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Boris Vian - L'herbe rouge

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Publié par : Ebooks

Boris Vian
L’HERBE ROUGE
(1950)

Table des matières

CHAPITRE PREMIER .............................................................. 4
CHAPITRE II ............................................................................ 7
CHAPITRE III .......................................................................... 11
CHAPITRE IV ......................................................................... 16
CHAPITRE V ........................................................................... 18
CHAPITRE VI ......................................................................... 24
CHAPITRE VII ........................................................................ 32
CHAPITRE VIII ...................................................................... 37
CHAPITRE IX ......................................................................... 43
CHAPITRE X .......................................................................... 46
CHAPITRE XI ......................................................................... 50
CHAPITRE XII........................................................................ 52
CHAPITRE XIII ...................................................................... 57
CHAPITRE XIV ...................................................................... 62
CHAPITRE XV ........................................................................ 64
CHAPITRE XVI ...................................................................... 69
CHAPITRE XVII ..................................................................... 77
CHAPITRE XVIII ................................................................... 80
CHAPITRE XIX ...................................................................... 85
CHAPITRE XX ........................................................................ 92

CHAPITRE XXI ...................................................................... 99
CHAPITRE XXII ................................................................... 104
CHAPITRE XXIII ................................................................. 109
CHAPITRE XXIV ................................................................... 119
CHAPITRE XXV ................................................................... 122
CHAPITRE XXVI .................................................................. 132
CHAPITRE XXVII ................................................................ 138
CHAPITRE XXVIII ............................................................... 143
CHAPITRE XXIX .................................................................. 147
CHAPITRE XXX ................................................................... 154
CHAPITRE XXXI .................................................................. 158
CHAPITRE XXXII ................................................................ 169
CHAPITRE XXXIII ............................................................... 173
CHAPITRE XXXIV ............................................................... 182
CHAPITRE XXXV ................................................................. 184
À propos de cette édition électronique ................................. 186

– 3 –

CHAPITRE PREMIER

Le vent, tiède et endormi, poussait une brassée de feuilles
contre la fenêtre. Wolf, fasciné, guettait le petit coin de jour
démasqué périodiquement par le retour en arrière de la
branche. Sans motif, il se secoua soudain, appuya ses mains sur
le bord de son bureau et se leva. Au passage, il fit grincer la lame
grinçante du parquet et ferma la porte silencieusement pour
compenser. Il descendit l’escalier, se retrouva dehors et ses
pieds prirent contact avec l’allée de briques, bordée d’orties
bifides, qui menait au Carré, à travers l’herbe rouge du pays.

La machine, à cent pas, charcutait le ciel de sa structure
d’acier gris, le cernait de triangles inhumains. La combinaison
de Saphir Lazuli, le mécanicien, s’agitait comme un gros
hanneton cachou près du moteur. Saphir était dans la
combinaison. De loin, Wolf le héla et le hanneton se redressa et
s’ébroua.

Il rejoignit Wolf à dix mètres de l’appareil et ils
terminèrent ensemble.

– Vous venez le vérifier ? demanda-t-il.

– Il m’a l’air d’être temps, dit Wolf.

Il regarda l’appareil. La case était remontée, et entre les
quatre pieds râblés béait un puits profond. Il contenait, rangés
en bon ordre, les éléments destructeurs qui viendraient s’ajuster
automatiquement à la suite les uns des autres, au fur et à
mesure de leur usure.
– 4 –


– Pourvu qu’il n’y ait pas de pépin, dit Wolf. Après tout, ça
peut ne pas tenir. C’est calculé juste.

– Si on a un seul pépin avec une machine pareille, grogna
Saphir, j’apprends le brenouillou et je ne parle plus que ça tout
le reste de ma vie.

– Je l’apprends aussi, dit Wolf. Il faudra bien que tu parles
à quelqu’un, n’est-ce pas ?

– Pas d’histoires, dit Lazuli excité. Le brenouillou, c’est pas
encore pour demain. On met en marche ? On va chercher votre
femme et ma Folavril ? Il faut qu’elles voient ça.

– Il faut qu’elles voient ça, répéta Wolf sans conviction.

– Je prends le scooter, dit Saphir. Je suis de retour dans
trois minutes.

Il enfourcha le petit scooter qui partit en grondant et
cahota sur le chemin de briques. Wolf était tout seul au milieu
du Carré. Les hauts murs de pierre rose s’élevaient nets et précis
à quelques centaines de mètres.

Wolf, debout devant la machine, au milieu de l’herbe rouge
attendait. Depuis plusieurs jours, les curieux ne venaient plus ;
ils se réservaient pour le jour de l’inauguration officielle, et
préféraient, dans l’intervalle, aller voir à l’Eldorami, les boxeurs
fous et le montreur de rats empoisonnes.

Le ciel, assez bas, luisait sans bruit. Pour le moment, on
pouvait le toucher du doigt en montant sur une chaise ; mais il
suffisait d’une risée, d’une saute de vent, pour qu’il se rétracte et
s’élève à l’infini…

– 5 –

Il s’approcha du tableau de commande, et ses mains
laminées en éprouvèrent la solidité. Il avait la tête légèrement
inclinée comme toujours, et son profil dur se découpait sur la
tôle, moins résistante, de l’armoire de contrôle. Le vent plaquait
sur son corps sa chemise de toile blanche et son pantalon bleu.

Debout, un peu troublé, il attendait le retour de Saphir.
Tout commença de cette façon-là, simplement. Le jour était
pareil aux autres et seul un observateur très entraîné aurait pu
remarquer la zébrure filiforme, comme une craquelure dorée,
qui marquait l’azur, juste au-dessus de la machine. Mais les
yeux de Wolf, pensifs, rêvaient parmi l’herbe rouge. Il y avait de
temps en temps l’écho fugitif d’une voiture, derrière le mur
ouest du Carré, en bordure de la route. Les sons portaient loin :
c’était le jour de repos et les gens s’ennuyaient dans le silence.

Alors, le petit moteur du scooter hoqueta sur la route de
briques ; quelques secondes passèrent et Wolf, sans se
retourner, perçut à ses côtés le parfum blond de sa femme. Il
leva la main et son doigt enfonça le contacteur. Avec un
sifflement très doux, le moteur se mit à tourner. La machine
vibrait. La cage grise reprit sa place au-dessus du puits. Ils
restaient immobiles. Saphir tenait la main de Folavril qui
cachait ses yeux derrière une grille de cheveux jaunes.

– 6 –

CHAPITRE II

Ils regardaient la machine, tous les quatre, et il y eut un
claquement dur au moment où le second élément, enclenché
par les griffes de l’élément de tête, le remplaça à la base de la
cage. Le balancier, rigide, oscillait, sans un à-coup, sans un
choc. Le moteur avait pris son régime et l’échappement creusait
une longue rainure dans la poussière.

– Elle marche, dit Wolf.

Lil se serra contre lui, et il sentit à travers la toile de son
pantalon de travail, la ligne de l’élastique de ses hanches.

– Alors, dit-elle, tu prends quelques jours de repos ?

– Il faut que je continue à venir, dit Wolf.

– Mais tu as fait le travail qu’ils t’ont commandé…, dit Lil.
C’est fini, maintenant.

– Non, dit Wolf.

– Wolf…, murmura Lil. Alors… jamais…

– Après…, dit Wolf. D’abord…

Il hésita puis continua.

– Sitôt qu’elle sera rodée, dit-il, je l’essaierai.

– 7 –

– Qu’est-ce que tu veux oublier, dit Lil maussade.

– Quand on ne se rappelle rien, répondit Wolf, ce n’est
sûrement pas pareil.

Lil insista.

– Mais tu vas te reposer… Je voudrais deux jours de mon
mari…, dit-elle à mi-voix, avec du sexe dans l’intonation.

– Je veux bien rester avec toi demain, dit Wolf. Mais après-
demain, elle sera assez entraînée, et il faudra que je l’étalonne.

À côté d’eux, Saphir et Folavril, enlacés, ne bougeaient pas.
Pour la première fois, il avait osé poser ses lèvres sur celles de
son amie et il gardait leur goût de framboise. Il fermait les yeux
et le ronronnement de la machine suffisait à le transporter
ailleurs. Et puis il regarda la bouche de Folavril et ses yeux
relevés aux coins comme des yeux de biche-panthère et il sentit
soudain la présence de quelqu’un d’autre. Pas Wolf et Lil… Un
étranger… Il regarda. Il y avait un homme à côté de lui, qui les
observait. Son cœur sauta mais il ne fit pas un mouvement. Il
attendit puis se décida à passer sa main sur ses paupières. Lil et
Wolf parlaient. Il entendait le murmure de leurs mots… Il
pressa violemment ses yeux jusqu’à voir des taches fulgurantes,
et les rouvrit. Personne. Folavril ne s’était aperçue de rien. Elle
restait contre lui, presque indifférente… lui-même n’avait guère
pensé à ce qu’ils faisaient.

Wolf allongea le bras et saisit Folavril par l’épaule.

– En tout cas, dit-il, toi et ton coquin vous venez dîner ce
soir à la maison.

– 8 –

– Oh oui !… dit Folavril. Pour une fois, vous laisserez le
sénateur Dupont avec nous… Il est toujours à la cuisine, le
pauvre vieux !

– Il va crever d’indigestion, dit Wolf.

– Chouette, dit Lazuli avec un effort pour être gai. Ça veut
dire qu’on fait un vrai gueuleton.

– Comptez sur moi, dit Lil.

Elle aimait bien Lazuli. Il avait l’air tellement jeune.

– Demain, dit Wolf à Lazuli, c’est toi qui viendras surveiller
tout ça. Je prends un jour de repos.

– Pas de repos, murmura Lil en se frottant contre lui. De
vacances. Avec moi.

– Je pourrai accompagner Lazuli ? demanda Folavril.

Saphir lui pressa doucement la main pour lui dire qu’elle
était gentille.

– Ah, dit Wolf, je veux bien, mais pas de sabotage.

Encore un claquement brutal et le talon du second tronçon
extirpa le troisième de la réserve.

– Ça marche tout seul, dit Lil. Allons-nous-en.

Ils firent demi-tour. Tous fatigués comme après une grosse
tension. Dans l’air du crépuscule, ils distinguèrent la silhouette
grise et velue du sénateur Dupont que la bonne venait de lâcher
et qui accourait les rejoindre en miaulant à tue-tête.

– 9 –

– Qui lui a appris à miauler ? demanda Folavril.

– Marguerite, répondit Lil. Elle dit qu’elle préfère les chats,
et le sénateur ne peut rien lui refuser. Pourtant, ça lui fait très
mal à la gorge.

En chemin, Saphir prit la main de Folavril et il se retourna
deux fois. Il avait eu, pour la seconde fois, l’impression qu’un
homme les suivait pour les épier. C’était sans doute ses nerfs. Il
frotta sa joue contre les longs cheveux de la fille blonde qui
marchait au même pas que lui. Loin derrière eux, la machine
murmurait dans le ciel instable, et le Carré était mort et désert.

– 10 –

CHAPITRE III

Wolf choisit un bel os dans son assiette et le déposa au
milieu de celle du sénateur Dupont qui trônait en face de lui,
une serviette nouée élégamment autour de son cou miteux. Le
sénateur, au comble de la jubilation, esquissa un aboiement
jovial qu’il transforma aussitôt en un miaou superbement
modulé, sentant peser sur lui le regard courroucé de la bonne. À
son tour, celle-ci présenta son offrande. Une grosse boule de
mie de pain, roulée entre des doigts tout noirs, et le sénateur
engloutit la chose avec un « glop » sonore.

Les quatre autres parlaient, genre conversation-type-de-
table, passe-moi le pain, j’ai pas de couteau, prête-moi ta plume,
où sont les billes, j’ai une bougie qui ne donne pas, qui a gagné
Waterloo, honni soit qui mal y pense et les vaches seront
ourlées au mètre. Le tout en fort peu de mots, car, en somme,
Saphir était amoureux de Folavril, Lil de Wolf, et vice versa
pour la symétrie de l’histoire. Et Lil ressemblait à Folavril, car
elles avaient toutes deux des cheveux blonds et longs, des lèvres
à embrasser et la taille fine. Folavril la portait plus haut, à cause
de ses jambes perfectionnées, mais Lil montrait de plus jolies
épaules et puis Wolf l’avait épousée. Sans sa combinaison
cachou, Saphir Lazuli faisait beaucoup plus épris ; c’était la
première phase, il buvait du vin pur. La vie était vide et pas
triste, en attente. Pour Wolf. Pour Saphir, débordante et pas
qualifiable. Pour Lil, corollaire. Folavril ne pensait pas. Elle
vivait simplement et elle était douce, à cause de ses yeux de
biche-panthère aux coins.

– 11 –

On servait et desservait, Wolf ne savait pas qui. Il ne
pouvait regarder un domestique, car cela fait honte. Il versa du
vin à Saphir qui but et à Folavril qui rit. La bonne sortit et revint
du jardin avec une boîte de conserves remplie d’un mélange de
terre et d’eau, qu’elle tenta de faire absorber au sénateur
Dupont pour le taquiner. Il se mit à mener un tapage d’enfer, en
conservant assez de self-control pour miauler de temps en
temps, comme un bon chat domestique.

Ainsi que la plupart des gestes qui se répètent tous les
jours, le repas n’avait pas de durée sensible. Il se passait, c’est
tout. Dans une jolie pièce aux murs de bois verni, aux grandes
baies de glace bleutée, au plafond rayé de poutres droites et
foncées.

Le sol, carrelé d’orange pâle, s’abaissait un peu en pente
vers le centre de la pièce pour créer l’intimité. Sur une cheminée
de briques assorties, trônait le portrait du sénateur Dupont à
trois ans, avec un beau collier de cuir croûté d’argent. Des fleurs
de spirale d’Alsie mineure garnissaient un vase limpide ; entre
leurs tiges bosselées passaient des petits poissons des Mers. Par
la fenêtre, on voyait les longues traînées de larmes du
crépuscule sur les joues noires des nuages.

– Passe-moi le pain, dit Wolf.

Saphir, qui lui faisait face, allongea le bras droit, prit la
corbeille et la lui tendit du bras gauche – pourquoi pas.

– J’ai pas de couteau, dit Folavril.

– Prête-moi ta plume, répondit Lil.

– Où sont les billes ? demanda Saphir.

– 12 –

Puis, ils s’arrêtèrent quelques instants, car cela suffisait à
entretenir la conversation pour le rôti. En outre, on ne mangeait
point de rôti ce soir-là, soir de gala ; un gros poulet doré à la
feuille gloussait en sourdine au centre du plat de porcelaine
d’Australie.

– Où sont les billes ? répéta Saphir.

– J’ai une bougie qui ne donne pas, remarqua Wolf.

– Qui a gagné Waterloo ? interjeta, sans prévenir, le
Sénateur Dupont, coupant la parole à Lil.

Ce qui créa un second silence, car ce n’était pas prévu au
programme. En manière de parade, les voix conjuguées de Lil et
de Folavril s’élevèrent.

– Honni soit qui mal y pense…, affirmèrent-elles avec un
grand calme.

– Et les vaches seront ourlées au mètre, deux fois,
répondirent en canon perfectionné, Saphir et Wolf.

Pourtant, ils pensaient visiblement à autre chose, car leurs
deux paires d’yeux avaient cessé d’être assorties.

Le dîner se poursuivit donc à la satisfaction générale.

– On poursuit la soirée ? proposa Lazuli au dessert. Ça
m’ennuie de remonter me coucher.

Il habitait la moitié du second étage, Folavril l’autre.
Comme ça, le hasard.

– 13 –

Lil aurait voulu se coucher avec Wolf, mais elle pensait que
peut-être cela amuserait Wolf. Le distrairait. Le détendrait. Le
gratouillerait. De voir ses amis. Elle lui dit :

– Téléphone à tes amis.

– Lesquels ? demanda Wolf en décrochant.

On lui dit lesquels et ils n’étaient pas contre. Pour
l’ambiance, pendant ce temps-là, Lil et Folavril souriaient.

Wolf reposa le téléphone. Il avait cru faire plaisir à Lil.
Comme elle ne disait pas tout, par pudeur, il la comprenait peu.

– Qu’est-ce qu’on va faire ? dit-il. La même chose que les
autres fois ? Disques, bouteilles, danse, rideaux déchirés, lavabo
bouché ? Enfin, si ça te fait plaisir, ma Lil.

Lil avait envie de pleurer. De se cacher la figure dans un
gros tas de duvet bleu. Elle avala son chagrin avec effort et dit à
Lazuli d’ouvrir l’armoire aux liquides, pour être gaie tout de
même. Folavril comprenait à peu près et elle se leva et serra le
poignet de Lil en passant.

La bonne, en guise de dessert, remplissait l’oreille gauche
du sénateur Dupont, à la petite cuiller, de moutarde Colman
apprivoisée, et le sénateur hochait la tête de crainte qu’un
remuement opposé, de queue, ne soit pris pour une marque
d’estime.

Lil choisit une bouteille vert clair parmi les dix que venait
d’extirper Lazuli, et s’en versa un ras bord sans laisser de place
pour l’eau.

– Un verre, Folle ? proposa-t-elle.

– 14 –

– Je veux bien, dit Folavril, amie.

Saphir disparut vers la salle de bains pour améliorer
certains détails de sa toilette. Wolf regardait par la fenêtre de
l’Ouest.

Une à une, les bandes rouges des nuages s’éteignaient, avec
un léger murmure, un friselis de fer chaud dans l’eau. Il y eut
une seconde où tout resta immobile.

Un quart d’heure après, les amis arrivèrent pour la soirée
divertissante. Saphir sortait de la salle de bains, le nez rouge de
se l’être pressé et mit le premier disque. Il y en avait pour
jusqu’à trois heures et demie, quatre heures. Là-bas, au milieu
du Carré, la machine grognait toujours, et le moteur perforait la
nuit de sa petite lumière gourde.

– 15 –

CHAPITRE IV

Deux couples dansaient encore, dont un composé de Lil et
de Lazuli. Lil était contente : on l’avait invitée toute la soirée et,
avec quelques verres de maintien, ça s’était arrangé très bien.
Wolf les regarda un instant et se glissa dehors pour entrer dans
son bureau. Là, dans un coin, il y avait, sur quatre pieds, un
grand miroir d’argent poli. Wolf s’approcha et s’étendit de tout
son long, la figure contre le métal, pour se parler d’homme à
homme. Un Wolf d’argent attendait devant lui. Il pressa ses
mains sur la surface froide pour s’assurer de sa présence.

– Qu’est-ce que tu as ? dit-il.

Son reflet fit un geste d’ignorance.

– De quoi tu as envie ? dit encore Wolf. L’air n’est pas
mauvais, par ici.

Sa main s’approcha du mur et manœuvra l’interrupteur. La
pièce, d’un coup, tomba dans le noir. Seule l’image de Wolf
restait éclairée. Elle prenait sa lumière d’ailleurs.

– Qu’est-ce que tu fais pour t’en sortir ? continua Wolf. Et
pour te sortir de quoi, d’ailleurs ?

Le reflet soupira. Un soupir de lassitude. Wolf se mit à
ricaner.

– C’est ça, plains-toi. Rien ne marche, en somme. Tu vas
voir, mon bonhomme. Je vais entrer dans cette machine.
– 16 –


Son image parut assez ennuyée.

– Ici, dit Wolf, qu’est-ce que je vois ? Des brumes, des yeux,
des gens… des poussières sans densité… et puis ce sacré ciel
comme un diaphragme.

– Reste tranquille, dit nettement le reflet. Pour ainsi dire,
tu nous casses les pieds.

– C’est décevant, hein ? railla Wolf. Tu as peur que je ne
sois déçu quand j’aurai tout oublié ? Il vaut mieux être déçu que
d’espérer dans le vague. De toute façon, il faut savoir. Pour une
fois que l’occasion se présente… Mais réponds donc, bougre !…

Son vis-à-vis restait muet, désapprobateur.

– Et la machine ne m’a rien coûté, dit Wolf. Tu te rends
compte ? C’est ma chance. La chance de ma vie, voui. Je la
laisserais passer ? Pas question. Une solution qui vous démolit
vaut mieux que n’importe quelle incertitude. T’es pas d’accord ?

– Pas d’accord, répéta le reflet.

– Ça va, dit Wolf brutalement. C’est moi qui ai parlé. Tu ne
comptes pas. Tu ne me sers plus à rien. Je choisis. La lucidité.
Ah ! Ah ! Je cause majuscule.

Il se redressa péniblement. Devant lui, il y avait son image,
comme gravée dans la feuille d’argent. Il refit la lumière et elle
s’effaça lentement. Sa main, sur le commutateur, était blanche
et dure comme le métal du miroir.

– 17 –

CHAPITRE V

Wolf fit un brin de toilette avant de revenir dans la salle où
l’on buvait en dansant. Se lava les mains, laissa pousser sa
moustache, constata que ça ne lui allait pas, la coupa sur-le-
champ et noua sa cravate d’une autre, plus volumineuse, façon,
car la mode venait de changer. Puis, au risque de le choquer, il
prit le couloir en sens inverse. Au passage, il fit basculer le
coupe-circuit, qui servait à varier l’atmosphère pendant les
longues soirées d’hiver. De ce fait, l’éclairage se trouvait
remplacé par une émission de rayons X extra-doux, émoussés
pour plus de précaution, qui projetaient sur les murs
luminescents l’image agrandie du cœur des danseurs. On voyait
au rythme suivi s’ils aimaient leur partenaire.

Lazuli dansait avec Lil. Tout allait bien de ce côté-là et leurs
cœurs, tous deux assez jolis de forme et cependant très
différents, palpitaient distraitement, tranquillement. Folavril se
tenait debout près du buffet, le cœur arrêté. Les deux autres
couples s’étaient constitués par échange de leur élément femelle
légal, et l’allure des battements prouvait sans discussion que ce
système s’étendait au-delà de la danse.

Wolf invita Folavril. Douce, indifférente, elle se laissa
conduire. Ils passèrent près de la fenêtre. Il était tard, ou tôt et
la nuit ruisselait sur le toit de la maison avec des remous,
roulant comme des fumées lourdes, le long de la lumière
ardente qui les faisait s’évaporer aussitôt. Wolf s’arrêta peu à
peu. Ils avaient atteint la porte.

– Viens, dit-il à Folavril. On va faire un tour dehors.
– 18 –


– Je veux bien, répondit Folavril.

En passant, elle prit une poignée de cerises sur une assiette
et Wolf s’effaça pour la laisser sortir. Ils touchaient la nuit de
tout leur corps. Le ciel était baigné d’ombre, mouvant, instable
comme le péritoine d’un chat noir en pleine digestion. Wolf
tenait le bras de Folavril ; ils suivirent l’allée de graviers. Leurs
pieds crissants faisaient de petites notes aiguës en forme de
clochettes de silex. Trébuchant sur le bord de la pelouse, Wolf se
rattrapa à Folavril. Elle céda, ils tombèrent assis sur l’herbe et,
la trouvant tiède, ils s’étendirent côte à côte, sans se toucher. Un
soubresaut de la nuit démasqua soudain quelques étoiles.
Folavril croquait des cerises ; on entendait le jus vif et parfumé
lui éclater dans la bouche. Wolf était tout plat sur le sol, ses
mains froissaient et écrasaient les brins odorants. Il aurait
dormi là.

– Tu t’amuses, Folle ? demanda-t-il.

– Oui…, dit Folavril dubitative. Mais Saphir… est drôle,
aujourd’hui. Il n’ose pas m’embrasser. Il se retourne tout le
temps, comme s’il y avait quelqu’un.

– Maintenant, ça va se tasser, dit Wolf. Il a trop travaillé.

– J’espère que c’est ça, dit Folavril. C’est fini.

– Le principal est fait, dit Wolf. Mais demain, je vais
l’essayer.

– Oh, j’aimerais venir, dit Folavril. Vous voulez bien
m’emmener ?

– 19 –

– Je ne peux pas, dit Wolf. Théoriquement, ce n’est pas à
ça qu’elle sert. Et qui sait ce que je vais trouver derrière ? Tu
n’es jamais curieuse, toi, Folle ?

– Non, dit-elle. Je suis trop paresseuse. Et puis, je suis
presque toujours contente, alors, je n’ai pas de curiosité.

– Tu es la douceur même, dit Wolf.

– Pourquoi me dites-vous ça, Wolf ? demanda Folavril avec
une inflexion.

– Je n’ai rien dit, murmura Wolf. Donne-moi des cerises.

Il sentit les doigts frais lui caresser le visage, cherchant sa
bouche, et lui glisser une cerise entre les lèvres. Il la laissa tiédir
quelques secondes avant de croquer et rongea le noyau mobile.
Folavril était tout près de lui et l’arôme de son corps se mêlait
aux parfums de la terre et de l’herbe.

– Tu sens bon, Folle, dit-il. J’aime ton parfum.

– Je n’en mets pas, répondit Folavril.

Elle regardait les étoiles se courir après dans le ciel et se
rejoindre avec de grands éclairs. Trois d’entre elles, en haut, à
droite, mimaient une danse orientale. Des volutes de nuit les
masquaient par instants.

Wolf se retourna lentement pour changer de position. Il ne
voulait pas perdre une seconde le contact de l’herbe. Sa main
droite cherchant un appui, rencontra le pelage d’un petit animal
immobile. Il écarquilla les yeux, cherchant à le distinguer dans
le sombre.

– J’ai une bête douce tout près de moi, dit-il.
– 20 –


– Merci !… répondit Folavril.

Elle rit très silencieusement.

– Ce n’est pas toi, dit Wolf. Je m’en apercevrais. C’est une
taupe… ou un bébé taupe. Ça ne bouge pas mais c’est vivant…
tiens, écoute quand je le caresse.

Le bébé taupe se mit à ronronner. Ses petits yeux rouges
brillaient comme des saphirs blancs. Wolf s’assit et le posa sur
la poitrine de Folavril, à l’endroit où commençait la robe, juste
entre les seins.

– C’est doux, dit Folavril.

Elle rit.

– On est bien.

Wolf se laissa retomber sur l’herbe. Il était habitué à
l’obscurité et commençait à voir. Devant lui, à quelques
centimètres, le bras de Folavril reposait, lisse et clair. Il avança
la tête et ses lèvres effleurèrent le creux d’ombre de la saignée.

– Folle… tu es jolie.

– Je ne sais pas…, murmura-t-elle. On est bien. Si on
dormait là ?

– On pourrait, dit Wolf. Je l’ai pensé tout à l’heure.

Sa joue se posa contre l’épaule de Folavril, encore un peu
anguleuse de trop de jeunesse.

– On va se réveiller couverts de taupes, dit-elle encore.
– 21 –


Elle rit à nouveau, de son rire bas et grave, un peu étouffé.

– L’herbe sent bon, dit Wolf. L’herbe et toi. Il y a plein de
fleurs. Qu’est-ce qui sent le muguet ? Il n’y a plus de muguet
maintenant.

– Je me rappelle le muguet, dit Folavril. Autrefois, c’était
plein de muguet, des champs entiers, drus comme des cheveux
en brosse. On s’asseyait au milieu et on le cueillait sans se lever.
Plein de muguet. Mais ici, c’est une autre plante, avec des fleurs
en chair orange, comme des petites plaques rondes. Je ne sais
pas comment on l’appelle. Sous ma tête, ce sont des violettes de
la mort et là, près de mon autre main, il y a des asphodèles.

– Tu es sûre ? demanda Wolf d’une voix un peu lointaine.

– Non, dit Folavril. Mais je n’en ai jamais vu et, comme
j’aime ce nom-là et ces fleurs-là, je les mets ensemble.

– C’est ce qu’on fait, dit Wolf. On met ce qu’on aime
ensemble. Si on ne s’aimait pas tant soi-même on serait
toujours seuls.

– Ce soir, on est tout seuls, dit Folavril. Tout seuls tous les
deux.

Elle eut un soupir de plaisir.

– Ce qu’on est bien, murmura-t-elle.

– C’est la veille, dit Wolf.

Ils se turent. Folavril caressait tendrement le bébé taupe
qui mugissait de satisfaction… un tout petit mugissement de
bébé taupe. Des trouées de vide s’ouvraient au-dessus d’eux,
– 22 –

traquées par une obscurité mobile qui, par moments, dérobait
les étoiles à leur vue. Ils s’endormirent sans parler, le corps
contre la terre chaude, dans le parfum des fleurs sanglantes. Le
jour allait commencer à poindre. Il venait de la maison une
rumeur incertaine, sophistiquée comme de la serge bleue. Un
brin d’herbe se courbait sous le souffle imperceptible de
Folavril.

– 23 –

CHAPITRE VI

Las d’attendre le réveil de Lil qui pouvait aussi bien se
produire dans la soirée, Wolf griffonna un billet qu’il laissa près
d’elle et sortit de chez lui vêtu de son costume vert,
spécialement conçu pour jouer au plouk.

Le sénateur Dupont, déjà harnaché par la bonne, le suivit
en traînant la petite voiture où on mettait les billes et les
drapiaux, la pelle à creusir et le pointe-plante, sans oublier le
compte-coups et le siphon à billes, pour les cas où le trou était
trop profond. Wolf portait en bandoulière ses cannes de plouk
dans un étui : celle à angle ouvert, celle à angle mort et celle
dont on ne se sert jamais mais qui brille très fort.

Il était onze heures. Wolf se sentait reposé mais Lil avait
dansé jusqu’au matin sans s’arrêter. Saphir devait travailler à la
machine. Folavril dormait aussi, probablement.

Le sénateur pestait comme un vrai diable. Il n’aimait pas
du tout le plouk et se révoltait en particulier contre la petite
voiture. Wolf tenait à la lui faire tirer de temps en temps pour
que son ventre tombe, résultat de l’exercice pris. Le sénateur
Dupont avait l’âme voilée de crêpe ; en outre, jamais son ventre
ne tomberait, il était bien trop tendu. Tous les trois mètres, le
sénateur faisait halte et consommait une touffe de chiendent.

Le terrain à ploukir s’étendait à la limite du Carré, derrière
le mur méridional. L’herbe n’y était point rouge, mais d’un beau
vert artificiel garni de boqueteaux et de terrains à lapins bigles.
On pouvait y ploukir des heures sans être obligé de revenir sur
– 24 –

ses pas ; ceci constituait un de ses agréments principaux. Wolf
marchait d’un bon pas, savourant l’air du matin frais pondu. De
temps à autre, il interpellait le sénateur Dupont et se moquait
de lui.

– Tu as encore faim ? lui demanda-t-il, comme le sénateur
se ruait sur un chiendent particulièrement haut. Faut le dire !
On t’en servira de temps en temps.

– Ça va, ça va, grommela le sénateur. C’est bien malin de se
moquer d’un vieux malheureux qui a à peine la force de se
traîner soi-même et à qui on fait, par surcroît, tirer de pesants
véhicules.

– Tu en as bien besoin, dit Wolf. Tu prends de l’estomac.
Tu vas perdre tous tes poils et attraper le rouge et tu seras
immonde.

– Pour ce que je fais de la bête, ça me suffit, dit le sénateur.
De toute façon, la bonne m’arrachera ce qui reste en me
peignant sauvagement.

Wolf marchait devant et parlait sans se retourner, les
mains dans les poches.

– Quand même, dit-il. Suppose que quelqu’un vienne
s’établir par ici et qu’il ait, disons… une chienne…

– Vous ne m’aurez pas comme ça, dit le sénateur, je suis
revenu de tout.

– Sauf du chiendent, dit Wolf. Drôle de goût. Moi je
préférerais une jolie petite chienne.

– Faut pas vous en priver, dit le sénateur. Suis pas jaloux.
Ai juste un peu mal aux tripes.
– 25 –


– Mais quand tu mangeais tout ça, dit Wolf, sur le moment,
après tout, ça t’a fait plaisir.

– Heu…, dit le sénateur. À part la bouillie à la terre et la
moutarde dans l’oreille, ça se tenait.

– Tu n’as qu’à te défendre, dit Wolf. Tu pourrais très bien
lui apprendre à te respecter.

– Je ne suis pas respectable, dit le sénateur. Je suis un
vieux chien puant et je bouffe toute la journée. Beuh !… ajouta-
t-il en portant une patte molle à son museau… Vous allez
m’excuser une seconde… Ce chiendent était de bonne qualité…
Il opère… Détachez la voiture, si ça ne vous fait rien, ça risque
de me gêner.

Wolf, se penchant, libéra le sénateur du harnais de peau
qui l’enchaînait aux brancards. Le sénateur partit le nez au sol, à
la recherche d’un petit buisson doué d’une odeur adéquate et
susceptible de dissimuler aux yeux de Wolf la déshonorante
activité qui allait s’ensuivre. Wolf s’arrêta pour l’attendre.

– Prends ton temps, lui dit-il. On n’est pas à la minute.

Très occupé à hoqueter en cadence, le sénateur Dupont ne
répondit pas. Wolf s’assit par terre, les talons aux fesses et se
mit à se balancer d’avant en arrière, en serrant ses genoux dans
ses bras. Il fredonnait, pour corser l’intérêt de l’action, un air
tout plein de sentiment.

C’est là que le trouva Lil cinq minutes plus tard. Le
sénateur n’en finissait pas et Wolf allait se lever pour lui tapoter
le dos. Les pas de Lil, pressés, l’arrêtèrent ; il savait, sans
regarder, qui c’était. Elle portait une robe de toile fine et ses
– 26 –

cheveux dénoués sautaient sur ses épaules. Elle s’accrocha au
cou de Wolf, s’agenouillant près de lui, et lui parla dans l’oreille.

– Pourquoi ne m’as-tu pas attendue ? C’est ça mon jour de
vacances ?

– Je ne voulais pas te réveiller, dit Wolf. Tu avais l’air
fatiguée.

– Je suis très fatiguée, dit-elle. Tu voulais vraiment jouer
au plouk ce matin ?

– Je voulais surtout marcher un peu, dit Wolf. Le sénateur
aussi, mais lui, il a changé d’avis en route. Ceci dit, je suis prêt à
faire ce que tu me proposeras.

– Tu es gentil, dit Lil. Je venais justement te dire que
j’avais oublié une course très importante et que tu peux jouer au
plouk tout de même et sans remords.

– Tu as encore dix minutes ? demanda Wolf.

– C’est une course, expliqua Lil. Je suis forcée, j’ai rendez-
vous.

– Tu as encore dix minutes ? demanda Wolf.

– Bien sûr, répondit Lil. Pauvre sénateur. Je savais qu’il
serait malade.

– Pas malade, réussit à dire le sénateur derrière son
buisson. Intoxiqué, c’est différent.

– C’est ça ! protesta Lil. Dis que la cuisine était mauvaise.

– 27 –

– La terre l’était, grommela le sénateur, et il se remit à
glapir.

– On va se promener ensemble avant que je ne parte, dit
Lil. Où va-t-on ?

– Où on veut, dit Wolf.

Il se leva en même temps que Lil et laissa tomber ses
cannes dans la petite voiture.

– Je reviens, dit-il au sénateur. Prends ton temps et ne te
surmène pas.

– Pas de danger, dit le sénateur. Bon Dieu ! J’ai les pattes
qui tremblent que c’en est une horreur.

Ils marchèrent au soleil. De grandes prairies s’enfonçaient
comme des golfes dans des futaies d’un vert obscur. Les arbres,
de loin, paraissaient serrés les uns contre les autres et on aurait
voulu en être un. Par terre, c’était sec et brindilleux. Ils avaient
laissé à leur gauche le terrain à ploukir, un peu en dessous car le
sol
s’élevait.
Deux
ou
trois
personnes
ploukaient
consciencieusement avec usage de tous les accessoires.

– Si on parlait d’hier, dit Wolf, tu t’es bien amusée ?

– Très bien, dit Lil en sautant, j’ai dansé tout le temps.

– J’ai vu ça, dit Wolf, avec Lazuli. Je suis très jaloux.

Ils prirent vers la droite pour entrer dans le bois. On
entendait les piverts jouer aux petits papiers en morse.

– Qu’est-ce que tu as fait avec Folavril, toi ? dit Lil en
contre-attaque.
– 28 –


– Dormi sur l’herbe, répondit Wolf.

– Elle embrasse bien ? demanda Lil.

– Tu es bête, dit Wolf, je n’y avais même pas songé.

Lil rit et se serra contre lui en marchant au même pas, et
ceci la forçait à des écartèlements sérieux.

– Je voudrais que ça soit toujours les vacances, dit-elle. Je
voudrais tout le temps me promener avec toi.

– Tu en auras assez tout de suite, dit Wolf. Tu vois, déjà
une course à faire.

– C’est pas vrai, dit Lil. C’est un hasard. Tu préfères ton
travail. Tu ne peux pas rester sans travailler. Ça te rend fou.

– Ce n’est pas de ne pas travailler qui me rend fou, dit
Wolf. Je le suis naturellement. Pas exactement fou, mais mal a
mon aise.

– Pas quand tu dors avec Folavril dit Lil.

– Ni quand je dors avec toi, dit Wolf. Mais ce matin, c’est
toi qui dormais et j’ai préféré m’en aller.

– Pourquoi ? dit Lil.

– Sans ça, dit Wolf, je t’aurai réveillée.

– Pourquoi ? répéta Lil innocemment.

– Pour ça, dit Wolf en faisant ce qu’il disait et ils se
trouvèrent allongés dans l’herbe du bois.
– 29 –


– Pas là, dit Lil, c’est plein de monde.

Elle n’avait pas du tout l’air de croire à sa raison.

– Tu ne pourras plus jouer au plouk après, dit-elle.

– J’aime ce jeu-là aussi, murmura Wolf dans son oreille,
oreille comestible d’ailleurs.

– Je voudrais que tu sois toujours en vacances, soupira Lil
presque heureuse.

Puis heureuse tout à fait, avec divers soupirs et quelque
activité.

Elle rouvrit les yeux.

– J’aime beaucoup, beaucoup ça…, conclut-elle.

Wolf l’embrassa doucement sur les cils pour atténuer
l’ennui d’une séparation, même locale.

– Qu’est-ce que c’est que cette course ? demanda-t-il.

– C’est une course, dit Lil. Viens vite… Je vais être en
retard.

Elle se leva, le prit par la main. Ils coururent jusqu’à la
petite voiture. Le sénateur Dupont effondré, les quatre pattes à
plat, bavait sur les cailloux.

– Lève-toi, sénateur, dit Wolf. On va jouer au plouk.

– Au revoir, dit Lil. Reviens tôt.

– 30 –

– Et toi ? dit Wolf.

– Je serai là ! cria Lil en se sauvant.

– 31 –

CHAPITRE VII

– Mmmm… joli coup ! apprécia le sénateur.

La bille venait de s’envoler très haut et le sillage de fumée
rousse qu’elle venait de tracer persistait dans le ciel. Wolf laissa
retomber sa canne et ils reprirent leur marche.

– Oui, dit Wolf indifférent, je suis en progrès. Si je pouvais
m’entraîner…

– Personne ne vous en empêche, dit le sénateur Dupont.

– De toute façon, répondit Wolf, il y aura toujours des gens
qui joueront mieux que moi. Alors ? À quoi bon ?

– Ça ne fait rien, dit le sénateur. C’est un jeu.

– Justement, dit Wolf, puisque c’est un jeu, il faut être le
premier. Sans ça, c’est idiot et c’est tout. Oh ! et puis ça fait
quinze ans que je joue au plouk… tu penses comme ça m’excite
encore…

La petite voiture brinquebalait derrière le sénateur et
profita d’une légère déclivité pour venir lui cogner le derrière
avec sournoiserie. Le sénateur se lamenta.

– Quel supplice ! gémit-il. J’aurai le cul pelé avant une
heure !…

– Ne sois pas douillet comme ça, dit Wolf.
– 32 –


– Enfin, dit le sénateur, à mon âge ! C’est humiliant !

– Ça te fait du bien de te promener un peu, dit Wolf, je
t’assure.

– Quel bien peut me faire une chose qui m’assomme ? dit le
sénateur.

– Mais tout est assommant, dit Wolf, et on fait des choses
quand même…

– Oh ! vous, dit le sénateur, sous prétexte que rien ne vous
amuse, vous croyez que tout le monde est dégoûté de tout.

– Bon, dit Wolf, en ce moment, de quoi as-tu envie ?

– Et si on vous posait la même question, grommela le
sénateur, vous seriez bien en peine de répondre, hein ?

Effectivement, Wolf ne répondit pas tout de suite. Il
balançait sa canne et s’amusait à décapiter des tiges de pétoufle
grimaçant qui croissaient çà et là sur le terrain à ploukir. De
chaque tige coupée sortait un jet gluant de sève noire qui se
gonflait en un petit ballon noir à monogramme d’or.

– Je ne serais pas en peine, dit Wolf. Je te dirais
simplement que plus rien ne me fait envie.

– C’est nouveau, ricana le sénateur, et la machine ?

– Ça serait plutôt une solution désespérée, railla Wolf à son
tour.

– Allons, dit le sénateur, vous n’avez pas tout essayé.

– 33 –

– C’est vrai, dit Wolf. Pas encore. Mais ça va venir. Il faut
d’abord une vue claire des choses. Tout ça ne me dit pas de quoi
tu as envie.

Le sénateur devenait grave.

– Vous ne vous moquerez pas de moi ? demanda-t-il.

Les coins de son museau étaient humides et frémissants.

– Absolument pas, dit Wolf. Si je savais que quelqu’un a
vraiment envie de quelque chose, ça me remonterait le moral.

– Depuis que j’ai trois mois, dit le sénateur d’un ton
confidentiel, je voudrais un ouapiti.

– Un ouapiti, répéta Wolf absent.

Et il reprit aussitôt :

– Un ouapiti !…

Le sénateur reprit courage. Sa voix s’affermit.

– Ça au moins, expliqua-t-il, c’est une envie précise et bien
définie. Un ouapiti, c’est vert, ça a des piquants ronds et ça fait
plop quand on le jette à l’eau. Enfin… pour moi… un ouapiti est
comme ça.

– Et c’est ça que tu veux ?

– Oui, dit le sénateur fièrement. Et j’ai un but dans ma vie
et je suis heureux comme ça. Je veux dire, je serais heureux sans
cette saloperie de petite voiture.

– 34 –

Wolf fit quelques pas en reniflant et cessa de décapiter les
pétoufles. Il s’arrêta.

– Bon, dit-il. Je vais t’enlever la voiture et on va aller
chercher un ouapiti. Tu verras si ça change quoi que ce soit
d’avoir ce qu’on veut.

Le sénateur s’arrêta et hennit de saisissement.

– Quoi ? dit-il. Vous feriez ça ?

– Je te le dis…

– Sans blague, haleta le sénateur. Faut pas donner un
espoir comme ça à un vieux chien fatigué…

– Tu as la veine d’avoir envie de quelque chose, dit Wolf, je
vais t’aider, c’est normal…

– Nom d’une pipe ! dit le sénateur, c’est ce qu’on appelle de
la métaphysique amusante, dans le catéchisme.

Pour la seconde fois, Wolf se baissa et libéra le sénateur.
Gardant une canne à ploukir, il laissa les autres dans la voiture.
Personne n’y toucherait car le code moral du plouk est
particulièrement sévère.

– En route, dit-il. Pour le ouapiti, il faut marcher courbés
et vers l’est.

– Même en vous courbant, dit Dupont, vous serez encore
plus grand que moi. Donc, je reste debout.

Ils partirent, humant le sol avec précaution. La brise agitait
le ciel dont le ventre argenté et mouvant s’abaissait parfois à
– 35 –

caresser les grandes ombelles bleues des cardavoines de mai,
encore en fleur et dont l’odeur poivrée tremblait dans l’air tiède.

– 36 –

CHAPITRE VIII

En quittant Wolf, Lil se dépêchait. Une petite grenouille
bleue se mit à sauter devant elle. Une rainette sans pigment
complémentaire. Elle allait du côté de la maison et battit Lil de
deux sauts. La rainette continua, mais Lil monta vite l’escalier
pour se remaquiller devant sa coiffeuse. Un coup de pinceau par
cil, un coup de brosse par là, de l’élixir pour les joues, du tapotif
pour les tifs, des étuis à zongles et c’était fait. Pas plus d’une
heure. En courant, elle dit au revoir à la bonne et elle était
dehors. Traversa le Carré et, par une petite porte, entra dans la
rue.

La rue crevait d’ennui en longues fentes originales, pour
tenter une diversion.

Au fond de lames d’ombre sinueuses luisaient des pierres
de couleurs vives, des reflets incertains, des taches de clarté qui
s’éteignaient au hasard des mouvements du sol. La lueur d’une
opale et puis un de ces cristaux des montagnes qui jettent une
poudre d’or quand on veut les saisir, comme des pieuvres,
l’éclair grinçant d’une émeraude sauvage et soudain, les traînées
tendres d’une colonie de béryls dégradés. À pas menus, Lil
songeait aux questions qu’elle poserait. Et sa robe suivait ses
jambes, complaisamment, plutôt flattée.

Il y eut des maisons, d’abord à peine poussées, puis des
grandes, et c’était une vraie rue avec immeubles et circulations.
Croiser trois transversales, tourner à droite ; la reniflante
habitait une haute cabane montée sur des grands pieds en bois
plein de cors, avec un escalier tout tortillé à la rampe duquel
– 37 –

s’accrochaient des loques dégoûtantes qui coloraient localement
de leur mieux. Un parfum de carry, d’ail et de poumpernicayle
traînait dans l’air, nuancé à partir de la cinquième marche, de
choux et de poisson très âgé. En haut de l’escalier, un corbeau à
la tête prématurément blanchie par le truchement d’une eau
oxygénée extra-forte, accueillait les visiteurs en leur tendant un
rat crevé qu’il tenait délicatement par la queue. Le rat servait
longtemps, car les initiés déclinaient l’offre et les autres ne
venaient pas.

Lil fit un gracieux sourire au corbeau et tapa trois coups sur
la porte avec la mailloche de réception qui pendait à un cordon,
s’il vous plaît.

– Entrez ! dit la reniflante qui venait de monter l’escalier
derrière elle.

Lil entra suivie de la spécialiste. Dans la cabane, il y avait
un mètre d’eau et on circulait sur des matelas flottants pour ne
pas abîmer l’encaustique. Lil, prudemment, se poussa jusqu’au
fauteuil de reps usagé réservé aux visiteurs, pendant que la
reniflante, fiévreusement, vidait l’eau par la fenêtre avec une
casserole de fer rouillé. Quand tout fut à peu près sec, elle s’assit
à son tour à sa table à flairer sur laquelle reposait un inhalateur
de cristal synthétique. Il y avait sous l’inhalateur un gros
papillon beige, évanoui, cloué au tapis de table passé par le
poids de l’inhalateur.

La reniflante souleva l’instrument et, du bout des lèvres,
souffla sur le papillon. Puis, reposant son appareil à sa gauche,
elle tira de son corsage un jeu de cartes qui ruisselait d’une
sueur fumante.

– Je vous fais toute la lyre ? demanda-t-elle.

– Je n’ai pas beaucoup de temps, dit Lil.
– 38 –


– Alors, la demi-lyre et le résidu ? proposa la reniflante.

– Oui, le résidu aussi, dit Lil.

Le papillon commençait à palpiter doucement. Et il poussa
un léger soupir. Le paquet de tarots répandait une odeur de
ménagerie. La reniflante étala rapidement les six premières
cartes sur la table. Elle sentit avec violence.

– Bougre, bougre, dit-elle. Je ne subodore pas grand-chose
dans votre jeu. Crachez-y par terre, voir, et posez le pied dessus.

Lil obéit.

– Retirez votre pied, maintenant.

Lil retira son pied et la reniflante enflamma un petit feu de
Bengale. La pièce se remplit de fumée lumineuse et d’un parfum
de poudre verte.

– Ça va, ça va, dit la reniflante. Maintenant on y flaire plus
dégagé. Bon, je blairnifle pour vous des nouvelles de quelqu’un
que vous affectionnez. Et puis de l’argent. Pas une somme
considérable. Mais enfin, un peu d’argent. Évidemment, rien
d’extraordinaire. En considérant les choses objectivement on
pourrait presque dire que, financièrement, votre situation ne
change pas. Attendez.

Elle étala, sur les premières, six nouvelles cartes.

– Ah ! dit-elle. C’est exactement ce que je vous disais. Vous
allez être obligée de débourser un petit quelque chose. Mais, par
contre, la lettre, ça vous touche de très près. Peut-être votre
mari. Ce qui revient à dire qu’il va vous parler, vu que,
– 39 –

naturellement, ça serait bien ridicule que votre mari vous
écrivassît une lettre. Continuons. Choisissez une carte.

Lil prit la première venue, la cinquième en l’espèce.

– Tenez bon ! dit la reniflante. Voilà-t-y pas la confirmation
exacte de tout ce que je vous annonçais ! Un grand bonheur
pour une personne de votre maison. Elle va trouver ce qu’elle
cherche depuis très longtemps après avoir été malade.

Lil pensa que Wolf avait eu raison de construire la machine
et qu’enfin ses efforts allaient être récompensés, mais gare à son
foie.

– C’est vrai ? demanda-t-elle.

– Tout ce qu’il y a de véridique et d’officiel, dit la reniflante,
les odeurs ne mentent jamais.

– Je sais bien, dit Lil.

Auquel moment le corbeau oxygéné tapa du bec sur la
porte en imitant le chant du départ sauvage.

– Faut que je me grouille, dit la reniflante. Vous tenez
vraiment au résidu ?

– Non, dit Lil. Il me suffit de savoir que mon mari va enfin
avoir ce qu’il cherche. Combien vous dois-je, Madame ?

– Douze pélouques, dit la reniflante.

Le grand papillon beige s’agitait de plus en plus. Soudain, il
s’éleva en l’air, d’un vol pesant, incertain, comme une chauve-
souris plus infirme. Lil recula. Elle avait peur.

– 40 –

– Ce n’est rien, dit la reniflante.

Elle ouvrit son tiroir et saisit un revolver. Sans se lever, elle
visa la bête de velours et tira. Il y eut un craquement sale. Le
papillon, atteint en pleine tête, replia ses ailes sur son cœur et
plongea, inerte. Cela fit un bruit mou sur le sol. Une poudre
d’écaillés soyeuses s’éleva. Lil poussa la porte et sortit. Poliment
le corbeau lui dit au revoir. Une autre personne attendait. Une
petite fille maigre avec des yeux noirs et inquiets, qui serrait
dans sa main sale une pièce d’argent. Lil descendit l’escalier. La
petite fille hésita et la suivit.

– Pardon, Madame, dit-elle. Est-ce qu’elle dit la vérité ?

– Mais non, dit Lil, elle dit l’avenir. Ce n’est pas pareil vous
savez.

– Ça rend confiance ? demanda la petite fille.

– Ça rend quelquefois confiance, dit Lil.

– Le corbeau me fait peur, dit la petite fille. Ce rat crevé
sent très mauvais. Je n’aime pas du tout les rats.

– Moi non plus, dit Lil. Mais c’est une reniflante pas
ruineuse… Elle ne peut pas avoir des lézards crevés, comme les
reniflantes de haut vol.

– Alors j’y retourne, Madame, dit la petite fille. Merci,
Madame.

– Au revoir, dit Lil.

La petite fille remonta rapidement les marches torturées.
Lil se dépêchait de revenir à la maison, et tout le long du
chemin, des escarboucles frisées firent un reflet lumineux sur
– 41 –

ses jolies jambes pendant que le jour commençait à se garnir
des traînées d’ambre et des grésillements aigus du crépuscule.

– 42 –

CHAPITRE IX

Le sénateur Dupont allongeait le pas car Wolf marchait
vite ; et si le sénateur avait quatre pattes, celles de Wolf étaient
en nombre deux fois inférieur, mais chacune trois fois plus
longue ; d’où la nécessité où se trouvait le sénateur de tirer la
langue de temps en temps et de faire han ! han ! pour
manifester sa fatigue.

Maintenant le sol était rocailleux et couvert d’une mousse
dure pleine de petites fleurs comme des boules de cire
parfumée. Des insectes volaient entre les tiges, éventrant les
fleurs à coups de mandibules pour boire la liqueur de l’intérieur.
Le sénateur n’arrêtait pas d’avaler de croquantes bestioles et
sursautait chaque fois. Wolf allait à grandes enjambées, à la
main sa canne à ploukir, et ses yeux scrutaient les alentours
avec le soin qu’ils eussent apporté à déchiffrer Le Kalevala dans
le texte. Il entremêlait ce qu’il voyait avec de choses déjà dans sa
tête, cherchant à quel endroit la jolie figure de Lil se posait le
mieux. Une ou deux fois même, il tenta d’incorporer au paysage
l’effigie de Folavril, mais une honte à demi formulée lui fit
éliminer ce montage. Faisant un effort, il réussit à se concentrer
sur l’idée du ouapiti.

À des indices variés, tels que crottes en spirales et rubans
de machine à écrire mal digérés, il reconnaissait d’ailleurs la
proximité de l’animal et ordonna au sénateur, vivement ému, de
garder son calme.

– On va en trouver un ? souffla Dupont.

– 43 –

– Naturellement, répondit Wolf tout bas. Et maintenant,
pas de blagues. À plat ventre tous les deux.

Il se colla au sol et avança au ralenti. Le sénateur
grommelait « ça me racle entre les cuisses » mais Wolf lui
imposa le silence. À trois mètres, il aperçut brusquement ce
qu’il cherchait : une grosse pierre aux trois quarts enterrée,
percée en son sommet d’un petit trou carré parfait, qui s’ouvrait
dans sa direction. Il l’atteignit, saisit sa canne et cogna trois
coups sur la pierre.

– Au quatrième top, il sera exactement l’heure !… dit-il en
imitant la voix du Monsieur.

Il donna le quatrième top. À la même seconde, le ouapiti
affolé sortit du trou avec de grandes contorsions.

– Grâce, Monseigneur ! gémit-il. Je rendrai les diamants.
Parole de gentilhomme !… Je n’ai rien fait !… Je vous l’assure…

L’œil luisant de convoitise du sénateur Dupont le regardait
en se léchant les babines si l’on ose dire. Wolf s’assit et
dévisagea le ouapiti.

– Je t’ai eu, dit-il. Il n’est que cinq heures et demie. Tu vas
venir avec nous.

– Zut, zut et zut ! protesta le ouapiti. Ça ne va pas du tout.
C’est pas du jeu.

– S’il avait été vingt heures douze, dit Wolf, et si nous nous
étions trouvés là, tu étais fait de toute façon.

– Vous profitez de ce qu’un ancêtre a trahi, dit le ouapiti.
C’est lâche. Vous savez bien que nous sommes d’une terrible
susceptibilité horaire.
– 44 –


– Ce n’est pas une raison dont tu peux exciper, dit Wolf
pour l’impressionner par un langage adéquat.

– Bon, je viens, dit le ouapiti. Mais gardez à distance cette
brute à l’œil torve qui semble me vouloir meurtrir dans l’instant.

Les moustaches hirsutes du sénateur se mirent à pendre.

– Mais…, bredouilla-t-il. Je suis venu avec les meilleures
intentions du monde…

– Que m’importe le monde ! dit le ouapiti.

– Tu feras des tartines ? demanda Wolf.

– Je suis votre prisonnier, Monsieur, dit le ouapiti et je
m’en remets à votre bon vouloir.

– Parfait, dit Wolf. Serre la main du sénateur et arrive.

Très ému, le sénateur Dupont tendit en reniflant sa grosse
patte au ouapiti.

– Puis-je monter sur le dos de Monsieur ? proposa le
ouapiti en désignant le sénateur.

Ce dernier acquiesça et le ouapiti, très content, s’installa
sur son dos. Wolf se remit en marche en sens inverse.
Bouleversé, ravi, le sénateur le suivait. Enfin, son idéal se
matérialisait… il s’était réalisé… Une sérénité onctueuse lui
envahit l’âme et il ne sentait plus ses pieds.

Wolf marchait tristement.

– 45 –

CHAPITRE X

La machine avait l’air filiforme d’une toile d’araignée vue
de loin. Debout, Lazuli surveillait le fonctionnement qui s’était
poursuivi normalement depuis la veille. Il inspectait les rouages
délicats du moteur. Tout près, étendue dans l’herbe rase,
Folavril rêvassait, un œillet aux lèvres. Autour de la machine, la
terre tremblait un peu mais ce n’était pas désagréable.

Lazuli se redressa et regarda ses mains pleines d’huile. Il ne
pouvait pas s’approcher de Folavril avec ces mains-là. Il ouvrit
l’armoire de tôle, prit une poignée d’étoupe et enleva le gros.
Puis, il s’enduisit les doigts de savon minéral et frotta. Les
grains de ponce lui faisaient rêche sur les paumes. Il se rinça
dans un seau cabossé. Il restait, sous chaque ongle, une raie
bleue de graisse ; à part ça, c’était propre. Il referma l’armoire et
se retourna. Folavril se laissait regarder, grande, déliée, ses
longs cheveux jaunes en pointe sur son front, son menton rond
presque volontaire et ses oreilles fines comme des nacres de
lagune. Sa bouche aux lèvres épaisses, presque pareilles ; ses
seins tendaient le devant de son chandail trop court qui
remontait sur la hanche, découvrant de la peau dorée. Lazuli
suivait la ligne émouvante de son corps. Il vint s’asseoir près
d’elle et se pencha pour l’embrasser. Et puis il sursauta et se
remit debout d’un coup. Il y avait un homme à côté de lui qui le
regardait. Lazuli recula et s’adossa à la charpente métallique ;
ses doigts serrèrent le froid du métal ; à son tour, fixement, il
regarda l’homme ; le moteur lui vibrait dans les mains et lui
donnait sa puissance. L’homme ne bougeait pas, se grisait, se
fondait, à la fin, il parut se dissoudre dans l’air, et il n’y avait
plus rien.
– 46 –


Lazuli s’essuya le front. Folavril n’avait rien dit, elle
attendait, pas même étonnée.

– Qu’est-ce qu’il me veut ? gronda Lazuli comme pour lui
tout seul. Toutes les fois que nous sommes ensemble, il est là.

– Tu as trop travaillé, dit Folavril, et tu es fatigué de la nuit
dernière. Tu as dansé tout le temps.

– Pendant que tu étais partie, dit Lazuli.

– Je n’étais pas loin, dit Folavril, on parlait avec Wolf.
Viens près de moi. Calme-toi. Il faut que tu te reposes.

– Je veux bien, dit Lazuli.

Il passa sa main sur son front.

– Mais c’est cet homme qui est là tout le temps.

– Je t’assure qu’il n’y a personne, dit Folavril. Pourquoi
est-ce que je ne verrais jamais rien ?

– Tu ne regardes jamais rien…, dit Lazuli.

– Jamais ce qui m’ennuie, dit Folavril.

Lazuli se rapprocha d’elle et se rassit sans la toucher.

– Tu es belle, murmura-t-il, comme… comme une lanterne
japonaise… allumée.

– Ne dis pas d’idioties, protesta Folavril.

– 47 –

– Je ne peux pas te dire que tu es belle comme le jour, dit
Lazuli, ça dépend des jours. Mais une lanterne japonaise, c’est
toujours joli.

– Ça m’est égal d’être laide ou belle, dit Folavril. Il faut
seulement que je plaise aux gens qui m’intéressent.

– Tu plais à tout le monde, dit Lazuli. Alors ceux-là sont
sûrement dans le lot.

Tout près, elle avait de minuscules taches de rousseur et,
sur les tempes, des fils de verre dorés.

– Ne pense pas à tout ça, dit Folavril, pense à moi quand je
suis là et raconte-moi des histoires.

– Quelles histoires ? demanda Lazuli.

– Oh ! pas d’histoires, alors, dit Folavril, tu préfères me
chanter des chansons ?

– Pourquoi tout ça ? dit Lazuli. Je veux te prendre dans
mes bras et avoir le goût de framboise de ton rouge.

– Oui, murmura Folavril, c’est très bien ça, c’est mieux que
les histoires…

Folavril se laissa faire et fit aussi.

– Folavril…, dit Lazuli.

– Saphir…, dit Folavril.

Et puis ils se remirent à s’embrasser. Le soir venait. Il les
vit et s’arrêta près d’eux pour ne pas les troubler. Il irait plutôt
accompagner Wolf qui rentrait à ce moment-là. Une heure plus
– 48 –

tard, tout était obscur, sauf dans un rond de soleil qui restait, où
il y avait les yeux clos de Folavril et les baisers de Lazuli, à
travers une vapeur qui venait de leur corps.

– 49 –

CHAPITRE XI

À moitié conscient, Wolf tenta un dernier effort pour
arrêter la sonnerie de son réveil, mais la chose, visqueuse, lui
échappa et se lova dans un recoin de la table de chevet où elle
continua de carillonner, haletante et rageuse, jusqu’à
épuisement total. Alors le corps de Wolf se détendit dans la
dépression carrée remplie de morceaux de fourrure blanche, où
il reposait. Il entrouvrit les yeux et les murs de la chambre
chancelèrent, s’abattirent sur le plancher, soulevant en tombant
de grandes vagues de pâte molle. Et puis il y eut des membranes
superposées qui ressemblaient à la mer… au milieu, sur une île
immobile, Wolf s’enfonçait lentement dans le noir, parmi le
bruit du vent balayant de grands espaces nus, un bruit jamais en
repos. Les membranes palpitaient comme des nageoires
transparentes ; du plafond invisible croulaient des nappes
d’éther, s’épandant autour de sa tête. Mêlé à l’air, Wolf se
sentait traversé, imprégné par ce qui l’entourait ; et il y eut
soudain une odeur verte, amère, l’odeur du cœur en feu des
reines-marguerites, pendant que le vent s’apaisait.

Wolf rouvrit les yeux. Tout était silencieux. Il fit un effort et
se retrouva debout avec ses chaussettes. La lumière du soleil
ruisselait dans la chambre. Mais Wolf restait mal à l’aise ; pour
se sentir mieux, il prit un morceau de parchemin, des craies
colorées et il se fit un dessin qu’il regarda ; mais la craie tomba
en poussière sous ses yeux : il ne restait sur le parchemin que
quelques angles opaques, quelques vides sombres, dont l’aspect
général lui rappela une tête de mort depuis longtemps.
Découragé, il laissa choir son dessin et s’approcha de la chaise
où se trouvait, plié, son pantalon. Il chancelait comme si le sol
– 50 –

se fût rétracté sous ses pas. L’odeur des reines-marguerites était
moins précise ; il s’y mêlait maintenant un arôme sucré, le
parfum du seringa en été, avec les abeilles. Un ensemble un peu
écœurant. Il fallait qu’il se dépêche. C’était le jour de
l’inauguration et les Municipaux allaient attendre. Rapidement,
il se mit à sa toilette.

– 51 –

CHAPITRE XII

Il y fut tout de même quelques minutes avant eux, et il en
profita pour examiner la machine. Il restait encore dans la fosse
des dizaines d’éléments et le moteur, vérifié soigneusement par
Lazuli, tournait rond. Rien d’autre à faire qu’à attendre. Il
attendit.

Le sol, facile, portait encore l’empreinte du corps élégant
de Folavril et l’œillet qu’elle avait tenu dans ses lèvres était là,
mousseux et dentelé, déjà rattaché à la terre par mille liens
invisibles des fils d’araignées blanches. Wolf se pencha pour le
cueillir et le goût de l’œillet le frappa et l’étourdit. Il le manqua.
L’œillet s’éteignit et sa couleur se confondit avec celle du sol.
Wolf sourit. S’il le laissait là, les Municipaux l’écraseraient. Sa
main courut au ras du sol et rencontra la tige maigre. Se sentant
pris, l’œillet retrouva sa couleur naturelle. Wolf, délicatement,
rompit une des bosses noueuses et le mit à son col. Il le respirait
sans pencher la tête.

Derrière le mur du Carré, il y eut un vague bruit de
musique, des éclats de biniou cuivré et de gros chocs sourds de
caisse à peaux ; puis un pan de briques s’abattit sous la pression
du défonce-murs municipal, piloté par un huissier barbu en
habit noir et chaîne d’or. Par la brèche, entrèrent les premiers
représentants de la foule, qui s’alignèrent, avec respect, des
deux côtés. La musique parut, bouffante et résonnante, Touff,
Touff et Tzinn. Les choristes allaient glapir dès qu’ils seraient à
portée de voix. Un tambour-major peint en vert marchait le
premier, agitant une canepetière dont il visait le soleil sans
– 52 –

espoir. Il fit un grand signe, suivi d’un double saut périlleux, et
les choristes attaquèrent l’hymne :

C’est Monsieur le Maire,
Touff, Touff et Tzinn !
De cette belle ville,
Touff, Touff et Tzinn !
Qu’est venu vous voir
Touff, Touff et Tzinn !
Pour vous demander,
Touff, Touff et Tzinn !
Si vous vous proposez
Touff, Touff et Tzinn !
De bientôt lui payer
Touff, Touff et Tzinn !
Tous vos vieux impôts.
Touff et Touff, Tzinn et Tzinn et Ticoticoto.

Le ticoticoto fut produit par le choc des pièces métalliques
taillées en forme de coco contre un titito qui venait les cogner
par fragments. Le tout formait une très vieille marche qu’on
employait un peu à tort et à travers, car personne ne payait plus
ses impôts depuis longtemps ; mais on ne pouvait empêcher la
fanfare de jouer le seul air qu’elle connût.

Le Maire parut derrière la musique, tenant son cornet
acoustique dans lequel il s’efforçait d’enfoncer une chaussette
pour ne pas entendre ce vacarme affreux. Sa femme, une très
grosse personne, toute rouge et toute nue, se montra ensuite sur
un char, avec un panneau réclame pour le principal marchand
de fromages de la ville, qui savait des histoires sur le compte de
la municipalité et les obligeait à passer par tous ses caprices.

Elle avait de gros seins qui lui claquaient sur l’estomac à
cause de la mauvaise suspension de la voiture et aussi parce que
– 53 –

le fils du marchand de fromages mettait des pavés sous les
roues.

Derrière le char du marchand de fromages, venait celui du
quincaillier qui ne disposait pas des appuis politiques de son
rival et devait se contenter d’une grande litière de parade dans
laquelle la rosière se faisait mettre à mal par un gros singe. La
location du singe coûtait très cher et ne donnait pas de si bons
résultats que ça, car la rosière s’était évanouie depuis dix
minutes et ne criait plus ; tandis que la femme du Maire, elle,
était en train de devenir violette, et tout de même avait
beaucoup de poils très mal peignés.

Le char du marchand de bébés venait ensuite, propulsé par
une batterie de tétines à réaction ; un chœur de bébés scandait
une vieille chanson à boire.

Le cortège s’arrêtait là, car les cortèges n’amusent
personne ; et le quatrième char où s’étaient installés les
vendeurs de cercueils, venait de tomber en panne, peu avant,
parce que le conducteur était mort sans se confesser.

Wolf, à moitié assourdi par la fanfare, vit les officiels
s’avancer à sa rencontre, encadrés par les hommes de la garde,
armés de gros fusils sournois. Il les accueillit comme il devait et
des spécialistes, pendant ce temps-là, dressèrent en quelques
minutes une petite estrade de bois avec des gradins, où prirent
place le Maire et les sous-maires, tandis que la mairesse
continuait à se démener sur son char. Le marchand de fromages
allait occuper sa place officielle.

Il y eut un grand roulement de tambours à la suite duquel
le fifre devint fou et partit en l’air comme une fusée en se tenant
les oreilles à deux mains ; tous les yeux suivirent sa trajectoire
et chacun rentra le cou dans les épaules quand il retomba, la
– 54 –

tête la première, avec un bruit de limace qui se suicide. Après
quoi on respira et le Maire se leva.

La fanfare s’était tue. Une épaisse poussière montait dans
l’air bleui par la fumée des cigarettes de drogue dominicale et
cela sentait la foule, avec tous les pieds que le terme implique.
Quelques parents attendris par les supplications de leurs
enfants, les avaient pris sur leurs épaules, mais ils les
maintenaient cul par-dessus tête afin de ne point trop les
encourager au penchant de badauderie.

Le Maire toussota dans son cornet acoustique et prit la
parole par le cou pour l’étrangler mais elle tint bon.

– Messieurs, dit-il, et chers coadjupiles. Je ne reviendrai
pas sur la solennité de ce jour, pas plus pur que le fond de mon
cœur, puisque vous savez comme moi que, pour la première fois
depuis l’avènement au pouvoir d’une démocratie stable et
indépendante, des combinaisons politiques louches et de la
basse démagogie qui ont entaché de suspicion les décades
passées, heu, bougre, c’est-y dur à lire, c’te putain d’papier,
l’texte est tout effacé. J’ajoute que si je vous disais tout ce que je
sais, et notamment à propos de cet autre animal de menteur qui
s’prétend marchand de fromages…

La foule applaudit bruyamment et le marchand se leva à
son tour. Il commença à lire la minute d’un pot-de-vin généreux
accordé au Conseil Municipal sur la recommandation du plus
grand trafiquant d’esclaves de la ville. La fanfare attaqua pour
couvrir sa voix et la femme du Maire, voulant sauver son mari
par une diversion, redoubla d’activité. Wolf souriait d’un sourire
vague. Il n’écoutait pas un mot. Il était ailleurs.

– C’est avec une joie hargneuse, continua le Maire, que
nous sommes fiers de saluer aujourd’hui la remarquable
solution imaginée par notre grand coadjupile ici présent, Wolf,
– 55 –

pour éliminer totalement les difficultés résultant d’une
surproduction de métal à faire les machines. Et comme je ne
peux pas vous en dire plus long car, personnellement, selon
l’usage, je ne sais absolument point de quoi c’est que c’est qu’il
s’agit, rapport que je suis un officiel, je passe la parole à la
fanfare qui va exécuter un morceau de son répertoire.

En souplesse, le tambour-major réalisa un coup de pied à
la lune, avec demi-tonneau arrière et, à la seconde précise où il
toucha le sol, le tuba lâcha une grosse note d’ouverture qui se
mit à voltiger gracieusement. Et puis les musiciens se faufilèrent
dans les intervalles et on reconnut l’air de tradition. Comme la
foule s’approchait trop, les hommes de la garde firent une
décharge générale qui en découragea la majeure partie,
cependant que les corps des autres s’éparpillaient en lambeaux.

En quelques secondes, le Carré se vida. Il restait Wolf, le
cadavre du fifre, quelques papiers gras, un petit morceau de
l’estrade. Les dos des hommes de la garde s’éloignaient en
rangs, au pas, et disparurent.

Wolf soupira. La fête était finie. Derrière le mur du Carré,
là-bas, on devinait encore la rumeur de la fanfare qui s’éloignait
par saccades, avec des résurgences. Le moteur accompagnait la
musique de son ronron intarissable.

Il vit au loin Lazuli qui venait le retrouver. Folavril
l’accompagnait. Elle le quitta avant qu’il ne rejoigne Wolf. Elle
penchait la tête en marchant et, dans sa robe à dessins jaunes et
noirs, elle avait l’air d’une salamandre blonde.

– 56 –

CHAPITRE XIII

Et maintenant, Wolf et Lazuli se retrouvaient seuls comme
le soir où le moteur s’était mis en marche. Wolf portait des
gants de cuir rouge et des bottes de cuir doublées de peau de
bêlant. Il avait revêtu une combinaison matelassée et un serre-
tête qui lui dégageait le haut du visage. Il était prêt. Lazuli le
regardait un peu pâle. Wolf avait les yeux baissés.

– Tout est au point ? dit-il sans lever la tête.

– Tout, dit Lazuli. Le coffre est vide. Les éléments remis en
place.

– C’est l’heure ? demanda Wolf.

– Dans cinq ou six minutes, dit Lazuli. Vous vous tiendrez,
hein ?

Son ton un peu bourru toucha Wolf.

– N’aie pas peur, dit-il. Je me tiendrai.

– Vous avez de l’espoir ? demanda Lazuli.

– Le plus grand depuis longtemps, dit Wolf. Mais je n’y
crois guère. Ça va encore faire comme les autres fois.

– Qu’est-ce qui s’est passé les autres fois ? dit Lazuli.

– 57 –

– Rien, répondit Wolf. Quand c’était fini, il n’en restait
rien. Que la déception. Enfin… on ne peut pas rester tout le
temps au ras du sol.

Lazuli déglutit péniblement.

– Tout le monde a de petits problèmes, dit-il.

Et il revit en pensée l’homme qui le regardait embrasser
Folavril.

– Sûr, dit Wolf.

Il releva les yeux.

– Cette fois, dit-il, je vais en sortir. De là-dedans, ça ne
peut pas être pareil.

– C’est un peu risqué quand même, murmura Lazuli. Faites
très attention, les vents doivent être mauvais.

– Ça ira, dit Wolf.

Et, sans logique, il ajouta :

– Tu aimes Folavril, elle t’aime aussi. Rien ne peut vous en
empêcher.

– Presque rien…, répondit Lazuli comme un faux écho.

– Alors ? dit Wolf.

Il aurait voulu une passion. D’abord voir, ça lui éclaircirait
les idées. Il ouvrit la porte de la cabine, mit un pied à l’intérieur
et ses mains gantées se crispèrent sur les barres. Dans ses
– 58 –

doigts, il sentait la vibration du moteur. Il se faisait l’effet d’une
araignée dans une toile pas pour elle.

– C’est l’heure, dit Lazuli.

Wolf fit un signe de tête et, mécaniquement, il prit la
position. La porte d’acier gris claqua sur lui. Dans la cage, le
vent se mit à souffler. Doucement d’abord, puis il se raffermit
comme une huile que l’on durcit au froid. Il changeait de
direction sans prévenir et, lorsque l’air le frappait de face, Wolf
devait s’accrocher de tout son poids à la paroi et il sentait sur sa
figure le froid de l’acier terne. Pour ne pas s’épuiser, il respirait
à une cadence lente. Son sang battait régulièrement dans ses
canaux.

Wolf n’avait pas encore osé regarder au-dessous de lui. Il
attendait d’être assez aguerri et s’astreignait à garder ses yeux
fermés, chaque fois que la fatigue le contraignait à baisser la
tête. De ses hanches, partaient deux lanières de cuir suiffé
terminées par des crochets de fer qu’il fixait à deux anneaux
proches pour reposer ses mains.

Il haletait péniblement et ses genoux commençaient à lui
faire mal. L’air s’allégeait, le pouls de Wolf s’accélérait et il
sentait une sorte de manque à remplir au fond de ses poumons.

Le long du montant de droite, il aperçut soudain une
traînée sombre, luisante, comme une coulée de grès fondu aux
parois bombées d’une cruche de poterie. Il s’arrêta, accrocha ses
lanières et tâta du doigt avec prudence. C’était poisseux. En
élevant la main, il constata, à contre-jour, qu’une goutte rouge
foncé restait suspendue à l’extrémité de son index. Elle se
massa, s’allongea en poire et, d’un coup, se détacha de son doigt
en filant comme de l’huile. C’était désagréable sans raison.
Surmontant sa gêne, il s’apprêta à tenir une minute de plus
– 59 –

avant que la fatigue de ses jambes tremblantes ne lui impose de
s’arrêter tout à fait.

Pesamment, avec effort, il atteignit l’extrémité du délai et
accrocha ses deux lanières. Cette fois, il se laissa aller à fond,
tout mou au bout de ses rubans de cuir. Il sentait son poids lui
écraser la taille. Dans l’angle de la cage, sous son nez, le liquide
rouge ruisselait toujours, paresseux et lent, traçant un chemin
sinueux sur l’acier. Seul, parfois, un épaississement local
indiquait son mouvement ; à part, çà et là, un reflet, une ombre,
on eût dit une ligne immobile.

Wolf attendit. Les mouvements désordonnés de son cœur
s’apaisèrent. Ses muscles commençaient à s’habituer à la
cadence accélérée de sa respiration. Il était seul dans la cage et,
faute d’un repère, ne percevait plus son mouvement.

Il compta encore une centaine de secondes. Malgré les
gants, ses doigts perçurent le contact craquant du givre qui se
formait. Maintenant, il faisait très clair. Il avait du mal à
regarder, ses yeux pleuraient. Lâchant une main, il assujettit de
l’autre ses lunettes de protection, relevées jusqu’ici sur le serre-
tête. Ses paupières cessèrent de clignoter et de lui faire mal.
Tout était devenu aussi net que dans un aquarium.

Timidement, il lança un regard vers ses pieds. La fuite
vertigineuse du sol apparent lui coupa le souffle. Il était au
centre d’un fuseau dont une pointe se perdait dans le ciel et
dont l’autre jaillissait de la fosse.

À tâtons, les yeux fermés pour ne pas vomir, il défit ses
crochets et tourna pour s’adosser à la paroi. Il se rattacha dans
sa nouvelle position et, les talons écartés, se décida à relever ses
paupières. Il serrait ses poings comme des cailloux.

– 60 –

Il tombait des régions supérieures, de vagues traînées de
poussières brillantes, insaisissables, et le ciel fictif palpitait à
l’infini, troué de lueurs. La figure de Wolf était moite et glacée.

Ses jambes tremblaient maintenant et ce n’était pas la
vibration du moteur qui les faisait trembler. Peu à peu,
méthodiquement, il parvint cependant à se contrôler.

À ce moment, il s’aperçut qu’il se rappelait. Il ne lutta pas
contre les souvenirs et se maîtrisa plus profondément, baigné
dans le passé. Le givre craquant caparaçonnait ses vêtements de
cuir d’une croûte brillante, cassée aux poignets et aux genoux.

Les lambeaux du temps jadis se pressaient autour de lui,
tantôt doux comme des souris grises, furtifs et mobiles, tantôt
fulgurants pleins de vie et de soleil – d’autres coulaient tendres
et lents fluides sans mollesse et légers, pareils à la mousse des
vagues.

Certains avaient la précision, la fixité des fausses images de
l’enfance formées après coup par des photographies ou les
conversations de ceux qui se souviennent, impossibles à
ressentir à nouveau, car leur substance s’est évanouie depuis
longtemps.

Et d’autres revivaient, tout neufs, comme il les rappelait à
lui, ceux des jardins, de l’herbe et de l’air, dont les mille nuances
de vert et de jaune se fondent dans l’émeraude de la pelouse,
foncé au noir dans l’ombre fraîche des arbres.

Wolf tremblait dans l’air blême et se souvenait. Sa vie
s’éclairait devant lui aux pulsations ondoyantes de sa mémoire.

À sa droite et à sa gauche, la coulée lourde empoissait les
montants de la cage.

– 61 –

CHAPITRE XIV

Et d’abord ils accoururent en hordes inorganisées, comme
un grand incendie d’odeurs, de lumière et de murmures.

Il y avait les porte-boules, dont on fait sécher les fruits
rugueux pour obtenir le poil rêche à jeter dans le cou. Il y a des
gens qui les nomment platanes. Ce mot ne change rien à leurs
propriétés.

Il y avait les feuilles tropicales barbelées de longs crochets
cornés et bruns pareils à ceux d’insectes combattants.

Il y avait les cheveux courts de la petite fille, en neuvième,
et le tablier bis du garçon dont Wolf était jaloux.

Les grands pots rouges des deux côtés du perron,
transformés en Indiens sauvages par la nuit qui venait, et
l’incertitude de l’orthographe.

La chasse aux vers de terre avec un long manche à balai
tournant.

Cette chambre immense, dont on entrevoyait la voûte
sphérique par-delà le coin d’un édredon bombé comme le
ventre énorme du géant qui mangeait les moutons.

La mélancolie des marrons luisants que l’on revoyait
tomber tous les ans, marrons d’Inde cachés parmi les feuilles
jaunes, avec leur bogue molle aux piquants pas sérieux fendue
en deux ou trois, et qui servaient aux jeux, taillés en masques,
– 62 –

pareils à de petits gnomes, enfilés en colliers à trois ou quatre
rangs, marrons pourris crevant en un jus écœurant, marrons
lancés dans les carreaux.

Cela, c’était l’année, au retour des vacances, où les souris
avaient, dans le tiroir d’en bas, rongé sans hésiter les bougies
miniatures qui garnissaient hier l’épicerie modèle – et l’on
éprouve encore la joie de constater, en ouvrant le tiroir voisin,
qu’elles avaient laissé intact le paquet de petites pâtes avec
lesquelles, sur son assiette, on s’amuse à écrire son nom le soir
en mangeant du bouillon.

Où étaient les souvenirs purs ? En presque tous se fondent
les impressions d’autres époques qui s’y superposent et leur
donnent une réalité différente. Il n’y a pas de souvenirs, c’est
une autre vie, revécue avec une autre personnalité qui résulte
pour partie de ces souvenirs eux-mêmes. On n’inverse pas le
sens du temps à moins de vivre les yeux fermés, les oreilles
sourdes.

Dans le silence, Wolf ferma les yeux. Il plongeait toujours
plus avant, et devant lui se déroulait la carte sonore à quatre
dimensions de son passé fictif.

Il était sans doute allé assez vite, car à ce moment-là il vit
disparaître la paroi de la cage qui lui faisait face.

Détachant les crochets qui le retenaient encore, il prit pied
de l’autre côté.

– 63 –

CHAPITRE XV

Il faisait un léger soleil d’automne qui brillait entre les
frondaisons jaunes des marronniers.

Devant Wolf, une allée allait en pente douce. Le sol était,
au milieu, sec et un peu poudreux, plus foncé sur le bord, où
restaient quelques auréoles de boue fine, dépôts laissés par les
flaques d’une averse récente.

Entre les feuilles craquantes luisaient les dos acajou de
marrons d’Inde, enveloppés parfois dans leurs bogues aux
teintes incertaines, du beige rouillé au vert amande.

De part et d’autre de l’allée, des pelouses négligées
offraient leur surface irrégulière à la caresse du soleil. L’herbe
jaunie se hérissait de chardons sporadiques et de plantes
vivaces montées en graines.

L’allée paraissait aboutir à quelques ruines cernées d’un
roncier pas très haut. Sur un banc de pierre blanche, devant les
ruines, Wolf distingua la silhouette assise d’un vieil homme vêtu
de lin. Lorsqu’il fut plus près, il constata que ce qu’il prenait
pour un vêtement, c’était en réalité une barbe, une vaste barbe
argentée qui faisait cinq à six fois le tour du corps de l’homme.

À côté de lui, sur le banc, il y avait une petite plaque de
cuivre bien astiquée qui portait au centre, en noir et en creux un
nom : Monsieur Perle.

– 64 –

Wolf s’approcha de lui. De plus près, il vit que la figure du
vieux était ridée comme un ballon rouge à moitié dégonflé. Il
avait un gros nez taraudé de narines considérables d’où
s’échappait un poil bourru, des sourcils en saillie au-dessus de
deux yeux pétillants et des pommettes luisantes comme des
petites pommes ou pommettes. Ses cheveux blancs coupés en
brosse évoquaient une carde à coton. Ses mains déformées par
l’âge, aux gros ongles carrés, reposaient sur ses genoux. Il avait
pour tout costume un caleçon de bain antique rayé vert et blanc
et des sandales trop vastes pour ses pieds cornés.

– Je m’appelle Wolf, dit Wolf.

Il désigna la plaquette de cuivre gravé :

– C’est votre nom ?

Le vieux acquiesça.

– C’est moi Monsieur Perle, dit-il. Parfaitement. Léon-Abel
Perle. Ainsi, Monsieur Wolf, c’est votre tour. Voyons, voyons, de
quoi pourriez-vous me parler ?

– Je ne sais pas, dit Wolf.

Le vieux eut l’air étonné et un peu condescendant de celui
dont la question s’adresse à lui-même et n’attend pas le
moindre rebond extérieur.

– Naturellement, naturellement, vous ne savez pas, dit-il.

Marmottant dans sa barbe, il tira soudain d’on ne sait où
une liasse de fiches qu’il consulta.

– Voyons… voyons…, dit-il. Monsieur Wolf… oui… né le…
à… très bien, bon… ingénieur… oui… oui, très bien tout ça.
– 65 –

Allons, Monsieur Wolf, pouvez-vous me parler dans le détail de
vos premières manifestations de non-conformisme ?

Wolf trouvait le vieux Monsieur un peu bizarre.

– Qu’est-ce… en quoi est-ce que ça peut vous intéresser ?
demanda-t-il enfin.

Le vieux fit ttt… ttt… avec sa langue sur ses dents.

– Allons, allons, dit-il, je suppose qu’on vous a appris à
répondre autrement ?

Il employait le ton qui se met à la portée d’un interlocuteur
fortement nuancé d’infériorité.

Wolf haussa les épaules.

– Je ne vois pas en quoi ça peut vous intéresser, répondit-
il. D’autant que je n’ai jamais protesté. J’ai triomphé si je
croyais pouvoir le faire, et dans le cas contraire, j’ai toujours
ignoré les choses dont je savais qu’elles me résisteraient.

– Vous ne les ignoriez donc pas au point de ne pas savoir
au moins ça, dit le vieux. Vous les connaissiez assez pour faire
semblant de les ignorer. Allons, tâchez de répondre
honnêtement et de ne pas vous perdre dans les généralités. Et
n’y avait-il, au fait, que des choses pour vous résister ?

– Monsieur, dit Wolf, je ne sais ni qui vous êtes, ni de quel
droit vous me posez ces questions. Comme dans une certaine
mesure je m’efforce d’être déférent avec les hommes âgés, je
veux bien vous répondre en deux mots. Voici, j’ai toujours
prétendu pouvoir me mettre objectivement, dans la situation de
tout ce qui me fut antagoniste ; et de ce fait, je n’ai jamais pu
lutter contre ce qui s’opposait à moi, car je comprenais que la
– 66 –

conception correspondante ne pouvait qu’équilibrer la mienne
pour qui n’avait aucune raison subjective d’en préférer l’une ou
l’autre. C’est tout.

– C’est un peu gros, dit le vieux. Selon mes fiches, il vous
est pourtant arrivé d’avoir des raisons subjectives, comme vous
dites, et de choisir. Heu… tenez… je vois là une circonstance…

– J’ai joué à pile ou face, dit Wolf.

– Oh, dit le vieux, dégoûté. Vous êtes écœurant. Enfin,
voulez-vous me dire pourquoi vous êtes venu ici ?

Wolf regarda à droite et à gauche, renifla et se décida :

– Pour faire le point.

– Eh bien, dit Monsieur Perle, c’est exactement ce que je
vous propose et vous me mettez des bâtons dans les roues.

– Vous êtes trop désordonné, dit Wolf. Je ne peux pas tout
raconter en vrac à n’importe qui. Vous n’avez ni plan ni
méthode. Voilà dix minutes que vous m’interrogez et vous
n’avez pas avancé d’un pouce. Je veux des questions précises.

Monsieur Perle caressa sa grande barbe, agita le menton de
haut en bas et un peu en biais et regarda Wolf d’un air sévère.

– Ah ! dit-il, je vois qu’avec vous ça n’ira pas tout seul.
Ainsi, vous vous imaginez que je vous interrogeais au hasard, et
sans plan préalable.

– C’est visible, dit Wolf.

– Vous savez ce que c’est qu’une meule, dit Monsieur Perle.
Vous savez comment c’est fait ?
– 67 –


– Je n’ai pas spécialement étudié les meules, dit Wolf.

– Dans une meule, dit Monsieur Perle, il y a les grains
d’abrasif, qui travaillent et le liant qui les maintient en place et
doit s’user plus vite qu’eux de façon à les libérer. Certes, ce sont
les cristaux qui agissent : mais le liant n’en est pas moins
indispensable ; sans lui, rien n’existerait qu’un ensemble de
pièces non dénuées d’éclat et de dureté, mais désorganisées et
inutiles, comme un recueil de maximes.

– Oui, dit Wolf, et alors ?

– Alors, dit Monsieur Perle, j’ai un plan, parfaitement, et je
vais vous poser des questions très précises, dures et acérées ;
mais la sauce dont vous envelopperez les faits est pour moi aussi
nécessaire que les faits eux-mêmes.

– Vu, dit Wolf. Parlez-moi un peu de ce plan.

– 68 –

CHAPITRE XVI

– Le plan, dit Monsieur Perle, est évident. Nous avons à la
base deux facteurs déterminants : vous êtes occidental et
catholique.
Il
s’ensuit
que
nous
devons
adopter,
chronologiquement, l’ordre que voici :

1° Rapports avec votre famille ;

2° Travail d’écolier et études postérieures ;

3° Premières expériences en matière de religion ;

4° Puberté, vie sexuelle d’adolescent, mariage éventuel ;

5° Activité en tant que cellule d’un corps social ;

6° S’il y a lieu, inquiétudes métaphysiques ultérieures, nées
d’une prise de contact plus étroit avec le monde, et qui peuvent
se relier au 2° au cas où, contrairement à la moyenne des
hommes de votre espèce, vous n’auriez pas coupé tout contact
avec la religion dans les années qui ont suivi votre première
communion.

Wolf réfléchit, pesa, balança et dit :

– C’est un plan possible. Naturellement…

– Certes, coupa Monsieur Perle. On pourrait se placer d’un
tout autre point de vue que le chronologique, et même
intervertir l’ordre de certains numéros. En ce qui me concerne,
– 69 –

je suis chargé de vous poser des questions sur le premier point
et sur celui-là seulement. Rapports avec votre famille.

– C’est une question connue, dit Wolf. Tous les parents se
valent.

Monsieur Perle se leva et se mit à marcher de long en large.
Le fond de son vieux caleçon de bain pendait sur ses cuisses
maigres comme une voile de calme plat.

– Pour la dernière fois, dit-il, je vous demande de ne pas
faire l’enfant. Maintenant, c’est sérieux. Tous les parents se
valent ! Vraiment ! Ainsi, parce que vous n’avez pas été gêné par
les vôtres, vous n’en tenez aucun compte.

– Les miens étaient bons, d’accord, dit Wolf, mais avec des
mauvais, on réagit plus violemment, et c’est plus profitable en
fin de compte.

– Non, dit Monsieur Perle. On dépense plus d’énergie,
mais finalement, comme on est parti de plus bas, on arrive au
même point ; c’est du gâchis. Évidemment, quand on a vaincu
plus d’obstacles, on est tenté de croire qu’on a été plus loin.
C’est faux. Lutter n’est pas avancer.

– Tout ça, c’est le passé, dit Wolf. Je peux m’asseoir ?

– Allons, dit Monsieur Perle, je vois que vous avez envie
d’être insolent avec moi. En tout cas, si c’est mon maillot qui
vous fait rire, pensez que je pourrais ne pas en avoir du tout.

Wolf se rembrunit.

– Je ne ris pas, dit-il, prudent.

– Vous pouvez vous asseoir, compléta Monsieur Perle.
– 70 –


– Merci, dit Wolf.

Malgré lui, il se laissait influencer par le ton sérieux de
Monsieur Perle. Devant les yeux, il vit la figure bonasse du vieux
se détacher sur les feuilles oxydées par l’automne comme de
minces scories cupriques. Un marron tomba et les troua avec un
bruit d’oiseau qui s’envole. La bogue et le fruit atterrirent dans
un claquement doux.

Wolf rassemblait ses souvenirs. Il s’apercevait maintenant
que Monsieur Perle avait eu raison de ne pas s’occuper outre
mesure de son plan. Les images revenaient en vrac, au hasard,
comme des numéros que l’on tire d’un sac. Il le lui dit.

– Tout va être mélangé !

– Je me débrouillerai, dit Monsieur Perle. Allez, dites tout.
L’abrasif et le liant. Et n’oubliez pas que le liant donne sa forme
à l’abrasif.

Wolf s’assit et mit sa figure dans ses mains. Il commença à
parler d’une voix neutre, sans nuance, indifférente.

– C’était une grande maison, dit-il. Une maison blanche. Je
ne me rappelle pas bien le début, je revois la figure des
domestiques. Le matin, j’allais souvent dans le lit de mes
parents, et devant moi, de temps à autre, mon père et ma mère
s’embrassaient sur la bouche et cela m’était bien désagréable.

– Comment étaient-ils avec vous ? demanda Monsieur
Perle.

– Jamais ils ne m’ont battu, dit Wolf. On ne pouvait pas les
fâcher. Il fallait le faire exprès. Il fallait tricher. Toutes les fois
que j’avais envie d’être en colère, il fallait que je fasse semblant
– 71 –

et je prenais chaque fois des motifs si futiles et si vains que je ne
parviens pas à en trouver un.

Il reprit haleine. Monsieur Perle ne disait rien et son vieux
visage était plissé par l’attention.

– Ils avaient toujours peur pour moi, dit Wolf. Je ne
pouvais pas me pencher aux fenêtres, je ne traversais pas la rue
tout seul, il suffisait qu’il y ait un peu de vent pour qu’on me
mette ma peau de bique et hiver comme été, je ne quittais pas
mon gilet en laine ; c’étaient des tricots jaunâtres et distendus
qu’on nous faisait avec de la laine de pays. Ma santé, c’était
effrayant. Jusqu’à quinze ans je n’ai pas eu le droit de boire
autre chose que de l’eau bouillie. Mais la lâcheté de mes parents,
c’est qu’eux-mêmes ne se ménageaient pas et se donnaient tort
dans leur conduite à mon égard par leur comportement envers
eux-mêmes. À force, je finissais par avoir peur moi-même, par
me dire que j’étais très fragile, et j’étais presque content de me
promener, en hiver, en transpirant dans douze cache-nez de
laine. Pendant toute mon enfance, mon Père et ma Mère ont
pris sur eux de m’épargner tout ce qui pouvait me heurter.
Moralement, je ressentais une gêne vague, mais ma chair molle
s’en réjouissait hypocritement.

Il ricana.

– Un jour que j’avais rencontré des jeunes gens qui, dans la
rue, se promenaient, leur imperméable sur le bras tandis que je
suais dans un gros paletot d’hiver, j’ai eu honte. En me
regardant dans la glace, j’ai vu un balourd engoncé, ficelé et
chapeauté comme une larve de hanneton. Deux jours plus tard,
comme il pleuvait, j’ai retiré ma veste et je suis sorti. Je prenais
mon temps pour que ma Mère ait le loisir d’essayer de me
retenir. Mais j’avais dit « Je vais sortir » et j’ai dû le faire. Et
malgré cette peur de m’enrhumer qui me gâchait la joie d’avoir
– 72 –

vaincu ma honte, je suis sorti parce que j’avais honte d’avoir
peur de m’enrhumer.

Monsieur Perle toussota.

– Hum, hum, dit-il. C’est très bien, tout ça.

– C’est ça que vous me demandiez ? dit Wolf reprenant
brutalement conscience.

– C’est presque ça, dit Monsieur Perle. Vous voyez, c’est
bien facile, quand on commence. Qu’est-il advenu après votre
sortie ?

– Ç’a été une scène terrible, dit Wolf. Toutes proportions
gardées.

Il réfléchit, les yeux en l’air.

– Il y a plusieurs choses distinctes, dit-il. Mon désir de
vaincre ma mollesse et mon sentiment que j’étais redevable de
cette mollesse à mes parents, et la tendance de mon corps à se
laisser aller à cette mollesse. C’est drôle, vous voyez, ça a
commencé par la vanité, ma lutte contre l’ordre établi. Si je ne
m’étais pas trouvé ridicule dans cette glace… C’est le grotesque
de mon aspect physique qui m’a ouvert les yeux. Et le grotesque
apparent de certaines réjouissances familiales a achevé de
m’écœurer. Vous savez, les pique-niques où l’on apporte son
herbe pour pouvoir rester assis sur la route afin d’éviter la
vermine. Dans un désert, j’aurais aimé ça… la salade russe, les
casse-escargots, les tringles à macaronis… mais que quelqu’un
passe, et toutes ces formes humiliantes de la civilisation
familiale, les fourchettes, les timbales en aluminium, tout ça me
montait à la tête – je voyais rouge – alors je lâchais mon assiette
et je m’écartais pour avoir l’air d’être ailleurs – ou je m’installais
au volant de l’auto vide, qui me rendait une virilité mécanique.
– 73 –

Et pendant ce temps, mon moi mou me soufflait à l’oreille…
« Pourvu qu’il reste de la salade russe et du jambon »… alors
j’avais honte de moi, honte de mes parents, et je les haïssais.

– Mais vous les aimiez beaucoup ! dit Monsieur Perle.

– Certes, dit Wolf. Et cependant la vue d’un cabas à la
poignée cassée dont dépassent le thermos et le pain, suffit
encore aujourd’hui à me lever le cœur et me donne envie de
tuer.

– Cela vous gênait vis-à-vis des observateurs possibles, dit
Monsieur Perle.

– Dès ce moment, dit Wolf, ma vie extérieure a été dirigée
en fonction de ces observateurs. C’est ce qui m’a sauvé.

– Vous considérez que vous êtes sauvé ? dit Monsieur
Perle. Pour nous résumer, dans une première phase de votre
existence, vous leur reprochez d’avoir encouragé chez vous une
tendance à la pusillanimité que vous étiez, par veulerie
physique, enclin à satisfaire, et, moralement, écœuré de subir.
Ce qui vous a conduit à tenter de donner à votre vie un lustre
qui lui manquait, et de là, à tenir, plus qu’il ne fallait, compte de
l’attitude d’autrui à votre égard. Comme vous étiez dans une
situation dominée par des impératifs contradictoires, il y avait
forcément déception.

– Et le sentiment, dit Wolf. J’étais noyé dans le sentiment.
On m’aimait trop ; et comme je ne m’aimais pas, je concluais
logiquement à la stupidité de ceux qui m’aimaient… à leur
malignité même – et peu à peu, je me suis construit un monde à
ma mesure… sans cache-nez, sans parents. – Vide et lumineux
comme un paysage boréal et j’y errais, infatigable et dur, le nez
droit et l’œil aigu… sans jamais cligner les paupières. Je m’y
entraînais, des heures, derrière une porte et il me venait des
– 74 –

larmes douloureuses que je n’hésitais pas à répandre sur l’autel
de l’héroïsme ; inflexible, dominateur, méprisant, je vivais
intensément…

Il rit gaiement.

– Sans me rendre compte un instant, acheva-t-il, que je
n’étais qu’un petit garçon assez gras et que le pli méprisant de
ma bouche, encadré par mes joues rondes, me donnait tout
juste l’air de retenir une envie de faire pipi.

– Allons, dit Monsieur Perle, les rêves d’héroïsme sont
fréquents chez les jeunes enfants. Tout cela d’ailleurs me suffit à
vous noter.

– C’est drôle…, dit Wolf. Cette réaction contre la tendresse,
ce souci du jugement d’autrui, c’était un pas vers la solitude.
Parce que j’ai eu peur, parce que j’ai eu honte, parce que j’ai été
déçu, j’ai voulu jouer les héros indifférents. Quoi de plus seul
qu’un héros ?

– Quoi de plus seul qu’un mort ? dit Monsieur Perle d’un
air détaché.

Peut-être que Wolf n’entendit pas. Il ne dit rien.

– Allons, conclut Monsieur Perle, je vous remercie, c’est
par là.

Du doigt, il désigna le tournant de l’allée.

– Au revoir ? dit Wolf.

– Je ne pense pas, dit Monsieur Perle. Bonne chance.

– Merci, dit Wolf.
– 75 –


Il vit Monsieur Perle s’enrouler dans sa barbe et s’étendre
confortablement sur son banc de pierre blanche. Puis il se
dirigea vers le tournant de l’allée. Les questions de Monsieur
Perle avaient fait surgir en lui mille visages, mille jours, qui
dansaient dans sa tête comme les feux d’un kaléidoscope
dément.

Et puis il y eut, d’un coup, le noir.

– 76 –

CHAPITRE XVII

Lazuli grelottait. Le soir était venu d’un coup, compact et
venteux, et le ciel en profitait pour se rapprocher du sol qu’il
couvait de sa menace flasque. Wolf n’était pas redescendu et
Lazuli se demandait s’il ne fallait pas aller le rechercher. Wolf se
vexerait peut-être. Il s’approcha du moteur pour lui prendre un
peu de chaleur, mais le moteur chauffait à peine.

Depuis quelques heures, les murs du Carré s’étaient fondus
dans la masse cotonneuse de l’ombre, et l’on voyait cligner, pas
très loin, les yeux rouges de la maison. Wolf devait avoir
prévenu Lil qu’il rentrerait tard et malgré cela, Lazuli s’attendait
à chaque instant à voir s’approcher une petite lanterne tempête.

Aussi, comme il n’y était pas préparé, il se laissa
surprendre par l’arrivée de Folavril, seule dans le noir. Il la
reconnut tout près de lui, et il eut chaud aux mains. Aimable et
un peu liane, elle se laissa embrasser. Il caressa son cou
gracieux, la serra sur son corps et murmura, les yeux mi-clos,
des mots de litanie ; mais elle le sentit soudain se contracter, se
pétrifier.

Fasciné, Lazuli voyait auprès de lui un homme au teint
pâle, vêtu de sombre et qui les regardait. Sa bouche faisait une
barre noire sur sa figure, et ses yeux venaient de loin. Lazuli
haletait. Il ne supportait pas que l’on écoute ce qu’il disait à
Folavril. Il s’écarta d’elle et ses jointures blanchirent.

– Qu’est-ce que vous voulez ? dit-il.

– 77 –

Sans le voir, il sentit l’étonnement de la fille blonde, et une
fraction de temps, détourna la tête. Surprise, avec un demi-
sourire de surprise. Pas encore inquiète. Le temps qu’il regarde
l’homme… il n’y avait plus personne. Lazuli se mit à grelotter, le
froid de la vie lui gelait le cœur. Il restait près de Folavril,
accablé, vieux. Ils ne disaient rien. Le sourire avait disparu des
lèvres de Folavril. Elle lui passa son bras mince autour du cou et
le cajola comme un bébé, caressant la limite rase de ses cheveux
derrière l’oreille.

À ce moment-là, ils entendirent le choc mat des talons de
Wolf sur le sol et il tomba près d’eux lourdement. Il resta sur les
genoux, courbé, sans force, la tête entre ses mains. Sur sa joue,
on voyait une grande traînée noire, épaisse et poisseuse, comme
une croix d’encre sur un mauvais devoir ; ses doigts douloureux
digéraient à peine leur longue étreinte.

Oubliant son cauchemar à lui, Saphir déchiffrait sur le
corps de Wolf les traces d’une autre inquiétude. L’étoffe de son
vêtement protecteur brillait de gouttelettes microscopiques
comme des perles et il restait affaissé, un cadavre, au pied de la
machine.

Folavril se dégagea de Saphir et s’approcha de Wolf. Elle
lui prit les poignets dans ses doigts tièdes, et, sans essayer de les
disjoindre, les pressa amicalement. En même temps, elle parlait
d’une voix enveloppante et chanteuse, elle lui disait de rentrer à
la maison, où il faisait chaud, où il y avait un grand rond de
lumière sur la table, où Lil l’attendait ; et Saphir se pencha vers
Wolf et l’aida à se relever. Pas à pas, ils le guidèrent dans
l’ombre. Wolf marchait avec peine. Il traînait un peu la jambe
droite, un bras sur les épaules de Folavril. Saphir le soutenait de
l’autre côté. Ils firent le chemin sans mot dire. Des yeux de Wolf
tombait sur l’herbe de sang une lumière hostile et froide qui
posait devant eux la trace légère de son double pinceau,
atténuée de seconde en seconde ; lorsqu’ils arrivèrent à la porte
– 78 –

de la maison l’opacité massive de la nuit venait de se refermer
sur eux.

– 79 –

CHAPITRE XVIII

Vêtue d’un peignoir léger, Lil, assise à sa coiffeuse,
arrangeait ses ongles. Ils venaient de tremper pendant trois
minutes dans du jus de liseron décalcifié, pour amollir la
cuticule et amener la lunule au premier quartier tout juste. Elle
préparait soigneusement la petite cage à fond mobile dans
laquelle deux coléoptères spécialisés s’aiguisaient les
mandibules en attendant le moment où, posés à pied d’œuvre,
ils auraient à tâche de faire disparaître les peaux. Les
encourageant de quelques mots sélectionnés, Lil posa la cage
sur l’ongle de son pouce et tira la tirette. Avec un ronron
satisfait, les insectes se mirent au travail, animés d’une
émulation maladive. Les peaux se transformaient en fine
poussière sous les coups rapides du premier, tandis que l’autre
fignolait le travail, ébarbait et lissait les bords tranchés par son
petit camarade.

Il y eut un frappis contre la porte et Wolf entra. Il était rasé
et raclé, l’air bien mais un peu blême.

– Je peux parler avec toi, Lil ? demanda-t-il.

– Viens, dit-elle en lui faisant une place sur la banquette de
satin piqué.

– Je ne sais pas de quoi, dit-il.

– Ce n’est pas grave, dit Lil. On ne parle jamais beaucoup
de toute façon… Tu n’auras pas de mal à trouver. Qu’est-ce que
tu as vu dans ta machine ?
– 80 –


– Je ne suis pas venu pour te le dire, protesta Wolf.

– Bien sûr, dit Lil. Mais tu préfères tout de même que je te
le demande.

– Je ne peux pas te répondre, dit Wolf, parce que ce n’est
pas plaisant.

Lil fit passer la cage de l’ongle du pouce à celui de l’index.

– Tu ne vas pas prendre cette machine tellement au
tragique, dit-elle. C’est tout de même une initiative qui ne vient
pas de toi.

– En général, dit Wolf, quand une vie passe par un
tournant, ce n’est pas elle qui l’a prémédité.

– C’est dangereux, cette machine, dit Lil.

– Il faut se mettre dans une situation dangereuse, ou un
petit peu désespérée, dit Wolf. C’est excellent à condition de ne
pas le faire tout à fait exprès ce qui est mon cas.

– Pourquoi rien qu’un peu exprès ? dit Lil.

– Le petit peu qu’il faut, c’est pour se répondre, si on a
peur, dit Wolf, « je l’ai cherché ».

– C’est de l’enfantillage, dit Lil.

La cage voltigea de l’index au majeur. Wolf regardait les
coléoptères.

– 81 –

– Tout ce qui n’est ni une couleur, ni un parfum, ni une
musique, dit-il en comptant sur ses doigts, c’est de
l’enfantillage.

– Et une femme ? protesta Lil. Sa femme ?

– Une femme, non, par conséquent, dit Wolf, puisque c’est
au moins les trois.

Ils se turent un instant.

– Tu es en plein parti pour me dire des choses
affreusement supérieures, dit Lil, et il y a bien un moyen de
t’arrêter mais je ne veux pas défaire des ongles que j’ai eu tant
de mal à faire. Aussi, tu vas sortir avec Lazuli. Tu vas prendre de
l’argent et vous irez vous distraire tous les deux, ça vous fera du
bien.

– Voir les choses de là-dedans, dit Wolf, ça restreint
considérablement le domaine de l’intérêt.

– Tu es un éternel découragé, dit Lil. Ce qui est drôle, c’est
que tu continues à faire des choses avec cette mentalité-là. Tu
n’as pas tout essayé, tout de même…

– Ma Lil, dit Wolf.

Elle était toute tiède dans son peignoir bleu. Elle sentait le
savon et les parfumeries chauffées sur la peau. Il l’embrassa
dans le cou.

– J’ai tout essayé avec vous, peut-être ? ajouta-t-il taquin.

– Parfaitement, dit Lil, et j’espère que tu essaieras encore,
mais tu me chatouilles et tu vas bousiller mes ongles, alors
j’aime mieux que tu ailles un peu faire l’imbécile avec ton aide.
– 82 –

Que je ne te revoie pas avant ce soir, hein… et tu ne me diras pas
tout ce que vous aurez fait. Et pas de machine aujourd’hui. Vis
un peu, au lieu de ressasser.

– Pas besoin de machine aujourd’hui, dit Wolf. J’ai oublié
des choses pour au moins trois jours. Pourquoi tu veux que je
sorte sans toi ?

– Tu n’aimes pas tellement sortir avec moi, dit Lil ; et
aujourd’hui, je n’ai pas le cafard, alors j’aime mieux que tu t’en
ailles. Allez, va chercher Lazuli. Et laissez-moi Folavril, hein ?
Tu serais trop content d’avoir ce prétexte-là pour sortir avec elle
et dire à Lazuli d’aller tripoter ton sale moteur.

– T’es bête… et machiavélique, dit Wolf.

Il se leva et se rebaissa pour embrasser un des seins de Lil
spécialement embrassable une fois debout lui Wolf.

– File ! dit Lil avec une pichenette de l’autre main.

Wolf sortit, referma la porte et monta un étage. Il toqua
chez Lazuli. Qui dit entrez et apparut sur son lit, renfrogné.

– Oui ? dit Wolf. C’est triste, hein ?

– Ah ! oui, soupira Lazuli.

– Viens, dit Wolf. On va faire une virée en garçons.

– Quel genre ? dit Lazuli.

– En garçons pas sérieux, dit Wolf.

– Alors, j’emmène pas Folavril ? dit Lazuli.

– 83 –

– Pas question, dit Wolf. Au fait, où est-elle ?

– Chez elle, dit Lazuli. Fait ses ongles. Pouah !

Ils descendirent l’escalier. Au moment de passer le palier
où habitait Wolf, celui-ci s’arrêta.

– 84 –

CHAPITRE XIX

– Tu n’es pas de bonne humeur, constata-t-il.

– Vous non plus, dit Lazuli.

– On va prendre du vigoureux, dit Wolf. J’ai un reginglot
1924 qu’est spécialement idoine. Ça console.

Il entraîna Lazuli dans la salle à manger et ouvrit le
placard. Il y avait une pleine bouteille de reginglot à moitié vide.

– Ça suffira, dit Wolf. À la régalade ?

– Voui, dit Lazuli. Comme des hommes.

– Qu’on est, ajouta Wolf pour renforcer leur décision.

– La trique au vent, dit Lazuli, tandis que Wolf buvait. La
trique au vent et tant pis pour les cloches. Et vive les
récipiendaires. Passez-moi ça, buvez pas tout.

D’un dos de main, Wolf se torcha les babines.

– T’as l’air un peu énervé, dit-il.

– Glou ! fit Lazuli.

Et il ajouta :

– Je suis un affreux simulateur.
– 85 –


La bouteille vide ayant conscience de son inutilité totale,
s’étrécit et se tassa, se tsantsa et disparut.

– Allons-y ! dit Wolf.

Ils partirent, marquant le pas au moyen d’un crayon gras.
Ça distrait.

À leur gauche, disparut la machine.

Ils traversèrent le Carré.

Franchirent la brèche.

Voilà la route.

– Qu’est-ce qu’on va faire ? dit Lazuli.

– Voir les filles, dit Wolf.

– Chouette ! dit Lazuli.

– Comment chouette ? protesta Wolf. C’est à moi de dire
ça. Toi, tu es célibataire.

– Justement, dit Lazuli. J’ai le droit de me réjouir sans
remords.

– Oui, dit Wolf. Mais toi, tu ne le diras pas à Folavril.

– Plus souvent ! grogna Lazuli.

– Elle ne voudrait plus de toi.

– Je ne sais pas, dit hypocritement Lazuli.
– 86 –


– Tu veux que je lui dise pour toi ? proposa hypocritement
Wolf.

– J’aime mieux pas, avoua Lazuli. Mais pourtant, j’ai le
droit, bon Dieu !

– Oui, dit Wolf.

– Avec elle, dit Lazuli, j’ai des embêtements. Je ne suis
jamais seul. Toutes les fois que je commence à m’occuper d’elle
sexuellement, c’est-à-dire avec mon âme, il y a un homme…

Il s’interrompit.

– Je suis cinglé. Ça a l’air tellement idiot comme ça.
Mettons que je n’ai rien dit.

– Il y a un homme ? répéta Wolf.

– C’est tout, dit Lazuli. Il y a un homme et on n’y peut rien.

– Qu’est-ce qu’il fait ?

– Il regarde, dit Lazuli.

– Quoi ?

– Ce que je fais.

– Ça… murmura Wolf, c’est lui que ça doit gêner.

– Non…, dit Lazuli. Parce que, à cause de lui, je ne peux
rien faire de gênant.

– 87 –

– C’est une bonne blague, dit Wolf. Quand est-ce que tu en
as eu l’idée ? Ça ne serait pas plus simple de dire à Folavril que
tu ne veux plus d’elle ?

– Mais j’en veux !… gémit Lazuli. J’en veux drôlement !…

La ville s’approchait d’eux. Les petites maisons en bouton,
les demi-maisons presque grandes avec une fenêtre encore
enterrée à moitié et les toutes poussées de diverses couleurs et
odeurs. Ils suivirent la rue principale et tournèrent vers le
quartier des amoureuses. On passait une grille d’or et tout
devenait de luxe. Les façades des maisons étaient plaquées de
turquoise ou de lave rose, et par terre, c’était de la fourrure
épaisse, onctueuse, jaune citron. Au-dessus des rues, il y avait,
entrevues, des coupoles de cristal mince et de verre gravé
mauve et eau. Des lampadaires à gaz parfumé éclairaient les
numéros des maisons devant lesquelles, sur un petit écran de
télévoyance en couleurs, on pouvait contrôler l’activité des
occupantes dans des boudoirs tendus de velours noir et éclairés
gris pâle. La musique vous nouait les six dernières vertèbres,
très douce et sulfureuse. Celles qui n’opéraient pas étaient
devant leurs portes, dans des niches de cristal où ruisselaient
des jets d’eau de rose pour les détendre et les adoucir.

Un voile de brume rouge au-dessus de leurs têtes masquait
et découvrait par intervalles les dessins capricieux du verre des
coupoles.

Dans la rue, il y avait quelques hommes, un peu étourdis,
qui avançaient à pas vagues. D’autres, allongés devant les
maisons, rêvaient en reprenant des forces. Le bord du trottoir,
sous la fourrure citron, était de mousse élastique, douce aux
sentiments, et les ruisseaux de vapeur rouge filaient le long des
maisons, suivant les tubes de descente en verre épais à travers
lesquels on vérifiait aisément l’activité des salles de bains.

– 88 –

Il circulait des marchandes de poivre et de cantharide,
vêtues d’un gros ruban de fleurs dans les cheveux et portant des
petits plateaux de métal mat avec des sandwiches tout prêts.

Wolf et Lazuli s’assirent sur le trottoir. Il passa contre eux
une marchande longue, brune et déliée, qui chantonnait une
valse lente et dont la cuisse lisse effleura la joue de Wolf. Elle
sentait le sable des îles. Wolf la retint en étendant la main. Et il
lui caressa la peau suivant les contours des muscles fermes. Elle
s’assit entre eux. Ils se mirent tous trois à manger des
sandwiches au poivre.

À la quatrième bouchée, l’air commençait à vibrer autour
de leurs têtes et Wolf s’allongea dans le ruisseau confortable. La
marchande s’étendit à côté de lui. Wolf était sur le dos et elle à
plat ventre, accoudée, lui glissait de temps en temps un nouveau
sandwich entre les dents. Lazuli se mit debout et il cherchait des
yeux une porteuse de boissons. Elle arriva et ils burent des
gobelets d’alcool d’ananas pimenté et bouillant.

– Que fait-on ? murmura Wolf très voluptueusement.

– On est bien ici, dit Lazuli, mais on serait encore mieux
dans une de ces jolies maisons.

– Vous n’avez plus faim ? demanda la marchande de
poivre.

– Ni soif ? compléta sa collègue.

– Vous, dit Wolf, on peut entrer avec vous dans ces
maisons ?

– Non, dirent les deux marchandes. Nous, on est plus ou
moins vestales.

– 89 –

– On peut toucher ? dit Wolf.

– Oui, dirent les deux filles. Touchotter, bigeotter,
lichotter, mais rien de plus.

– Oh zut ! dit Wolf. De quoi se mettre en appétit et être
obligé de s’arrêter juste au bon moment !…

– On a des fonctions, expliqua la porteuse de boissons. Il
faut faire attention dans notre métier. Et puis celles des maisons
en tâtent un peu…

Elles se relevèrent, les reins élastiques. Wolf s’assit et passa
une main incertaine dans ses cheveux. Restant où il était, il
enlaça les jambes de la marchande de sandwiches et posa ses
lèvres sur la chair qui voulait bien. Puis il se releva et entraîna
Lazuli.

– Viens, dit-il. Laissons-les travailler.

Déjà elles s’éloignaient avec des gestes d’adieu.

– On compte cinq maisons, dit Lazuli et on entre.

– D’accord, dit Wolf. Pourquoi cinq ?

– Parce qu’on est deux, dit Lazuli.

Il comptait :

– … quatre… cinq. Passez devant.

C’était une petite porte d’agate encadrée de bronze luisant.
Sur l’écran, on voyait qu’elles dormaient. Wolf poussa la porte.
Il y avait dans la pièce une lumière beige et trois filles étendues
sur un lit de cuir.
– 90 –


– Ça va bien, dit Wolf. Déshabillons-nous sans les réveiller.
Celle du milieu servira à nous séparer.

– Ça va nous remettre les idées en place, dit Lazuli ravi.

Wolf laissa tomber ses vêtements à ses pieds. Lazuli se
battit avec un lacet de soulier et arracha tout. Ils étaient nus
tous les deux.

– Et si celle du milieu se réveille ? dit Wolf.

– Faut pas s’en faire, dit Lazuli. On trouvera bien une
solution. Elles doivent savoir se débrouiller dans un cas comme
ça.

– Je les aime, dit Wolf. Elles sentent bon la femme.

Il s’étendit contre la rousse tout près de lui. Elle était
chaude de sommeil et n’ouvrit pas les yeux. Ses jambes se
réveillèrent jusqu’à son ventre. Le haut continuait à dormir
pendant que Wolf, bercé, redevenait jeune comme tout. Et
personne ne regardait Lazuli.

– 91 –

CHAPITRE XX

En reprenant conscience, Wolf s’étira et se dégagea du
corps de son amoureuse qui s’était rendormie tout entière. Il se
leva, fit jouer ses muscles et se pencha vers elle pour la soulever.
Elle s’accrocha à son cou et il la porta jusqu’à la baignoire où
coulait une eau opaque et parfumée. Il la cala confortablement
et revint se rhabiller. Lazuli, déjà prêt, l’attendait en caressant
les deux autres filles qui se laissaient faire plutôt volontiers.
Lorsqu’ils sortirent, elles les embrassèrent et s’en furent
rejoindre leur camarade.

Ils foulèrent le sol jaune, les mains dans les poches,
respirant à pleins poumons l’air laiteux. D’autres hommes les
croisaient, pleins de sérénité. De temps en temps, certains
s’asseyaient par terre, retiraient leurs chaussures et se calaient
commodément contre le trottoir pour un somme avant de
recommencer. Quelques-uns passaient leur vie entière dans le
quartier des amoureuses, nourris de poivre et d’alcool d’ananas.
Ils étaient maigres et durs, avec des yeux flambants, des gestes
arrondis et l’esprit apaisé.

À l’angle d’une rue, Wolf et Lazuli se heurtèrent à deux
marins qui sortaient d’une maison bleue.

– Vous êtes d’ici ? demanda le plus grand.

Il était grand, brun, frisé, avec un corps musclé et une tête
romaine.

– Oui, dit Lazuli.
– 92 –


– Vous nous indiquez où on peut jouer ? demanda l’autre
marin, moyen et neutre.

– À quoi ? dit Wolf.

– À la saignette ou au retroussis, répondit le premier
marin.

– Le quartier des jeux est par là…, dit Lazuli en montrant
devant eux. On y va.

– On vous suit, dirent les deux marins en chœur.

Ils continuèrent en parlant.

– Quand avez-vous débarqué ? demanda Lazuli.

– Il y a deux ans, répondit le grand marin.

– Comment vous appelez-vous ? demanda Wolf.

– Je m’appelle Sandre, dit le grand marin, et mon copain se
nomme Berzingue.

– Vous êtes restés dans le quartier depuis deux ans ?
demanda Lazuli.

– Oui, dit Sandre. On y est bien. Nous aimons beaucoup le
jeu.

– La saignette ? précisa Wolf qui avait lu des histoires de
marins.

– La saignette et le retroussis, dit Berzingue, qui semblait
parler peu.
– 93 –


– Venez jouer avec nous, proposa Sandre.

– À la saignette ? dit Lazuli.

– Oui, dit Sandre.

– Vous êtes sûrement trop forts pour nous, dit Wolf.

– C’est un bon jeu, dit Sandre. Il n’y a pas de perdants. Il y
a des gagnants plus ou moins et on profite de ce que gagnent les
autres autant de ce que soi-même.

– Je me laisserais presque tenter, dit Wolf. Tant pis pour
l’heure. Il faut tout essayer.

– Il n’y a pas d’heure, dit Berzingue. J’ai soif.

Il héla une porteuse de boissons qui accourut. Sur son
plateau, l’alcool d’ananas bouillait dans des gobelets d’argent.
Elle but avec eux et ils l’embrassèrent sur ses lèvres à vif.

Ils foulaient toujours l’épaisse laine jaune, environnés de
brume par instants, complètement détendus, bien vivants
jusqu’au bout des doigts de pied.

– Avant ici, dit Lazuli, vous avez beaucoup navigué ?

– Ja, ja jamais, dirent les deux marins.

Puis Berzingue ajouta :

– On ment.

– 94 –

– Oui, dit Sandre. On n’a pas arrêté, en réalité. On disait ja,
ja, jamais parce qu’à notre idée ça devrait quasiflûtement
pouvouyoir fayère une cheranceron.

– Ça ne nous dit pas ousque vous avez été, dit Lazuli.

– On a vu les îles Creuses, dit Sandre et on y est resté trois
jours.

Wolf et Lazuli les regardèrent avec respect.

– C’est comment ? dit Wolf.

– C’est creux, dit Berzingue.

– Foutre de foutre ! dit Lazuli.

Il était devenu tout pâle.

– Faut pas penser à ça, dit Sandre. C’est passé maintenant.
Et puis, sur le moment, on ne s’est pas rendu compte.

Il s’arrêta.

– Ça y est, dit-il. C’est l’endroit. Vous aviez raison, c’était
bien par là. Nous, depuis deux ans qu’on est ici, on n’arrive pas
à s’y retrouver.

– Comment faites-vous en mer ? demanda Wolf.

– En mer, dit Sandre, il y a de la variété. Y a pas deux
vagues qui se ressemblent. Ici, c’est toujours pareil. Des
maisons et des maisons. On peut pas.

Il poussa la porte et elle admit cet argument.

– 95 –

À l’intérieur, c’était grand et carrelé, tout lavable. Du côté
des joueurs, on s’asseyait dans des fauteuils en cuir, de l’autre,
des gens étaient debout, nus et attachés, femmes ou hommes,
suivant les goûts. Sandre et Berzingue avaient déjà sur eux des
pipes à saignette à leurs initiales et Lazuli en prit deux sur un
plateau pour Wolf et lui-même, avec une boîte d’aiguilles.

Sandre s’assit, porta sa pipe à sa bouche et souffla. Là-bas,
devant lui, il y avait une fille de quinze ou seize ans. L’aiguille se
ficha dans la chair de son sein gauche et une grosse goutte de
sang se forma, coula et descendit le long du corps.

– Sandre est vicieux, dit Berzingue. Il vise les seins.

– Et vous ? demanda Lazuli.

– Moi, d’abord, dit Berzingue, je fais ça aux hommes. Moi,
j’aime les femmes.

Sandre en était à sa troisième aiguille. Elle arriva si près
des deux premières que l’on entendit le petit cliquetis de l’acier.

– Tu veux y jouer ? demanda Wolf à Lazuli.

– Pourquoi pas ? dit Lazuli.

– Moi, dit Wolf, je n’ai plus guère envie.

– Une vieille ? proposa Lazuli. Ça ne peut pas te faire de
mal, une vieille… sous l’œil.

– Non, dit Wolf. J’aime pas. Pas drôle.

Berzingue avait choisi sa cible, un garçon criblé d’acier, qui
regardait ses pieds, l’air indifférent. Il prit sa respiration et
souffla de toutes ses forces. La pointe arriva en pleine chair et
– 96 –

disparut dans l’aine du garçon qui sursauta. Un gardien
s’approcha.

– Vous jouez trop fort, dit-il à Berzingue. Comment voulez-
vous qu’on la retire si vous jouez aussi fort ?

Il se pencha sur le point sanglant et tirant de sa poche des
brucelles d’acier chromé, fouilla délicatement la chair. Il laissa
choir sur le carrelage l’aiguille brillante et rouge.

Lazuli hésitait.

– J’ai très envie d’essayer, dit-il à Wolf. Mais je ne suis pas
tellement sûr d’aimer ça autant qu’eux.

Sandre avait lancé ses dix aiguilles. Ses mains tremblaient
et sa bouche déglutissait doucement. On ne voyait plus que le
blanc de ses yeux. Il eut une sorte de spasme et se laissa aller en
arrière dans son fauteuil de cuir.

Lazuli actionnait la manivelle qui changeait la cible devant
lui. Brusquement, il s’immobilisa.

Il y avait devant lui un homme vêtu de sombre, l’air triste,
qui le regardait. Il se passa la main sur les paupières.

– Wolf ! souffla-t-il. Vous le voyez ?

– Qui ? dit Wolf.

– L’homme en face de moi.

Wolf regarda. Il s’ennuyait. Il voulait partir.

– Tu es sonné, dit-il à Lazuli.

– 97 –

Il y eut un bruit près d’eux. Berzingue avait encore soufflé
trop fort et il recevait, en représailles, cinquante aiguilles dans
la figure. Son visage n’était plus qu’une tache rouge et il
poussait des gémissements pendant que deux gardiens
l’emmenaient.

Lazuli, troublé par ce spectacle, avait détourné les yeux. Il
les reporta devant lui. La cible était vide. Il se leva.

– Je vous suis…, murmura-t-il à l’adresse de Wolf.

Ils sortirent. Tout leur entrain était tombé.

– Pourquoi avons-nous rencontré ces marins ? dit Lazuli.

Wolf soupira.

– Il y a tellement d’eau partout, dit-il. Et si peu d’îles. Ils
s’éloignaient à grands pas du quartier des jeux, et devant eux se
dressait la grille noire de la ville. Ils franchirent l’obstacle et se
retrouvèrent dans l’obscurité tissée de fils sombres ; ils avaient
encore une heure de marche pour retourner à la maison.

– 98 –

CHAPITRE XXI

Ils allaient, sans se soucier du chemin, côte à côte, comme
pour faire Ève. Lazuli traînait un peu la jambe et sa
combinaison de soie grège faisait des plis. Wolf marchait la tête
baissée, comptant ses pieds. Au bout d’un moment il dit avec
une espèce d’espoir :

– Si on passait par les cavernes ?

– Oui, dit Lazuli. Ici, il y a trop de monde.

Ils venaient en effet, pour la troisième fois en dix minutes,
de croiser un vieillard pas frais. Wolf étendit le bras à gauche
pour montrer qu’il allait tourner, et ils entrèrent dans la
première maison. C’était une maison à peine poussée, un étage
environ, car ils approchaient des faubourgs. Ils descendirent
l’escalier de la cave, vert de mousse, et parvinrent au couloir
général qui desservait la rangée. De là, sans effort, on accédait
aux cavernes. Il suffisait d’assommer le gardien, ce qui fut chose
aisée, car il ne lui restait qu’une dent.

Derrière le gardien, s’ouvrait une porte étroite avec un arc
en plein cintre et un nouvel escalier, tout brillant de cristaux
minuscules. Des lampes, de place en place, guidaient les pas de
Wolf et de Lazuli qui faisaient crisser sous leurs semelles les
concrétions éblouissantes. En bas de l’escalier, le souterrain
s’élargissait et l’air devenait chaud, avec des pulsations comme
dans une artère.

– 99 –

Ils firent deux ou trois cents mètres avant de se parler. Par
endroits, le mur s’interrompait sur des ouvertures plus basses
des ramifications du passage central et chaque fois, les couleurs
des cristaux changeaient. Il y en avait des mauves, des vert vif,
certains comme des opales, avec des reflets à la fois bleu lacté et
orange ; des couloirs avaient l’air tapissés d’yeux de chat. Dans
d’autres, la lumière tremblait doucement et le centre des
cristaux palpitait comme un petit cœur minéral. Ils ne couraient
aucun risque de se perdre, parce qu’il n’y avait qu’à suivre le
passage principal pour arriver en dehors de la ville. Ils
s’arrêtaient parfois pour suivre du regard les jeux de lumière
dans une des ramifications. Aux raccordements, il y avait des
bancs de pierre blanche pour s’asseoir.

Wolf pensait que la machine continuait à l’attendre dans le
noir et il se demandait quand il allait y retourner.

– Il y a un liquide qui suinte sur les montants de la cage, dit
Wolf.

– Ce que vous aviez sur la figure en descendant ? demanda
Lazuli. Ce machin noir et collant ?

– C’est devenu noir quand je suis descendu, dit Wolf.
Dedans, c’était rouge. Rouge et poisseux comme du sang épais.

– Ce n’est pas du sang, dit Lazuli, c’est probablement une
condensation…

– C’est remplacer un mystère par un mot, dit Wolf. Ça fait
un autre mystère, c’est tout. On commence comme ça, et on finit
par faire de la magie.

– Et alors ? dit Lazuli. Ce n’est pas de la magie, cette
histoire de cage ? C’est un résidu de vieille superstition gauloise.

– 100 –

– Laquelle ? dit Wolf.

– Vous êtes comme tous les autres Gaulois, dit Lazuli. Vous
craignez que le ciel ne vous tombe sur la tête, alors, vous prenez
les devants. Vous vous enfermez.

– Bon Dieu, dit Wolf, c’est le contraire. Je veux voir ce qu’il
y a derrière.

– Comment se fait-il que ça coule rouge, dit Lazuli, puisque
ça vient de rien ? C’est forcément une condensation. Mais ça,
vous ne vous en souciez pas du tout. Qu’est-ce que vous avez vu,
de là-dedans ? Vous n’êtes même pas fichu de me le dire,
protesta Lazuli, pourtant je travaille avec vous depuis le début.
Vous le savez bien que vous vous foutez complètement de ce
qu’il y a…

Wolf ne répondit pas. Lazuli hésitait. Il se décida.

– Dans une chute d’eau, dit-il, ce qui compte c’est la chute,
ce n’est pas l’eau.

Wolf releva la tête.

– De là-dedans, dit-il, on voit les choses comme elles ont
été. C’est tout.

– Et ça vous donne envie d’y retourner ? dit Lazuli, avec un
ricanement sarcastifleur.

– C’est autre chose qu’une envie, dit Wolf. C’est inévitable.

– Bouh !… pouffa Lazuli. Vous me faites marrer.

– 101 –

– Pourquoi est-ce que tu as l’air si idiot quand tu es avec
Folavril ? dit Wolf pour contre-attaquer. Tu vas me le dire, peut-
être ?

– Pas du tout, dit Lazuli. Je n’ai rien à vous dire de ça,
puisqu’il ne se passe rien d’anormal.

– Tu te ressaisis, hein ? dit Wolf. Parce que tu viens de faire
ça avec une amoureuse du quartier ? Alors, tu crois que ça va
remarcher avec Folavril ? Ben, tu peux dormir tranquille. Sitôt
que tu seras de nouveau avec elle, tu auras ton type qui
reviendra t’embêter.

– Non, dit Lazuli. Pas après ce que j’ai fait.

– Et tout à l’heure, à la saignette, tu ne l’as pas vu le type ?
dit Wolf.

– Non, dit Lazuli qui mentait avec aplomb.

– Tu mens, dit Wolf.

Et il ajouta :

– Avec aplomb.

– Est-ce qu’on est bientôt arrivés ? dit Lazuli en changeant
de ton parce que ça devenait pénible.

– Non, dit Wolf. Encore une bonne demi-heure.

– Je veux voir le nègre qui danse, dit Lazuli.

– C’est au prochain embranchement, dit Wolf. Dans deux
minutes. Ça ne nous fera pas de mal, tu as raison. Cette
saignette est un jeu idiot.
– 102 –


– La prochaine fois, dit Lazuli, on jouera plutôt au
retroussis.

– 103 –

CHAPITRE XXII

Et puis, à ce moment-là, ils arrivèrent au point d’où l’on
voyait le nègre danser. Les nègres ne dansent plus dehors. Il y a
toujours un tas d’imbéciles qui viennent les regarder, et les
nègres croient que c’est pour les tourner en ridicule. Car les
nègres sont très susceptibles et ils ont raison. Après tout, être
blanc, c’est une absence de pigments, plutôt qu’une qualité
spéciale, et on ne voit pas pourquoi des types qui ont inventé la
poudre se prétendraient supérieurs à tout le monde et devraient
être autorisés à troubler les activités autrement intéressantes de
la danse et de la musique. Ceci pour dire que le nègre n’avait
guère trouvé que ce coin-là pour être tranquille ; la caverne était
gardée par un gardien ; il fallait donc pour voir le nègre se
débarrasser du gardien, et ce geste constituait aux yeux du
nègre, une sorte de certificat : si on avait vraiment eu assez
envie de le voir pour démolir le gardien, on gagnait le droit de le
faire, parce qu’on prouvait une assez grande absence de
préjugés.

D’ailleurs, il s’était installé confortablement, et un tube
spécial lui envoyait du vrai soleil et de l’air du dehors.
L’embranchement choisi par lui, en beaux cristaux au chrome
orange, était assez dégagé et plutôt haut de plafond, il y poussait
des herbes tropicales et des colibris, et en général, les épices
indispensables. Le nègre se faisait de la musique sur une
machine perfectionnée qui jouait longtemps. Il travaillait le
matin, par sections, des danses qu’il exécutait le soir, complètes,
et avec tous les détails.

– 104 –

Lorsque Wolf et Lazuli parurent, il allait tout juste
commencer la danse du serpent, qui se fait des hanches aux
orteils, sans le secours du reste. Il attendit poliment qu’ils soient
près de lui et commença. Sa machine à musique faisait un
ravissant accompagnement où l’on reconnaissait le timbre grave
de la sirène d’un bateau à vapeur qui remplaçait au pied levé le
saxophone baryton de l’orchestre, lorsque le disque avait été
enregistré.

Wolf et Lazuli se taisaient et regardaient. Le nègre était très
habile, il avait bien quinze façons de se remuer les rotules, ce
qui est un nombre considérable, même pour un nègre. Peu à
peu, cela faisait oublier tous les ennuis, la machine, le Conseil
Municipal, Folavril et la saignette.

– Je ne regrette pas d’être revenu par la caverne, dit Lazuli.

– Sans doute, répondit Wolf. Surtout qu’il fait nuit dehors,
à cette heure-ci. Et lui, il a encore du soleil.

– On devrait venir habiter avec lui, suggéra Lazuli.

– Et le travail ? dit Wolf pas convaincu.

– Oh, le travail ! oui ! hein ! dit Lazuli. Mais non, vous
voulez retourner dans votre sacrée cage. C’est un bon prétexte,
le travail. Et moi, je veux voir si l’homme revient.

– Zut ! dit Wolf. Regarde-le et fiche-moi la paix. Il vous
empêche de penser à ça.

– Naturellement, dit Lazuli, mais j’avais un reste de
conscience professionnelle.

– Va te faire foutre, avec ta conscience professionnelle, dit
Wolf.
– 105 –


Le nègre leur adressa un large sourire et s’arrêta. La danse
du serpent était finie. Sur sa figure, on voyait de grosses gouttes
de sueur et il s’essuya avec un vaste mouchoir à carreaux. Puis,
sans plus attendre, il se mit à faire la danse de l’autruche. Il ne
se trompait pas une fois et à chaque instant, il inventait de
nouveaux rythmes avec le tapotis de ses pieds.

À la fin de cette nouvelle danse, il leur fit un grand sourire.

– Ça fait deux heures que vous êtes là, dit-il très
objectivement.

Wolf regarda sa montre. C’était exact.

– Il ne faut pas nous en vouloir, dit-il. Nous étions fascinés.

– C’est à ça que ça sert, constata le nègre.

Mais Wolf sentit à je ne sais quoi – on sent très vite quand
un nègre devient susceptible – qu’ils étaient restés trop
longtemps déjà. Avec un murmure de regret, il prit congé.

– Au revoir, dit le nègre.

Et, derechef, il enchaîna sur le pas du lion boiteux. Avant
de regagner le souterrain principal, Wolf et Lazuli se
retournèrent une dernière fois, au moment où il imitait l’assaut
de la gazelle des plateaux. Puis ils tournèrent et ne le virent
plus.

– Zut ! dit Wolf. Quel dommage qu’on ne puisse pas rester
plus !

– On va déjà être drôlement en retard, dit Lazuli sans pour
cela se presser le moins du monde.
– 106 –


– Tout ça, des déceptions, dit Wolf. Parce que ça ne dure
pas.

– On se sent frustres, dit Lazuli.

– Mais si ça durait, dit Wolf, ça serait la même fin.

– Ça ne dure jamais, dit Lazuli.

– Si, dit Wolf.

– Non, dit Lazuli.

C’était difficile à dénouer, alors Wolf changea de
conversation.

– On a une bonne journée de travail devant nous, dit-il. Il
réfléchit et ajouta :

– Le travail, ça dure.

– Non, dit Lazuli.

– Si, dit Wolf.

Cette fois, ils furent obligés de se taire. Ils marchaient vite
et le sol commençait à remonter. Brusquement, ce fut un
escalier. Dans une guérite, à droite, se tenait, au gardien-à-vous,
un vieux gardien.

– Qu’est-ce que vous fichez là ? leur demanda-t-il. Vous
avez estourbi mon confrère de l’autre bout ?

– Pas gravement, assura Lazuli. Il pourra marcher demain.

– 107 –

– Tant pis, dit le vieux gardien. J’avoue que je ne déteste
pas voir du monde. Bonne chance, mes gars.

– Si on revient, dit Lazuli, vous nous laisserez descendre ?

– Pas question, dit le vieux gardien. La consigne, c’est elle.
Il faudra me passer sur le corps.

– Entendu, promit Lazuli. À bientôt.

Au-dehors, il y avait des cernes gris et blêmes. Il faisait du
vent. Le jour allait bientôt se lever.

En passant près de la machine, Wolf s’arrêta.

– Rentre seul, dit-il à Lazuli. J’y retourne.

Lazuli s’éloigna en silence. Wolf ouvrit l’armoire et
commença à s’équiper. Ses lèvres remuaient indistinctement. Il
tira le levier qui ouvrait la porte et pénétra dans la cage. La
porte grise se referma sur lui avec un claquement clair.
– 108 –

CHAPITRE XXIII

Cette fois, il avait mis l’index à la vitesse maximum et ne
sentit pas le temps s’écouler. Lorsque son esprit se clarifia, il se
retrouvait en haut de la grande allée, à l’endroit même où il
avait quitté Monsieur Perle.

C’était le même sol gris-jaune, avec les marrons, les feuilles
mortes et les pelouses. Mais les ruines et le roncier étaient
déserts. Il aperçut le tournant qu’il fallait franchir. Il avança
sans hésiter.

Presque aussitôt, il prit conscience d’un brusque
changement de décor ; malgré quoi il n’eut pas la notion d’une
interruption, d’une solution de continuité quelconque.
Maintenant, devant lui, c’était une rue pavée, assez raide, triste,
bordée à droite par des tilleuls ronds le long d’un vaste bâtiment
gris, à gauche par un mur sévère couronné de tessons. Il régnait
un silence total sur toutes choses. Wolf, à pas lents, longea le
mur ; au bout de quelques dizaines de mètres, il se trouva
devant une porte à guichet, entrebâillée. Sans hésiter, il la
poussa et entra. À ce moment, une brève sonnerie retentit, et
cessa. Il était dans une vaste cour carrée qui lui rappela la cour
du lycée. La disposition des lieux lui sembla familière. Le jour
commençait à baisser. Là-bas, dans ce qui avait été le bureau du
surveillant général, brillait une lumière jaune. Le sol était
propre, assez bien entretenu. Une girouette grinçait sur le grand
toit d’ardoises.

– 109 –

Wolf marcha vers la lumière. Lorsqu’il fut assez près, il vit
par la porte vitrée un homme assis à une petite table et qui
paraissait attendre. Il frappa et entra.

L’homme regarda sa montre, une montre ronde en acier
qu’il tira de la poche de son gilet gris.

– Vous avez cinq minutes de retard, dit-il.

– Je m’excuse, dit Wolf.

Le bureau était triste, classique, il sentait l’encre et le
désinfectant. À côté de l’homme, sur une petite plaque
rectangulaire, on lisait en creux et en noir, un nom : Monsieur
Brul.

– Asseyez-vous, dit l’homme.

Wolf s’assit et le regarda. Monsieur Brul avait, ouverte
devant lui, une chemise de papier fort de couleur bulle, qui
contenait divers papiers. Il était âgé de quarante-cinq ans
environ, il était maigre, les os de sa mâchoire ressortaient sous
ses joues jaunes et son nez pointu faisait triste. Il avait deux
yeux soupçonneux sous des sourcils mités et un rond en
dépression sur ses cheveux gris marquait la place d’un chapeau
trop porté.

– Vous êtes déjà passé avec mon collègue Perle, dit
Monsieur Brul.

– Oui, Monsieur, dit Wolf. Léon Abel Perle.

– Pour suivre le plan, dit Monsieur Brul, je devrais
maintenant vous interroger sur votre travail d’écolier et vos
études.

– 110 –

– Oui, Monsieur, dit Wolf.

– Cela m’ennuie, dit Monsieur Brul, car mon collègue
l’Abbé Grille sera obligé de revenir en arrière. En effet, vos
rapports avec la religion ont duré fort peu de temps, alors que
vos études vous ont accaparé jusqu’au-delà de la vingtième
année.

Wolf acquiesça.

– Vous allez partir d’ici, dit Monsieur Brul, et suivre le
couloir intérieur jusqu’au troisième embranchement. Là, vous
trouverez facilement l’Abbé Grille et vous lui donnerez ce billet.
Ensuite, vous reviendrez me voir.

– Oui, Monsieur, dit Wolf.

Monsieur Brul remplit une formule et la tendit à Wolf.

– Comme cela, dit-il, nous aurons le temps de nous y
reconnaître. Suivez le couloir. Le troisième transversal.

Wolf se leva, salua et sortit.

Il se sentait un peu oppressé. Le long couloir sonore, voûté,
prenait jour sur une cour intérieure, un jardin triste aux allées
de gravier bordées de buis nain. Des rosiers morts sortaient de
massifs de terre sèche sur lesquels rampaient des herbettes
minables. Les pas de Wolf résonnaient dans le couloir et il avait
envie de courir comme il courait lorsqu’il était en retard,
autrefois, quand il passait par la loge du concierge après la
fermeture de la grande grille bardée de tôle opaque. Le sol de
ciment grainé était coupé au droit des colonnes qui soutenaient
la voûte, de bandes de pierre blanche plus usées que le reste, où
l’on distinguait des traces de coquillages fossiles. Des portes
béaient, de l’autre côté de la cour, sur des classes vides aux
– 111 –

bancs en gradins ; de temps en temps, Wolf apercevait un coin
de tableau noir et, raide et austère, une chaire sur son estrade
usée.

Au troisième embranchement, Wolf repéra immédiatement
une petite plaque d’émail blanc : Catéchisme. Il toqua
timidement et entra. C’était une salle comme une salle de classe
sans tables, avec des bancs durs tailladés et gravés, et des
lampes, au bout de longs fils, munies d’abat-jour émaillés ; les
murs, bruns jusqu’à un mètre cinquante du sol, tournaient au
gris sale au-dessus. Une épaisse couche de poussière recouvrait
les choses. À sa table, mince et distingué, l’Abbé Grille paraissait
s’impatienter. Il avait une petite barbe en pointe et une soutane
de bonne coupe ; une légère serviette de cuir noir reposait près
de lui sur la table. Entre ses mains, Wolf vit, sans étonnement,
le dossier que tenait Monsieur Brul quelques instants plus tôt.

Il tendit son billet.

– Bonjour, mon enfant, dit l’Abbé Grille.

– Bonjour, Monsieur l’Abbé, dit Wolf. C’est Monsieur Brul
qui…

– Je sais, je sais, dit l’abbé Grille.

– Vous êtes pressé ? demanda Wolf. Je peux m’en aller.

– Mais pas du tout, pas du tout, dit l’Abbé Grille. J’ai tout
le temps.

Sa voix travaillée et trop distinguée heurtait Wolf comme
une verrerie incommode.

– Voyons…, murmura l’Abbé Grille. En ce qui me
concerne… euh… vous ne croyez plus à grand-chose, n’est-ce
– 112 –

pas ? Alors… voyons… dites-moi quand vous avez cessé de
croire. C’est une question facile, cela, n’est-ce pas ?

– Ouais…, dit Wolf.

– Asseyez-vous, asseyez-vous, dit l’Abbé. Tenez, vous avez
une chaise là… Prenez votre temps, ne vous affolez pas…

– Il n’y a pas de quoi s’affoler…, dit Wolf, un peu las.

– Cela vous ennuie ? demanda l’Abbé Grille.

– Oh, non, dit Wolf… c’est un peu trop simple, voilà tout.

– Ce n’est pas si simple que ça… cherchez bien…

– On prend les gosses trop tôt, dit Wolf. On les prend à un
âge où ils croient aux miracles ; ils désirent en voir un ; ils n’en
ont pas et c’est fini pour eux.

– Vous n’étiez pas comme cela, dit l’Abbé Grille. Votre
réponse est peut-être valable pour un enfant quelconque… vous
me la donnez pour ne pas avoir à vous compliquer à fond, et je
vous comprends… je vous comprends, mais, n’est-ce pas, dans
votre cas, il y a autre chose… autre chose.

– Oh, dit Wolf, en colère, si vous êtes si bien renseigné sur
moi ; vous connaissez déjà toute l’histoire.

– En effet, dit l’Abbé Grille, mais moi, je n’ai pas besoin
d’être éclairé sur votre compte. C’est vous que cela concerne…
c’est vous…

Wolf attira à lui la chaise et s’assit.

– 113 –

– J’avais un Abbé comme vous, au catéchisme, dit-il. Mais
lui s’appelait Vulpian de Naulaincourt de la Roche-Bizon.

– Grille n’est pas mon nom complet, dit l’Abbé en souriant
avec complaisance. Je possède aussi la particule…

– Et tous les gosses n’étaient pas identiques à ses yeux, dit
Wolf. Ceux qui portaient de beaux habits l’intéressaient
beaucoup et leurs mères aussi.

– Rien de tout ceci ne peut être un motif déterminant de ne
pas croire, dit l’Abbé Grille, conciliant.

– J’ai cru très fort le jour de ma première communion, dit
Wolf. J’ai failli m’évanouir à l’église. J’ai mis ça sur le compte de
Jésus. En réalité, ça faisait trois heures qu’on attendait dans une
atmosphère confinée et je crevais de faim.

L’Abbé Grille se mit à rire.

– Vous avez une rancune de petit garçon contre la religion,
dit-il.

– Vous avez une religion de petit garçon, dit Wolf.

– Vous n’êtes pas qualifié pour en juger, reprit l’Abbé
Grille.

– Je ne crois pas en Dieu, dit Wolf.

Il resta silencieux quelques instants.

– Dieu est l’ennemi du rendement, dit-il.

– Le rendement est l’ennemi de l’homme, dit l’Abbé Grille.

– 114 –

– Du corps de l’homme…, riposta Wolf.

L’Abbé Grille sourit.

– Ça s’annonce mal, dit-il. Nous nous égarons, et vous ne
répondez pas à ma question… vous ne répondez pas…

– J’ai été déçu par les formes de votre religion, dit Wolf.
C’est trop gratuit. Simagrées, chansonnettes, jolis costumes… le
catholicisme et le music-hall, c’est du pareil au même.

– Remettez-vous dans votre état d’esprit d’il y a vingt ans,
dit l’Abbé Grille. Allons, je suis ici pour vous aider… prêtre ou
pas prêtre… le music-hall, c’est très important aussi.

– On n’a pas d’argument pour ou contre, murmura Wolf.
On croit ou non. J’ai toujours été gêné d’entrer dans une église.
J’ai toujours été gêné de voir des hommes, qui avaient l’âge de
mon père, mettre un genou en terre en passant devant une
petite armoire. Ça me faisait honte pour mon père. Je n’ai pas
été en contact avec de mauvais prêtres, ceux dont on lit les
turpitudes dans des livres de pédérastes, je n’ai pas assisté à
l’injustice – j’aurais à peine su la discerner, mais j’étais gêné
avec les prêtres. Peut-être la soutane.

– Quand vous avez dit : « Je renonce à Satan, à ses pompes
et à ses œuvres ? » dit l’Abbé Grille.

Il cherchait à aider Wolf.

– J’ai pensé à une pompe, dit Wolf… c’est vrai, je ne me
souvenais plus… à une pompe qu’il y avait dans le jardin des
voisins, avec un battant, et peinte en vert. Vous savez, j’ai à
peine été frotté de catéchisme… je ne pouvais pas croire, élevé
comme j’ai été élevé. C’était une formalité pour avoir une
montre en or et ne pas rencontrer d’obstacles à mon mariage.
– 115 –


– Qui vous forçait à vous marier à l’Église ? dit l’Abbé
Grille.

– Ça amuse les amis, dit Wolf. C’est une robe pour la
femme et… oh, ça m’ennuie, tout ça… ça ne m’intéresse pas. Ça
ne m’a jamais intéressé.

– Vous voulez voir une photo du bon Dieu ? proposa l’Abbé
Grille. Une photo ?

Wolf le regarda. L’autre ne plaisantait pas. Il était là,
attentif, empressé, impatient.

– Je ne crois pas que vous en ayez une, dit-il.

L’Abbé Grille plongea la main dans une poche intérieure de
sa soutane et en tira un joli portefeuille de crocodile marron.

– J’en ai là une série d’excellentes…, dit-il.

Il en prit trois et les tendit à Wolf. Celui-ci les examina
négligemment.

– C’est ce que je pensais, dit-il. C’est mon copain Ganard.
C’était toujours lui qui faisait le bon Dieu quand on jouait une
pièce à l’école ou quand on était en récréation.

– C’est bien cela, dit l’Abbé Grille. Ganard, qui l’aurait cru,
n’est-ce pas ? C’était un cancre. Un cancre. Ganard. Le bon
Dieu. Qui l’aurait cru ? Tenez, regardez celle-là, de profil. Elle
est plus nette. Vous vous rappelez ?

– Oui, dit Wolf. Il avait un gros grain de beauté près du
nez. Quelquefois, en classe, il y mettait des ailes et des pattes
– 116 –

pour qu’on croie que c’était une mouche. Ganard… pauvre
vieux.

– Il ne faut pas le plaindre, dit l’Abbé Grille. Il a une belle
situation. Une belle situation.

– Oui, dit Wolf. Une jolie situation.

L’Abbé Grille remit les photos dans son portefeuille. Dans
un autre compartiment il trouva un petit rectangle de carton
qu’il tendit à Wolf.

– Tenez, mon petit, lui dit-il. Vous n’avez pas mal répondu,
dans l’ensemble. Voilà un bon point. Quand vous en aurez dix,
je vous donnerai une image. Une jolie image.

Wolf le regarda avec stupéfaction et secoua la tête.

– Ce n’est pas vrai, dit-il. Vous n’êtes pas comme ça. Vous
n’êtes pas tolérants comme ça. C’est du camouflage. Du
noyautage. De la propagande. Du vent.

– Mais si, mais si, dit l’Abbé, c’est ce qui vous trompe.
Nous sommes très tolérants.

– Allons, allons, dit Wolf, et quoi de plus tolérant qu’un
athée ?

– Un mort, dit négligemment l’Abbé Grille qui remit son
portefeuille dans sa poche. Allons, je vous remercie, je vous
remercie. Au suivant.

– Au revoir, dit Wolf.

– Vous retrouverez votre chemin ? dit l’Abbé Grille sans
attendre la réponse.
– 117 –


– 118 –

CHAPITRE XXIV

Wolf était déjà sorti. Il pensait maintenant à tout cela. Tout
ce que la personne même de l’Abbé Grille lui avait interdit
d’évoquer… les stations à genoux dans la chapelle obscure, qui
le faisaient tant souffrir et qu’il se rappelait pourtant sans
déplaisir. La chapelle elle-même, fraîche, un peu mystérieuse. À
droite, en entrant, c’était le confessionnal ; il se souvenait de la
première confession, vague et générale – comme celles qui
avaient suivi – et la voix du prêtre lui semblait, derrière la petite
grille, très différente de celle qu’il avait à l’ordinaire – vague, un
peu voilée, plus sereine, comme si vraiment la fonction du
confesseur l’élevait au-dessus de son état – ou plutôt l’enlevait à
son état pour lui donner une faculté subtile de pardon, une
compréhension étendue et une aptitude à distinguer le bien
d’avec le mal en toute sécurité. Le plus amusant, c’était la
retraite avant la première communion ; armé d’une claquette en
bois, le prêtre leur apprenait la manœuvre, comme à de petits
soldats, pour qu’il n’y ait pas d’anicroche le jour de la
cérémonie ; et de ce fait, la chapelle perdait de son pouvoir,
devenait un lieu plus familier ; une sorte de connivence
s’établissait entre ses vieilles pierres et les écoliers qui, groupés
à droite et à gauche du passage central, s’entraînaient à former
deux files qui se scindaient en une colonne plus épaisse,
longeaient le passage jusqu’aux marches et se redivisaient en
deux files symétriques, recevant l’hostie des mains de l’abbé et
d’un vicaire qui l’assisterait au jour dit. Sera-ce lui, sera-ce le
vicaire qui me tendra l’hostie ? se demandait Wolf, et il
envisageait des manœuvres complexes pour se substituer à un
de ses camarades au moment crucial, afin de la recevoir de celui
qu’il fallait, car si c’était l’autre, on risquait de tomber foudroyé
– 119 –

ou d’être pris par Satan à tout jamais. Et puis, on avait appris
des cantiques. La chapelle retentissait d’Agneaux si doux, de
gloire, d’espérance et de soutien !…, et Wolf s’étonnait
maintenant de voir à quel point tous ces mots d’amour et
d’adoration pouvaient rester dénués de signification, se limiter à
leur fonction sonore dans la bouche des enfants qui
l’entouraient, comme dans la sienne même. À ce moment-là,
c’était amusant de passer sa première communion ; on avait vis-
à-vis des jeunes – des plus jeunes – l’impression d’avancer d’un
degré dans l’échelle sociale, de prendre du galon, et vis-à-vis des
anciens, celle d’accéder à leur état, de pouvoir traiter avec eux
d’égal à égal. Et puis le brassard, le complet bleu, le col empesé,
les souliers vernis – et tout de même, quoi qu’on en ait,
l’émotion du grand jour, la chapelle parée, pleine de monde,
l’odeur de l’encens et les mille lueurs des cierges, le sentiment
mitigé d’être en représentation et d’approcher un grand
mystère, le désir d’édifier par sa piété, la crainte de « La »
mâcher – le « si c’était vrai tout de même » – le « c’est vrai »…
et, de retour à la maison, l’estomac plein, l’impression amère
d’avoir été roulé. Il restait les images dorées échangées avec les
copains, le complet que l’on userait, le col empesé dont on ne
ferait jamais rien, et une montre en or bonne à vendre plus tard,
un jour de dèche, sans un regret. Un livre de messe, aussi, le
don d’une cousine pieuse, que jamais l’on osera jeter à cause de
la jolie reliure et dont on ne saura jamais quoi faire… Déception
sans ampleur… comédie dérisoire… et petit regret de ne point
savoir si l’on a entrevu Jésus ou si l’on s’est trouvé mal à cause
de la chaleur, des odeurs, du réveil matinal ou du col qui vous
serrait trop…

Du vide. Une mesure pour rien.

Alors Wolf se retrouva devant la porte de Monsieur Brul, et
devant Monsieur Brul lui-même. Il se passa la main sur le front
et s’assit.

– 120 –

– C’est fait…, dit Monsieur Brul.

– C’est fait, dit Wolf. Sans résultat.

– Comment ? dit Monsieur Brul.

– Ça n’accrochait pas, avec lui, dit Wolf. On n’a dit que des
blagues.

– Mais ensuite ? demanda Monsieur Brul. Vous vous êtes
tout raconté à vous-même. C’est l’essentiel.

– Ah ? dit Wolf. Oui. Bon. Tout de même, c’est un numéro
qu’on aurait pu retirer du plan. C’est vide, sans substance.

– C’est la raison, dit Monsieur Brul, pour laquelle je vous ai
demandé de passer le voir d’abord. Pour liquider rapidement
une chose dénuée d’importance.

– Dénuée totalement, dit Wolf. Ça ne m’avait jamais
tourmenté.

– Bien sûr, bien sûr, marmotta Monsieur Brul, mais c’est
plus complet comme ça.

– Le bon Dieu, expliqua Wolf, c’était Ganard, un de mes
copains de classe. J’ai vu sa photo. Ça ramène la chose à ses
exactes proportions. Au fond, cette conversation n’était pas
inutile.

– Maintenant, dit Monsieur Brul, parlons sérieusement.

– Ça se déroule sur tant d’années…, dit Wolf. Tout y est
mélangé. Il va falloir mettre de l’ordre dans tout ça.

– 121 –

CHAPITRE XXV

– Le point important, dit Monsieur Brul en détachant
soigneusement les mots, c’est de définir en quoi vos études ont
contribué à votre dégoût de l’existence. Car c’est bien le motif
qui vous a amené ici ?

– C’est à peu près ça, dit Wolf. Pourquoi de ce côté-là aussi
j’ai été déçu.

– Mais d’abord, dit Monsieur Brul, quelle est votre part de
responsabilité dans ces études.

Wolf se souvenait très bien qu’il avait voulu aller en classe.
Il le dit à Monsieur Brul.

– Mais, compléta-t-il, il est honnête, je crois, d’ajouter que
si je ne l’avais pas désiré, j’y aurais été quand même.

– Est-ce bien sûr ? demanda Monsieur Brul.

– J’apprenais vite, dit Wolf, et je voulais avoir des livres de
classe, des plumes, un cartable et du papier, c’est vrai. Mais de
toute façon, mes parents ne m’auraient pas gardé à la maison.

– On peut faire autre chose, dit Monsieur Brul. La
musique. Le dessin.

– Non, dit Wolf.

– 122 –

Il regarda distraitement la pièce. Sur un classeur poudreux
trônait un vieux buste en plâtre auquel une main inexperte avait
ajouté une moustache.

– Mon père, expliqua Wolf, avait interrompu ses études
assez jeune, car ses moyens lui permettaient de s’en passer.
C’est pourquoi il tenait tant à ce que je termine les miennes. À
ce que je les commence, par conséquent.

– Bref, dit Monsieur Brul, on vous a mis au lycée.

– J’avais envie de camarades de mon âge, dit Wolf. Cela
jouait aussi.

– Et tout s’est bien passé, dit Monsieur Brul.

– Dans une certaine mesure, oui…, dit Wolf. Mais les
tendances qui dominaient déjà ma vie d’enfant se sont
développées de plus belle. Entendons-nous bien. D’une part, le
lycée m’a libéré, car il me donnait à voir des êtres humains dont
les habitudes et les manies dérivées de celles de leur milieu,
n’étaient pas identiques à celles de mon milieu à moi ; ce qui par
contrecoup m’amena à douter de l’ensemble et à choisir, entre
toutes, les plus aptes à me satisfaire, pour me faire une
personnalité.

– Sans doute, dit Monsieur Brul.

– D’autre part, continua Wolf, le lycée contribua à
renforcer les caractères distinctifs dont j’ai parlé à Monsieur
Perle : désir d’héroïsme d’une part, veulerie physique d’autre
part et déception corollaire causée par mon incapacité à me
laisser aller complètement à l’une ou l’autre des deux.

– Votre goût de l’héroïsme vous poussait à briguer la
première place, dit Monsieur Brul.
– 123 –


– Mais ma paresse m’interdisait d’y accéder en
permanence, dit Wolf.

– Cela fait une vie équilibrée, dit Monsieur Brul. Où est le
mal ?

– C’est un équilibre instable, assura Wolf. Un équilibre
épuisant. Un système où toutes les forces agissantes sont nulles
m’aurait beaucoup mieux convenu.

– Quoi de plus stable…, commença Monsieur Brul… puis il
regarda Wolf d’une façon bizarre, et ne dit rien de plus.

– Mon hypocrisie ne fit que s’accroître, dit Wolf sans
sourciller, je n’étais pas hypocrite au sens où l’on est dissimulé :
cela se bornait à mon travail. J’avais la chance d’être doué, et je
faisais semblant de travailler alors que j’arrivais à dépasser la
moyenne sans le moindre effort. Mais on n’aime pas les gens
doués.

– Vous voulez qu’on vous aime ? dit Monsieur Brul sans
avoir l’air d’y toucher.

Wolf pâlit et sa figure sembla se refermer.

– Laissons cela de côté, dit-il. Nous parlons études.

– Alors parlons études, dit Monsieur Brul.

– Posez-moi des questions, dit Wolf et je répondrai.

– Dans quel sens, demanda aussitôt Monsieur Brul, vos
études vous ont-elles formé ? Ne vous contentez pas de
remonter à votre première enfance, je vous en prie. Quel fut le
résultat de tout ce travail – car il y eut un travail de votre part,
– 124 –

et une assiduité, peut-être extérieure, certaine ; or une
régularité d’habitudes ne peut manquer d’agir sur un individu
lorsqu’elle persiste un temps assez long.

– Assez long…, répéta Wolf. Quel calvaire ! Seize ans…
seize ans le cul sur des bancs durs… seize ans de combines et
d’honnêteté alternées. Seize ans d’ennui – qu’en reste-t-il ? Des
images isolées, infimes… l’odeur des livres neufs le premier
octobre, les feuilles que l’on dessinait, le ventre dégoûtant de la
grenouille disséquée en travaux pratiques, avec son odeur de
formol, et les derniers jours de l’année où l’on s’aperçoit que les
professeurs sont des hommes parce qu’ils vont partir en
vacances et que l’on est moins nombreux. Et toutes ces grandes
peurs dont on ne sait plus la cause, les veilles d’examens… Une
régularité d’habitudes… ça se bornait à cela… mais savez-vous,
Monsieur Brul, que c’est ignoble d’imposer à des enfants une
régularité d’habitudes qui dure seize ans ? Le temps est faussé,
Monsieur Brul. Le vrai temps n’est pas mécanique, divisé en
heures, toutes égales… le vrai temps est subjectif… on le porte
en soi… Levez-vous à sept heures tous les matins… Déjeunez à
midi, couchez-vous à neuf heures… et jamais vous n’aurez une
nuit à vous… jamais vous ne saurez qu’il y a un moment, comme
la mer s’arrête de descendre et reste, un temps, étale, avant de
remonter, où la nuit et le jour se mêlent et se fondent, et
forment une barre de fièvre pareille à celle que font les fleuves à
la rencontre de l’Océan. On m’a volé seize ans de nuit, Monsieur
Brul. On m’a fait croire, en sixième, que passer en cinquième
devait être mon seul progrès… en première, il m’a fallu le
bachot… et ensuite, un diplôme… Oui, j’ai cru que j’avais un but,
Monsieur Brul… et je n’avais rien… J’avançais dans un couloir
sans commencement, sans fin, à la remorque d’imbéciles,
précédant d’autres imbéciles. On roule la vie dans des peaux
d’ânes. Comme on met dans des cachets les poudres amères,
pour vous les faire avaler sans peine… mais voyez-vous,
Monsieur Brul, je sais maintenant que j’aurais aimé le vrai goût
de la vie.
– 125 –


Monsieur Brul se frotta les mains sans rien dire, puis se
tira les doigts et les fit craquer vigoureusement, chose
désagréable pensa Wolf.

– Voilà pourquoi j’ai triché, conclut Wolf. J’ai triché… pour
n’être que celui qui réfléchit dans sa cage, car j’y étais tout de
même avec ceux qui restaient inertes… et je n’en suis pas sorti
une seconde plus tôt. Certes, ils ont pu croire que je me
soumettais, que je faisais comme eux, et cela satisfaisait mon
souci de l’opinion d’autrui. – Pourtant, tout ce temps-là, je
vivais ailleurs… j’étais paresseux et je pensais à autre chose.

– Écoutez, dit Monsieur Brul, je ne vois point de tricherie
là-dedans. Paresseux ou non, vous êtes venu à bout de vos
études, et dans un rang honorable. Que vous ayez pensé à autre
chose n’implique en rien votre culpabilité.

– Ça m’a usé, Monsieur Brul, dit Wolf. Je hais les années
d’études parce qu’elles m’ont usé. Et je hais l’usure.

Il frappa le bureau du plat de la main.

– Regardez, dit-il. Ce vieux bureau. Tout ce qui entoure les
études est comme ça. Des vieilles choses sales, poussiéreuses.
De la peinture qui tombe en croûtes malsaines. Des lampes
pleines de poussière et de chiures de mouches. De l’encre
partout. Des trous dans les tables tailladées au canif. Des
vitrines avec des oiseaux empaillés, pleins de vers. Des salles de
chimie qui empestent, des gymnases minables et mal aérés, du
mâchefer dans les cours. Et des vieux professeurs idiots. Des
gâteux. Une école de gâtisme. L’instruction… Et tout ça vieillit
mal. Ça tourne en lèpre. Ça s’use à la surface et on voit ce qu’il y
a dessous. Une matière moche.

– 126 –

Monsieur Brul parut se renfrogner légèrement et son long
nez se plissa avec un soupçon de désapprobation.

– Nous nous usons tous…, dit-il.

– Oui certes, répondit Wolf ; pas tout à fait de cette façon.
Nous nous exfolions… notre usure vient du centre. C’est moins
laid.

– L’usure n’est pas une tare, dit Monsieur Brul.

– Si, répondit Wolf. On doit avoir honte de s’user.

– Mais, objecta Monsieur Brul, tout le monde en est là.

– Qu’importe, dit Wolf, si l’on a vécu. Mais que l’on
commence par cela, voilà contre quoi je me suis dressé. Voyez-
vous, Monsieur Brul, mon point de vue est simple : aussi
longtemps qu’il existe un endroit où il y a de l’air, du soleil et de
l’herbe, on doit avoir regret de ne point y être. Surtout quand on
est jeune.

– Revenons à notre sujet, dit Monsieur Brul.

– Nous y sommes en plein, dit Wolf.

– N’avez-vous rien en vous que vous puissiez mettre à
l’actif de vos études ?

– Ah…, dit Wolf… Monsieur Brul vous avez tort de me
demander cela…

– Pourquoi ? dit Monsieur Brul. Moi, vous savez, ça m’est
extraordinairement égal.

– 127 –

Wolf le regarda et l’ombre d’une déception de plus passa
devant ses yeux.

– Oui, dit-il… excusez-moi.

– Cependant, dit Monsieur Brul, je dois le savoir.

Wolf fit oui avec sa tête et se mordit la lèvre inférieure
avant de commencer.

– On ne vit pas impunément, dit-il, dans un temps
compartimenté, sans en retirer le goût facile d’un certain ordre
apparent. Et quoi de plus naturel, ensuite, que de l’étendre à ce
qui vous entoure…

– Rien de plus naturel, dit Monsieur Brul, bien que vos
deux affirmations soient en réalité caractéristiques de votre
esprit propre et non de celui de tous, mais passons.

– J’accuse mes maîtres, dit Wolf, de m’avoir par leur ton et
celui de leurs livres, fait croire à une immobilité possible du
monde. D’avoir figé mes pensées à un stade déterminé (lequel
n’était point défini, d’ailleurs sans contradictions de leur part)
et de m’avoir fait penser qu’il pouvait exister un jour, quelque
part, un ordre idéal.

– Eh bien, dit Monsieur Brul, c’est une croyance qui peut
vous encourager, ne le pensez-vous pas ?

– Lorsque l’on s’aperçoit que l’on n’y accédera jamais, dit
Wolf, et qu’il faut en abandonner la jouissance à des générations
aussi lointaines que sont les nébuleuses du ciel, cet
encouragement se résout en désespoir et vous précipite au fond
de vous-même comme l’acide sulfurique précipite les sels de
baryum. Ceci dit, pour rester dans la note scolaire. Encore, dans
le cas du baryum, le précipité est-il blanc.
– 128 –


– Je sais, je sais, dit Monsieur Brul. Ne vous perdez pas
dans des commentaires sans intérêt.

Wolf le regarda méchamment.

– Ça suffit, dit-il. Je vous en ai assez dit. Débrouillez-vous
comme ça.

Monsieur Brul fronça le sourcil et ses doigts tapotèrent la
table.

– Seize ans de votre vie, dit-il, et vous en avez assez dit.
C’est tout ce que ça vous a fait. Vous traitez ça par-dessous la
jambe.

– Monsieur Brul, dit Wolf en martelant ses mots, écoutez
ce que je vais vous répondre. Écoutez bien. Vos études, c’est de
la blague. C’est ce qu’il y a de plus facile au monde. On essaye de
faire croire aux gens, depuis des générations, qu’un ingénieur,
qu’un savant, c’est un homme d’élite. Eh bien, je rigole ; et
personne ne s’y trompe, – sauf les prétendus hommes d’élite
eux-mêmes – Monsieur Brul, c’est plus difficile d’apprendre la
boxe que les mathématiques. Sinon, il y aurait plus de classes de
boxeurs que de classes de calcul dans les écoles. C’est plus
difficile de devenir un bon nageur que de savoir écrire en
français. Sinon, il y aurait plus de maîtres baigneurs que de
professeurs de français. Tout le monde peut être bachelier,
Monsieur Brul… et d’ailleurs, il y a beaucoup de bacheliers, mais
comptez le nombre de ceux qui sont capables de prendre part à
des épreuves de décathlon. Monsieur Brul, je hais mes études,
parce qu’il y a trop d’imbéciles qui savent lire : et ces imbéciles
ne s’y trompent pas, qui s’arrachent les journaux sportifs et
glorifient les gens du stade. Et mieux vaudrait apprendre à faire
l’amour correctement que de s’abrutir sur un livre d’histoire.

– 129 –

Monsieur Brul leva une main timide.

– Ce n’est pas moi qui dois vous questionner là-dessus, dit-
il. Ne sortez pas du sujet, encore une fois.

– L’amour est une activité physique aussi négligée que les
autres, dit Wolf.

– Possible, répondit Monsieur Brul, mais on lui consacre
en général un chapitre spécial.

– Bon, dit Wolf, n’en parlons plus. Vous savez maintenant
ce que j’en pense, de vos études. De votre gâtisme. De votre
propagande. De vos livres. De vos classes puantes et de vos
cancres masturbés. De vos cabinets pleins de merde et de vos
chahuteurs sournois, de vos normaliens verdâtres et lunettards,
de vos polytechniciens poseurs, de vos centraux confits dans la
bourgeoisie, de vos médecins voleurs et de vos juges véreux…
bon sang… parlez-moi d’un bon match de boxe… c’est truqué
aussi, mais au moins ça soulage.

– Ça ne soulage que par contraste, dit Monsieur Brul. S’il y
avait autant de boxeurs que d’étudiants, on porterait en
triomphe le premier du Concours général.

– Peut-être, dit Wolf, mais on a choisi de propager la
culture intellectuelle. Tant mieux pour la physique… Et
maintenant, si vous pouviez me foutre la paix, ça m’arrangerait
singulièrement.

Il prit sa tête dans ses mains et cessa de regarder Monsieur
Brul pendant quelques instants. Lorsqu’il releva les yeux,
Monsieur Brul avait disparu et il se trouvait assis au milieu d’un
désert de sable doré ; la lumière semblait sourdre de toutes
parts et un vague bruit de vagues venait de derrière lui. En se
retournant, à cent mètres, il vit la mer, bleue, tiède, essentielle,
– 130 –

et il sentit son cœur s’épanouir. Il se déchaussa, laissa là ses
bottes, sa veste de cuir et son casque et courut à la rencontre de
la frange d’écume brillante qui ourlait la nappe d’azur. Et
soudain tout se brouilla, se fondit. De nouveau, c’était le
tourbillon, le vide, et le froid glacial de la cage.
– 131 –

CHAPITRE XXVI

Wolf se retrouvait à son bureau, prêtant l’oreille. Au-dessus
de lui, il entendait les pas impatients de Lazuli dans sa chambre.
Lil devait s’occuper de la maison, pas loin de là. Wolf se sentait
cerné, il avait épuisé des tas de distractions en si peu de temps
qu’il ne lui restait plus d’idées, rien qu’une grande lassitude,
rien que la cage d’acier ; et l’issue de la tentative contre les
souvenirs paraissait douteuse maintenant.

Il se leva, mal dans sa peau, chercha Lil de pièce en pièce.
Elle était agenouillée devant la caisse du sénateur dans la
cuisine. Elle le regardait et ses yeux nageaient dans les larmes.

– Qu’y a-t-il ? demanda Wolf.

Entre les pattes du sénateur, le ouapiti dormait ; le
sénateur bavait, l’œil tertreux et chantait des bribes de chansons
inarticulées.

– C’est le sénateur, dit Lil, et sa voix se cassa.

– Qu’est-ce qu’il a ? dit Wolf.

– Je ne sais pas, dit Lil. Il ne sait plus ce qu’il dit et il ne
répond pas quand on lui parle.

– Mais il a l’air content, dit Wolf. Il chante.

– On dirait qu’il est gâteux, murmura Lil.

– 132 –

Le sénateur remua la queue et un semblant de
compréhension éclaira ses yeux l’espace d’un éclair.

– Juste ! remarqua-t-il. Je suis gâteux et j’entends le rester.

Puis il se remit à sa musique atroce.

– Tout va bien, dit Wolf. Tu sais, il est vieux.

– Il avait l’air si content d’avoir un ouapiti, répondit Lil,
pleine de pleurs.

– Être satisfait ou gâteux, dit Wolf, c’est bien pareil. Quand
on n’a plus envie de rien, autant être gâteux.

– Oh ! dit Lil. Mon pauvre sénateur.

– Note bien, dit Wolf, qu’il y a deux façons de ne plus avoir
envie de rien : avoir ce qu’on voulait ou être découragé parce
qu’on ne l’a pas.

– Mais il ne va pas rester comme cela ! dit Lil.

– Il t’a dit que si, dit Wolf. C’est la béatitude. Lui, c’est
parce qu’il a ce qu’il voulait. Je crois que dans les deux cas, ça
finit par l’inconscience.

– Ça me tue, dit Lil.

Le sénateur fit un ultime effort.

– Écoutez, dit-il, je vais avoir une dernière lueur. Je suis
content. Vous comprenez ? Moi, je n’ai plus besoin de
comprendre. C’est du contentement intégral, c’est donc
végétatif, et ce seront mes paroles finales. Je reprends contact…
Je reviens aux sources… du moment que je suis vivant et que je
– 133 –

ne désire plus rien, je n’ai plus besoin d’être intelligent. J’ajoute
que j’aurais dû commencer par là.

Il se lécha le nez avec gourmandise et produisit un son
incongru.

– Je fonctionne, dit-il. Le reste c’est de la rigolade. Et
maintenant, je rentre dans le rang. Je vous aime bien, je
continuerai peut-être à vous comprendre mais je ne dirai plus
rien. J’ai mon ouapiti. Trouvez le vôtre.

Lil se moucha et caressa le sénateur qui remua la queue,
posa son nez sur le cou du ouapiti et s’endormit.

– Et s’il n’y en avait pas pour tout le monde, des ouapitis ?
dit Wolf.

Il aida Lil à se relever.

– Oh, dit-elle, je ne peux pas m’y faire.

– Lil, dit Wolf. Je t’aime tant. Pourquoi est-ce que ça ne me
rend pas aussi heureux que le sénateur ?

– C’est que je suis trop petite, dit Lil en se serrant contre
lui. Ou alors, tu vois mal les choses. Tu les prends pour d’autres.

Ils quittèrent la cuisine et allèrent s’asseoir sur un grand
divan.

– J’ai presque tout essayé, dit Wolf, et il n’y a rien que j’aie
envie de refaire.

– Pas même m’embrasser ? dit Lil.

– Si, dit Wolf en le faisant.
– 134 –


– Et ta vieille machine horrible ? dit Lil.

– Ça me fait peur, murmura Wolf. La façon dont on
repense aux choses là-dedans…

Il eut une crispation de déplaisir dans la région du cou.

– C’est fait pour oublier, mais d’abord on repense à tout,
continua-t-il. Sans rien omettre. Avec encore plus de détails. Et
sans éprouver ce qu’on éprouvait.

– C’est si ennuyeux ? dit Lil.

– C’est tuant, de traîner avec soi ce qu’on a été avant, dit
Wolf.

– Tu ne veux pas m’emmener moi ? dit Lil en le câlinant.

– Tu es jolie, dit Wolf. Tu es gentille. Je t’aime. Et je suis
déçu.

– Tu es déçu ? répéta Lil.

– C’est pas possible que ça ne soit que ça, dit Wolf avec un
geste vague, le plouk, la machine, les Amoureuses, le travail, la
musique, la vie, les autres gens…

– Et moi ? dit Lil.

– Oui, dit Wolf. Il y aurait bien toi, mais on ne peut pas être
dans la peau d’un autre. Ça fait deux. Tu es complète. Toi
entière, c’est trop ; et tout vaut d’être gardé, alors il faut bien
que tu sois différente.

– 135 –

– Mets-toi dans ma peau avec moi, dit Lil. Moi je serai
heureuse, rien que nous deux.

– C’est pas possible, dit Wolf. On ne peut pas se mettre
dans la peau d’un autre sauf en le tuant et en l’écorchant pour la
lui prendre.

– Écorche-moi, dit Lil.

– Après, dit Wolf, je ne t’aurai pas plus ; ça sera toujours
moi dans une autre peau.

– Oh ! dit Lil toute triste.

– C’est ça, quand on est déçu, dit Wolf. C’est qu’on peut
être déçu avec tout. C’est irrémédiable, ça marche à tout coup.

– Tu n’as plus du tout d’espoir ? dit Lil.

– Cette machine…, dit Wolf. J’ai cette machine. Après tout,
je n’y ai pas été tellement longtemps.

– Quand vas-tu y retourner ? dit Lil. J’ai tellement peur de
la cage. Et tu ne me dis rien.

– Je remets ça demain, dit Wolf. Maintenant, il faut que
j’aille travailler. Quant à te dire quelque chose, je ne peux pas.

– Pourquoi ? demanda Lil.

La figure de Wolf se ferma.

– Parce que je ne me rappelle rien, dit-il. Je sais qu’une fois
dedans les souvenirs reviennent ; mais la machine est là pour
les détruire juste aussitôt.

– 136 –

– Ça ne te fait pas peur, demanda Lil, de détruire tous tes
souvenirs.

– Oh, dit Wolf évasivement, je n’ai encore rien détruit
d’important.

Il prêta l’oreille. La porte du dessus, chez Lazuli, venait de
claquer et cela faisait un grand bruit de pas dans l’escalier. Ils se
levèrent et regardèrent par la fenêtre. Lazuli s’éloignait presque
en courant, dans la direction du Carré. Avant d’y arriver, il se
jeta dans l’herbe rouge et cacha sa tête dans ses mains.

– Monte voir Folavril, dit Wolf. Qu’est-ce qu’il y a ? Il est
surmené.

– Tu ne vas pas le consoler ? dit Lil.

– Ça se console tout seul, un homme, dit Wolf en rentrant
dans son bureau.

Il mentait avec naturel et sincérité. Ça se console
exactement comme une femme.

– 137 –

CHAPITRE XXVII

Lil était un peu gênée d’aller proposer des encouragements
à Folavril, parce que ce n’est pas discret, mais, d’autre part,
Lazuli ne partait pas comme cela d’habitude, et en courant, il
avait eu la démarche d’un homme terrorisé plutôt que celle d’un
homme en colère.

Lil sortit sur le palier et monta les dix-huit marches. Elle
tapa chez Folavril. Le pas de Folavril vint lui ouvrir et Folavril
lui dit bonjour.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Lil. Est-ce que Lazuli a
peur ou est-ce qu’il est malade ?

– Je ne sais pas, dit Folavril, toujours douce et fermée. Il
est parti tout d’un coup.

– Je ne veux pas être indiscrète, dit Lil. Mais il avait l’air
différent.

– Il m’embrassait, expliqua Folavril, et puis il a encore vu
quelqu’un et cette fois, il n’a pas pu tenir. Il est parti.

– Et il n’y avait personne ? dit Lil.

– Moi, ça m’est égal, dit Folavril. Mais lui a sûrement vu
quelqu’un.

– Que faire ? dit Lil.

– 138 –

– Je crois qu’il a honte de moi, dit Folavril.

– Non, dit Lil, il doit avoir honte d’être amoureux.

– Je n’ai pourtant jamais dit de mal de sa mère, protesta
Folavril.

– Je vous crois, dit Lil. Mais que faire ?

– J’hésite à aller le rechercher, dit Folavril. J’ai
l’impression d’être la cause d’un martyre pour lui ; et je ne veux
pas le martyriser.

– Que faire… répéta Lil. Je peux aller le chercher moi, si
vous voulez.

– Je ne sais pas, dit Folavril. Quand il est près de moi, il a
tellement envie de me toucher, de m’embrasser, de me prendre,
je le sens, et moi j’aimerais bien qu’il le fasse ; et puis il n’ose
pas, il a peur que cet homme revienne, pourtant ça ne fait rien,
moi ça m’est égal puisque je ne le vois pas ; mais lui, ça le
paralyse ; et maintenant, c’est pire, il a peur.

– Oui, dit Lil.

– Et bientôt, dit Folavril, ça le mettra en colère parce qu’il a
de plus en plus envie de moi. Et moi de lui.

– Vous êtes trop jeunes pour ça tous les deux, dit Lil.

Folavril se mit à rire, d’un joli rire léger et bref.

– Vous êtes trop jeune aussi pour ce ton-là, observa-t-elle.

Lil eut un sourire, mais pas joyeux.

– 139 –

– Je ne veux pas poser pour les grand-mères, dit-elle, mais
je suis mariée depuis quelques années à Wolf.

– Lazuli n’est pas la même chose, dit Folavril. Je ne veux
pas dire qu’il est mieux ; il est tourmenté par autre chose que
Wolf ; mais Wolf est tourmenté aussi, ne me dites pas le
contraire.

– Oui, dit Lil.

Folavril lui disait à peu près ce que venait de lui dire Wolf
et ça lui semblait curieux.

– Tout serait si simple, soupira-t-elle.

– Oui, dit Folavril, mais il y a tant de choses simples, c’est
l’ensemble qui devient compliqué, et que l’on perd de vue. Il
faudrait pouvoir regarder tout ça de très haut.

– Et alors, dit Lil, on sera effrayé de voir que tout est très
simple, mais qu’il n’y a pas de remède et qu’on ne peut pas
dissiper l’illusion sur place.

– C’est probable, dit Folavril.

– Que fait-on quand on est effrayé ? dit Lil.

– On fait comme Lazuli, dit Folavril. On a peur et on se
sauve.

– Ou une autre fois, on se met en colère, murmura Lil.

– C’est ce qu’on risque, dit Folavril.

Elles se turent.

– 140 –

– Mais que pourrait-on faire pour les intéresser de
nouveau à quelque chose ? dit Lil.

– Je fais de mon mieux, dit Folavril. Vous aussi. Nous
sommes jolies, nous essayons de les laisser libres, nous essayons
d’être aussi bêtes qu’il faut puisqu’il faut qu’une femme soit bête
– c’est la tradition – et c’est aussi difficile que n’importe quoi,
nous leur laissons notre corps, et nous prenons le leur ; c’est
honnête au moins, et ils s’en vont parce qu’ils ont peur.

– Et ils n’ont même pas peur de nous, dit Lil.

– Ça serait trop beau, dit Folavril. Même leur peur, il faut
qu’elle vienne d’eux.

Le soleil rôdait autour de la fenêtre et lançait par instants
un grand éclair blanc sur le parquet poli.

– Pourquoi est-ce que nous résistons mieux ? demanda Lil.

– Parce que nous avons un préjugé contre nous, dit Folavril
et ça nous donne à chacune la force d’un ensemble. Et ils croient
qu’on est compliquées à cause de cet ensemble. C’est ce que je
vous ai dit.

– Alors ils sont bêtes, dit Lil.

– Ne les généralisez pas, à leur tour, dit Folavril. Ça va les
rendre compliqués aussi. Et chacun d’eux ne le mérite pas. Il ne
faut jamais penser « les hommes ». Il faut penser « Lazuli » ou
« Wolf ». Eux pensent toujours « les femmes », c’est ça qui les
perd.

– Où avez-vous péché tout ça ? demanda Lil, étonnée.

– 141 –

– Je ne sais pas, dit Folavril. Je les écoute. D’ailleurs ce que
je dis doit être idiot.

– Peut-être, dit Lil, mais c’est clair, en tout cas.

Elles s’approchèrent de la fenêtre. Là-bas, sur l’herbe
écarlate, la tache beige du corps de Lazuli faisait un trou en
relief. Une bosse, disent certains. Et il y avait Wolf, agenouillé
près de lui, une main sur son épaule. Il se penchait vers lui, il
devait lui parler.

– 142 –

CHAPITRE XXVIII

C’était un autre jour. Dans la chambre de Lazuli qui sentait
bon le bois du nord et la résine, Folavril rêvassait. Lazuli allait
revenir.

Au plafond couraient des rainures à peu près parallèles, le
fil du bois, taché de nœuds sombres et plus lisses, cirés par le
métal de la scie.

Le vent traînait dehors dans la poussière de la route et
rôdait à l’entour des haies vives. Il ridait l’herbe écarlate en
vagues sinueuses dont la crête écumait de petites fleurs
nouvelles. Le lit de Lazuli était frais sous le corps de Folavril.
Elle avait retourné la couverture pour que son cou soit au
contact du lin de l’oreiller.

Lazuli viendrait. Il s’allongerait près d’elle et passerait son
bras derrière ses cheveux blonds. La main droite de Lazuli
tiendrait l’épaule qu’elle tâta doucement.

Il était timide.

Des rêves couraient devant Folavril ; au passage, elle y
accrochait ses yeux ; paresseuse, elle ne les suivait jamais
jusqu’au bout. À quoi bon rêver puisque Lazuli viendrait, qu’il
n’était pas un rêve. Folavril vivait réellement. Son sang battait,
elle le sentait sous son doigt le long de sa tempe, elle aimait
fermer et ouvrir ses mains pour détendre ses muscles. En ce
moment même elle n’avait plus conscience de sa jambe gauche,
endormie et elle retardait le moment de la remuer parce qu’elle
– 143 –

savait la sensation qu’elle éprouverait à ce moment-là et c’était
double plaisir que de l’éprouver d’avance.

Le soleil matérialisait l’air en millions de points d’or où
dansaient quelques bêtes ailées. Parfois, elles disparaissaient
subitement dans un rayon d’ombre vide, comme avalées, et
Folavril ressentait chaque fois un petit pincement au cœur. Et
puis elle revenait à son rêve et cessait de prêter attention à la
danse des paillettes brillantes. Elle entendait les bruits familiers
de la maison, des portes, en dessous, qui se fermaient, l’eau que
l’on prenait chantait dans les tuyaux, et à travers la porte
fermée, elle entendait le claquement irrégulier de la corde que
l’on tirait pour ouvrir le vasistas du couloir sonore et qui était
agitée par un courant d’air variable.

On sifflait dans le jardin. Folavril bougea sa jambe et sa
jambe se recomposa cellule par cellule ; il y eut un moment où le
grouillement des cellules fut presque intolérable. C’était
délicieux. Elle s’étira avec un petit gémissement de plaisir.

Lazuli monta l’escalier sans se presser et Folavril sentit son
cœur se réveiller. Il ne battait pas plus vite – au contraire, il
prenait un rythme stable, solide, et puissant. Elle sentait ses
joues rosir et soupira de contentement. C’était vivre.

Lazuli toqua à la porte et entra. Il se découpait sur le
panneau de vide, avec ses cheveux sablés, ses épaules larges et
sa taille mince. Il portait sa combinaison de toile cachou et la
chemise ouverte. Ses yeux étaient gris comme le gris métallique
de certains émaux, sa bouche bien dessinée avec une petite
ombre sous la lèvre inférieure, et les lignes de son cou musclé
donnaient au col de sa chemise un mouvement romantique.

Il leva une main et s’appuya au chambranle. Il regardait
Folavril étendue sur le lit. Elle souriait, les paupières à demi
baissées. Il ne voyait de ses yeux qu’un point brillant sous les
– 144 –

cils frisés. Elle avait la jambe gauche pliée en angle soulevant sa
robe légère, et Lazuli suivait, troublé, la ligne de l’autre jambe,
depuis le petit soulier découpé jusqu’à l’ombre au-delà du
genou.

– Bonjour…, dit Lazuli sans faire un pas.

– Bonjour toi, dit Folavril.

Il ne bougeait pas. Les mains de Folavril se portèrent à son
collier de fleurs jaunes qu’elles défirent doucement. À bout de
bras, sans quitter Lazuli des yeux, elle laissa couler le fil pesant
sur le plancher. Maintenant elle enlevait un soulier, sans hâte,
tâtonnant un peu autour de la boucle chromée.

Elle s’arrêta et le talon fit un choc léger par terre et elle
défit l’autre boucle.

Lazuli respirait plus fort. Fasciné, il suivait les gestes de
Folavril. Elle avait des lèvres juteuses et écarlates comme
l’ombre à l’intérieur d’une fleur chaude.

Maintenant, elle roulait jusqu’à la cheville un bas aux
mailles impalpables, qui se densifia en petit flocon gris. Un
second flocon le suivit et tous deux rejoignirent les souliers.

Les ongles des pieds de Folavril étaient laqués de nacre
bleue.

Elle portait une robe de soie boutonnée sur le côté de
l’épaule au mollet. Elle commença par l’épaule et dégagea deux
des boutons. Puis elle revint à l’autre extrémité, libérant trois
attaches – une en haut, une en bas, deux de chaque côté. Il en
restait une seule, à la ceinture. Les pans de la robe retombaient
des deux côtés de ses genoux polis, et à l’endroit de ses jambes
où tombait le soleil, on voyait trembler un duvet doré.
– 145 –


Un double triangle de dentelle noire s’accrocha à la lampe
de chevet, et il n’y avait plus que le dernier bouton à défaire car
le léger vêtement mousseux que Folavril portait encore au terme
de son ventre plat faisait partie intégrante de sa personne.

Le sourire de Folavril attira soudain tout le soleil de la
chambre. Fasciné, Lazuli s’approcha, les bras ballants,
incertain. À ce moment, Folavril se dégagea complètement de sa
robe et, comme épuisée resta immobile les bras en croix.
Pendant le temps que Lazuli mit à se déshabiller, elle ne fit pas
un mouvement, mais ses seins durs, épanouis par leur position
de repos érigeaient inexorablement leur pointe rose.

– 146 –

CHAPITRE XXIX

Il s’allongea près d’elle et l’enlaça. Folavril, se tournant sur
le côté, lui rendit ses baisers. Elle lui caressait les joues de ses
mains fines et ses lèvres suivaient les cils de Lazuli les effleurant
de justesse. Lazuli, frémissant, sentait une grande chaleur se
fixer dans ses reins et prendre la forme stable du désir. Il ne
voulait pas se presser, il ne voulait pas laisser aller toute seule
son envie de chair, et il y avait autre chose, une réelle
inquiétude qui creusait derrière son front et l’empêchait de
s’abandonner. Il fermait les yeux, le doux murmure de la voix de
Folavril l’endormait d’un faux sommeil sensuel. Il était étendu
sur le flanc droit, elle tournée vers lui. En levant la main gauche,
il rencontra le haut de son bras blanc et suivit son bras jusqu’à
l’aisselle blonde à peine habillée d’une touffe de crin menu et
élastique. En ouvrant les yeux, il vit une perle de sueur
transparente et liquide rouler le long du sein de Folavril et se
pencha pour la goûter ; elle avait le goût de lavande salée ; il
posa ses lèvres sur la peau tendue et Folavril, chatouillée, colla
son bras à son côté en riant. Lazuli glissa sa main droite sous les
longs cheveux et la saisit par le cou. Les seins pointés de Folavril
se nichèrent contre sa poitrine à lui, elle ne riait plus, elle avait
la bouche à demi entrouverte et l’air plus jeune encore que
d’habitude, comme un bébé qui va s’éveiller.

Au-dessus de l’épaule de Folavril, il y avait un homme, l’air
triste, et qui regardait Lazuli.

Il ne bougea pas. Sa main chercha doucement derrière lui.
Le lit était bas et il put atteindre son pantalon tombé tout près.
Attaché à la ceinture, il trouva le poignard court dont la lame
– 147 –

portait une profonde cannelure, son poignard de quand il était
scout.

Des yeux, il ne quittait pas l’homme. Folavril immobile
soupirait, ses dents brillaient entre ses lèvres offertes. Lazuli
dégagea son bras droit. L’homme ne remuait pas, il était debout
près du lit, de l’autre côté de Folavril. Lentement, sans le perdre
de vue, Lazuli s’agenouilla et fit passer son couteau dans sa
bonne main. Il transpirait, des gouttelettes apparurent sur ses
tempes et sur sa lèvre supérieure. Ses yeux le piquaient à cause
de la sueur. D’un geste vif de la main gauche, il crocha le col de
l’homme et le coucha sur le lit. Il se sentait une force sans
limites. L’homme restait inerte, comme un cadavre, et à de
certains indices Lazuli sentit qu’il allait se dissoudre dans l’air,
s’évanouir sur place. Alors, sauvagement, il le poignarda au
cœur, par-dessus le corps de Folavril qui murmurait des mots
de calme. Son geste fit un bruit sourd, comme un choc sur un
tonneau de sable et la lame pénétra jusqu’à la garde, imprimant
le tissu dans la blessure. Lazuli retira l’arme – un sang gluant se
figeait déjà sur la lame. Lazuli l’essuya au revers du veston de
l’homme.

Reposant son couteau à portée, il poussa le corps inerte
jusqu’à l’autre bord du lit. Le cadavre glissa sur le tapis, sans
bruit. Lazuli passa son avant-bras droit sur son front ruisselant.
Il avait dans tous ses muscles une puissance sauvage prête à
bouillir. Il éleva sa main devant ses yeux pour voir si elle
tremblait. Elle était dure et tranquille comme une main d’acier.

Dehors, le vent commençait à se lever. Des tourbillons de
poussière montaient obliquement du sol et couraient sur les
herbes. Le vent s’accrochait aux poutres et aux angles du toit, et
à chaque endroit, laissait vivre une petite plainte hululée, une
effilure sonore. La fenêtre du couloir claquait sans prévenir.
Devant le bureau de Wolf, l’arbre s’agitait et bruissait
incessamment.
– 148 –


Dans la chambre de Lazuli, tout était calme. Le soleil
tournait peu à peu et commençait à libérer les couleurs d’une
image au-dessus de la commode. Une jolie image, la coupe d’un
moteur d’avion avec le vert pour l’eau, le rouge pour l’essence, le
jaune pour les gaz brûlés et le bleu pour l’air d’admission. À
l’endroit de la combustion, la superposition du rouge et du bleu
donnait un beau pourpre couleur de foie cru.

Les yeux de Lazuli se reposèrent sur Folavril. Elle avait
cessé de sourire. Elle avait l’air d’un enfant frustré sans motif.

Le motif gisait dans la ruelle, saignant un sang épais par
une fente noire à la hauteur du cœur. Lazuli, délivré, se pencha
sur Folavril. Il posa un baiser imperceptible sur son cou de
profil et ses lèvres descendirent le long de l’épaule offerte,
gagnèrent le flanc à peine ondulé par la place des côtes,
plongèrent au creux de la taille et remontèrent sur la hanche.
Folavril, couchée sur le flanc gauche, se laissa soudain aller sur
le dos et la bouche de Lazuli s’appuyait à la ligne de l’aine ; sous
la peau transparente, une veine faisait une fine ligne bleue,
estompée. Les mains de Folavril saisirent la tête de Lazuli et la
guidèrent – mais déjà Lazuli rompait le contact et se redressait,
sauvage.

Au pied du lit, debout devant lui, il y avait un homme, vêtu
de sombre, l’air triste, et qui les regardait.

Se ruant sur le poignard, Lazuli bondit et frappa. Au
premier coup, l’homme ferma les yeux. Ses paupières tombèrent
net comme des couvercles de métal. Il restait debout ; il fallut
que Lazuli lui plongeât une seconde fois sa lame entre les côtes
pour que le corps oscille et s’écroule au pied du lit comme une
drisse cassée.

– 149 –

Son poignard à la main, nu, Lazuli considérait le cadavre
lugubre avec une grimace de haine et de rage. Il n’osa pas lui
donner un coup de pied.

Folavril, assise sur le lit, regarda Saphir avec inquiétude.
Ses cheveux blonds rejetés d’un côté cachaient à moitié sa figure
et elle penchait la tête de l’autre côté, pour voir mieux.

– Viens, dit-elle à Lazuli en lui tendant une main, viens,
laisse ça, tu te feras du mal.

– Ça en fait deux de moins, dit Lazuli.

Il avait la voix plate qu’on a dans un rêve.

– Calme-toi, dit Folavril. Il n’y a rien. Je t’assure. Il n’y a
plus rien. Détends-toi. Viens près de moi.

Lazuli baissa le front d’un air découragé. Il vint s’asseoir
près de Folavril.

– Ferme les yeux, dit-elle. Ferme les yeux et pense à moi…
et prends-moi, maintenant, prends-moi, je t’en prie, j’ai trop
envie de toi. Saphir, mon chéri.

Lazuli gardait à la main son poignard. Il le posa derrière
l’oreiller et, renversant Folavril, se glissa vers elle. Elle
s’attachait à lui comme une plante blonde et murmurait des
mots pour le calmer.

Il n’y avait plus que le bruit de leurs respirations mêlées
dans la chambre, et la plainte du vent qui geignait au-dehors et
giflait les arbres à grandes claques sèches. Maintenant, le soleil
se voilait par moments de nuages rapides, chassés les uns
contre les autres comme des grévistes par la police.

– 150 –

Les bras de Lazuli enserraient étroitement le torse nerveux
de Folavril. En ouvrant les yeux, il vit contre sa chair, les seins
de Folavril gonflés par leur étreinte et la ligne d’ombre qu’ils
faisaient entre eux, une ligne arrondie et moite.

Une autre ombre le fit tressaillir. Le soleil revenu
subitement, découpait en noir contre la fenêtre la silhouette
d’un homme vêtu de sombre, l’air triste, et qui le regardait.

Lazuli gémit doucement et serra plus fort la fille dorée. Il
voulait refermer ses paupières, mais elles refusèrent d’obéir.
L’homme ne bougeait pas. Indifférent, à peine réprobateur, il
attendait.

Lazuli lâcha Folavril. Il tâtonna derrière l’oreiller et
retrouva son couteau. Soigneusement, il visa, le lança.

L’arme se planta d’un jet dans le cou blême de l’homme. Le
manche ressortait et du sang se mit à couler. Impassible,
l’homme restait là. Lorsque le sang atteignit le parquet, il
chancela et tomba d’un bloc. Au moment où il prit contact avec
le sol, le vent gémit plus fort et couvrit le bruit de la chute, mais
Lazuli sentit la vibration du parquet. Il s’arracha aux bras de
Folavril qui voulaient le retenir et, titubant, se dirigea vers
l’homme. D’un geste brutal, il retira le couteau de la plaie.

Lorsqu’il se retourna, grinçant des dents, il vit, à sa gauche,
un homme sombre identique aux trois autres. Le poignard levé,
il se jeta sur lui. Cette fois, il le frappa d’en haut, lui plongeant
sa lame entre les deux épaules. Et, à ce moment, un homme
surgit à sa droite, puis un autre devant lui.

Folavril, assise sur le lit, les yeux agrandis par l’horreur,
tenait sa bouche pour rester calme. Lorsqu’elle vit Lazuli
retourner son arme contre lui et se fouiller le cœur elle se mit à
hurler. Saphir s’abattit sur les genoux. Il faisait un effort pour
– 151 –

relever la tête et sa main, rouge jusqu’au poignet, mit son
empreinte sur le parquet nu. Il grognait comme une bête et sa
respiration faisait un bruit d’eau. Il voulut dire quelque chose et
se mit à tousser. Du sang éclaboussait le sol à chaque quinte, en
milliers de points écarlates. Il eut une sorte de sanglot qui tira le
coin de sa bouche vers le bas, et son bras céda. Il s’effondra. Le
manche du couteau heurta le sol de front et la lame bleue
ressortit dans son dos nu, soulevant la peau avant de la crever.
Il ne bougeait plus.

Alors, d’un coup, tous les cadavres furent visibles pour
Folavril. Il y avait le premier, étendu le long du sommier, il y
avait celui qui dormait au pied, celui de la fenêtre avec sa plaie
affreuse au cou… et chaque fois elle lisait la même plaie sur le
corps de Lazuli. Il avait tué le dernier homme d’un coup de
couteau dans l’œil et lorsqu’elle se jeta sur son ami pour le
ranimer, elle vit que son œil droit n’était plus qu’un cloaque
noir.

Dehors il se faisait maintenant une grande rumeur vague
sous un jour blême d’avant l’orage.

Folavril se taisait. Sa bouche tremblait comme si elle avait
froid. Elle se leva, se rhabilla machinalement. Ses yeux ne
quittaient pas les cadavres dans la pièce, tous pareils. Elle
regarda mieux.

Un des hommes sombres, à plat ventre, se trouvait à peu
près dans la même position que Lazuli et leurs deux profils
paraissaient curieusement semblables. Le même front, le même
nez. Le chapeau de l’homme avait roulé par terre, découvrant
une chevelure pareille. Folavril sentait son esprit s’en aller. Elle
pleurait sans bruit, de tous ses yeux, elle n’osait plus bouger.
Tous les hommes étaient identiques à Lazuli. Et puis le corps du
premier mort parut moins net. Les contours s’adoucirent dans
une brume foncée. La métamorphose s’accéléra. Devant elle, le
– 152 –

corps se mit à se dissoudre. Les habits noirs s’effilochèrent en
traînées d’ombre. Avant qu’il disparaisse, elle eut le temps de
voir que le corps de l’homme était bien le même que celui de
Lazuli mais il fondait, et la fumée grise filait au ras du plancher,
filait par les fentes de la fenêtre. Déjà la transformation du
second cadavre avait commencé. Folavril, terrassée par la
crainte, attendait sans un geste. Elle osa regarder Lazuli. Sur sa
peau brûlée, les plaies disparaissaient une à une à mesure que
les hommes, un à un, se transformaient en brouillard.

Lorsqu’il n’y eut plus dans la chambre que Folavril et
Lazuli, le corps de ce dernier était redevenu jeune et beau dans
la mort comme il l’avait été de son vivant. Son visage était
détendu, intact. L’œil droit brillait, terne, sous les longs cils
baissés. Seul, un petit triangle d’acier bleu marquait le dos
puissant d’une tache insolite.

Folavril fit un pas vers la porte. Rien ne bougea. Une
dernière trace de vapeur grise se glissa, insinuante, sur l’appui
de la fenêtre. Alors, elle courut vers la porte, l’ouvrit et la
referma en un instant, et se précipita dans le couloir, vers
l’escalier. À ce moment, le vent se déchaîna dehors, avec un
coup de tonnerre terrible et une pluie lourde, brutale, qui
sonnait contre les tuiles. Il y eut un grand éclair, le tonnerre de
nouveau, Folavril descendit l’escalier en courant, elle atteignit la
chambre de Lil et entra. Là, elle ferma les yeux. Il venait d’y
avoir une lueur plus forte que toutes les autres, suivie
immédiatement d’un éclat de bruit presque intolérable. La
maison trembla sur sa base comme si un poing formidable
venait de s’abattre sur le toit. Et tout d’un coup, le silence total
régna, lui laissant les oreilles bourdonnantes comme lorsqu’on a
plongé dans une eau trop profonde.

– 153 –

CHAPITRE XXX

Maintenant, Folavril reposait sur le lit de son amie. Lil,
assise près d’elle, la regardait avec une pitié tendre. Folavril
pleurait encore un peu, reniflant à gros sanglots oppressants et
tenait la main de Lil.

– Qu’est-ce qu’il y a eu ? dit Lil. Ce n’est qu’un orage. Folle,
il ne faut pas prendre ça au tragique.

– Lazuli est mort…, dit Folavril.

Et ses larmes s’arrêtèrent. Elle s’assit sur le lit. Elle avait
des yeux vagues, l’air de ne pas comprendre.

– Allons, dit Lil. Ce n’est pas possible.

Elle éprouvait un ralentissement général de tous les
réflexes. Lazuli n’était pas mort, Folavril devait se tromper.

– Il est mort, là-haut, dit Folavril. Couché par terre, nu,
avec la lame qui sort de son dos. Et tous les autres sont partis.

– Quels autres ? dit Lil.

Est-ce que Folavril délirait ou non ? Sa main n’était pas si
chaude.

– Les hommes en noir, dit Folavril. Il a essayé de les tuer,
tous, et quand il a vu qu’il ne pouvait pas, il s’est tué lui-même.
Et moi à ce moment-là, je les ai vus. Et mon Lazuli, je croyais
– 154 –

qu’il était fou… mais je les ai vus, Lil, je les ai vus quand il est
tombé.

– Comment étaient-ils ? demanda Lil.

Elle n’osait pas parler de Lazuli. Lazuli encore là-haut avec
cette lame. Mort. Elle se leva sans attendre la réponse.

– Il faut y aller…, dit-elle.

– Je n’ose pas…, dit Folavril. Ils ont fondu… comme une
fumée, et ils étaient tous pareils à Lazuli. Tous pareils.

Lil haussa les épaules.

– C’est de l’enfantillage, dit-elle. Qu’est-ce qu’il y a eu ?
Vous n’avez pas voulu de lui, et alors il s’est tué… C’est ça ?

Folavril la regarda, stupéfaite.

– Oh ! Lil ! dit-elle en se remettant à pleurer.

Lil se leva.

– On ne peut pas le laisser tout seul là-haut, murmura-t-
elle. Il faut le descendre.

Folavril se leva à son tour.

– Je viens avec vous.

Lil était hébétée et vague.

– Lazuli n’est pas mort, murmura-t-elle. On ne meurt pas
comme ça.

– 155 –

– Il s’est tué…, dit Folavril. Et j’aimais tellement quand il
m’embrassait.

– La pauvre gosse, dit Lil.

– Ils sont trop compliqués, dit Folavril. Oh, Lil, je voudrais
tellement que ça ne soit pas arrivé, qu’on soit hier… ou juste
avant, quand il me tenait… Oh… Lil…

Elle suivait Lil qui ouvrait la porte et sortit. Elle écouta,
puis délibérément monta l’escalier. En haut, il y avait la
chambre de Folavril à gauche et celle de Lazuli à droite. Il y
avait la chambre de Folavril… Là à gauche… et il y avait…

– Folavril, dit Lil, qu’est-ce qui s’est passé ?

– Je ne sais pas, dit Folavril en s’accrochant à elle.

À l’endroit où s’était trouvée la chambre de Lazuli, il ne
restait plus rien que le toit de la maison, maintenant en
contrebas du couloir qui ressemblait à une loggia.

– La chambre de Lazuli ? demanda Lil.

– Je ne sais pas, dit Folavril. Lil, je ne sais pas. Je veux
m’en aller. Lil j’ai peur.

Lil ouvrit la porte de l’appartement de Folavril. Rien n’avait
bougé ; la coiffeuse, le lit, le placard. L’ordre, et le léger parfum
de jasmin. Elles ressortirent. Du couloir, on voyait maintenant
les tuiles de la moitié du toit, il y en avait une un peu cassée
dans la sixième rangée.

– C’est la foudre…, dit Lil. C’est la foudre qui a volatilisé
Lazuli et sa chambre.

– 156 –

– Non, dit Folavril.

Maintenant, ses yeux étaient secs. Elle se raidit.

– Ça a toujours été comme ça…, se força-t-elle à dire. Il n’y
avait pas de chambre, et Lazuli n’existe pas. Et je n’aime
personne. Et je veux m’en aller, Lil, il faut venir avec moi.

– Lazuli…, murmura Lil, abasourdie.

Frappée de stupeur, elle redescendit l’escalier. En ouvrant
la porte de sa chambre, elle osait à peine toucher la poignée, de
peur que tout ne se réduise en ombre. En passant devant la
fenêtre, elle frissonna.

– Cette herbe rouge, dit-elle, c’est sinistre.

– 157 –

CHAPITRE XXXI

Arrivé au bord de l’eau, Wolf respira profondément l’air
salé et s’étira. À perte de vue, l’Océan s’étendait, mobile, calme,
et le sable plat. Wolf acheva de se déshabiller et entra dans la
mer. Elle était chaude et délassante, et sous ses pieds nus, c’était
comme un velours gris-beige. Il entra. La grève s’abaissait
insensiblement en pente douce, et il lui fallut avancer longtemps
pour avoir de l’eau jusqu’aux épaules. Elle était pure et
transparente ; il voyait ses pieds blancs plus gros qu’en réalité,
et les petits nuages de sable soulevés par ses pas. Et puis il se
mit à nager, la bouche à demi ouverte pour goûter le sel brûlant,
plongeant, de temps en temps, afin de se sentir tout entier dans
l’eau. Il s’ébattit longuement et revint vers le rivage.
Maintenant, à côté de ses vêtements il y avait deux formes
noires, immobiles sur de grêles pliants aux pieds jaunes.
Comme elles lui tournaient le dos, il n’eut pas honte de sortir nu
et s’approcha d’elles pour se rhabiller. Lorsqu’il fut décent,
comme averties par un instinct secret, les deux vieilles dames se
retournèrent. Elles portaient des chapeaux informes de paille
noire et des châles décolorés comme en ont les vieilles dames au
bord de la mer. Chacune tenait un sac à ouvrage au point de
croix avec un fermoir en simili écaille blonde. La plus vieille
avait des bas de coton blanc dans des gamiroles éculées, genre
Charles IX en cuir gris sale. L’autre était chaussée de vieilles
espadrilles et sous ses bas de fil noir, on voyait la trace de
bandages à varices. Entre elles deux, Wolf aperçut une petite
plaque de cuivre gravée. Celle aux souliers plats s’appelait
Mademoiselle Héloïse et l’autre Mademoiselle Aglaé. Elles
avaient des pince-nez d’acier bleu.

– 158 –

– Vous êtes Monsieur Wolf ? dit Mademoiselle Héloïse.

– Nous sommes chargées de vous interroger.

– Oui, approuva Mademoiselle Aglaé, de vous interroger.

Wolf fit un gros effort de mémoire pour se rappeler le plan,
qui lui sortait un peu de l’esprit, et frémit d’horreur.

– De… de m’interroger sur l’amour ?

– Parfaitement, dit Mademoiselle Héloïse, nous sommes
des spécialistes.

– Des spécialistes, conclut Mademoiselle Aglaé.

Elle s’aperçut, à temps, qu’on voyait un peu trop ses
chevilles et tira pudiquement sa robe.

– Je ne peux rien vous dire…, murmura Wolf… jamais je
n’oserai…

– Oh, dit Héloïse, nous pouvons tout entendre.

– Tout ! assura Aglaé.

Wolf regarda le sable, la mer et le soleil.

– On ne va pas parler de ça sur cette plage, dit-il.

C’est pourtant sur une plage qu’il avait éprouvé un de ses
premiers étonnements. Il passait, avec son oncle, devant les
cabines et une jeune femme était sortie. Wolf ne trouvait pas
normal de regarder une femme d’au moins vingt-cinq ans, mais
son oncle s’était retourné avec complaisance en faisant une
remarque sur la beauté des jambes de la personne.
– 159 –


– À quoi vois-tu ça ? demanda Wolf.

– Ça se voit, dit l’oncle.

– Je suis incapable de m’en rendre compte, dit Wolf.

– Tu verras, dit l’oncle, plus tard, tu pourras.

C’était inquiétant. Peut-être qu’un jour, en se réveillant, on
saurait dire : celle-ci a de jolies jambes, pas celle-là. Et que
ressentait-on, à passer de la catégorie de ceux qui ne savent pas
à celle de ceux qui savent ?

– Voyons ? dit la voix de Mademoiselle Aglaé le ramenant
au présent, vous avez toujours aimé les petites filles quand vous
aviez vous-même leur âge.

– Elles me troublaient, dit Wolf. J’aimais bien toucher
leurs cheveux et leur cou. Je n’osais pas aller plus loin. Tous
mes amis m’ont assuré qu’à partir de dix ou douze ans ils
savaient ce que c’était qu’une fille ; je devais être spécialement
arriéré, ou alors j’ai manqué d’occasion.

Mais je crois que même si j’en avais eu envie je me serai
volontairement abstenu.

– Et pourquoi ? demanda Mademoiselle Héloïse. Wolf
réfléchit un peu.

– Écoutez, dit-il, j’ai peur de me perdre dans tout cela. Si
vous le voulez bien, je vais y penser quelques instants.

Elles attendirent patientes. Mademoiselle Héloïse tira de
son sac une boîte de pastilles vertes dont elle offrit une à Aglaé
qui la prit. Wolf déclina.
– 160 –


– Voici dans l’ensemble, dit Wolf, comment ont évolué les
rapports avec elles jusqu’à l’époque où je me suis marié. À
l’origine, j’ai toujours eu le désir… sans doute, je ne me rappelle
pas la première fois que je fus amoureux… cela doit remonter
très loin… j’avais cinq ou six ans et je ne me souviens plus qui
c’était… une dame en robe de soirée que j’avais entrevue
pendant une réception chez mes parents.

Il rit.

– Je ne me suis pas déclaré ce soir-là, dit-il. Pas plus que
les autres fois. Et bien d’autres fois pourtant je les ai désirées…
j’étais difficile, je crois, mais certains détails me fascinaient. La
voix, la peau, les cheveux… C’est très joli, une femme.

Mademoiselle Héloïse toussota et Mademoiselle Aglaé prit,
elle aussi un air modeste.

– Les seins me touchaient également de façon extrême, dit
Wolf. Pour le reste, mon… éveil sexuel, disons, ne se produisit
que vers quatorze à quinze ans. Malgré les conversations crues
avec les copains du lycée, mes connaissances restaient fort
vagues… je… vous savez que ça me gêne, Mesdemoiselles…

Héloïse eut un geste rassurant.

– Nous pouvons vraiment tout entendre, dit-elle, je vous le
répète.

– Nous avons été infirmières…, ajouta Aglaé.

– Alors, je continue, dit Wolf. J’avais surtout envie de me
frotter à elles, de toucher leur poitrine, leurs fesses. Pas
tellement leur sexe. J’ai rêvé de très grosses femmes sur
lesquelles j’aurais été comme sur un édredon. J’ai rêvé de
– 161 –

femmes très fermes, de négresses. Oh, je suppose que tous les
garçons ont passé par là. Mais le baiser jouait dans mes orgies
imaginaires un rôle plus important que l’acte proprement dit…
j’ajoute que j’envisageais pour le baiser un champ d’action fort
large.

– Bien, bien, dit rapidement Aglaé, voici un point acquis,
vous aimiez les femmes. Et comment cela s’est-il traduit ?

– N’allons pas si vite, protesta Wolf. Pour me freiner… que
de choses…

– Tant de choses que cela ? dit Héloïse.

– C’est fou, soupira Wolf. Et que de choses idiotes… des
choses vraies… et des prétextes. Ceux-ci d’abord. Mes études,
par exemple… je me disais qu’elles étaient plus importantes.

– Le croyez-vous encore ? dit Aglaé.

– Non, répondit Wolf, mais je ne m’illusionne pas. Si
j’avais négligé mes études, je regretterais leur absence autant
que je regrette maintenant de leur avoir donné trop de mon
temps. Puis l’orgueil.

– L’orgueil ? demanda Héloïse.

– Lorsque je vois une femme qui me plaît, dit Wolf, jamais
il ne me viendra à l’idée de le lui dire. Car je considère que si j’ai
envie d’elle quelqu’un d’autre a dû en avoir envie avant moi… et
j’ai horreur de prendre la place de quelqu’un qui est sans doute
aussi aimable que moi.

– Où voyez-vous l’orgueil ? dit Aglaé. Mon cher jeune
homme, il n’y a là que modestie.

– 162 –

– Je comprends ce qu’il veut dire, expliqua Héloïse. Quelle
idée en effet de vous dire que si vous la trouvez bien, les autres
la trouvent bien aussi… c’est là ériger votre jugement en loi
universelle et accorder à votre goût un brevet de perfection.

– Je me le disais donc, admit Wolf, et je pensais malgré
tout que mon jugement était aussi bon que celui d’un autre.

– Vous vous y complaisiez, dit Héloïse.

– C’est ce que je vous ai dit, répondit Wolf.

– Et quel procédé bizarre, continua Héloïse. N’était-il pas
plus simple, lorsqu’une femme vous plaisait, de le lui dire
franchement ?

– Nous touchons là au troisième de mes motifs-prétextes à
retenue, dit Wolf. Si je rencontre une femme qui me tente, mon
premier réflexe me pousse à lui parler franchement, en effet.
Mais supposez que je lui dise : « Voulez-vous faire l’amour avec
moi ? » Combien de fois répondra-t-elle avec la même
franchise ? Que sa réponse soit « Moi aussi » ou « Pas moi », ce
serait si simple – mais elles répondent par un faux-fuyant… une
bêtise… ou elles jouent les prudes… ou elles rient.

– Si une femme demande la même chose à un homme,
protesta Aglaé, est-il plus honnête ?

– Un homme accepte toujours, dit Wolf.

– Bon, dit Héloïse, mais ne confondez pas la franchise et la
brutalité… votre façon de vous exprimer est un peu… cavalière,
dans votre exemple.

– 163 –

– Je vous assure, dit Wolf, qu’à la même question exprimée
avec la même netteté mais sous des formes plus polies qui vous
paraissent y manquer, la réponse n’est jamais nette.

– Il faut être galant !… minauda Aglaé.

– Écoutez, dit Wolf, jamais je n’ai abordé une inconnue –
qu’elle en ait envie ou non – parce que je trouve qu’elle avait
aussi bien que moi le droit de choisir, d’une part, et parce que
j’ai toujours eu horreur de faire la cour à une personne selon le
processus éprouvé qui consiste à lui parler du clair de lune, du
mystère de son regard et de la profondeur de son sourire. Moi,
que voulez-vous, je pensais à ses seins, à sa peau – ou je me
demandais si, déshabillée, c’était une vraie blonde. Quant à être
galant… si on admet l’égalité de l’homme et de la femme, la
politesse suffit et l’on n’a pas de raison de traiter une femme
plus poliment qu’un homme. Non, elles ne sont pas franches.

– Comment seraient-elles aussi directes dans une société
qui les brime ? dit Héloïse.

– Vous êtes insensé, renchérit Aglaé. Vous voulez les traiter
comme elles devraient être traitées si elles n’étaient
conditionnées par des siècles d’esclavage.

– Possible qu’elles soient pareilles aux hommes, dit Wolf,
et c’est ce que je croyais lorsque je désirais qu’elles choisissent
comme moi, mais elles sont habituées hélas, à d’autres
méthodes, et cet esclavage, elles n’en sortiront jamais si elles ne
commencent pas à se conduire autrement.

– Celui qui commence quelque chose a toujours bien du
mal, dit Aglaé, sentencieuse ; vous l’avez vérifié en essayant de
les traiter comme vous le fîtes – et vous aviez raison.

– 164 –

– Oui, dit Wolf, mais les prophètes ont toujours tort d’avoir
raison : la preuve en est qu’on les écharpe.

– Reconnaissez, dit Héloïse, que, malgré une dissimulation
peut-être réelle mais excusable, je vous le répète, toutes les
femmes sont assez franches pour vous faire comprendre que
vous leur plaisez lorsque c’est le cas…

– Et comment ça ? dit Wolf.

– Par leurs regards, dit Héloïse, langoureuse.

Wolf ricana sèchement.

– Excusez-moi, répondit-il, mais, de ma vie, je n’ai pu lire
quoi que ce soit dans un regard.

Aglaé le regarda avec sévérité.

– Dites que vous n’avez pas osé, répondit-elle, méprisante.
Ou que vous avez eu peur.

Wolf troublé, la regarda. La vieille fille lui parut soudain
légèrement inquiétante.

– Naturellement, dit-il avec effort. J’allais y arriver.

Il soupira.

– Encore une chose que je dois à mes parents, dit-il, la
crainte des maladies. Oui, ma terreur d’attraper quelque chose
n’avait d’égal que mon envie de coucher avec toutes les filles qui
me plaisaient. Certes, je m’endormais et je m’aveuglais de ces
motifs-prétextes dont je vous ai parlé : mon désir de ne pas
négliger mon travail, ma crainte de m’imposer, ma répugnance
à faire la cour selon des méthodes méprisables à des femmes
– 165 –

que j’aurais aimé traiter avec franchise – mais le vrai fond de
tout cela était une peur profonde due aux légendes dont on
m’avait bercé sous couvert d’esprit large en m’apprenant, dès
mon adolescence, tout ce que je risquais.

– Il s’ensuivit ? dit Héloïse.

– Il s’ensuivit que je restais chaste malgré mes désirs, dit
Wolf, et qu’au fond, comme lorsque j’avais sept ans, mon corps
faible était content d’interdictions dont il s’accommodait et
contre lesquelles mon esprit faisait semblant de lutter.

– Vous avez été le même en tout…, dit Aglaé.

– À la base, dit Wolf, les corps physiques sont à peu près
semblables, avec des réflexes et des besoins identiques – il s’y
ajoute une somme de conceptions qui résultent du milieu et qui
s’accordent plus ou moins avec les besoins et réflexes en
question. On peut certes tenter de modifier ces conceptions
acquises. On y arrive parfois, mais il y a un âge où le squelette
moral aussi cesse d’être malléable.

– Allons, dit Héloïse, vous devenez sérieux, racontez-nous
votre première passion…

– C’est bête, ce que vous me demandez là, remarqua Wolf.
Vous comprenez que dans ces conditions, je ne pouvais pas
éprouver de passion. Par le jeu de mes interdits et de mes idées
fausses, je fus amené d’abord à une sélection plus ou moins
consciente de mes flirts dans un milieu « convenable » – dont
les conditions d’éducation correspondaient plus ou moins aux
miennes – de la sorte, je tombais presque à coup sûr sur une
fille saine, peut-être vierge, et dont je pouvais me dire qu’elle
était épousable en cas de bêtise… toujours ce vieux besoin de
sécurité inculqué par mes parents : un chandail en plus ne peut
pas faire de mal. Voyez-vous, pour qu’il y ait passion, c’est-à-
– 166 –

dire réaction explosive, il faut que l’union soit brutale, que l’un
des corps soit très avide de ce dont il est privé et que l’autre
possède en très grande quantité.

– Mon cher jeune homme, dit Aglaé en souriant, j’ai été
professeur de chimie et je vous ferai remarquer qu’il peut y
avoir des réactions en chaîne, qui partent très doucement, et
s’alimentant elles-mêmes, peuvent se terminer de façon
violente.

– Mes principes constituaient un solide ensemble
d’anticatalyseurs, dit Wolf en souriant à son tour. Pas de
réaction en chaîne non plus dans ce cas-là.

– Alors, pas de passion ? dit Héloïse, visiblement déçue.

– J’ai rencontré des femmes, dit Wolf, pour qui j’aurais pu
en éprouver ; avant mon mariage, le réflexe de crainte a joué.
Après, c’était pure veulerie… j’avais un motif de plus… la crainte
de faire de la peine. C’est beau, hein ? Ça faisait sacrifice. À qui ?
Pour qui ? Qui en profitait ? Personne. En réalité, ce n’était pas
sacrifice, mais solution facile.

– C’est vrai, dit Aglaé. Votre femme. Racontez.

– Oh, oh, écoutez, dit Wolf, après ce que je vous ai dit, il est
bien facile de déterminer les conditions de mon mariage et ses
caractéristiques…

– C’est facile, dit Aglaé, mais nous aimerions que vous le
fissiez vous-même. C’est pour vous que nous sommes là.

– Bon, dit Wolf. Voilà. Les causes ? Je me suis marié parce
que j’avais besoin d’une femme physiquement ; parce que ma
répugnance à mentir et à faire la cour m’obligeait à me marier
assez jeune pour plaire physiquement, parce que j’en avais
– 167 –

trouvé une que je pensais aimer et dont le milieu, les opinions,
les caractéristiques, étaient convenables. Je me suis marié
presque sans connaître les femmes – résultat de tout cela ? Pas
de passion, l’initiation lente d’une femme trop vierge, la
lassitude de ma part… au moment où elle a commencé à s’y
intéresser, j’étais trop fatigué pour la rendre heureuse ; trop
fatigué d’avoir attendu les émotions violentes que j’espérais au
mépris de toute logique. Elle était jolie. Je l’aimais bien, je lui
voulais du bien. Ce n’est pas suffisant. Et maintenant, je ne dirai
plus rien.

– Oh ! protesta Héloïse. C’est si joli, de parler d’amour.

– Oui, peut-être, dit Wolf. Vous êtes très gentilles, en tout
cas, mais réflexion faite, je trouve choquant de raconter tout ça
à des demoiselles. Je vais aller me baigner. Je vous présente
mes hommages.

Il se retourna et s’en fut retrouver la mer. Il plongea
profondément vers le large, ouvrant les yeux dans l’eau troublée
par le sable.

Lorsqu’il revint à lui, il était seul au milieu de l’herbe rouge
du Carré. Derrière lui, la porte de la cage béait, sinistre.

Pesamment, il se leva, quitta son équipement et le rangea
dans le placard près de la cage. Rien de ce qu’il avait vu ne
restait dans sa tête. Il était ivre, comme déséquilibré. Pour la
première fois, il se demanda si l’on pouvait continuer à vivre
après avoir détruit tous ses souvenirs. Ce ne fut qu’une idée
fugace, qui le traversa l’espace d’un instant. Combien de séances
lui faudrait-il encore ?…

– 168 –

CHAPITRE XXXII

Il eut vaguement conscience d’un remue-ménage du côté
de la maison lorsque le toit se souleva pour retomber un peu
plus bas. Il marchait sans penser à rien, sans rien voir. Il
éprouvait seulement une impression d’attente. Quelque chose
allait se passer, bientôt.

En arrivant tout près de la maison, il remarqua son aspect
étrange, et la disparition de la moitié du second étage.

Il entra. Lil était là, elle s’occupait à des choses sans
importance. Elle venait de descendre.

– Que se passe-t-il ? demanda Wolf.

– Tu as vu…, dit Lil d’une voix basse.

– Où est Lazuli ?

– Il n’y a plus rien, dit Lil. Sa chambre est partie avec lui,
c’est tout.

– Et Folavril ?

– Elle se repose dans la nôtre. Ne la dérange pas, elle a été
très frappée.

– Lil, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? dit Wolf.

– 169 –

– Oh, je ne sais pas, dit Lil. Tu demanderas à Folavril
quand elle sera en état de te répondre.

– Mais elle ne t’a rien dit ? insista Wolf.

– Si, dit Lil, mais je n’ai rien compris. Probablement, je
suis bête.

– Mais non, dit Wolf poliment.

Il se tut quelques instants.

– C’est encore son bonhomme qui le regardait, dit-il. Alors
il s’est énervé et il s’est disputé avec elle ?

– Non, dit Lil. Il s’est battu avec lui, et il a fini par se
blesser lui-même en tombant sur son couteau. Folavril prétend
qu’il s’est donné des coups volontairement, mais c’est sûrement
un accident. Il paraît qu’il y avait des tas d’hommes, et tous
pareils à lui, et qu’ils ont disparu quand il est mort. Une histoire
à dormir debout.

– On est tous debout, dit Wolf ; il faut bien en profiter pour
quelque chose. Dormir par exemple.

– Et la foudre est tombée sur sa chambre, dit Lil, et tout a
disparu avec lui.

– Folavril n’y était donc pas ?

– Elle venait de descendre pour chercher du secours, dit
Lil.

Wolf réfléchit, la foudre a des effets bizarres.

– La foudre a des effets étranges, dit-il.
– 170 –


– Oui, dit Lil.

– Je me rappelle, dit Wolf, un jour que je chassais le
renard, il y a eu un orage, et le renard s’est transformé en ver de
terre.

– Ah…, dit Lil pas intéressée.

– Et une autre fois, dit Wolf, sur une route, un homme a
été entièrement déshabillé et peint en bleu. En plus sa forme
avait été modifiée. On aurait cru une voiture. Et quand on
montait dedans, elle marchait.

– Oui, dit Lil.

Wolf se tut. Plus de Lazuli. Il fallait monter tout de même,
ça ne changerait rien à rien. Lil avait étendu une nappe sur la
table, elle ouvrait le buffet pour mettre le couvert. Elle prit des
assiettes et des verres et les disposa.

– Donne-moi le grand saladier de cristal, dit-elle.

C’était une vaisselle à laquelle Lil tenait énormément. Une
grande chose claire et travaillée, assez lourde.

Wolf se baissa et prit le saladier. Lil finissait de poser les
verres. Il leva le saladier entre ses yeux et la fenêtre pour voir les
spectres multicolores. Et puis ça l’ennuyait et il le lâcha. Le
saladier tomba sur le sol et se réduisit en poussière blanche
crissante, avec une note aiguë.

Lil, figée, regarda Wolf.

– Ça m’est égal, dit-il. Je l’ai fait exprès, et je vois que ça
m’est égal. Même si ça t’ennuie. Je sais que ça t’ennuie
– 171 –

beaucoup, et malgré ça, je ne sens rien. Alors je m’en vais. Il est
temps.

Il sortit sans se retourner. Le haut de son buste passa
devant la fenêtre.

Lil, l’âme engourdie, ne fit pas un geste pour le retenir. En
elle se cristallisait soudain une compréhension lucide. Elle allait
quitter la maison avec Folavril. Elles s’en iraient sans personne.

– En réalité, dit-elle à haute voix, ils ne sont pas faits pour
nous. Ils sont faits pour eux. Et nous pour rien.

Elle laisserait Marguerite, la bonne, pour s’occuper de
Wolf.

S’il revenait.

– 172 –

CHAPITRE XXXIII

Aussitôt que la porte de la cage se referma sur lui, Wolf
sentit une angoisse terrible l’étreindre ; il haletait ; l’air durci
pénétrait à peine dans ses poumons avides et un cercle de fer lui
étreignait les tempes. Des filaments légers lui passèrent sur la
figure et, brusquement, il se trouvait dans l’eau chargée de sable
de la plage. Au-dessus de lui, il vit la membrane bleue de l’air,
nagea désespérément ; une silhouette gainée de soie blanche le
frôla. Par un réflexe élémentaire, il passa sa main sur ses
cheveux avant de remonter. Il émergea, ruisselant, à bout de
souffle, et devant lui, vit le sourire et les cheveux frisés d’une
fille brune à qui le soleil avait fait un teint d’or foncé. Elle
nageait, à brassées rapides, vers le rivage – il fit demi-tour et la
suivit. – Il s’aperçut que les deux vieilles dames n’étaient plus
là. Cependant, à quelque distance, au milieu de la plage,
s’élevait une petite guérite qu’il n’avait pas remarquée
auparavant. Il s’en occuperait plus tard. Il reprit pied sur le sol
jaune et s’approcha de la fille. Elle était agenouillée sur le sable
et dénouait dans son dos le lien de son maillot pour prendre
plus de soleil. Wolf se laissa choir à côté d’elle.

– Où est votre plaque de cuivre ? demanda-t-il.

Elle tendit son bras gauche.

– Je la porte au poignet, dit-elle. C’est moins officiel. Je
m’appelle Carla.

– Vous venez pour la fin de l’interview ? demanda Wolf, un
peu amer.
– 173 –


– Oui, dit Carla. Vous me direz peut-être ce que vous ne
vouliez pas dire à mes tantes.

– Ces deux dames étaient vos tantes ? demanda Wolf.

– Elles en ont bien l’air, dit Carla. Vous ne trouvez pas ?

– Ce sont d’horribles punaises, dit Wolf.

– Allons, dit Carla, vous étiez plus affectueux autrefois.

– Ce sont de vieilles cochonnes, dit Wolf.

– Oh ! dit Carla, vous exagérez. Elles ne vous ont rien
demandé de lubrique…

– Elles en grillaient d’envie, dit Wolf.

– Qui donc est digne d’affection pour vous ? demanda
Carla.

– Je ne sais plus, dit Wolf. Il y avait un oiseau, sur le rosier
grimpant de ma fenêtre, il m’éveillait le matin en tapant à la
vitre à petits coups de bec. Il y avait une souris grise qui venait
la nuit se promener près de moi et manger le sucre que je
laissais pour elle sur la table de nuit. Il y avait une chatte noire
et blanche qui ne me quittait pas et allait prévenir les parents si
je grimpais à un arbre trop haut…

– Rien que des animaux, constata Carla.

– C’est pour cela que j’ai essayé de faire plaisir au sénateur,
expliqua Wolf. À cause de l’oiseau, de la souris et du chat.

– 174 –

– Dites, demanda Carla, ça vous faisait de la peine, quand
vous étiez amoureux d’une fille… je veux dire une passion… de
ne pas l’avoir ?

– Ça m’en faisait, dit Wolf, et puis ça a cessé de m’en faire
parce que je trouvais mesquin que l’on puisse avoir de la peine
sans en mourir et j’étais las d’être mesquin.

– Vous résistiez à vos désirs, dit Carla. C’est drôle…
pourquoi ne vous y laissiez-vous pas aller ?

– Mes désirs mettaient toujours quelqu’un d’autre en jeu,
dit Wolf.

– Et, bien sûr, vous n’avez jamais su lire dans un regard,
compléta Carla.

Il la regardait tout près de lui, fraîche, dorée, des cils frisés
ombraient ses yeux jaunes. Ses yeux où il lisait maintenant
mieux qu’en un livre ouvert.

– Le livre, dit-il pour se dégager de l’attraction qu’il
subissait, n’est pas forcément écrit dans une langue que l’on
comprend.

Carla rit sans détourner la tête ; son expression avait
changé. Maintenant, il était trop tard. Visiblement.

– Vous avez toujours pu résister à vos désirs, dit-elle. Et
vous pouvez toujours. C’est pour cela que vous mourrez déçu.

Elle se leva, s’étira, et entra dans l’eau. Wolf la suivit des
yeux jusqu’au moment où la tête brune disparut sous le
plancher bleu de la mer. Il ne comprenait pas. Il attendit un
peu. Rien ne réapparut.

– 175 –

Hébété, il se redressa à son tour. Il pensait à Lil, sa femme.
Pour elle, qu’avait-il été d’autre qu’un étranger ? qu’un déjà
mort ?

Wolf marchait, mou, dans le sable mou. Déçu, vidé – par
lui-même. Il allait, les bras ballants, transpirant sous le soleil
féroce. Une ombre se dessina devant lui. L’ombre d’une guérite.
Il s’y abrita. Elle était percée d’un guichet derrière lequel il
distingua la figure d’un fonctionnaire tout cassé, coiffé d’un
canotier jaune, avec un col dur et une petite cravate noire.

– Que faites-vous là ? demanda le vieux.

– J’attends
que
vous
m’interrogiez,
dit
Wolf,
machinalement en s’accotant au guichet.

– Vous devez me payer la taxe, dit le fonctionnaire.

– Quelle taxe ? demanda Wolf.

– Vous vous êtes baigné, il faut payer la taxe.

– Avec quoi ? dit Wolf. Je n’ai pas d’argent.

– Vous devez me payer la taxe, répéta l’autre.

Wolf fit un effort de réflexion. L’ombre de la guérite lui
faisait du bien. C’était la dernière interrogation sans nul doute.
Ou l’avant-dernière au diable le plan.

– Quel est votre nom ? demanda-t-il.

– La taxe…, demanda l’autre à son tour.

Wolf se mit à rire :

– 176 –

– Il n’y a pas de taxe, dit-il. Je n’ai qu’à m’en aller sans
payer.

– Non, dit l’autre. Vous n’êtes pas tout seul. Tout le monde
paie la taxe, il faut faire comme tout le monde.

– À quoi servez-vous ? demanda Wolf.

– À faire rentrer la taxe, dit le petit vieux. Je fais mon
travail. Avez-vous fait le vôtre ? À quoi avez-vous servi vous-
même ?

– C’est assez d’exister…, dit Wolf.

– Absolument pas…, répondit le vieux. Il faut faire son
travail.

Wolf tira légèrement la guérite. Elle ne tenait pas bien.

– Écoutez, dit Wolf, avant que je m’en aille. Les derniers
chapitres du plan, ça va bien. Je vous en fais cadeau. Je vais un
peu changer quelque chose.

– Faire son travail, répéta le vieux. Nécessaire.

– Pas de travail, pas de chômage, dit Wolf. C’est vrai ou
c’est pas vrai ?

– La taxe, dit le vieux. Payez la taxe. Pas d’interprétations.

Wolf ricana.

– Je vais céder à mes instincts, dit-il, emphatique. Pour la
première fois. Non, la seconde, c’est vrai. J’ai déjà cassé un
saladier de cristal. Vous allez voir se déchaîner une passion
dominante de mon existence : la haine de l’inutile.
– 177 –


Il s’arc-bouta, fit un effort violent, et la guérite bascula. Le
petit vieux restait assis sur sa chaise avec son canotier.

– Ma guérite, dit-il.

– Votre guérite est par terre, répondit Wolf.

– Ça vous fera des ennuis, dit le vieux. Je vais rédiger un
rapport.

La main de Wolf s’abattit à la base du cou du vieillard qui
gémit. Wolf le força à se lever.

– Venez, dit-il. On va faire le rapport ensemble.

– Laissez-moi, protesta le vieux en se débattant. Laissez-
moi tranquille tout de suite ou j’appelle.

– Qui ? demanda Wolf. Venez avec moi. Marchons un peu.
Il faut faire son travail. Le mien, c’est d’abord de vous emmener.

Ils avançaient dans le sable, la main de Wolf crispée
comme une serre sur le cou du vieil homme courbé dont les
bottines jaunes trébuchaient fréquemment. Le soleil de plomb
tombait comme une masse sur Wolf et son compagnon.

– D’abord de vous emmener, répéta Wolf. Ensuite… de
vous jeter par terre.

Il le fit. Le vieux gémissait de peur.

– Parce que vous êtes inutile, dit Wolf. Et vous me gênez.
Et maintenant, je me débarrasserai de tout ce qui me gêne. De
tous les souvenirs. De tous les obstacles. Au lieu de m’y plier, de
me surmonter, de m’abrutir… de m’user… j’ai horreur de m’user
– 178 –

à tout ça… parce que je m’use, vous m’entendez ! hurla Wolf. Je
suis déjà plus vieux que vous.

Il s’agenouilla près du vieux monsieur qui le regardait avec
des yeux terrifiés et ouvrait les mâchoires comme un poisson à
sec. Et puis il prit une poignée de sable et la fourra dans la
bouche édentée.

– Une pour l’enfance, dit-il.

Le vieux cracha, bava et s’étrangla.

Wolf prit une seconde poignée.

– Une pour la religion.

À la troisième, le vieux commençait à blêmir.

– Une pour les études, dit Wolf. Et une pour l’amour. Et
avalez tout ça, bordel de Dieu.

De la main gauche, il cloua au sol le débris minable qui
suffoquait devant lui en émettant des borborygmes étouffés.

– Encore une, dit-il parodiant Monsieur Perle, pour votre
activité en tant que cellule d’un corps social…

Sa main droite, fermée en poing, tassa le sable entre les
gencives de sa victime.

– Quant à la dernière, conclut Wolf, je la réserve pour vos
inquiétudes métaphysiques éventuelles.

L’autre ne bougeait plus. La dernière poignée de sable se
répandit sur sa figure noirâtre et s’amassa dans les orbites
– 179 –

creuses, recouvrant les yeux injectés de sang, jaillis de leurs
orbites. Wolf le regardait.

– Quoi de plus seul qu’un mort…, murmura-t-il. Mais quoi
de plus tolérant ? Quoi de plus stable… hein, Monsieur Brul, et
quoi de plus aimable ? Quoi de plus adapté à sa fonction… de
plus libre de toute inquiétude ?

Il s’arrêta, se leva.

– On se débarrasse de ce qui vous gêne, premier point, dit-
il et on en fait un cadavre. Donc quelque chose de parfait, car
rien n’est plus parfait, plus achevé qu’un cadavre. Ça, c’est une
opération fructueuse. Un coup double.

Wolf marchait, et le soleil avait disparu. Une brume lente
venait du sol et traînait en nappes grises. Bientôt, il ne vit plus
ses pieds. Il sentit que le sol durcissait et foula le roc sec.

– Un mort, continuait Wolf, c’est bien. C’est complet. Ça
n’a pas de mémoire. C’est terminé. On n’est pas complet quand
on n’est pas mort.

Il sentit que le sol montait en pente raide. Le vent se levait
qui dissipa la brume. Wolf, courbé en deux, luttait et grimpait,
s’aidant maintenant de ses mains pour progresser. Il faisait
sombre, mais il distingua, au-dessus de lui, une muraille de
rocher presque à pic où s’attachaient des végétations
rampantes.

– Bien entendu, il suffirait d’attendre pour oublier, dit
Wolf. On y arriverait aussi. Mais là comme pour le reste… il y a
des gens qui ont du mal à attendre.

Il était presque collé à la paroi verticale et s’élevait
lentement. Un de ses ongles se coinça dans une fente de la
– 180 –

pierre. D’un coup sec, il retira sa main. Son doigt se mit à
saigner et le sang battait dedans, précipité.

– Et quand on a du mal à attendre, dit Wolf et quand on se
gêne soi-même, on a le motif et l’excuse – et si on se débarrasse
alors de ce qui vous gêne… de soi-même… on touche à la
perfection. Un cercle qui se ferme.

Ses muscles se contractaient dans des efforts insensés et il
montait toujours, collé au mur comme une mouche. Des plantes
aux griffes acérées déchiraient son corps en mille endroits. Le
souffle court, épuisé, Wolf s’approchait de la crête.

– Un feu de genévrier… dans une cheminée de briques
pâles…, dit-il encore.

À ce moment, il atteignit le sommet de la paroi rocheuse et,
comme dans un rêve, il sentit sous ses doigts, le froid de la cage
d’acier, et sur sa figure, la gifle du vent de face. Nu dans l’air
gelé, il tremblait et claquait des dents. Sous une rafale plus
violente, il faillit lâcher prise.

– Quand je voudrai…, grogna-t-il, les dents serrées. J’ai
toujours pu résister à mes désirs…

Il ouvrit les mains, sa figure se décontracta et ses muscles
se détendirent.

– Mais je meurs de les avoir épuisés…

Le vent l’arracha de la cage et son corps tourbillonna dans
l’air.
– 181 –

CHAPITRE XXXIV

– Alors, dit Lil, on les fait ces valises ?

– On les fait, répondit Folavril.

Elles étaient assises sur le lit dans la chambre de Lil. Elles
avaient la figure fatiguée. Toutes les deux.

– Et puis, plus d’hommes sérieux, dit Folavril.

– Non, dit Lil. Rien que des affreux coureurs. Des qui
dansent, qui s’habillent bien, qui soient bien rasés et qui aient
des chaussettes en soie rose.

– Ou en soie verte, pour moi, dit Folavril.

– Et des voitures de vingt-cinq mètres de long, dit Lil.

– Oui, dit Folavril. Et on les fera ramper.

– Sur les genoux. Et à plat ventre. Et ils nous paieront des
visons, des dentelles, des bijoux et des femmes de ménage.

– Avec des tabliers d’organdi.

– Et on ne les aimera pas, dit Lil. Et on leur en fera voir. Et
on ne leur demandera jamais d’où vient leur argent.

– Et s’ils sont intelligents, dit Folavril, on les plaque.

– 182 –

– Ça va être merveilleux, admira Lil.

Elle se leva et sortit quelques instants. Puis elle revint,
traînant deux énormes valises.

– Voilà, dit-elle. Une pour chacune.

– Jamais je ne pourrai la remplir, assura Folavril.

– Moi non plus, admit Lil, mais ça a plus de façade. Et puis
ça sera moins lourd à porter.

– Et Wolf, demanda soudain Folavril.

– Voilà deux jours qu’il est parti, dit Lil très calme. Il ne
reviendra pas. D’ailleurs on n’a plus besoin de lui.

– Mon rêve, dit Folavril en réfléchissant, mon rêve ça serait
d’épouser un pédéraste avec plein d’argent.

– 183 –

CHAPITRE XXXV

Le soleil était déjà haut lorsque Lil et Folavril sortirent de
la maison. Elles étaient toutes les deux très bien habillées. Peut-
être un peu voyantes, mais avec du goût. Finalement elles
avaient laissé les valises trop lourdes dans la chambre de Lil. On
les ferait prendre.

Lil avait une robe de lainage pervenche qui moulait
étroitement son buste et ses hanches ; une longue fente
s’ouvrait sur le côté et laissait apercevoir ses bas gris fumée. De
petits souliers bleus à gros nœuds de ruban, un grand sac de
daim de couleur assortie et une aigrette mêlée à ses cheveux
blonds complétaient sa toilette. Folavril portait un tailleur noir
très strict et un chemisier à jabot mousseux, avec de longs gants
noirs et un chapeau noir et blanc. On avait du mal à ne pas les
remarquer ; mais sur le Carré, il n’y avait personne que la
machine, sinistre dans le ciel vide.

Elles passèrent à côté, par un reste de curiosité. La fosse
qui avait reçu les souvenirs béait, obscure, et en se penchant,
elles virent qu’un liquide sombre l’emplissait presque
maintenant. On commençait à distinguer sur le métal des
montants, des traces de corrosion, étrangement profondes.
L’herbe rouge commençait à repousser partout où Wolf et
Lazuli avaient dégagé le terrain pour installer les appareils.

– Ça ne tiendra pas longtemps, dit Folavril.

– Non, dit Lil. Encore une chose qu’il aura ratée.

– 184 –

– Il est peut-être arrivé à ce qu’il voulait, observa Folavril,
absente.

– Oui, dit Lil distraitement. Peut-être. Allons-nous-en.

Elles reprirent leur route.

– On va aller au spectacle, sitôt qu’on sera arrivées, dit Lil.
Il y a des mois que je ne suis pas sortie.

– Oh ! oui, dit Folavril. J’en ai tellement envie. Et puis on
se cherchera un joli appartement.

– Dieu ! dit Lil. Comment a-t-on pu vivre si longtemps avec
des hommes.

– C’est de la folie, approuva Folavril.

Leurs petits talons claquetèrent sur la route lorsqu’elles
franchirent le mur du Carré. Le vaste quadrilatère demeurait
désert, et la grande machine d’acier se décomposait doucement
au gré des orages du ciel. À quelques centaines de pas, vers
l’ouest, le corps de Wolf, nu, presque intact, gisait la face
tournée vers le soleil. Sa tête, pliée contre son épaule à un angle
peu vraisemblable, paraissait indépendante de son corps.

Rien n’avait pu rester dans ses yeux grands ouverts. Ils
étaient vides.

– 185 –

À propos de cette édition électronique
Texte libre de droits.

Corrections, édition, conversion informatique et publication par
le groupe :
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Boris Vian - L'herbe rouge
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Langue : Français
Pages : 186
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Résumé
Description : Boris Vian - L'herbe rouge.

Catégorie : Ebooks > Ebooks > Romans

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