour la dernière fois dois-je compter sur vous ?
rober ta conduite ; Eh bien ! que prétends-tu ?
Soit porté dans vos bras aux vainqueurs de la terre. Ne rentrez avec lui dans ces
veux que votre père, humble dans son courroux, Soit le premier sujet qui tombe à
vos genoux. Partez, daignez me croire, et laissez-vous conduire ; Laissez-moi mes
queur et couronné, cette nuit je vous joins.
AURELIE Tu vas ce jour dans Rome ordonner le carnage ?
AURELIE Commence donc par moi, Commence par ce meurtre, il est digne de
ta complice.
son sort, victime méprisée. Vous pensez que mes yeux timides, consternés, Res-
et fumante, Pour ton premier exploit, ton épouse expirante ; Fais périr avec moi
de son sang, libre dans ta furie, Barbare, assouvis-toi du sang de ta patrie.
rangez parmi mes ennemis ? Ainsi dans la plus juste et la plus noble guerre Qui
jamais décida du destin de la terre, Quand je brave un consul, et Pompée, et Caton,
Mes plus grands ennemis seront dans ma maison ? Les préjugés romains de votre
AURELIE Je menace le crime... et je tremble pour toi. Dans mes emportements
ronne ; Jugez de mon amour, puisque je vous pardonne : Mais sachez...
Scène 3 Catilina, Céthégue, Lentulus-Sura, Aurélie, etc
que trop instruit. Eh bien ! de tes forfaits tu vois quel est le fruit ! Voilà ces grands
désabusé ? tes yeux sont-ils ouverts ?
vers. Mais... me trahiriez-vous ?
le danger ; Ce danger est venu, je veux le partager. Je vais trouver mon père ; il
de te croire innocent. On pardonne aisément à ceux qui sont à craindre. Repens-
sers : Je mourrai pour sauver et tes jours et la gloire. Adieu : Catilina doit apprendre
force à changer... Je me rends...je vous cède... il faut vous satisfaire... Mais...songez
un coeur aussi pur que le mien.
Scène 4 Catilina, Céthégus, affranchis, Lentulus-Sura
tacle, en sera plus terrible. Sans ressource à Préneste, accusés au sénat, Nous pour-
pour ne pas éclater.
CATILINA Oui, je frémis du coup que mon sort veut de moi.
tout ce qui nous reste.
vieillard odieux, En le baignant de pleurs, en lui demandant grâce, Suspendra
sa famille ; Attirez-le en parlant vers ce détour obscur, Qui conduit au chemin de
vois-je ?
Scène 5 Cicéron et les précédents
parlez... Sénateurs, affranchis, qui vous a rassemblés ?
ose interroger.
tes lâches soupçons !
CICERON Ils sont de ton conseil, et voilà mes raisons. Vous-mêmes, frémissez.
CATILINA Implacable ennemi, poursuis ton injustice ; Abuse de ta place, et pro-
Scène 6 Catilina, Céthégus, Lentulus-Sura
taines. Dans ce billet fatal César est accusé. Le sénat en tumulte est déjà divisé.
SURA Nonnius du consul éclaircit les soupçons.
vais-je ?
CETHEGUS Eh bien ?
peut-être.
Acte quatrième
Le théâtre doit représenter le lieu préparé pour le sénat. Cette salle laisse voir
double rang de sièges forme un cercle dans cette salle ; le siège de Cicéron, plus
élevé, est au milieu.
Scène 1 Céthégus, Lentulus - Sura, retirés vers le devant
SURA Tous ces pères de Rome, au sénat appelés, Incertains de leur sort, et de
sants travaux sans relâche occupé, Interroge Septime ; et, par ses soins trompé, Il
a retardé tout par ses fausses alarmes.
et cette idolâtrie, Que réveille en tout temps le nom de la patrie.
CETHEGUS La patrie est un nom sans force et sans effet ; On le prononce encor,
favorise : Défendons-nous ici, Rome sera soumise.
SURA Mais si Catilina, par sa femme séduit, De tant de nobles soins nous ravis-
CéTHéGUS, en le tirant à part Caton approche, écoute. (Lentulus et Céthégus
Scène 2 Caton entre au sénat avec Lucullus, Crassus, Favonius, Clodius, Mu-
réna, César, Catullus, Marcellus, etc
CATON, en regardant les deux conjurés Lucullus, je me trompe, ou ces deux
tyran dans le sénat respire.
nat, les dieux de Scipion, Qui contre toi, peut-être, ont inspiré Caton, Permettent
souffrir la tyrannie, Pourra dans Céthégus et dans Catilina Punir tous les forfaits
CESAR Caton, que faites-vous ? et quel affreux langage ! Toujours votre vertu
CATON, à César Sur les coeurs corrompus vous cherchez à régner. Pour les sé-
ditieux César toujours facile Conserve en nos périls un courage tranquille.
CESAR Caton, il faut agir dans les jours des combats ; Je suis tranquille ici, ne
vous en plaignez pas.
CESAR Quand César est pour vous ? Pompée est regretté ?
Scène 3 Les mêmes, Cicéron
(Cicéron, arrivant avec précipitation, tous les sénateurs se lèvent.)
CICERON Ah ! dans quels vains débats perdez-vous ces instants ? Quand Rome à
LUCULLUS O ciel !
CATON Que dites-vous ?
pide, Assuré des secours aux postes menacés, Armé les citoyens avec ordre pla-
incorruptible, en ces temps malheureux, Pour sauver Rome et vous, arrive de Pre-
de tous les conjurés, Lorsque de notre sang deux monstres altérés, A coups pré-
Scène 4 Les mêmes, Catilina
(Catilina, debout entre Caton et César. Céthégus est auprès de César, le sénat
assis.)
CICERON Toi, fourbe ? toi, barbare ?
CATON Oses-tu te vanter ?...
que je confonde. Les neveux de Sylla, séduits par ce grand nom, Ont osé de Sylla
et vous-mêmes. Ainsi, par un soldat fut puni Spurius ; Ainsi les Scipions ont im-
ton crime, et qui vais le prouver. Que ces deux affranchis viennent se faire en-
tendre. Sénat, voici la main qui mettait Rome en cendre ; Sur un père de Rome
vertus de son crime ?
CATILINA Et vous souffrez, Romains, que mon accusateur Des meilleurs ci-
CICERON Oui, je le suis, Romains, je le suis sur son crime. Qui de vous peut pen-
des forfaits et des assassinats ? Dans ta propre maison ta rage industrieuse Crai-
gnait de mes regards la lumière odieuse. De Nonnius trompé tu choisis le palais,
Voilà tout ton service, et tes droits, et tes titres. O vous des nations jadis heureux
de vos jours ? Fermerez-vous les yeux au bord des précipices ? Si vous ne vous ven-
Toujours dans ses pareils il faut se respecter. Trop de sévérité tient de la tyrannie.
ces parricides armes, Et si de Nonnius le crime est avéré, Catilina nous sert, et doit
être honoré... (à Catilina) Tu me connais : en tout je te tiendrai parole.
craindre ?
CICERON Clodius, achevez : que votre main seconde La main qui prépara la
et sans danger, médite le carnage. Au rang des sénateurs il est encore admis ; Il
Scène 5 Le sénat, Aurélie
AURELIE O vous ! sacrés vengeurs, Demi-dieux sur la terre, et mes seuls protec-
aux pieds de Cicéron qui la relève) Mes pleurs mouillent vos pieds arrosés de son
ma douleur ignore.
CICERON, en montrant Catilina Le voici.
AURELIE Dieux !
CATILINA, se tournant vers Céthégus, et se jetant éperdu entre ses bras Quel
spectacle, grands dieux ! je suis trop bien puni.
mander vengeance : Mais si tu servis Rome, attends ta récompense.
et plus inviolable...
Scène 6 Le sénat, Aurélie, le chef des licteurs
LE CHEF DES LICTEURS Seigneur, on a saisi ce dépôt formidable.
CICERON Chez Nonnius ?
AURELIE O comble de la rage et de la calomnie ! On lui donne la mort : on veut
CICERON Achevez...
vous ! Achevez, répondez.
les complices ; Je demandais vengeance, il me faut des supplices. Ce jour menace
frappe.)
CATON O jour épouvantable !
AURELIE Je devais... un billet remis entre vos mains... Consul... de tous côtés je
vois vos assassins... Je me meurs... (On emmène Aurélie.)
Ton sang paiera ce sang à tes yeux répandu : Meurs en craignant la mort, meurs
membres sanglants, dans ta tribune épars, Des inconstants Romains repaissent
CETHEGUS En as-tu la puissance ?
SURA Oses-tu prononcer quand le sénat balance ?
parti.)
le bord du tombeau, réveille-toi, patrie ! Lucullus, Muréna, César même, écoutez :
tranquilles : Les Gaulois sont dans Rome, il vous faut des Camilles ! Il faut un dic-
Scène 7 Le sénat, le chef des licteurs
LE CHEF DES LICTEURS Seigneur, en secourant la mourante Aurélie, Que nos
nous trahit veut enlever Préneste. Vous, César, vous trempiez dans ce complot fu-
servir des tyrans ?
voilà ma réponse. (Il sort.)
CATON Sa réponse est douteuse, il est trop leur appui.
étincellent. Dieux ! animez ma voix, mon courage, et mon bras, Et sauvez les Ro-
mains, dussent-ils être ingrats !
Acte cinquième
Scène 1 Caton, et une partie des sénateurs, debout, en habits de guerre
CLODIUS, à Caton Quoi ! lorsque défendant cette enceinte sacrée, A peine aux
nous brave ! Il sert un peuple libre, et le traite en esclave ! Un pouvoir passager est
à peine en ses mains, Il ose en abuser, et contre des Romains ! Contre ceux dont le
sang a coulé dans la guerre ! Les cachots sont remplis des vainqueurs de la terre ; Et
la honte du sénat.
plorer les injures ; Mais sachez que le sang de nos patriciens, Ce sang des Céthégus
et des Cornéliens, Ce sang si précieux, quand il devient coupable, Devient le plus
abject et le plus condamnable. Regrettez, respectez ceux qui nous ont trahis ; On
supplice. De quoi vous plaignez-vous ? est-ce de sa justice ? Est-ce elle qui pro-
duit cet indigne courroux ? En craignez-vous la suite, et la méritez-vous ? Quand
CLODIUS Caton, plus implacable encor que magnanime, Aime les châtiments
tous nos maux : montrez-vous le remède ?
et sur vous. Je conseillerais plus ; mais voici votre père.
Scène 2 Cicéron, Caton, une partie des sénateurs
CATON, à Cicéron Viens, tu vois des ingrats. Mais Rome te défère Les noms, les
citoyens, Gladiateurs, soldats, chevaliers, plébéiens, Etalaient à mes yeux la dé-
vétérans aguerris sous Sylla, Antoine, que poursuit notre mauvais génie, Par un
coup imprévu voit sa force affaiblie ; Et son corps accablé, désormais sans vigueur,
Sert mal en ces moments les soins de son grand coeur ; Pétréius étonné, vaine-
embrasée au-dedans, Est cent fois en un jour à ses derniers moments.
CRASSUS Que fait César ?
sa main était avare.
Scène 3 Le sénat, César
CESAR Eh bien ! dans ce sénat, trop prêt à se détruire, La vertu de Caton cherche
battre.
je combats les guerriers.
CATON Mais tous ces conjurés, ce peuple de coupables, Que sont-ils à vos yeux ?
saire ; Je vous connais : je sais ce que vous pouvez faire. Je sais quels intérêts vous
peuvent éblouir ; César veut commander, mais il ne peut trahir. Vous êtes dange-
reux, vous êtes magnanime. En me plaignant de vous, je vous dois mon estime.
César, entre vos mains je mets le sort du monde.
dompté, dans le coeur des mortels, Fait ou les grands héros ou les grands crimi-
armes) Eh bien ! les conjurés ?
LE CHEF DES LICTEURS Seigneur, ils sont punis ; Mais leur sang a produit de
ment de plus va partout le répandre ; Et si de Pétréius le succès est douteux, Ces
murs sont embrasés, vous tombez avec eux. Un nouvel Annibal nous assiège et
de Rome, et parmi ses enfants, En creusant vos tombeaux, il a des partisans. On
clament contre vous les droits de nos ancêtres, Redemandent le sang répandu par
vos mains : On parle de punir le vengeur des Romains.
CLODIUS Vos égaux après tout, que vous deviez entendre, Par vous seul condam-
CICERON Clodius, arrêtez ; Renfermez votre envie et vos témérités ; Ma puis-
aurez tout le temps de me persécuter ; Mais quand le péril dure il faut me respec-
retours du vulgaire. Scipion accusé sur des prétextes vains, Remercia les dieux, et
quitta les Romains. Je puis en quelque chose imiter ce grand homme : Je rendrai
Et, toujours envié, je servirai toujours.
une foule insolente, Que je vole au rempart, que du moins mon aspect Contienne
CICERON Caton, votre présence est ici nécessaire. Mes ordres sont donnés, Cé-
la grandeur expirante. Restez... Je vois César, et Rome est triomphante. (Il court
battu sous ce sacré rempart Que pour ne rien laisser au pouvoir du hasard, Que
domestiques. Métellus, Muréna, les braves Scipions, Ont soutenu le poids de leurs
César ne parle point de lui. Les soldats de Sylla, renversés sur la terre, Semblent
nacent Rome encor de leurs yeux expirants. Si de pareils guerriers la valeur nous
seconde, Nous mettrons sous nos lois ce qui reste du monde. Mais il est, grâce
au ciel, encor de plus grands coeurs, Des héros plus choisis, et ce sont leurs vain-
rage, Sanglant, couvert de traits, et combattant toujours, Dans nos rangs éclair-
mais cet esprit magnanime. Que Rome admire en toi son éternel soutien. Grands
dieux ! que ce héros soit toujours citoyen. Dieux ! ne corrompez pas cette ame gé-
néreuse ; Et que tant de vertu ne soit pas dangereuse.