LE
L S
E C
A
C H
A IERS
2010-06
DE LA
SÉ
S CU
C RITÉ I
NDU
D S
U TRIELLE
ARBITRAGE
IMPACT D’UNE
CATASTROPHE SUR
L’AVENIR D’UN SITE
INDUSTRIEL URBAIN
LES CAS DE LYON
ET TOULOUSE
MARION CAUHOPÉ
FRANÇOIS DUCHÊNE
MARIE-CHRISTINE JAILLET
La Fondation pour une Culture de Sécurité Industrielle (FonCSI) est une
Fondation de Recherche reconnue d’utilité publique par décret en date
du 18 avril 2005. Elle a pour ambitions de :
• contribuer à l’amélioration de la sécurité dans les entreprises indus-
trielles de toutes tailles, de tous secteurs d’activité ;
• rechercher, pour une meilleure compréhension mutuelle et en vue de
l’élaboration d’un compromis durable entre les entreprises à risques
et la société civile, les conditions et la pratique d’un débat ouvert
prenant en compte les différentes dimensions du risque ;
• favoriser l’acculturation de l’ensemble des acteurs de la société aux
problèmes des risques et de la sécurité.
Pour atteindre ces objectifs, la Fondation favorise le rapprochement entre
les chercheurs de toutes disciplines et les différents partenaires autour de
la question de la sécurité industrielle : entreprises, collectivités, organisa-
tions syndicales, associations. Elle incite également à dépasser les clivages
disciplinaires habituels et à favoriser, pour l’ensemble des questions, les
croisements entre les sciences de l’ingénieur et les sciences humaines et
sociales.
Les travaux présentés dans ce rapport sont issus d’un projet de recherche financé par la
FonCSI. Les propos tenus ici n’engagent cependant que leurs auteurs.
Fondation pour une Culture de Sécurité Industrielle
Fondation de Recherche, reconnue d’utilité publique
http://www.icsi-eu.org/
6 allée Émile Monso – BP 34038
Téléphone : +33 (0) 534 32 32 00
31029 Toulouse cedex 4
Fax :
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France
Courriel :
contact@icsi-eu.org
3
Abstract
Title
Impact of a catastrophic event on the future of an urban industrial site
Keywords
industrial accident, crisis, arbitration, externalisation, media, future of industrial
activity
Authors
Marion Cauhopé, François Duchêne & Marie-Christine Jaillet
Publication date
June 2010
The research presented involves land-use planning decisions concerning industrial sites located in urban areas.
The aim of the work is to analyze to what extent an accident can lead to sudden and sometimes irreversible
decisions concerning zoning of areas that have historically been dedicated to industrial activity. It involves an
analysis of arbitration between safety and urban development in the specific context of sites which suffered
from an industrial accident. How does this political arbitration operate in crisis situations? How do the
accident and the emotions it triggers predominate in decisions taken in the months after the accident, which
have significant long-term consequences?
The research consisted of studying two affected sites in France. One of them is the chemical park in Toulouse,
devastated by an explosion at the AZF plant on September 21st 2001. This accident led to the death of 31 people,
numerous injuries and significant structural damages in the city of Toulouse. The other site is the Edouard
Herriot industrial harbour in Lyon where, from June 2nd to 3rd 1987, a fire destroyed a Shell oil storage facility,
killing two people.
These two particular post-accidental contexts were studied according to three research axes:
• the postulate that the accident is only one element among others in the history of a territory;
• the focus, before and after the accident, on the systems of actors which are involved in the management
of the territory and their strategies;
• the analysis of the specific territorial mechanisms that can contribute to the deindustrialization of
hazardous urban industrial sites.
In both cases, the accident first led to a shutdown of the industrial activity. Thereafter, despite the significant
differences between them, these catastrophic events durably modified the industrial landscape. The study
exposed here clarifies the arbitration mechanisms underlying the decisions that have been made concerning
the future of the two sites.
About the authors
Marion Cauhopé is a civil engineer. At the end of 2010, she will defend a PhD thesis in geography,
concerning city-industry interactions around the chemical park in Toulouse, seen through the prism of
the accident at the AZF plant in 2001.
François Duchêne is an architect, urbanist and holds a PhD in geography. He is a researcher for
the French Ministry for Sustainable Development at the National School for Public Works in Vaulx-en-
Velin (France). He specializes in analyzing the territories that chemical and petrochemical industries have built.
Marie-Christine Jaillet holds a PhD in geography and urban planning. She is a research director
at the CNRS and vice-president of the research department of the University of Toulouse Le Mirail
(France). Her main field of investigation is social exclusion and urban segregations.
To cite this document
Cauhopé, M., Duchêne, F. et Jaillet, M-C. (2010). Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain.
Les cas de Lyon et Toulouse. Numéro 2010-06 des Cahiers de la Sécurité Industrielle, Institut pour une Culture de
Sécurité Industrielle, Toulouse, France (ISSN 2100-3874). Available at http://www.icsi-eu.org/francais/
dev_cs/cahiers/
4
Résumé
Titre
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de
Lyon et Toulouse
Mots-clefs
Catastrophe industrielle, risques, crise, concertation, arbitrage, médias
Auteurs
Marion Cauhopé, François Duchêne & Marie-Christine Jaillet
Date de publication
juin 2010
La recherche présentée ici s’intéresse aux processus de qualification et de déqualification d’espaces industriels
situés en milieu urbain. En effet, à partir de l’étude des arbitrages entre recherche de sécurité et développement
urbain dans le contexte particulier d’un site industriel sinistré, il s’agit de voir en quoi la catastrophe s’impose
comme un temps brutal, et parfois irréversible, de déqualification d’un espace dédié jusque-là à l’industrie.
Ces travaux entendent montrer comment s’opèrent les arbitrages en situation de crise, la prégnance de la
catastrophe et de l’émotion qu’elle suscite dans les décisions à court terme. L’un de leurs intérêts réside dans
la mise en perspective de deux cas de sites sinistrés. Il s’agit tout d’abord du pôle chimique sud-toulousain,
dévasté par l’explosion dans l’usine d’engrais AZF le 21 septembre 2001. Cet accident a entraîné la mort de
trente-et-une personnes, des blessures pour de nombreuses autres, et de multiples dégâts matériels dans toute
la ville de Toulouse. L’autre cas concerne l’incendie du dépôt pétrolier Shell dans le port industriel Édouard
Herriot de Lyon, du 2 au 3 juin 1987, ayant causé la mort de deux personnes.
Ces deux contextes post-accidentels particuliers ont fait l’objet d’une démarche de recherche selon trois axes :
• la prise en compte de la longue durée, postulant que la catastrophe ne constitue qu’un élément parmi
d’autres dans l’histoire d’un territoire ;
• l’attention aux systèmes d’acteurs concernés de près ou de loin par la gestion de ces territoires avant et
après le sinistre éprouvé, afin de mettre au jour les stratégies à l’œuvre ;
• l’étude des processus proprement territoriaux pouvant participer à la déqualification des sites industriels
à risques en milieu urbain.
Dans les deux cas, le premier effet de l’accident a été l’arrêt de l’activité initiale. Ensuite, bien que de nature
sensiblement différente, ces événements catastrophiques ont entraîné des modifications durables de l’espace
industriel. Cette étude propose un éclairage sur les arbitrages qui ont sous-tendu les décisions prises pour
l’avenir des deux sites.
À propos des auteurs
Marion Cauhopé est ingénieure des travaux publics de l’État,en charge de l’Agence régionale en réseau
des études à la DREAL Midi-Pyrénées. Elle soutiendra fin 2010 un doctorat de Géographie à l’Université
de Toulouse le Mirail, portant sur les rapports ville-industrie autour du pôle chimique sud de Toulouse vus au
prisme de la catastrophe d’AZF.
François Duchêne est architecte, urbaniste et docteur en Géographie. Il est Chargé de recherches au
Ministère de l’Écologie, en poste au laboratoire RIVES de l’École Nationale des Travaux Publics de l’État
(ENTPE) à Vaulx-en Velin. Il travaille sur les territoires produits par les industries chimique et pétrolière.
Marie-Christine Jaillet est docteure en Géographie-Aménagement. Elle est Directrice de re-
cherches au CNRS, et dirige l’Unité mixte de recherches 5193 « Laboratoire interdisciplinaire solidarités,
sociétés, territoires » (LISST) à Toulouse. Elle est vice-présidente à la recherche de l’Université Toulouse le
Mirail. Elle travaille sur les problématiques d’exclusion sociale et de ségrégations urbaines.
Pour citer ce document
Cauhopé M., Duchêne, F. et Jaillet, M-C. (2010). Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain.
Les cas de Lyon et Toulouse Numéro 2010-06 des Cahiers de la Sécurité Industrielle, Institut pour une Culture
de Sécurité Industrielle, Toulouse, France (ISSN 2100-3874). Disponible à l’URL http://www.icsi-eu.org/
francais/dev_cs/cahiers/
5
6
Avant-propos
Les répercussions à moyen et long terme sur la reconstruction de zones urbaines
sinistrées ont fait l’objet de récents travaux s’agissant de catastrophes naturelles1. Ces
recherches soulèvent avec acuité les interactions nouvelles existant entre la gestion du risque
et l’urbanisation : dans chaque cas, la catastrophe s’impose comme un nouvel « horizon du
risque » et les reconstructions intègrent cette donnée nouvelle.
S’agissant de risques industriels, divers travaux montrent aussi comment s’articulent, dans
le temps long, industries dangereuses et développement urbain. Les intérêts contradictoires
des différents acteurs du territoire y sont clairement explicités2. D’autres recherches se sont
attachées à montrer la gestion immédiate de crise lors d’accidents industriels3. Cependant,
si un accident industriel catastrophique peut être à l’origine de la modification des activités
de l’espace qu’il concerne, peu de travaux à ce jour se centrent sur le contexte particulier de
« l’après-catastrophe industrielle ». Il s’agit pourtant d’un temps permettant une réorgani-
sation rapide d’un territoire, dans lequel les reconstructions envisagées posent avant tout
la question du maintien de l’activité dangereuse, et non plus seulement celle de la gestion
urbaine d’une zone réputée dangereuse.
Les travaux présentés dans ce cahier s’inscrivent dans le premier thème de l’appel à propo-
sitions de recherche 2006 de la FonCSI : « Modes d’arbitrage entre recherche de sécurité et
exigences économiques, juridiques ou sociétales ». Les auteurs ont étudié les arbitrages, for-
mels ou non, rendus entre recherche de sécurité et développement urbain, dans le contexte
particulier de sites industriels sinistrés. Il s’agit de voir en quoi le spectre de la catastrophe
pèse – ou non –sur les discours et les pratiques des acteurs concernés (industriels, élus et ser-
vices techniques locaux, services de l’État, riverains, etc.). Cette problématique est abordée
principalement à travers deux exemples.
Tout d’abord est étudié le cas du site AZF à Toulouse (31). L’explosion dans l’usine d’engrais
en 2001 a conduit à la réduction drastique des activités chimiques au profit d’un pôle biotech-
nologique4. Le deuxième exemple, celui du port Édouard Herriot à Lyon (69), est mobilisé
en parallèle. En effet, suite à l’incendie de stockages pétroliers, en 1987, le site a été menacé
de délocalisation. Il a finalement été conservé, mais, depuis, le développement alentour d’un
pôle de sports et de loisirs et d’un important technopôle rend la cohabitation de plus en plus
problématique et pose à nouveau, implicitement, la question d’une possible délocalisation.
Des antagonismes anciens existent entre activités industrielles dangereuses et croissance
urbaine. Les travaux exposés ici visent à montrer comment, dans un contexte où la question
du danger a été rendue visible, la catastrophe peut aussi être instrumentalisée par certains
acteurs dans le but de « tertiariser » plus rapidement la ville.
Toulouse, le 15 juin 2010
Gilles Motet
Votre avis nous intéresse ! Pour tout commentaire ou remarque permettant d’améliorer
ce document, merci d’envoyer un courriel à cahiers@icsi-eu.org.
1 Voir par exemple R. Geipel (1990), S. Hardy [Hardy 2003], C. Julliard (2005), ou S. Revet (2006).
2 Voir par exemple Coanus [Coanus et al. 2000] ou Martinais [Martinais 2001].
3 Voir en particulier les travaux de C. Gilbert et P. Lagadec.
4 Elle a sans doute influé également sur la décision d’implanter à Toulouse l’Institut et la Fondation pour une Culture
de Sécurité Industrielle.
7
8
Remerciements
Les auteurs des travaux présentés dans ce cahier tiennent à remercier :
Chacune des personnes ayant accueilli les enquêteurs, pour leur disponibilité,
Toutes les personnes leur ayant facilité l’accès aux archives, et en particulier, France D o u -
t o n, qui assure le secrétariat du SPPPI à la DRIRE Midi-Pyrénées, Charles F i t e r m a n,
président du Comité Local d’Information, pour son rapport sur l’avenir du pôle chimique
du sud toulousain, Delphine Pa r v y, étudiante à l’université de Haute-Alsace, pour sa col-
lection de rapports d’enquête publique, Irma R u i z et Jean-Pierre T h o m a s, de la ville de
Toulouse, qui leur ont permis d’accéder à un précieux recueil d’archives tant sur la maîtrise
de l’urbanisation avant l’explosion que sur la gestion de crise et la reconstruction, le colonel
E s c a s s u t, responsable de la caserne de Villefranche-sur-Saône et détenteur d’archives
précieuses sur l’incendie du port Édouard Herriot, Élisabeth R o u x, du Grand Lyon, pour les
documents fournis et les versements réguliers qu’elle effectue aux archives municipales, les
équipes anonymes mais non moins disponibles, attentives et particulièrement compétentes
des archives municipales de Lyon,
Florence D e j o u x, du laboratoire RIVES, pour sa constance, sa gentillesse et son efficacité
quotidiennes, ce vingt années durant ; Patrick G i m e n e z, du même laboratoire RIVES, pour
avoir pris le relais dans des conditions agréables pour ses collègues, et pour sa compétence
dans la gestion du présent contrat,
Christelle G a u t h i e r, Fabienne M a r c o t, Nathalie B a u d, Régis B a r b a u et Matthieu
L a r d i è r e pour leur patience à retranscrire tous les entretiens réalisés,
Gilles M o t e t, directeur scientifique de la Fondation pour une Culture de Sécurité Indus-
trielle, pour sa lecture attentive des rapports intermédiaires de ce contrat.
9
10
Glossaire
AFPA Association pour la Formation Professionnelle des Adultes
AML Archives Municipales de Lyon
APC Azote et Produits Chimiques
AVPRI Association des Victimes des Périmètres des Risques Industriels
AZF Azote et Fertilisant
BARPI Bureau d’Analyse des Risques et Pollutions Industrielles
BLEVE Boiling Liquid Expanding Vapor Explosion : vaporisation explosive d’un liquide porté
à ébullition
BTP Bâtiments et Travaux Publics
CAS Centre Acier Service
CCI Chambre de Commerce et d’Industrie
CCIL Chambre de Commerce et d’Industrie de Lyon
CCIT Chambre de Commerce et d’Industrie de Toulouse
CDC Caisse des Dépôts et Consignation
CESR Conseil Économique et Social Régional
CHSCT Comité d’Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail
CHRS Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale
CHU Centre Hospitalier Universitaire
CIRCR Centre Régional d’Information sur la Circulation Routière
CLI Comité Local d’Information
CLIC Comité Local d’Information et de Concertation
CLIPS Comité Local d’Information, de Prévention et de Surveillance
CNDP Commission Nationale du Débat Public
CNR Compagnie Nationale du Rhône
COL Contournement Ouest de Lyon
COURLY COmmunauté URbaine de LYon
CRIC Centre de Rééducation des Invalides Civils
CRITIC Contrôle des Risques Industriels par des Initiatives Citoyennes
DDE Direction Départementale de l’Équipement
DGDU Direction Générale du Département Urbain
DPL Dépôt Pétrolier de Lyon
DRIRE Direction Régionale de l’Industrie, de la Recherche et de l’Environnement
DTA Directive Territoriale d’Aménagement
ENS École Normale Supérieure
11
ENSIACET École Nationale Supérieure des Ingénieurs en Arts Chimiques Et Technolo-
giques
EPL Entrepôts Pétroliers de Lyon
ERP Établissement Recevant du Public
GICRA Groupement des Industries Chimiques en Rhône-Alpes
GIL Groupement des Industries Lyonnaises
HLM Habitation à Loyer Modéré
ICPE Installation Classée pour la Protection de l’Environnement
IFFA Institut Français de la Fièvre Aphteuse
INRS Institut National de Recherche et de Sécurité pour la prévention des accidents du
travail et des maladies professionnelles. Il est lié à la Caisse Nationale d’Assurance
Maladie.
InVS Institut de Veille Sanitaire
ONIA Office National Industriel de l’Azote
PAEE Plan d’Aménagement, d’Embellissement et d’Extension
PC Poste de Commandement
PCA Poste de Commandement Avancé
PCO Poste de Commandement Opérationnel
PEH Port Édouard Herriot
PIG Projet d’Intérêt Général
PJCnina Plus Jamais Ca, ni ici, ni ailleurs
PLM Paris-Lyon-Méditerranée
PLU Plan Local d’Urbanisme
PMA Poste Médical Avancé
POI Plan d’Organisation Interne
POS Plan d’Occupation des Sols
PPI Plan Particulier d’Intervention
PPRT Plan de Prévention des Risques Technologiques
RUL Région Urbaine de Lyon
SADI Société d’Aménagement du Département de l’Isère
SCOT Schéma de COhérence Territoriale
SDAU Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme
SDIS Service Départemental d’Incendie et de Secours
SEMVAT Société d’Économie Mixte des Voyageurs de l’Agglomération Toulousaine
SERL Société d’Équipement de la Région Lyonnaise
Seveso Les sites Seveso sont des sites classés à risque par l’État (La directive dite Seveso est
une directive européenne)
SNIG Société Nouvelle d’Industrie Générale
SNPE Société Nationale des Poudres et Explosifs
12
SPIRAL Secrétariat permanent pour la prévention des Pollutions Industrielles et des Risques
dans l’Agglomération Lyonnaise
SPMR Société du Pipeline Méditerranée Rhône
SPPPI Secrétariat Permanent pour la Prévention des Pollutions Industrielles
SPR Société Pétrolière du Rhône
SURG Société pour l’Utilisation Rationnelle des Gaz
TAC Toulouse Athletic Club
TIPP Taxe Intérieure sur les Produits Pétroliers
TMD Transport de Matières Dangereuses
TOP Tronçon Ouest du Périphérique
UFIP Union Française des Industries Pétrolières
UMINATE Union Midi-Pyrénées Nature Environnement
URP Union pour le Raffinage et la Pétrochimie
VNF Voies Navigables de France
ZAC Zone d’Aménagement Concerté
ZFU Zone Franche Urbaine
ZPR Zone de Protection Rapprochée
13
14
Table des matières
Avant-propos
7
Remerciements
9
Glossaire
11
Introduction
1
1
Des projets industriels datés
7
1.1
Lyon, du « Couloir de la chimie » au technopôle de Gerland, un projet terri-
torial transformé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
8
1.1.1
Le port pétrolier, un élément du projet industriel sud-lyonnais . . . .
8
1.1.2
Le couloir de la chimie pivot de l’économie territoriale lyonnaise
. .
11
1.1.3
L’émergence de la technopôle de Gerland
. . . . . . . . . . . . . . .
15
1.2
Toulouse, de l’usine nourricière à l’usine meurtrière, deux processus croisés
à l’œuvre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
18
1.2.1
Un pôle chimique dans le sud-ouest toulousain
. . . . . . . . . . . .
18
1.2.2
L’urbanisation progressive des alentours, ou la mise sous tension du
territoire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
21
1.2.3
L’émergence de la question des risques, une cohabitation devenue
insoutenable . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
22
1.3
Des dynamiques territoriales excluantes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
26
1.3.1
Des dynamiques territoriales portées un temps par l’industrie . . . .
26
1.3.2
Des projets urbains émergents, excluants pour l’industrie nuisante
et dangereuse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
27
2
Deux accidents révélateurs de situations industrielles tendues
29
2.1
Lyon, 2 juin 1987, incendie au Port Édouard Herriot . . . . . . . . . . . . . .
30
2.1.1
Travaux de transformation dans le dépôt Shell . . . . . . . . . . . . .
31
2.1.2
Un incendie exceptionnel, contenu dans les limites du dépôt sinistré
36
2.1.3
Origines connues tardivement, responsabilités reconnues plus tardi-
vement encore
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
44
2.2
Toulouse, 21 septembre 2001, explosion de l’usine AZF
. . . . . . . . . . . .
50
2.2.1
Le pôle chimique toulousain en septembre 2001, état des lieux avant
la catastrophe . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
50
2.2.2
Un événement hors-norme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
51
2.2.3
Un événement qui déstabilise l’organisation urbaine
. . . . . . . . .
55
2.3
Processus d’externalisation et de médiatisation, des problématiques com-
munes aux deux événements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
63
2.3.1
La sous-traitance, une problématique évacuée . . . . . . . . . . . . .
64
2.3.2
La catastrophe, un bon « produit » médiatique . . . . . . . . . . . . .
69
15
3
Après la catastrophe, l’avenir industriel des sites en question
75
3.1
Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
75
3.1.1
Après l’accident, l’activité reprend
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
76
3.1.2
L’élection de Michel N o i r (1989-1995), « comme un coup de ton-
nerre » sur le port Édouard Herriot . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
77
3.1.3
Avec l’équipe de Raymond B a r r e (1995 - 2001), l’aboutissement
d’un compromis temporaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
95
3.1.4
La gestion de l’équipe de Gérard C o l l o m b (depuis 2001), vers un
évincement à terme du port pétrolier ? . . . . . . . . . . . . . . . . . 105
3.2
Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence . . . . . . . 114
3.2.1
Tour de table des acteurs et des actions de communication adoptées
115
3.2.2
De septembre à décembre 2001, l’affirmation de discours forts . . . . 120
3.2.3
De janvier à juin 2002, du bouillonnement argumentatif au dégage-
ment d’un compromis
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 131
3.2.4
Le Cancéropôle, projet phare émergeant de l’après-catastrophe
. . . 142
3.3
Une redynamisation du territoire aux dépens de l’industrie lourde . . . . . . 150
3.3.1
Des conflits territoriaux sur la pérennité industrielle des sites . . . . 151
3.3.2
Des conflits dynamisant le territoire
. . . . . . . . . . . . . . . . . . 152
3.3.3
Les deux quartiers « post-catastrophe », pris dans une logique de
gentrification . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153
Conclusion
155
Bibliographie
159
16
Introduction
Contexte
La question des risques industriels en milieu urbain, confrontée à celle de l’aménagement et
du développement de la ville, pousse parfois à des raisonnements paradoxaux : l’un amène
à protéger, à sauvegarder et à restreindre l’occupation humaine autour des installations
classées dangereuses, là où l’autre incite, au contraire, à l’étendre et à la développer. Cette
question revêt une acuité particulière sur les sites industriels ayant connu une catastrophe,
dans la mesure où cette dernière exacerbe les tensions évoquées ci-dessus et peut être
susceptible de modifier les modes de penser comme les modes d’agir sur le territoire sinistré.
En effet, la survenue d’un événement catastrophique peut aussi être saisie comme l’occasion
de réorganiser l’espace sinistré, d’en modifier les activités, voire, à plus ou moins long terme,
de délocaliser ou de stopper la production dangereuse, et de libérer le foncier support. Bref,
de résoudre la tension en éliminant définitivement la source de risque.
Le présent rapport de recherche s’intéresse aux processus de qualification puis de déquali-
fication d’espaces industriels situés en milieu urbain. En effet, à partir de l’étude des arbi-
trages, formels ou non, rendus entre recherche de sécurité et développement urbain dans
le contexte particulier de sites industriels sinistrés, il s’agit de voir en quoi la catastrophe
s’impose comme un temps brutal, et parfois irréversible, de déqualification d’un espace dédié
jusque-là à l’industrie.
Positionnement de la recherche
Commençons en préalable par expliciter le positionnement scientifique adopté dans cette
recherche.
Notion de catastrophe
La notion de catastrophe fait écho à celle de risque. Si l’on s’entend pour définir le risque comme
« la représentation d’un danger donné, non encore matérialisé, bien qu’ayant pu advenir aupara-
vant »5, on peut envisager dans un premier temps la catastrophe comme la matérialisation d’un
Définition
risque redouté.
Toutefois, nous souhaiterions préciser cette définition avec quelques préalables complémen-
taires.
Tout d’abord, les historiens nous alertent sur le découpage temporel de cette « matérialisation
redoutée ». Si la catastrophe peut être assimilée à un événement historique, Arlette Fa r g e
rappelle la difficulté à en définir d’emblée son bornage temporel.
‘‘L’événementquisurvientestunmoment,unfragmentderéalitéperçuequin’aaucuneautre
unité que le nom qu’on lui donne. Son arrivée dans le temps est immédiatement mise en
partage par ceux qui le reçoivent, le voient, en entendent parler, l’annoncent puis le gardent
en mémoire6.
Autrement dit, la catastrophe constitue un moment artificiellement découpé dans un conti- ’’
nuum temporel souvent plus large. La réduire, par exemple, à l’expression du phénomène
physique ou chimique en ayant provoqué la cause, c’est souvent courir le risque de res-
treindre les champs de compréhension de l’ampleur de la déqualification qu’elle produit.
Pierre N o r a invite à cette même extension des marges temporelles.
5 cf. [Coanus et al. 2000].
6 cf. [Farge 1997, p. 82].
1
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
‘‘L’événementapourvertudenouerengerbedessignificationséparses.Àl’historiendeles
dénouer pour revenir de l’évidence de l’événement à la mise en évidence du système [Nora
1974, p. 305].
Ainsi Julien L a n g u m i e r, dans son travail sur les inondations meurtrières de Cuxac d’Aude, ’’
bien qu’il s’intéresse en priorité aux récits des sinistrés, montre par exemple les dynamiques
qui ont guidé l’aménagement de ce territoire dans le temps long. En particulier, l’urbanisa-
tion de zones agricoles connues pourtant comme inondables a été guidée par la nécessité
de pallier la crise viticole locale en offrant le revenu de la rente foncière aux propriétaires
de vignes. Et élus et techniciens de l’aménagement, en ouvrant ces terrains à l’urbanisa-
tion, ont choisi de masquer le danger des inondations pour traiter un danger jugé alors
plus aigu de crise sociale [Langumier 2008]. Ainsi ce travail, comme nombre d’autres dès
lors qu’il s’agit de prendre comme point de départ un événement catastrophique, invite à
étudier les dynamiques territoriales dans le temps long, les logiques d’aménagement – non
toujours linéaires – résultant aussi d’équilibres sans cesse réactualisés entre des intérêts
souvent contradictoires, parmi lesquels la catastrophe ne jouerait que comme un élément
de compréhension parmi d’autres.
Ensuite, on notera que la catastrophe est bien plus qu’un fait en soi, en ce sens qu’elle est
sans cesse retravaillée par les groupes sociaux qui ont à s’en saisir.
‘‘Abandonnerl’espoirdedéfinirlacatastrophedefaçonobjective,c’estmettreenlumière,sous
forme de questions, le rapport indissolublement pratique et symbolique que nous entretenons
avec des événements particuliers qui sont autant donnés (pour les acteurs qui les affrontent
afin d’en combattre les effets) que construits (par une forme de narration, une écriture carac-
téristique d’une époque et/ou d’un territoire)7.
Autrement dit, toute catastrophe est saisie par des groupes sociaux, acquiert en cela une ’’
dimension sociale et entre dans un champ d’interprétations discutées voire parfois concur-
rentielles. Claire J u l l i a r d - M a c i a n ne dit pas autre chose, lorsque, constatant que le
tremblement de terre d’Assise en septembre 1997 pouvait être lu avec différentes focales
selon qui le lit, elle s’interroge dans les termes qui suivent.
‘‘Qu’est-cequifaitévénemententerresombriennes?Lachutedesfresquesdelabasiliquede
Saint François, qui permet selon nous de rejouer la place de la ville d’art dans de puissants
réseaux translocaux principalement représentés par l’Unesco (l’Institution du Patrimoine mon-
dial de l’humanité) et le Vatican (en tant qu’organisateur du Jubilé de l’année 2000) ? L’avenir
incertain des familles sinistrées contraintes de demeurer provisoirement dans des préfabri-
qués ? Ou encore le caractère exceptionnel d’une crise sismique longue de plusieurs mois
traquée par les scientifiques 8 ?
Ainsi, bien plus qu’un fait en soi stabilisé, la catastrophe est un objet sans cesse retravaillé et ’’
comme « instrumentalisé » par les différents groupes sociaux qui sont amenés à s’en saisir à
un titre ou à un autre.
Enfin, un autre point nous semble important à souligner en préalable : un événement excep-
tionnel amène immanquablement quiconque s’y intéresse à s’interroger sur ses causes. Dans
cette quête parfois impossible se croisent différentes interprétations, là aussi non toujours
stabilisées. Lors d’une enquête auprès de riverains d’un cours d’eau fréquemment en crue,
nous écrivions que, comme les gestionnaires chargés d’en limiter les effets,
‘‘lesriverainsnerestentpasinertesdevantlescruesetlesdébordementsdelarivière.Ils
agissent dans la dimension matérielle comme dans la dimension idéelle. Les crues, leurs ori-
gines, leur fréquence suscitent chez eux des tentatives d’interprétation visant à rendre raison
à ces phénomènes [Duchêne et Morel-Journel 2004, p. 103].
Sébastien H a r d y, dans une remarquable étude du processus de fragmentation sociale de la ’’
ville de Managua et de son interaction avec les risques sismiques, observe aussi ce besoin
constant de rechercher une explication aux événements catastrophiques.
7 cf. Thierry C o a n u s (dir.), François D u c h ê n e, Emmanuel M a r t i n a i s, 2000, op. cit., p. 150.
8 cf. [Juliard-Macian 2006, p. 55].
2
Introduction
‘‘Nousavonsobservéqueles[habitantsde]Managuaétaienttraverséspardeuxmodesde
réflexion pour appréhender les catastrophes, l’un fondé sur la religion, l’autre fondé sur la
science. Les tenants de l’un ou l’autre mode de réflexion se sont toujours affrontés, souvent
violemment, pour tenter d’expliquer les événements [. . .]. Chez la plupart des habitants, les
deux modes de pensées cohabitent habituellement de façon simultanée et constituent un arrière
fond culturel [. . .] 9
Quand bien même ce n’est pas l’objet de ce rapport de recherche que de déterminer les ’’
causes des accidents industriels étudiés, l’organisation même de cet écrit montrerait que
nous n’échapperons pas totalement à cette démarche.
En mobilisant deux contextes particuliers de catastrophe, nous avons donc positionné notre
démarche selon trois tropismes :
• d’une part, nous avons souhaité prendre en compte la longue durée, postulant que la
catastrophe ne constitue qu’un élément parmi d’autres dans l’histoire d’un territoire ;
• d’autre part, nous avons interrogé les systèmes d’acteurs concernés de près ou de loin
par la gestion de ces territoires avant et après le sinistre éprouvé, en ayant le souci de
les resituer autant que possible dans les logiques agissantes des organisations dont ils
sont membres, ce afin de mettre au jour les stratégies à l’œuvre ;
• enfin, nous nous sommes intéressés aux processus proprement territoriaux, et qui
peuvent participer à la déqualification des sites industriels à risque en milieu urbain.
Choix des terrains étudiés
L’un des intérêts de cette recherche réside sinon dans la comparaison, du moins dans la mise
en perspective de deux sites sinistrés. Or la dynamique qui les a saisis s’avère quelque peu
différente, et n’a pour le moins pas la même temporalité.
Chacun des cas sera présenté longuement tout au long de cette recherche. Indiquons sim-
plement que l’un concerne l’explosion de l’usine d’engrais AZF, rattachée peu de temps
auparavant au groupe Total, survenue sur le pôle chimique sud-toulousain le 21 septembre
2001. Elle a causé la mort de trente-et-une personnes10, des blessures pour beaucoup d’autres,
usine d’engrais AZF
et de nombreux dégâts matériels dans toute la ville de Toulouse. Cette catastrophe constitue
sans aucun doute une référence essentielle dans l’étalonnage des accidents industriels, et la
plus importante connue à ce jour en France11.
L’autre cas concerne l’incendie du dépôt pétrolier Shell dans le port industriel Édouard
dépôt pétrolier Shell
Herriot de Lyon, du 2 au 3 juin 1987, ayant causé la mort de deux personnes.
Dans les deux cas, le sinistre a eu pour premier effet la non reprise de l’activité initiale :
l’usine AZF de même que le dépôt Shell n’ont rouvert leur porte ni l’un ni l’autre. Mais,
bien que de nature sensiblement différente, les deux accidents ont aussi conduit à modifier
durablement l’espace industriel qui entourait chacune des unités sinistrées.
La mise en perspective des deux cas invite à inscrire les décisions qui ont
été prises à propos du devenir de ces sites dans une temporalité longue.
Cette recherche entend
Celles-ci ne peuvent être seulement appréciées comme un effet direct de
aussi montrer la prégnance
la catastrophe.
de la catastrophe et de
D’une part, dans l’un et l’autre cas, des logiques de concurrences terri-
l’émotion qu’elle suscite
toriales et de « marketing urbain » étaient déjà à l’œuvre de longue date
dans les décisions à court
pour tertiariser l’économie territoriale des communes-centres concernées,
terme.
et la catastrophe est venue réactualiser un jeu plus ancien.
D’autre part, en s’attachant à deux terrains ayant connu un sinistre d’im-
portance diverse, mais ayant eu les deux un écho national, cette recherche
9 cf. [Hardy 2003, p. 327].
10 Les chiffres ont oscillé entre vingt-neuf, trente et trente-et-une victimes selon les calculs adoptés. En effet, la
préfecture a tout d’abord décompté trente victimes. L’une d’entre elles a ensuite été écartée, portant le chiffre
officiel à vingt-neuf décès, avant que deux victimes supplémentaires ne soient reconnues comme telles au début du
procès de la catastrophe d’AZF. cf. infra § 2.2.3.
11 L’étude du cas toulousain s’inscrit dans le cadre de la thèse en Géographie et Aménagement de Marion C au h o p é,
portant sur les reconstructions de Toulouse après l’explosion de l’usine AZF. Cette thèse en cours est financée
par le Ministère charge de l’écologie, intégrée dans la programmation du laboratoire RIVES de l’ENTPE, et est co-
encadrée par Marie-Christine J a i l l e t et par François D u c h ê n e. Les éléments présentés ci-dessous constituent
plusieurs parties de différents chapitres de sa thèse.
3
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
entend aussi montrer comment s’opèrent les arbitrages en situation de crise, la prégnance
de la catastrophe et de l’émotion qu’elle suscite dans les décisions à court terme.
Toutefois, par le recul qu’il propose, le cas lyonnais invite à être attentif sur d’autres terrains
sinistrés à des arbitrages plus sourds qui s’exercent dans le temps long, à travers des cercles
de négociation qui se rencontrent peu et parfois même s’ignorent.
Hypothèse et questionnement
Cette recherche, on l’a compris, se propose d’interroger les arbitrages, formels ou non, rendus
entre recherche de sécurité et développement urbain, dans le contexte particulier de sites
industriels sinistrés. Il s’agira donc de voir en quoi le spectre de la catastrophe pèse – ou
non – sur les discours et les pratiques des différents acteurs concernés.
L’hypothèse qui nous a guidés pourrait être formulée ainsi :
l’industrie s’est toujours située en concurrence avec d’autres activités dans l’occupation
du « meilleur espace » possible pour elle12.
Une catastrophe industrielle, par les morts et les dégâts qu’elle cause mais aussi par la peur
et l’émotion qu’elle suscite et qu’elle ranime, constitue un moment brutal de déqualification
territoriale. Celle-ci s’avèrera d’autant plus fatale à l’espace industriel si celui-ci n’est pas
porté par un projet fort ; ou plus précisément si le projet industriel n’est pas en capacité de
rivaliser avec un contre-projet qualifiant, mobilisateur et rapidement produit.
Munis de cette hypothèse, notre questionnement se décline autour des trois principaux
points suivants :
Comment et par qui la dynamique territoriale des espaces industriels considérés a-t-
elle été portée ?
Partant de chacun des accidents industriels considérés, nous avons souhaité comprendre
quels étaient le contexte spatial d’implantation de chacune des entreprises et les dynamiques
dans lesquelles s’étaient progressivement développés leurs espaces réservés. Dans quelles
dynamiques industrielles le port pétrolier lyonnais et l’usine d’azote toulousaine ont-ils évo-
lué avant de connaître un important sinistre ? Comment le contexte urbain qui a accentué
la dimension catastrophique de chaque accident s’est-il constitué ? Relève-t-on des concur-
rences territoriales explicitées ou sous-jacentes à l’endroit des sites industriels au moment
de l’accident qui les a endeuillés ?
Que donnent à voir les accidents industriels, en termes d’organisations profession-
nelle, sociale et spatiale ?
Chacun des accidents étudiés constitue un moment de mise à nu des modes d’organisation
et des stratégies économiques, sociales et spatiales des entreprises impliquées. Que révèle –
au sens photographique du terme – cette exposition publique lors d’une catastrophe ? Com-
ment et par qui s’effectue la lecture de la dimension hors norme ou non d’une catastrophe
industrielle en milieu urbain ? Par quels mécanismes cette mise à nu s’alimente-t-elle et
perdure-t-elle ?
Comment et par qui se joue la concurrence territoriale autour de l’usage des sols
sinistrés ?
Nous avons rapidement vu que, dans chacun des cas étudiés, l’accident industriel avait
détruit l’unité de travail où il s’était produit. Se pose alors la question de savoir comment, où
12 Sur ce point, par exemple, André Va n t analyse très finement les concurrences socio-spatiales entre rubaniers
et propriétaires miniers dans l’espace stéphanois du XIXe et du XXe siècles ; Gérard N o i r i e l montre aussi
l’émergence du paternalisme et des cités ouvrières comme une concurrence entre tenants de l’industrie lourde
traditionnelle — proche des zones d’extraction et d’approvisionnement — et des secteurs émergeant des services —
plutôt situés en ville. cf. [Vant 1981] ; [Noiriel 2005, p. 248-278].
4
Introduction
et par qui se tranche la question de leur remise en service ou de leur arrêt définitif. Ensuite,
si les unités industrielles voisines peuvent avoir été endommagées à la marge, comment et
par quel processus se trouvent-elles concernées elles aussi par cette question éventuelle ?
Plus globalement, la catastrophe révèle-t-elle des concurrences territoriales aboutissant à
modifier tout ou partie des usages affectés jusqu’alors aux sols ?
Structure du document
Le questionnement ainsi énoncé, structure la suite de ce document qui se compose de trois
parties :
1. La première, intitulée « Des projets industriels datés », revient sur la genèse de cha-
cun des espaces industriels considérés et sur leur insertion dans l’espace urbain envi-
ronnant, de la fin du XIXe siècle au moment de leur sinistre.
2. La seconde, intitulée « Deux accidents révélateurs de situations industrielles ten-
dues », s’intéresse plus précisément au déroulement de chaque accident, à ses consé-
quences immédiates et aux causes mises en évidence13.
3. La troisième, intitulée « Après la catastrophe, l’avenir des sites industriels en ques-
tion » étudie les prises de positions des différents acteurs concernés et les moments
conflictuels décisifs autour du futur usage des sols ayant abouti – ou non – à « clore »
chacune des catastrophes.
Pour des questions de cohérence d’écriture et de facilité de lecture, les cas sont traités
isolément à l’intérieur de chaque partie, et un propos transversal vient conclure chacune
d’elles.
Éléments méthodologiques
Les enquêtes menées reposent :
• d’une part sur la conduite d’entretiens auprès d’acteurs, majeurs et mineurs, ayant
accompagné le processus de transformation des sites14. Chaque entretien a été en-
conduite d’entretiens
registré et les discours ont été analysés en fonction du contexte de leur énonciation.
Par ailleurs, nous avons pallié la non coopération ou l’indisponibilité de certaines des
ressources identifiées, en mobilisant des informations ou les points de vue exprimés
dans la presse.
13 Sur ce point, le parti-pris adopté sur le terrain toulousain consiste à ne pas aborder directement cette question,
étant donné que, à l’heure où ces lignes sont écrites, le procès consécutif à la catastrophe d’AZF s’est ouvert, mais
le tribunal ne s’est pas encore prononcé.
14 Pour le terrain toulousain, le travail d’enquête a été intégré à celui réalisé par Marion C au h o p é dans le cadre de
sa thèse. Si l’ensemble représente plus de soixante entretiens, la moitié environ a été utilisée pour la rédaction de ce
rapport de recherche, soit une soixantaine d’heures d’enregistrement. Nous nous appuyons ici plus spécifiquement
sur les entretiens réalisés auprès de membres d’associations et de comités de quartiers (8), de représentants syndi-
caux des entreprises du pôle chimique (6), de membres de l’équipe de direction ou de chargés de communication
des usines AZF et SNPE (3), de responsables (ou anciens responsables) sécurité d’AZF et de la SNPE (2), d’agents
de la DRIRE, de la DDE et de la ville de Toulouse en charge de la gestion territoriale des risques industriels (4), du
président du SPPPI et de son prédécesseur (2), du président du CLI (1), du président du CESR Midi-Pyrénées (1), de
l’ancien maire de Toulouse (1), d’un des contributeurs au rapport de l’Inspection Générale de l’Environnement sur
l’accident de septembre 2001 (1), de chercheurs et experts de l’histoire urbaine de Toulouse (3), du responsable du
projet de Cancéropôle au sein de la Communauté d’agglomération du Grand Toulouse (1), de la directrice de l’asso-
ciation du Cancéropôle et chargée de mission à la préfecture de la Haute-Garonne (1). Pour le terrain lyonnais, nous
avons effectué 13 entretiens représentant en tout près de vingt-cinq heures d’écoute. Ont été rencontrés un ancien
vice-président de la communauté urbaine, des responsables de service du Grand Lyon et de la mairie de Lyon, des
pompiers ayant participé aux secours lors de l’incendie, des agents de la DDE en charge de la gestion territoriale
des risques et un représentant des pétroliers présents sur le port. À noter que, malgré nos nombreuses relances,
nous n’avons pas pu rencontrer de responsable actuel de la Compagnie nationale du Rhône (CNR), gestionnaire du
port Édouard Herriot.
5
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
• D’autre part, les enquêtes reposent aussi sur des sources écrites, nombreuses et di-
sources écrites
verses dans l’un et l’autre cas étudié. En effet, de multiples acteurs concernés par
chacune des catastrophes ont produit des rapports, des comptes rendus de réunions
ou autres documents pendant la crise elle-même et après, que nous avons pour l’essen-
tiel analysés15. Par ailleurs, nous avons effectué une analyse systématique des articles
de la presse locale et parfois nationale, disponibles sur les deux événements et sur
leurs suites16. Enfin, tenant compte de la perspective diachronique annoncée plus
haut, nous nous sommes intéressés aussi à des archives antérieures (et postérieures) à
chacune des catastrophes, portant en particulier sur les décisions d’aménagement de
chacun des sites17.
15 Pour le terrain toulousain, nous avons principalement consulté divers rapports publics successifs à la catastrophe,
en particulier ceux réalisés par l’Inspection Générale de l’Environnement, le Conseil Général des Ponts et Chaussées
(dont les annexes reproduisent de précieuses archives sur la gestion territoriale des risques avant la catastrophe du
21 septembre 2001), l’Institut National de Veille Sanitaire et la commission d’enquête parlementaire, ainsi que le
rapport du débat national sur les risques industriels et le rapport du Comité Local d’Information sur l’avenir du pôle
chimique sud toulousain ; les comptes rendus de réunions du SPPPI ; des tracts, argumentaires et autres documents,
produits par les associations et syndicats quant à la gestion de la crise AZF ; des archives du service d’urbanisme
de la ville de Toulouse sur la gestion de la crise AZF. Pour le terrain lyonnais, nous avons consulté différentes
archives disponibles au SDIS (Service départemental d’incendie et de secours) du Rhône, concernant l’explicitation
de la tactique de lutte contre le feu, ainsi que des rapports judiciaires produits lors du procès ; plusieurs études
commanditées par le Grand Lyon et la préfecture du Rhône, parmi lesquelles celles du cabinet Algoé, de Claude
Quin, et de l’équipe Technip TPS – Jonction – Stratégie et territoires – Kern architecture. cf. la liste complète des
études consultées en bibliographie, à la fin de ce document.
16 Ont été analysés en priorité La Dépêche du Midi et Le Progrès, mais aussi Le Monde, Libération et Le Figaro (plus
particulièrement leur édition locale rhônalpine). Pour Toulouse, ont également été analysés divers supports de
communication des collectivités territoriales : Capitole infos, Canal 31, Midi-Pyrénées Notre région.
17 Pour le terrain toulousain, nous avons principalement pris appui sur divers ouvrages et travaux de recherche sur
l’histoire industrielle et urbaine de Toulouse (cf. bibliographie), ainsi que sur des documents reproduits dans certains
rapports publics successifs à la catastrophe d’AZF. Ont toutefois été consultés les comptes-rendus d’enquêtes
publiques relatives aux installations du pôle chimique ; les documents de planification de la ville de Toulouse (de
1928 à aujourd’hui) ; les documents de présentation des projets d’aménagement (Cancéropôle, Lycée Gallieni, Zone
Franche Urbaine, Grand Projet de Ville, etc.). Pour le terrain lyonnais, ont été consultées aux archives municipales
la série W, et plus particulièrement les permis de construire déposés sur le port, ainsi que la série WP, et plus
particulièrement les dossiers d’ordre général déposés ici sur le port.
6
1
Des projets industriels datés
On observe que la question du risque, appliquée à un territoire précis, se trouve souvent
prise dans les dynamiques territoriales qui le structurent sur une période longue. Plus
précisément, elle n’est jamais isolée des antagonismes socio-spatiaux, des points de vue et
des intérêts sociaux différents qui ont des répercussions sur la production et la gestion de
cet espace.
Et si une actualité catastrophique survient, nous postulons que la lecture dominante de
cet événement se fait principalement en fonction de ce qui structure à ce moment là une
société ou un espace local.
Connaissant la partie tragique de la suite de l’histoire de ces deux espaces industriels, la
démarche de cette première partie consiste à éclairer leur genèse, et à tenter de saisir les
dynamiques dans lesquelles ils se trouvaient au moment où s’est produit leur accident
destructeur. Or précisément, il semble qu’à cette date là, l’un et l’autre des sites étudiés
étaient inscrits dans un projet industriel daté. Nous voulons montrer que l’un et l’autre
projet industriel daté
avaient été portés par des projets mobilisateurs, mais que ces temps étaient en partie révolus,
soit qu’ils avaient été engloutis par la routine, soit qu’avait débuté pour eux une lente spirale
de déqualification.
L’histoire urbaine et industrielle du port Édouard Herriot, de même que celle du pôle chi-
mique du sud-ouest toulousain, n’existent pas directement en tant que données intangibles.
Mais Lyon comme Toulouse ont été abondamment étudiées, et comme métropoles anciennes,
elles disposent par ailleurs d’un appareillage universitaire à même de porter un regard éclai-
rant sur leur ville d’attache. Ainsi, les éléments historiques qui suivent sont abondamment
nourris de travaux locaux déjà connus et existants. Nous y avons toutefois ajouté quelques
sources de première main, parmi lesquelles l’étude des dossiers de permis de construire, pour
la partie pétrolière du port lyonnais, et celle des enquêtes publiques ayant concerné le pôle
chimique toulousain des années 1960 jusqu’à 2001. Ces dernières nous semblent éclairer tout
particulièrement les difficultés de cohabitation entre un système urbain environnant émer-
geant et des sites industriels de plus en plus perçus à travers les dangers qu’ils recelaient, et
non plus les richesses qu’ils produisaient.
Dans un premier temps, nous nous intéresserons au port pétrolier de Lyon et à son quartier
environnant de Gerland, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1980. Puis nous nous
pencherons sur l’espace productif du sud-toulousain affecté à la chimie, et à son espace
environnant, depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à la fin du XXe siècle. Pour finir, à travers
une mise en perspective de l’évolution de ces deux espaces, nous tenterons de dégager les
éléments communs explicitant des formes de déqualification des sites industriels étudiés.
7
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
1.1
Lyon, du « Couloir de la chimie » au technopôle de Gerland, un projet
territorial transformé
Le propos ici ne consiste pas à écrire une histoire exhaustive de l’ensemble du territoire
sud-lyonnais, mais plutôt d’en tracer en quelques traits les grandes étapes et de permettre à
un lecteur non avisé d’en comprendre les principales dynamiques.
1.1.1
Le port pétrolier, un élément du projet industriel sud-lyonnais
Incontestablement, le port pétrolier Édouard Herriot s’insère dans un ensemble industriel
plus vaste, dominé par l’industrie chimique et pétrolière. Sans en constituer une pièce maî-
tresse, au sens d’un élément incontournable pour tous les autres, l’ancienneté de sa concep-
tion le situe dans le projet d’une ville industrielle chère à l’architecte Tony G a r n i e r et à
son mentor, le maire de Lyon cinquante années durant et qui a donné son nom au port.
Le regroupement d’une industrie chimique dans le sud-lyonnais
Rappelons tout d’abord que si le sud-lyonnais regroupe, dans le 7e arrondissement de Lyon
et les communes de Saint-Fons, Feyzin et Pierre-Bénite, une telle concentration d’entreprises
chimiques, il le doit à la présence du fleuve1 puis du chemin de fer, de terrains non urbanisés
au début de l’industrialisation et surtout à une marginalisation hors des villes des industries
nuisantes.
En effet, la chimie lyonnaise a connu un double processus, industriel avec son émancipation
progressive de l’activité des soyeux et urbain avec son rejet vers la périphérie et son regrou-
pement progressif à Saint-Fons [Duchêne 1994]. Les établissements Perret symbolisent par-
faitement ce double mouvement. Ils étaient implantés en 1819 aux Brotteaux, pour exploiter
une fabrique de soude artisanale. En 1822, ils vinrent s’installer dans le quartier de Perrache,
pour produire de l’eau de Javel et de l’acide sulfurique, tous deux utilisés par les teinturiers.
Puis Perret, évincé de la gare d’eau de Perrache où on lui reprochait les nuisances de ses
usines, acquit en 1854 treize hectares de terrains à Saint-Fons. Sa délocalisation a suscité un
effet concentrationnaire de l’industrie chimique lyonnaise, donnant en même temps confu-
sément le signal de son autonomisation vis-à-vis de la soierie. Outre la présence de l’eau en
abondance, Saint-Fons était dotée d’une gare ferroviaire du Paris-Lyon-Méditerranée (PLM)
qui reliait cette industrie naissante à ses fournisseurs et clients, au-delà même des frontières
couloir lyonnais de la
nationales. Et à l’aube du XXe siècle, quatre usines chimiques encore visibles localement
chimie
aujourd’hui sous d’autres enseignes, étaient installées à Saint-Fons, donnant naissance à ce
que l’on nomma après-guerre le Couloir lyonnais de la chimie2. Le développement de la
métallurgie lyonnaise offrait aussi de nouveaux débouchés, notamment dans l’électrochimie.
Les commandes d’État lors de la Première guerre mondiale, chimique par excellence [Le-
pick 1998], ainsi que l’implantation d’arsenaux et d’une poudrerie à proximité des lieux de
production chimique, achevèrent de conforter cet ensemble industriel sud-lyonnais.
Gerland, un quartier marqué par l’industrie
Si l’industrie chimique se déplaça progressivement vers Saint-Fons, le quartier de Gerland,
représentant le sud de l’actuel 7e arrondissement enclavé entre la voie ferrée et le fleuve,
1 La chimie est grande consommatrice d’eau pour ses procédés comme pour évacuer ses rejets.
2 Perret fusionna en 1871 avec Saint-Gobain. L’usine sainfogniarde de la compagnie Saint Gobain, Chauny et Cirey
afficha successivement sur son fronton, au gré des rachats et autres regroupements de capitaux, les enseignes de
Péchiney-Saint Gobain en 1962, Rhône-Progil en 1972, Rhône-Poulenc Polymères en 1975, Chloé-Chimie en 1980,
Atochem en 1983, Elf-Atochem en 1992, AtoFina en 2000 et Arkema en 2004. - Une fabrique de plomb mitoyenne
de Perret fut rachetée en 1900 par la Société pour l’Industrie Chimique à Bâle. Elle devint rapidement CIBA, s’allia
en 1970 avec la firme Geigy pour devenir Ciba-Geigy, puis l’usine a été rachetée en 2006 par Huntsman pour être
fermée fin 2008. - Une autre petite usine acquise en 1883 devint en 1895 la Société chimique des usines du Rhône.
La S C U R fusionna, en 1928, avec les Établissements Poulenc Frères, pour devenir Rhône-Poulenc. Le groupe ne
cessa de s’étendre sur le site de St-Fons, avec l’implantation de quatre grands établissements. En 1999, les usines
chimiques du groupe furent reversées à sa filiale Rhodia. L’une des usines sainfogniardes a été revendue depuis
à Blue Star. Enfin l’Electro-Chimie s’installa en 1904, puis traversa le Rhône en 1916 pour s’implanter à Pierre-
Bénite. Elle changea plusieurs fois de raison sociale, devenant successivement Péchiney Ugine Kulhman, puis
Elf-Atochem, AtoFina et aujourd’hui Arkema. Par ailleurs, la Société Lumière et fils, installée dans le quartier
lyonnais de Montplaisir, fusionna en 1902 avec la « Société des pellicules fines » et s’installa plus au Sud en bord de
Rhône, à Feyzin.
8
1.1. Lyon, du « Couloir de la chimie » au technopôle de Gerland, un projet territorial transformé
attira aussi de nombreux établissements industriels : dépôts d’hydrocarbures, pétrole et
huile de pétrole – dès la fin du XIXe siècle – industries animales3, métallurgiques et fer-
roviaires [Aucourd 1996, pp. 25–40]. C’est en particulier au sud de l’ancienne gare de La
quartier de Gerland
Mouche que se développèrent ces industries, « embryons de la métallurgie et de l’industrie
chimique lyonnaises [Kleinclausz 1925, p. 348] ». Les clichés pris entre 1929 et 1936 par les
sœurs du dispensaire de La Mouche rendent bien compte d’un quartier au paysage indus-
triel, et d’une population logée comme elle le pouvait dans des baraques construites dans
ses interstices [Lemire et Samson 2003].
Une commission d’extension et d’embellissement de la cité, créée par Édouard H e r r i o t en
1912, établit, dans les premiers plans qu’elle projeta pour la ville, que les industries insalubres
et gênantes devaient être reléguées à Gerland.
‘‘C’estaussidanscequartierque[devaient]êtreinstalléeslesusines«hygiéniques»tellesque
l’usine d’incinération des immondices, l’usine de traitement des eaux d’égouts, l’usine d’équar-
rissage ainsi que les abattoirs, [. . .] opérant en continuité avec les conceptions hygiénistes du
XIXe siècle, une distinction entre l’amont et l’aval de la ville [Cottet-Dumoulin 2004, p. 96].
Ainsi
’’
deux éléments commencèrent à structurer le développement du
quartier juste avant la Première guerre mondiale, tous deux commandés
C’est dans le quartier de
par Édouard H e r r i o t, maire de Lyon depuis 1905, à l’architecte Tony
Gerland que devaient être
G a r n i e r. Le premier projet concernait les abattoirs de la Mouche, en-
installées les usines « hygié-
semble impressionnant bâti sur un terrain de 23 000 m2 et comportant
niques ».
des équarrissoirs proprement dits ainsi qu’une grande halle abritant un
marché couvert aux bestiaux. La commande fut passée en 1906,
‘‘lestravauxcommencenten1909,lagrandehalleaccueillel’Exposition
internationale urbaine de Lyon en 1914 « La Cité moderne », puis une usine d’armement
pendant la guerre, l’ensemble n’est achevé qu’en 1928 [Dufieux 2005, p. 12].
On notera que les abattoirs ont entraîné dans leur sillon de nombreuses entreprises spéciali-’’
sées dans l’industrie du boyau, du cuir, des déchets animaux [Cogoluenhe 1980a, pp. 3–6] ;
[Cogoluenhe 1980b, pp. 10–14]; [Cogoluenhe 1981, p. 10–12]. Suivirent dans cette même
veine la création de l’Institut français de la fièvre aphteuse (IFFA), celle de l’Institut Mérieux
en 1947 puis celle du laboratoire de pathologie bovine en 1953 [Cottet-Dumoulin 2004,
p. 100].
Le second aménagement structurant du début du siècle concerne le stade dit de Gerland,
dont Tony G a r n i e r a étudié le projet dès 1913 mais dont la construction ne s’acheva qu’en
1926.
‘‘Garnieravaitprévud’accompagnerlestaded’un«quartierdesathlètes»danslaperspective
de l’organisation à Lyon des 7ème ou des 8ème olympiades de 1920 ou de 1924 ; comportant
notamment un quartier pour les cyclistes, une piscine, des terrains d’entraînement et des
restaurants, mais ce dernier projet ne fut que très partiellement réalisé [Dufieux 2005, p. 17].
Il en r ’’
esta tout de même une piscine découverte et le stade. Ces deux équipements consti-
tuèrent le premier noyau d’un pôle sportif qui ne cessa de s’étendre par la suite dans ce
quartier. Ainsi se développèrent dans le sud de Gerland les deux faces d’une vision hygié-
niste de la ville, nourries l’une par la concentration des nuisances en aval du fleuve, l’autre
par l’accumulation d’équipements publics réparateurs.
Le port, un projet industriel d’entre-deux-guerres
On le voit, les pouvoirs publics ont eu le souci d’accompagner cette émergence industrielle.
Et déjà avant guerre, dans les années 1910, un projet de port industriel pour Lyon naquît d’un
concours lancé par l’office des transports des CCI (Chambres de Commerce et d’Industrie) du
Sud-est, « à l’emplacement des îles de l’Archevêque au sud du quartier de Gerland [Cottet-
Dumoulin 2004, p. 154] ». L’idée fut reprise juste après guerre dans les plans d’extension
3 Fondeurs de suifs, fabriques de bougie et savon, stéariniers, etc.
9
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
de la ville4, à travers la conception de plusieurs versions5 visibles ci-dessous dans lesquelles
différentes configurations possibles du port sont matérialisées au sud du plan :
F i g u r e 1.1 – Plan de transformation de Lyon en 1919 – Version 1
F i g u r e 1.2 – Plan de transformation de Lyon en 1919 – Version 2
F i g u r e 1.3 – Plan de transformation de Lyon en 1919 – Version 3
F i g u r e 1.4 – Plan de transformation de Lyon en 1919 – Version 4
Un différend entre l’État et la municipalité retarda cet aménagement. Il portait sur son
financement et sur l’opportunité, pour les élus locaux, d’aménager non pas un mais deux
4 Plans dits « d’aménagement, d’embellissement et d’extension » (PAEE), issus de la loi Cornudet de 1919.
5 cf. Archives municipales de Lyon [désormais AML], 1541 WP 158, Plan général de la commune et améliorations
projetées pour son extension (édition 1919), 5 pièces, 1919.
10
1.1. Lyon, du « Couloir de la chimie » au technopôle de Gerland, un projet territorial transformé
ports industriels, l’autre à Décines (dans le nord-est lyonnais) qui seraient reliés entre eux
par un canal6. Les services de l’État recommandaient quant à eux un port unique élaboré
selon le modèle des ports rhénans, comme celui de Strasbourg par exemple, avec des terre-
pleins réservés aux industriels, une gare de triage et des chantiers de constructions fluviales.
‘‘Larevendicationlyonnaised’unengagementdel’Étatdanssapolitiqueportuaireaboutit
encore à un compromis : l’État réduit l’envergure du projet en proposant, en 1929, un projet
modulable selon les budgets (quatre darses7 dont une d’hydrocarbures, ou trois darses), comp-
tant sur les réparations dues par l’Allemagne à ses vainqueurs. La municipalité et la Chambre
de commerce et d’industrie de Lyon (CCIL) acceptent finalement les plans et devis de l’ingé-
nieur des Ponts & Chaussées en 1931, ne souhaitant pas tergiverser plus longtemps [Cottet-
Dumoulin 2004, p. 155].
Entretemps, en 1921, l’assemblée votait la loi Rhône8, qui stipulait dans son article 2 que ’’
« l’ensemble des travaux à effectuer pour l’aménagement du Rhône fera l’objet d’une conces-
sion unique consentie à l’ensemble des collectivités ». Et c’est seulement en mai 1933, après
Compagnie nationale
moult débats9, qu’a été créée la Compagnie nationale du Rhône (CNR), et en juin 1934 que fut
du Rhône
signée entre elle et le ministère des Travaux publics une concession pour accomplir l’aména-
gement du Rhône « au triple point de vue de l’utilisation de la puissance hydraulique, de la
navigation, de l’irrigation et des autres emplois agricoles10 ». Malgré une priorité affichée à
l’exploitation hydroélectrique du Rhône, le port de Lyon, rapidement nommé Édouard Her-
riot pour marquer l’attachement du maire à ce projet, fut l’une des premières réalisations
de la compagnie, puisque les travaux d’aménagement démarrèrent en 193411. Et il fut mis
en activité en 1937, avec deux darses et la possibilité d’en aménager d’autres par la suite.
Dès son ouverture, le port connut un certain succès pour le stockage d’hydrocarbures. En
témoigne un arrêté préfectoral du 24 juillet 1937 autorisant la CNR à « établir un dépôt mixte
de 66 300 m3 de liquides inflammables de 1èreet 2e classe12 ».
‘‘Toutefois,«ilsemblequelavocationindustrielleduportaitsouffertduretarddesonachève-
ment à la fin de la seconde guerre mondiale, au moment où la demande était forte dans une
économie en expansion13 ».
Si le port n’a pas vu s’implanter de grandes usines industrielles comme la compagnie pouvait ’’
l’espérer, sa fonction pétrolière, affichée autour de la principale darse, n’a fait que s’affirmer
après guerre.
1.1.2
Le couloir de la chimie pivot de l’économie territoriale lyonnaise
On aura noté que l’essentiel du développement économique d’avant la Seconde guerre
mondiale dans le sud-lyonnais provenait principalement de capitaux privés. L’expression
« couloir de la chimie » est associée à l’après-guerre et à une prise de relais des pouvoirs
publics pour assurer la poursuite de l’aménagement de cette grande zone industrielle.
Une forte implication de l’appareil d’État
Compte-tenu du remplacement progressif, après-guerre, de la carbochimie par la pétrochi-
mie, l’aménagement d’un espace rationnel voué à la poursuite d’une activité industrielle
chimique lourde demandait d’importants investissements.
6 Ce canal est représenté en pointillé sur la version de la figure 1.1 présentée ci-dessus.
7 Il s’agit de bassins abrités, branchés sur le chenal principal d’accès du port et aménagés tout leur long de quais de
déchargement.
8 Loi du 27 mai 1921 programme des travaux d’aménagement du Rhône de la frontière Suisse à la mer.
9 cf. Jacques B e t h e m o n t, Le thème de l’eau dans la vallée du Rhône. Essai sur la genèse d’un espace hydraulique,
thèse de doctorat d’État en Géographie, Université Lyon 2, 1972, et plus spécifiquement tout le chapitre 3 « La
compagnie nationale du Rhône » qui est consacré à sa création.
10 Extrait de l’article 1 de la loi de 1921.
11 Comme en témoignent divers échanges de courriers sur les plans à adopter. cf. AML, 937 WP 114, Port et bateaux
– Plan du projet du PEH (Port Édouard Herriot) - 1934.
12 Rappelé in AML, 1049 WP 5, Société CNR Port Édouard Herriot, 1e classe, 30 avril 1957. Arrêté de la préfecture du
Rhône (1ère Division, 2e Bureau), daté du 18 décembre 1957.
13 cf. Laurence C o t t e t - D u m o u l i n, op. cit., p. 158.
11
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
L’objectif poursuivi par les pouvoirs publics a bien été de moderniser
La poursuite d’une activité
l’appareil productif local comme les supports de distribution de ses en-
industrielle chimique lourde
treprises. La CNR, compagnie devenue à capitaux majoritairement pu-
demandait d’importants
blics avec la nationalisation d’EDF14, parmi ses premières missions devait
investissements.
rendre le fleuve navigable aux péniches à grand gabarit entre Lyon et la
Méditerranée. Elle lança en 1955 l’aménagement d’un barrage à Pierre-
Bénite, répondant à plusieurs préoccupations : la création d’une centrale
hydroélectrique, le creusement d’un canal de fuite navigable de quinze kilomètres de lon-
gueur en aval de la chute, et le réaménagement de l’entrée du port Édouard Herriot, qui
s’avérait périlleuse. Parallèlement, la Société d’aménagement du département de l’Isère
(SADI)15 acheta en 1956 deux-cent-cinquante hectares de terrains communaux, pour l’essen-
tiel d’anciennes gravières ayant servi autrefois à mettre hors d’eau les usines sainfogniardes.
Les déblais du canal ont été utilisés pour créer sur les terrains de la SADI une zone insubmer-
sible de trois cents hectares, servant d’assiette foncière à la future autoroute Lyon-Valence16,
à la gare de triage de Sibelin et à une zone industrielle de deux-cent-soixante hectares située
dans la continuité des industries chimiques de Saint-Fons [Babola 1967]. Le chantier de la
CNR, d’une durée d’environ dix années, fut d’une telle ampleur qu’il constitua un cap dans
l’histoire de l’entreprise :
‘‘IlafalluattendrelamiseenchantierdePierre-Bénitepourquesoitdémontrél’intérêtd’amé-
nagements fluviaux qui procurent non seulement de l’énergie, de nouvelles voies navigables
et des ressources hydro-agricoles, mais constituent également l’infrastructure de nouveaux
modes d’aménagement17.
La Société d’équipement de la région lyonnaise (SERL) équipa et commercialisa à l’Union ’’
pour le raffinage et la pétrochimie (URP) deux cents hectares de ces terrains. Les industriels
de la chimie lyonnaise voyaient dans l’installation d’une raffinerie continentale sur ce site,
la possibilité d’avoir accès à moindre coût à toute la gamme de produits de base issus du
pétrole. La raffinerie Elf de Feyzin, issue d’un montage financier complexe associant capitaux
locaux et nationaux [Martinais 2001, p. 138], ouvrit en juillet 1964, et malgré son explosion
en janvier 196618, Elf-Atochem et Solvay y mirent en service la même année un premier
vapocraqueur19, et un second quelques années plus tard [Duchêne 1994, p. 66].
Le « remplissage » du port pétrolier
Le port pétrolier de Lyon connut, nous l’écrivions, un certain succès dès son ouverture.
Mais c’est à partir de son extension, avec deux darses supplémentaires, accompagnant
les travaux de réaménagement de son entrée, et surtout de son branchement direct au
port pétrolier de Lavéra, par le biais d’un oléoduc – ou pipe-line – mis en service en 1968,
que les compagnies pétrolières vinrent s’y installer et coloniser tous les terre-pleins au
nord, au sud et à l’ouest de la « darse des pétroliers ».
L’étude des archives de permis de construire donne à la marge la possibilité d’analyser cette
progression20. En fait, elles rendent aussi compte d’une absence de transparence de ce port
14 cf. infra § 3.1.4.1.
15 La commune de Feyzin a été rattachée au département de l’Isère jusqu’en décembre 1967.
16 Qui devint rapidement l’A 6— A 7, reliant le nord au sud de l’Europe.
17 cf. Jacques B e t h e m o n t, 1972, op. cit., p. 224.
18 Par un phénomène de BLEVE, c’est-à-dire une brutale mise à l’air par éclatement de l’enveloppe d’un stockage,
par fusion ou perforation du métal, d’une masse de gaz liquéfié qui s’évapore et est enflammée par une source
extérieure. cf. infra § 2.1.2.
19 Il s’agit d’une unité de pétrochimie permettant de dissocier les molécules à haute température pour créer de
l’éthylène, du propylène, de la butadiène et du benzène.
20 C’est bien dans la section « permis de construire » des archives de Lyon que tous les documents qui suivent ont
été trouvés. Cependant, le processus d’autorisation de construire proprement dit échappe à la procédure habituelle,
la CNR ayant été dotée de cette possibilité pour la plupart de ses amodiataires. Ainsi, jusqu’en 1982 et les lois de
décentralisation, ce sont en fait les échanges de courriers entre la préfecture et la mairie de Lyon autour de la
procédure d’autorisation d’exploitation, du ressort des services de l’État, qui sont archivés dans la section permis
de construire. Dans cette période, le seul permis de construire délivré par la mairie concerne la construction du
logement d’un gardien, déposé par la société des pétroles Solydit en 1951. cf. AML, 345 WP 028, PCA n°19510035,
Sté des pétroles Solydit, Port Édouard Herriot, route n°1, PC délivré le 19.04.1951.
12
1.1. Lyon, du « Couloir de la chimie » au technopôle de Gerland, un projet territorial transformé
vis-à-vis des autorités municipales. La CNR a pendant longtemps été la seule compagnie à
détenir en propre l’autorisation préfectorale de stocker des hydrocarbures, dont elle faisait
ensuite bénéficier comme « en seconde main » ses amodiataires 21 producteurs ou négociants
de produits pétroliers. Ainsi apprend-on en 1956 que la CNR souhaite porter ses capacités
de stockage de 66 300 m3 à 90 000 m322, à l’occasion du renouvellement en 1957 de son
autorisation pour une durée de vingt ans. Il est d’ailleurs précisé par la préfecture que :
‘‘LaCNRpourra,danslalimitedel’autorisationglobalequiluiestaccordée,céderàses
locataires, sur les terre-pleins du Port Édouard Herriot, des autorisations de stockage, à charge
pour eux de se conformer aux prescriptions du présent arrêté et d’adresser à la préfecture un
dossier de leurs installations avec plans et notices explicatives23.
À l’occasion d’une demande de la CNR, en 1959, de porter son volume de stockage à ’’
120 000 m3, signe de l’extension du port pétrolier, on notera l’avis défavorable clôturant
un courrier très critique du Service municipal des sapeurs-pompiers de Lyon. Ce dernier
estimait que les recommandations de prévention contre l’incendie des dépôts étaient prises
trop à la légère par la CNR comme par ses amodiataires24. Nous ne disposons pas dans les
archives des suites de ce courrier, mais il ne stoppa pas la progression du port puisque fin
1962, la Société pour l’utilisation rationnelle des gaz (SURG) demanda pour la première fois
une autorisation d’y installer un dépôt de 565 tonnes de gaz combustible liquéfié25, que la
préfecture lui délivra en mai 196326.
L’annonce en 1966 du démarrage des travaux d’agrandissement du port, et surtout de son
raccordement, en juillet 1968, au pipe-line Méditerranée – Rhône, suscita l’engouement de
nombreux amodiataires, et marqua le vrai décollage du complexe pétrolier du port lyonnais.
Qu’on en juge : c’est d’abord la compagnie Mobil, qui en 1966, souhaitait augmenter la
capacité de son dépôt de 17 855 à 39 025 m3 27. Puis la société des Pétroles Shell Berre, qui
obtenait en 1967 pour son dépôt de bitumes de passer de 9 890 à 11 520 m328, et pour son
dépôt principal situé en face, celui-là même qui allait prendre feu en 1987, qui demandait
en 1968 une augmentation de 26 816 à 39 856 m3 29. La société Esso Standard demanda, en
1968 toujours, à exploiter un dépôt de 38 795 m3 d’hydrocarbures liquides30. La même année,
la compagnie française de raffinage Total demandait d’adjoindre un dépôt de 14 490 m3 à
celui qu’elle exploitait déjà31, en l’occurrence sous une autorisation ancienne délivrée à
la CNR32. En 1968, encore, la société française des pétroles BP demanda une autorisation
21 La CNR, concessionnaire de l’État pour les terrains du port, loue elle-même à son tour des parcelles pour des
durées déterminées à ses « amodiataires ». Dans un échange avec l’un de ceux-là, la CNR rappelait la définition
juridique d’une amodiation : Nous vous précisons que les terrains du PEH font partie du domaine public concédé à
la CNR et qu’ils font l’objet de contrats d’amodiation à des entreprises qui ne sont pas propriétaires de ces terrains.
En réalité, ces contrats s’apparentent à de simples autorisations d’occupation temporaire, précaires et révocables,
de la nature de celles qui sont visées aux articles L 28 et L 34 du Code du domaine de l’État ». cf. AML, 404 W
003, Permis de construire n°37-5729-47.640-1981, Sté pour l’utilisation rationnelle des Gaz (SURG) BUTAGAZ, Port
Édouard Herriot, 10 rue d’Arles, dossier daté du 17.09.1981.
22 AML, 1049 WP 5, Société CNR Port Édouard Herriot, 1e classe, 30 avril 1957. Arrêté de la préfecture du Rhône
(1ère Division, 2e Bureau), daté du 18.12.1957.
23 AML, 1049 WP 5, op. cit., Arrêté de la préfecture du Rhône (1ere Division, 2e Bureau), daté du 18.12.1957.
24 AML, 1049 WP 5, op. cit., Courrier du commandant de l’état-major du corps des sapeurs-pompiers de la ville de
Lyon au maire de Lyon (2e division, 3e bureau), le 29.12.1959.
25 AML, 1049 WP 5, op. cit., Société pour l’Utilisation Rationnelle des Gaz, Port Édouard Herriot, 1e classe - Courrier
de la préfecture du Rhône (1ere Division, 2e Bureau) au maire de Lyon, daté du 31.10.1962.
26 cf. in AML, 404 W 003, Permis de construire n°37-5729-47.640-1981, Sté pour l’utilisation rationnelle des Gaz (SURG)
BUTAGAZ, Port Édouard Herriot, 10 rue d’Arles, dossier daté du 17.09.1981.
27 AML, 1049 WP 5, op. cit. Mobil Oil Française, Port Édouard Herriot, 1e classe - Courrier de la préfecture du Rhône
au maire de Lyon, daté du 4.03.1966.
28 AML, 1049 WP 5, op. cit., Pétroles Shell Berre, Port Édouard Herriot - Arrêté de la préfecture du Rhône, daté du
21.03.1967.
29 AML, 1049 WP 5, op. cit., Pétroles Shell Berre, Port Édouard Herriot - Courrier de la préfecture du Rhône au maire
de Lyon, daté du 26.09.1968.
30 AML, 1049 WP 5, op. cit., Esso Standard, Port Édouard Herriot - Courrier de la préfecture du Rhône au maire de
Lyon, daté du 1.03.1968.
31 AML, 1049 WP 5, op. cit., Cie Française de Raffinage TOTAL, Port Édouard Herriot - Courrier de la préfecture du
Rhône au maire de Lyon, daté du 30.04.1968.
32 Que cette dernière lui transféra en 1973, après avoir obtenu en 1969 une augmentation de capacité à 24 630 m3.
Informations contenues in AML, 392 W 032, Exemption n°AU 996AP/DDE ex11.234, Cie TOTAL, Port Édouard
Herriot, 1 rue de Bâle, dossier daté du 3.07.1975.
13
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
d’exploitation d’un dépôt de 2 900 m3 33. Enfin, la même année, les sociétés Antar et Purfina
française demandaient la possibilité d’exploiter un dépôt de 44 860 m3 34.
L’instruction de ces différents dossiers nous renseigne, de façon connexe, sur l’inquiétude
que le développement subit du port pétrolier suscita dans le service municipal des pompiers.
Dans le dossier BP, la mairie signalait déjà que les règles de sécurité devaient être scrupu-
leusement suivies compte-tenu de la toute proximité de ce dépôt avec le stade municipal
de Gerland. Et le maire, alerté par ses services pompiers, profita de la procédure du dossier
Antar pour indiquer au préfet son manque de visibilité sur la reconfiguration de ce port et
ses conséquences pour la sécurité des lieux :
‘‘Ilrestequelesmesurespréventivesdesécurité,quipeuventêtreprescritesséparémenten
ce qui concerne chacun des dépôts du Port Édouard Herriot, me semblent insuffisantes en
ce qu’elles ne tiennent pas compte de l’accumulation des risques. L’accroissement massif des
stocks d’hydrocarbures nécessite que, sans tarder, une étude approfondie du danger présenté
par l’ensemble des dépôts soit entreprise. À cet effet, je vous serais obligé de vouloir bien me
préciser la quantité exacte d’hydrocarbures autorisée à ce jour au Port Édouard Herriot avec
la répartition du stockage entre les amodiataires35.
Ces précautions sont à mettre en lien, bien entendu, avec la catastrophe qu’avait connu ’’
la raffinerie de Feyzin deux années plus tôt. Si l’on en juge la durée de l’instruction et la
précision des échanges de ce dossier, cette inquiétude n’était pas apaisée lorsqu’en 1981,
la SURG, qui allait être rachetée quelques années plus tard par Butagaz, demandait une
augmentation de son stockage de propane de 500 à 2 000 m3 36.
Par ailleurs, en 1977, la CNR terminait ses dernières canalisations en aval de Lyon et, par
là-même, apportait au port lyonnais la possibilité d’être alimenté directement par des cargos
fluviomaritimes.
Le projet de canal Rhin-Rhône, fer de lance de la CNR
Cette liaison de Lyon à la mer accessible à des cargos à grand gabarit marquait la première
étape du projet prométhéen de la CNR, qui devait se conclure avec une liaison fluviale
équivalente en amont de Lyon jusqu’au Rhin.
En 1962, avant d’expliciter toutes les raisons de défendre ce projet, le géographe industriel
Michel L a f e r r è r e évoquait l’engouement des présidents de toutes les régions écono-
miques concernées par une telle liaison, et le vote de leur part, en décembre 1961, d’une
« motion en faveur d’une liaison à grand gabarit entre le Rhône et le Rhin [Laferrère 1962,
p. 113–129] ».
construction
Il faut dire que les débuts de la construction européenne nécessitaient des symboles, et que
européenne
cet aménagement en était un. Le gouvernement français l’a d’ailleurs désigné, lors du Ve plan
couvrant la période de 1966 à 1970, « comme le plus grand projet français d’aménagement
du territoire [Cottet-Dumoulin 2004, p. 168] ». Et la CNR était désignée, par sa concession
avec l’État français, pour remplir à bien cette mission. Le projet de cet aménagement traverse
toutefois toute la Ve République comme un long serpent de mer, provoquant tantôt engoue-
ment tantôt scepticisme, et les principales critiques qui lui ont été portées concernent, d’une
part, son coût au regard de sa faible rentabilité économique supposée [Bonnafous 1997],
d’autre part, son tracé qui souleva l’ire de nombreux militants écologistes dénonçant une
destruction de l’écosystème et un massacre des paysages traversés37.
Nous verrons plus loin que le débat sur son aménagement n’est pas clos, et qu’il a connu
plusieurs rebondissements encore dans la période récente38. Mais il semble important de
comprendre que, jusqu’à son premier vrai coup d’arrêt en 1998, la CNR a vécu dans l’optique
33 AML, 1049 WP 5, op. cit., Pétroles BP, Port Édouard Herriot – Courrier du maire de Lyon au préfet du Rhône, daté
du 18.11.1968.
34 AML, 1049 WP 5, op. cit., Société Antar et Purfina Française, Port Édouard Herriot - Courrier de la préfecture du
Rhône au maire de Lyon, daté du 31.10.1968.
35 AML, 1049 WP 5, op. cit., Société Antar et Purfina Française, Port Édouard Herriot - Courrier du maire de Lyon
au préfet du Rhône, daté du 15.11.1968.
36 AML, 404 W 003, Permis de construire n°37-5729-47.640-1981, Sté pour l’utilisation rationnelle des Gaz (SURG)
BUTAGAZ, Port Édouard Herriot, 10 rue d’Arles, dossier daté du 17 septembre 1981.
37 Pour une approche des différents points de vue, cf. [Rissoan 1995, pp. 77–79].
38 cf. infra § 3.1.3.1. et 3.1.4.1.
14
1.1. Lyon, du « Couloir de la chimie » au technopôle de Gerland, un projet territorial transformé
de sa réalisation future. Et surtout, depuis son ouverture en 1937, elle a toujours positionné
le port Édouard Herriot dans la perspective qu’il serait un jour une halte importante le long
de cette liaison fluviale Nord-Sud européenne.
1.1.3
L’émergence de la technopôle de Gerland
Nous l’avons vu, les années d’après guerre furent marquées par une forte implication de
l’État et de ses différents prolongements dans l’aménagement industriel du sud-lyonnais.
La période des années 1980 à 2000 vit l’émergence d’un intérêt nouveau des collectivités
locales, ville de Lyon et communauté urbaine conjointes, pour la transformation du quartier
de Gerland, en somme la partie la plus septentrionale du couloir lyonnais de la chimie.
La fin des abattoirs, signal de mutations du quartier
Lors de la décennie 1960, la mairie de Lyon avait déposé à nouveau sa candidature à l’or-
ganisation des jeux olympiques de 1968, qui fut retenue et défendue par le Comité français
olympique. Le quartier de Gerland devait servir de principal lieu d’appui pour les organi-
ser, dans le prolongement des projets de Tony G a r n i e r. Certains y voyaient même déjà
l’opportunité d’accélérer les programmes d’aménagement de la capitale régionale39. Ainsi,
dans cette perspective fut construit à proximité du stade un palais des sports, mais surtout
la ville y acquit tout autour de nombreux tènements qu’elle réservait pour les constructions
liées à l’événement. Suite à l’échec de la candidature de Lyon, il fut voté en 1969 l’aména-
gement d’une importante plaine de jeux [Ménétrieux 2009, p. 25], mitoyenne au nord du
port Édouard Herriot, réunissant plusieurs terrains de football, de rugby et de tennis ouverts
aux clubs sportifs et aux équipes scolaires de la ville. La municipalité continua sa politique
d’acquisition tout autour de la plaine de jeux, dans l’optique de l’agrandir.
Malgré ces importants investissements communaux dans la partie sud du quartier, celui-ci
entra dans une spirale de déqualification en se couvrant de friches industrielles dans les
années 1970. Plusieurs éléments concomitants intervinrent pour expliquer une mutation
spirale de
progressive du quartier dans les années 1980, mais probablement le plus marquant d’entre
déqualification
eux fut la fermeture des abattoirs de Gerland, en 1975, et leur délocalisation dans la banlieue
est de l’agglomération lyonnaise, à Corbas. Seule la grande halle aux bestiaux fut conservée40,
et la destruction du reste des bâtiments libéra un foncier conséquent. Dans le même temps,
l’Armée stoppait son activité sur un tènement important à proximité est du port, dénommé le
parc d’artillerie, et le terrain du « parc à charbon », lié à l’ancien gazomètre, se libérait aussi.
La ville les acquit et se dessinait pour ses élus une opportunité d’actionner d’importants
leviers de transformation du Gerland industriel.
La communauté urbaine mit en place au début des années 1980 des procédures d’urbanisme
et une équipe opérationnelle pour les mener à bien. Côté procédures, tout d’abord, il y eut
successivement trois Zones d’aménagement concerté (ZAC) :
• l’une dite « du quartier central » en lieu et place des abattoirs pour recréer de l’habitat ;
• l’autre dite du « parc d’artillerie », à fonction uniquement économique ;
• la troisième dite « du bassin de plaisance » en bordure du Rhône, avec un programme
mixte d’équipements tertiaires, d’hôtels et de logements.
On notera que, d’un point de vue spatial, les trois ZAC cernaient sensiblement le port fluvial
lyonnais sur ses façades est et nord. Côté équipe opérationnelle, le service urbanisme de la
Communauté urbaine installa sur place une petite équipe professionnelle, dans la Maison
d’aménagement de Gerland, afin de mener ces différentes ZAC en régie directe :
‘‘C’estarrivéassezvitelamaisondel’aménagementdeGerland,en1984ou1985.C’étaitun
outil de régie directe. Assez proche finalement de la technique de régie directe de [Hubert]
Dubedout à Grenoble. Il fallait trouver un lieu pour centraliser toutes les actions et assurer les
relations avec la population, parce qu’on avait ça aussi en mission. Ce qui fait d’ailleurs qu’il
y avait peut-être une certaine fluidité sociale au niveau de l’urbanisme à Gerland. Parce que
les gens pouvaient rentrer comme ça. On était un peu un laboratoire [pour le reste de la ville].
39 cf. Charles D e l f a n t e, « À propos des jeux olympiques », Résonances, n° 114, 1963, p. 5-6, cité in Céline M é n é -
t r i e u x, [Ménétrieux 2009].
40 Il fallut attendre 1988 pour lui trouver une nouvelle affectation de lieu événementiel et grande salle de spectacles.
15
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 — Ancien
directeur de la Maison d’aménagement de Gerland (1984–1990) — Le Grand Lyon]
L’histoire et le déroulement de ces trois ZAC sont étroitement liés au projet de technopôle ’’
qui a été progressivement développé à Gerland par la ville et la Communauté urbaine
réunies.
Un projet industriel high-tech
En effet, au début des années 1980, alors que Raymond B a r r e, déjà élu député de Lyon
était encore premier ministre, le gouvernement décida la délocalisation de l’École normale
supérieure (ENS) de sciences à Lyon. Et son implantation fut décidée précisément dans le
quartier de Gerland, sur l’ancien terrain des abattoirs. Le concept de technopôles, forgé dans
les années 1960 et 1970 avec les expériences californienne de la Silicon Valley, japonaise de
Tsukuba et française de Sophia-Antipolis, est fondé sur l’idée de fertilisations croisées entre
recherche et industrie.
Le concept de technopôle41
Les technopôles peuvent se définir « comme des instruments de développement économique basés
sur la valorisation du potentiel universitaire et de recherche, et entraînant une industrialisation
nouvelle par des entreprises de haute technologie. [. . .] Elles sont donc fondées sur le concept
Définition
de fertilisation croisée, c’est-à-dire de réunion féconde de différents éléments : enseignement et
recherche scientifique, projet d’entreprise, sans oublier les moyens financiers. ».
Au début des années 1980, en France, le concept faisait fureur en termes de marketing urbain,
et chaque métropole se devait d’avoir sa technopôle. À la suite de la décision d’implanter
l’ENS à Gerland, « on redécouvre alors la proximité des voies de communication (rail, voies
d’eau, autoroute), celles des zones centrales (La Presqu’île, La Part-Dieu), la présence de
nombreuses entreprises liées aux biotechnologies (IFFA, Mérieux, Laboratoire de pathologie
requalification
bovine), le pôle d’activité sportive autour du Stade de Gerland : autant d’arguments qui
seront tour à tour mobilisés au cours du processus de requalification, et revendiqués plus
largement dans l’optique du développement urbain de Lyon [Bourdin et Petitet 2002,
pp. 35–53] ».
D’autres décisions vinrent conforter le projet d’une technopôle liée aux domaines de la
biologie et de la santé, comme celle de l’Institut Mérieux, en 1985, d’implanter dans ce
quartier le siège de sa fondation puis, quelques années plus tard, un laboratoire de type P442
à cette époque unique en Europe.
L’équipe de la Maison de Gerland engagea un important travail sur l’image du quartier,
encore fortement marquée du sceau jugé infamant de l’industrie lourde et nuisante. Elle
obtint ensuite le soutien des élus successifs des deux collectivités locales pour effectuer dans
ce quartier de nombreux investissements publics, sans discontinuer pendant plus de vingt
ans, afin de transformer le cadre de vie des nouveaux habitants. Qu’on en juge :
• dans les années 1990, prolongement du métro jusqu’au stade municipal de Gerland,
• seconde phase de rénovation de la halle Tony Garnier,
• construction d’une cité scolaire internationale afin de scolariser les enfants des cadres
internationaux en poste à Lyon,
• délocalisation depuis le campus universitaire villeurbannais de La Doua de l’essentiel
de l’Université Lyon 1,
• délocalisation depuis la région parisienne (Fontenay-aux-Roses) de l’ENS Lettres,
41 cf. [Faberon 1990, p. 48].
42 Pour reprendre les termes employés par le gestionnaire de ce laboratoire, l’Inserm, sur son site, « la dénomination
P4 (pathogène de classe 4) fait référence à des micro-organismes pathogènes faisant encourir des risques mortels
au personnel qui les manipule. Ces agents de classe 4 sont donc caractérisés par leur haute dangerosité (taux de
mortalité très élevé en cas d’infection), l’absence de vaccins protecteur, l’absence de traitement médical efficace et
la transmission possible par aérosols ». cf. http://www.cervi-lyon.inserm.fr/presentation.html.
16
1.1. Lyon, du « Couloir de la chimie » au technopôle de Gerland, un projet territorial transformé
• construction de nombreux logements étudiants et d’une bibliothèque interuniversi-
taire autour du nouveau campus43,
• aménagement d’un parc urbain par Michel C o r a j o u d, l’un des grands noms du
paysagisme français44.
Entretemps, la récession immobilière du début des années 1990 avait amené à transformer
en profondeur la ZAC du bassin de plaisance, renommée « du parc de Gerland », en lui
adjoignant un programme uniquement tertiaire45. Et après quelques hésitations, il semble
que ces efforts d’investissement des pouvoirs publics locaux aient payés, puisque Aventis a
décidé d’implanter dans la technopôle de Gerland son siège social mondial – et de l’étendre
depuis. Par ailleurs, de nombreux petits et moyens laboratoires de recherche emplissent
progressivement les mètres carrés de bureaux conçus pour eux le long du boulevard Tony
Garnier, rebaptisé pour la circonstance « boulevard scientifique ». De plus, les programmes de
logements privés de standing se succèdent le long de la nouvelle ligne de métro, transformant
progressivement l’ensemble du quartier :
‘‘Cesdernièresannées,ilyauneévolutionassezimportante,puisquelesprixdeGerland,qui
étaient parmi les plus bas de Lyon, avec le quartier de Vaise, sont aujourd’hui très élevés. Qui
ne sont pas encore ceux de la Confluence, mais qui sont quand même très élevés. Qui ont
beaucoup augmenté, et des prix qui ne sont pas pour des primo-accédants. Ce sont plutôt
des classes moyennes. On est dans les 3 500 euros le m2. Je pense que ce niveau de prix va
aussi apporter une classe de population différente. Ce n’est pas non plus contradictoire avec
l’objectif du projet qui est d’assurer une mixité sociale, alors qu’aujourd’hui on avait beaucoup
de logements on va dire populaires.
[Directeur adjoint de la Mission Gerland – Ville de Lyon et Le Grand Lyon]
Aujourd’hui, le quartier de Gerland, qui héberge :
’’
• cent-cinquante entreprises,
• vingt-six laboratoires de recherche publique,
• mille chercheurs et enseignants-chercheurs,
• trois-mille étudiants46,
est en voie d’achever une mutation industrielle et sociale qui, nous l’avons vu, avait été
amorcée dès le début des années 1980.
On peut donc résumer l’histoire industrielle et urbaine du sud-lyonnais en trois grandes
étapes :
• une première d’industrialisation menée par des entreprises devenues par la suite de
industrialisation
grands groupes privés,
• la seconde d’extension de cette grande zone industrielle par un État à la fois aména-
extension
geur et entrepreneur,
• la troisième de mutation high-tech de la partie septentrionale de cette zone sous
mutation higt-tech
l’impulsion principalement des collectivités locales.
Assez clairement, le port Édouard Herriot, issu des deux premières tranches de cette histoire,
n’est pas entré dans la troisième, pour des raisons que nous développerons ultérieurement.
Or spatialement, il s’agit de l’élément le plus en contact avec ce qu’élus et techniciens
dessinaient comme le « nouveau Gerland ». En 1987, l’année de l’incendie qui l’embrasa, les
acteurs du port industriel lyonnais vivaient d’une certaine manière comme sur leurs rentes,
dans l’attente d’un grand projet de canal qui n’en finissait pas de ne pas aboutir. Ainsi le
site se déqualifiait non tant en lui-même, mais davantage par contraste avec un quartier
progressivement investi par les élus locaux et les techniciens de la ville, tout à un projet
high-tech dans lequel le port n’avait manifestement pas de place.
43 Promise sur le site universitaire de Bron depuis plusieurs années.
44 Sur le parc de Gerland, du projet à sa réalisation, cf. Céline M é n é t r i e u x, op. cit.
45 Sur les transformations de la ZAC du bassin de plaisance en ZAC du parc de Gerland, cf. le travail très détaillé
d’Aliénor B o n n e f o n d [Bonnefond et al. 2006].
46 cf. « Lyon 7ème : nouvelles réflexions pour un projet urbain », Le Progrès, 20/01/2002.
17
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
1.2
Toulouse, de l’usine nourricière47 à l’usine meurtrière, deux processus croisés
à l’œuvre
À nouveau, rappelons ici que le propos ne consiste pas en une histoire exhaustive de l’indus-
trialisation puis de l’urbanisation des territoires situés au sud-ouest de Toulouse, mais bien
à tracer rapidement les principales étapes des deux processus et à situer les dynamiques
territoriales qui étaient à l’œuvre au moment de la catastrophe dite « d’AZF ».
1.2.1
Un pôle chimique dans le sud-ouest toulousain
Commençons par retracer, à grands traits, l’histoire du pôle chimique sud-toulousain, de son
émergence à aujourd’hui. Toulouse n’est pas, à l’instar de Lyon par exemple, une grande ville
industrielle, ni une grande ville de la chimie. Toutefois, il y existe une histoire ancienne de la
proto-industrie chimique, qui remonte à la construction du premier moulin à Poudres, à la
fin du XVe siècle. La poudrerie devint royale au XVIIe siècle, puis nationale au XVIIIe siècle.
On ne recense d’ailleurs pas moins de sept explosions entre 1781 et 1840, dont deux furent
particulièrement sévères, en 1816 et 184048. À la suite de ces accidents, dont les conséquences
furent parfois dramatiques pour l’environnement urbain, les dirigeants de la poudrerie na-
délocalisation
tionale de Toulouse49 décidèrent une délocalisation depuis le quai de Tounis, l’emplacement
central qu’elle occupait, vers l’île du Ramier.
La poudrerie nationale sur l’île du Ramier
La première pierre de l’ensemble industriel du sud-ouest toulousain fut ainsi posée en
1852. On notera qu’avait été implanté dans le même temps à toute proximité un « asile
d’aliénés », dans le cadre d’une politique napoléonienne visant à créer à la campagne de
grands asiles capables d’accueillir les populations aliénées et à leur permettre ainsi de mieux
se restructurer au contact de la nature. Ainsi la poudrerie nationale de Toulouse et ce qui
est devenu depuis l’hôpital psychiatrique Gérard Marchant furent les premiers « éléments »
de cette zone urbaine, suivant une même logique d’éloignement par rapport au centre de la
ville.
Jusqu’au début du XXe siècle, la chimie demeura un secteur d’activité relativement limité
à Toulouse, organisé autour de quelques entreprises, dont la Poudrerie qui occupait alors
un nombre assez restreint de personnes. Le secteur chimique, à travers la fabrication des
poudres, prit une toute autre ampleur avec l’annonce de la Première guerre mondiale. L’ac-
tivité de la Poudrerie connut en effet un essor considérable pendant la Grande guerre.
Celle-ci fut amenée à démultiplier son activité, étendant largement son emprise spatiale et
le nombre de ses employés. Son emprise foncière recouvrait en 1918 plus de quatre cents
hectares, et avec la fin du conflit, cet espace militaro-industriel s’est rapidement avéré trop
grand.
Une partie des terrains fut cédée à une fabrique d’engrais, qui deviendra plus tard AZF50.
‘‘L’originedecetorganismeremonteenfaitautraitédeVersaillesde1919,quidonnaitàla
France, comme d’ailleurs à ses alliés, le droit d’utiliser les brevets allemands Haber pour la
fabrication de l’ammoniaque synthétique51.
’’
47 Le terme est emprunté à un article de La Dépêche du Midi, « L’ONIA (Office national industriel de l’azote) mère
aussi nourricière qu’abusive », paru le 9.10.2001.
48 cf. Fernand P i f t e au, « La Poudrerie Royale de Toulouse », Bulletins municipaux de Toulouse, décembre 1939,
pp. 691-700.
49 La Poudrerie était alors une entreprise publique, gérée par des fonctionnaires du ministère de la Défense (ou de
la Guerre selon l’époque). Elle changea de statut en 1971 avec la création de la Société nationale des poudres et
explosifs (SNPE), société de droit privé dont l’État est actionnaire à 99%. S’en est suivi un progressif changement
de statut (de fonctionnaires à employés de droit privé) pour le personnel de l’entreprise.
50 L’usine arborera plusieurs noms au fil de l’histoire dont les trois principaux sont : ONIA (office national industriel
de l’azote) de 1924 à 1967, puis APC (Azote et Produits Chimiques) de 1967 à 1983, et AZF (Azote et Fertilisant)
de 1983 à 2001. Au cours de ses vingt dernières années, l’usine AZF de Toulouse a été sous le giron de plusieurs
groupes : Charbonnage de France (CdF) tout d’abord ; puis en 1987, AZF fusionne avec la société Grande Paroisse
et intègre le groupe ORKEM ; en 1990, Elf-Aquitaine prend le contrôle d’ORKEM, avant de fusionner en 2000 avec
Total et Pétrofina au sein du groupe TotalFinaElf.
51 cf.[Taillefer 1957, pp. 5–34].
18
1.2. Toulouse, de l’usine nourricière à l’usine meurtrière, deux processus croisés à l’œuvre
Aucun entrepreneur privé ne se saisit du brevet ni du marché qu’il représentait. Après
avoir vainement incité les industriels français à le faire, l’État décida, en 1924, la création
de l’Office national industriel de l’azote (ONIA), organisme à caractère industriel dont
ONIA
il était l’unique actionnaire. La disponibilité foncière des terrains de la Poudrerie, ainsi
que l’éloignement des lignes de front, semblent avoir pesé sur le choix d’établir cet office
précisément à Toulouse. Dès son ouverture, en 1928, il connut un rapide développement,
employant une main d’œuvre locale largement constituée de paysans-ouvriers à qui le
système des trois-huit permettait de maintenir leur double activité. Pendant la Seconde
guerre mondiale, les installations de la Poudrerie ont été de nouveau pleinement relancées,
employant jusqu’à dix-mille salariés. Elles ont même été réquisitionnées par l’occupant nazi
entre 1942 et 1944, jusqu’au bombardement allié du 2 mai 1944 destiné à couper le pont
ferroviaire qui desservait l’usine. Les destructions contraignirent aussi l’ONIA voisine à
stopper très temporairement sa production52.
Avec l’armistice, les tendances s’inversèrent à nouveau : les activités de la Poudrerie di-
minuèrent53, et l’ONIA connut un nouvel essor. Dès 1945, l’office reprit rapidement son
expansion : centré sur les productions de base pour l’industrie plus fine, et surtout sur
la production d’engrais agricole, il représentait en 1950 la plus grande entreprise toulou-
saine [Coppolani 1954, p. 231], et acquit une importance incontestable pour Toulouse et
sa région, ainsi que le décrit Jean-Claude B o r d e s :
‘‘Àl’instardeSudAviation,l’ONIAexerceen1963uneinfluenceéconomiquedéterminante
dans la région, par ses effectifs, son chiffre d’affaires et son activité. Sa présence crée une
dynamique industrielle croissante dans l’agglomération toulousaine. [. . .] Avec ses 3 181 em-
ployés, l’ONIA occupe alors une place prépondérante à Toulouse. Il s’identifie étroitement à
la ville. Parmi ses salariés, on compte quelque 180 ingénieurs et cadres, 385 agents de maîtrise,
250 techniciens et 2.366 ouvriers et employés. Près de 95% des personnels sont originaires de
la région ou ont des attaches locales. Les impôts et taxes, très importants, versés à l’État et
aux collectivités locales, sont autant d’éléments supplémentaires qui permettent d’apprécier
le poids économique de l’usine dans l’économie régionale54.
Son statut d’office national allié à la croissance économique de ses activités firent ’’
de l’ONIA un employeur attentif à l’accompagnement social de ses salariés, ce qui
représentait pour eux de nombreux avantages : aides au logement, prêt ou location
de jardins ouvriers, création du Toulouse Athlétic Club (TAC) qui devint l’un des
grands clubs de la ville de Toulouse, mise à disposition d’une maison à
Salies-du-Salat pour les cures thermales et d’un camping en bord de mer
L’ONIA était une usine où il
pour les vacances, primes pendant le service militaire, cadeaux pour les
était « bon » de travailler.
naissances et les mariages, etc. Toutes ces aides, ainsi que des salaires éle-
vés, firent de l’ONIA un employeur envié et une usine où, à cette époque,
il était « bon » de travailler.
De son côté, la Poudrerie avait peiné à redémarrer ses activités après-guerre et cherchait
à les diversifier vers des usages civils. La chimie du phosgène devint un axe fort de ses
productions, étayée notamment par l’installation en 1961 de Tolochimie55. La Poudrerie
nationale continua d’exister et employait quelques centaines de salariés.
Avec ces différentes entreprises et quelques autres de moindre importance, l’industrie
chimique était, à la fin des années 1960, un secteur d’activité important pour l’agglomé-
ration, au même titre que l’aéronautique.
Grandeur puis déclin progressif de l’industrie chimique locale
Pourtant l’industrie chimique perdit progressivement de son influence. Ainsi, entre la fin des
années 1960 et 2001, le nombre d’employés diminua fortement. En effet, à la fin des années
52 Les premières activités reprennent six mois plus tard, puis progressivement tous les ateliers rouvrent cf.[Bordes
2004].
53 Après la guerre, et pour participer à l’effort de reconstruction, on y fabriqua un temps des meubles de cuisine.
54 cf. Jean-Claude B o r d e s, 2004, op. cit., p. 76–77.
55 Tolochimie est alors une filiale de Rhône-Poulenc. Elle sera intégrée au groupe SNPE, héritier de la Poudrerie, en
1996.
19
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
APC
1960, l’ONIA, devenu APC (Azote et Produits Chimiques), traversa une première crise, et
son avenir paraissait bien sombre, ainsi que le décrivait la presse locale :
‘‘L’industriechimiquedeToulousetraverseunecrisegrave.Nousavons,àplusieursreprises,
dans nos éditions de la Haute-Garonne, évoqué ce problème, important pour notre région.
L’avenir des usines de la société Azote et produits chimiques (A.P.C.), propriété de l’État, est
menacé. [. . .] Les instances gouvernementales considèrent que l’affaire n’est plus rentable dans
ses structures actuelles. Elles proposent une refonte des structures de l’entreprise (produc-
tion réduite, compression des effectifs, mécanisation). Cette solution ne satisfait personne à
Toulouse, ni la ville, ni le département, ni le personnel de l’APC. Tout le monde est unanime
pour affirmer qu’il ne faut pas se résigner à démanteler l’industrie chimique mais au contraire
chercher à la relancer sur de nouvelles bases. Pour une part, la bonne santé de l’économie
régionale, déjà bien fragile, en dépend. On ne touche pas impunément à une usine utilisant
les services de 3 000 ouvriers et qui donne du travail à un grand nombre d’entreprises sous-
traitantes sans déclencher une réaction en chaîne finalement très préjudiciable à l’ensemble
de la communauté régionale56.
Localement, les énergies paraissaient mobilisées pour sa sauvegarde. Des investissements ’’
permirent de maintenir le même niveau de production. Mais par la suite, le nombre d’em-
ployés diminua continuellement, à production constante ou croissante. En 1964, l’ONIA
employait 3 820 personnes et son unique sous-traitant, la Ferroviaire, 150 salariés ; tandis
qu’en 2001, AZF comptait seulement 475 employés, auxquels s’ajoutait une centaine de per-
sonnes employées par divers sous-traitants présents en permanence sur le site.
Pour cette entreprise, ce sont davantage les effectifs que la production qui ont donc été
divisés par six en une quarantaine d’année, du fait d’une plus grande mécanisation et
d’une automatisation systématique des installations.
Une industrie peut en cacher une autre
Dans le même temps, les usines chimiques perdirent aussi en popularité. Autant des années
1920 au début des années 1960, l’ONIA était connue et reconnue comme une grande entre-
prise toulousaine, autant dans les années 1970, non seulement son poids dans l’économie
locale s’était considérablement atténué, mais encore sa présence commençait de faire l’objet
de contestations de plus en plus vives de la part des associations écologistes, comme nous
le verrons plus loin. Et depuis le début des années 1980, l’usine, et plus largement le site
chimique, apparaissaient de plus en plus décalés par rapport au développement urbain
et économique souhaités pour Toulouse. Le secteur chimique était effacé par les secteurs
industriels plus dynamiques de l’aéronautique mais aussi de l’électronique57. Ainsi, dans le
schéma directeur de 1982, la chimie ne figurait plus parmi les « perspectives de développement
de l’agglomération toulousaine » :
‘‘Actuellement,lesprincipalesactivitésindustriellessontconcentréessurlessecteursdel’aé-
ronautique, l’informatique, l’électronique, le textile et le bâtiment et travaux publics, pour la
plupart desquels Toulouse joue un rôle de premier plan au niveau national58.
L’analyse semble partagée par les géographes toulousains qui écrivaient en 1984 :
’’
‘‘Faceauxincertitudesetaudéclindesautresbranches,l’aviationetl’électroniqueseprésentent
dans les dernières années comme les seules industries créatrices d’emplois et porteuses d’ave-
nir au moins à court terme59.
56 cf. « L’ONIA était une industrie prospère », La Dépêche du Midi, 27.11.1969.
57 Dans le cadre de la construction du Mirail, les entreprises Motorola et CII (Compagnie internationale d’informa- ’’
tique) se sont implantées sur la zone d’activité de Basso-Cambo, au sud de la ville nouvelle. Autour de ces deux
premières entreprises s’en sont ensuite développées d’autres, dont Siemens. Si, dans ce secteur également, les unités
de production se sont restreintes au profit des nouvelles technologies et de la recherche, l’électronique reste une
composante importante de l’économie toulousaine, en particulier par son concours à l’industrie aéronautique.
58 Extrait du Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme (SDAU) de l’agglomération toulousaine, approuvé en
1982, p. 29.
59 cf.[Coppolani et al. 1984, p. 47].
20
1.2. Toulouse, de l’usine nourricière à l’usine meurtrière, deux processus croisés à l’œuvre
La chimie et l’aéronautique dominaient, au sortir de la Seconde guerre mondiale, l’économie
toulousaine. Les deux secteurs ont connu depuis des trajectoires très différentes. Depuis les
années 1950, malgré l’échec commercial du Concorde et les incertitudes récentes liées au
retard sur les livraisons des modèles d’Airbus A 38060, l’industrie aéronautique toulousaine
n’a cessé de se développer, alors que le secteur chimique (au sens des productions chimiques
traditionnelles), en perte de vitesse depuis la fin des années 1960, a quasiment disparu du
paysage local.
L’explosion d’AZF en septembre 2001 peut apparaître comme la dernière étape d’un
incontestable déclin de l’activité, en termes de nombre d’emplois, mais aussi d’influence
et d’importance pour Toulouse et sa région.
Le peu qui subsiste de l’industrie chimique est maintenant annexé aux productions des
secteurs para-chimique et pharmaceutique, tous deux porteurs de davantage de plus-value
tant économique qu’en termes d’image.
1.2.2
L’urbanisation progressive des alentours, ou la mise sous tension du territoire
Tandis qu’un mécanisme local de déclin de l’industrie chimique s’amorçait, on peut observer
un processus inverse d’extension de la ville jusque vers ses marges méridionales et sur-
tout de l’autre côté de la Garonne. Dans l’entre-deux-guerres, les municipalités de l’époque
s’étaient intéressées aux zones situées au nord de la poudrerie. Elles avaient pris l’initiative
d’y édifier des constructions à vocation sportive, suivant les mêmes préceptes hygiénistes
que ceux appliqués dans le quartier de Gerland à Lyon61. Ainsi le parc municipal des sports
intégrant le Stadium et la piscine Alfred Nakache virent le jour en 1937. Plus largement, les
installations industrielles du futur « pôle chimique » étaient alors cernées d’une zone non
aedificandi dédiée à l’établissement de vastes parcs boisés62. Alentours, mis à part l’établis-
sement psychiatrique, les constructions y étaient rares. C’est après-guerre que deux grandes
opérations de construction de logements furent décidées aux alentours du site chimique.
Une urbanisation sur d’anciens terrains des usines chimiques
En effet, du fait de la réduction de ses activités au lendemain de la Seconde guerre mondiale,
la poudrerie céda une partie de ses terrains pour se recentrer sur le sud de l’île du Ramier,
de sorte que les alentours immédiats du pôle chimique commencèrent à s’urbaniser. Ont été
progressivement construits, sur d’anciens terrains industriels au nord et à l’ouest du site,
l’Institut du Génie Chimique, la cité universitaire Daniel Faucher, les lycées Gallieni et Fran-
çoise, un dépôt de bus de la société de transport de l’agglomération toulousaine, et diverses
entreprises. De même le camp de Bordelongue, construit pendant la guerre, fut également
transformé en centre de formation : en 1954, il accueille un centre pour adultes piloté par
l’Association pour la formation professionnelle des adultes (AFPA). Ainsi, si jusqu’en 1945,
les deux principaux éléments urbanisés de ce territoire étaient les industries chimiques et
l’hôpital psychiatrique, dès l’après-guerre, l’urbanisation progressa et tendit à se rapprocher
de l’ensemble industriel.
Il faut noter le rôle joué par les entreprises dans cette urbanisation, d’une part par la cession
de terrains dans l’optique de leur ouverture à l’urbanisation, mais aussi par la construction
directe de logements pour leurs employés. La Poudrerie, en particulier, avait dès l’entre-deux-
guerres construit des logements pour son personnel. Citons en particulier la cité de l’Ile,
60 Selon la Chambre du Commerce et de l’Industrie de Toulouse, le secteur aéronautique représente aujourd’hui
50 000 emplois, partagés entre une vingtaine de constructeurs et grands équipementiers (20 000 salariés) et plus de
500 établissements liés à la construction aéronautique (30 000 salariés).
61 cf. supra § 1.1.1.
62 En 1928, le plan d’aménagement, d’embellissement et d’extension de Léon J au s s e l y affirme le principe d’incons-
tructibilité des abords de la zone chimique, « afin de permettre à la grande industrie et aux grands établissements
de se développer avec avantage tout en réduisant au minimum les inconvénients qu’ils présentent pour l’agglo-
mération – tant en ce qui concerne le bruit que les poussières et les fumées – nous avons été amenés à réserver
trois grandes zones industrielles isolées par une zone non aedificandi. » Divers parcs ont ainsi été définis autour des
installations industrielles : le parc des Côtes de Pech-David (250 ha), le Parc de la Poudrerie (45 ha) et le grand parc
du Sud (150 ha), auquel vinrent s’ajouter les parcs plus petits de Clairfont (12 ha) et de la Croix-de-Pierre. cf. Léon
J a u s s e l y, Ville de Toulouse, « Plan d’aménagement, d’embellissement et d’extension. Programme des servitudes »,
Paris, le 24 décembre 1929, 29 p.
21
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
située dans l’enceinte de l’usine et destinée aux cadres supérieurs et à la direction de l’usine,
la cité du Récébédou, construite en 1939 plus au Sud sur la commune de Portet-sur-Garonne
pour héberger les familles ouvrières, et la cité Niel, sur le quartier Saint-Roch, destinée aux
démarche paternaliste
« personnels cadres moyens » de l’entreprise. Dans la même démarche paternaliste, l’ONIA
émit le vœu dès 1935 de construire, à proximité de l’usine, une vaste cité ouvrière. Ce projet
a vu le jour après guerre avec la construction de la cité Papus63.
Empalot et Le Mirail, une logique d’extension urbaine
Parallèlement, plusieurs grands ensembles d’habitat social ont été bâtis pour accueillir la
population nouvelle de Toulouse : le quartier d’Empalot, dont la construction a débuté en
1953 dans le cadre de l’effort de reconstruction d’après-guerre, puis la ville nouvelle du Mirail,
aménagée une dizaine d’années plus tard et qui visait à étendre la ville de Toulouse sur sa
rive gauche. Les deux entités ont été ainsi bâties à proximité immédiate du pôle chimique.
Ce ne sont là que quelques unes des opérations d’urbanisme conduites sur ce secteur de
Toulouse, l’objectif ici n’étant pas de détailler l’histoire urbaine de cet espace64, mais de
noter sa progressive densification et d’en saisir les principaux ressorts. Ainsi si le pôle
chimique est longtemps resté relativement isolé de la ville, la période 1945–1975 est marquée
par l’urbanisation massive de ses alentours. Le secteur continua de se densifier, mais plus
progressivement, entre 1975 et 2001.
À l’époque, lors de l’implantation de ces nouveaux quartiers, la présence des industries dan-
gereuses ne posait pas question aux aménageurs, tout au plus ces dernières apparaissaient-
elles comme une zone d’emploi à proximité des logements, et donc en quelque sorte
logique
conformes à la logique fonctionnaliste de la ville des années 1960. De plus, la construction du
fonctionnaliste de la
quartier d’Empalot, situé à l’est de la Poudrerie de l’autre côté du bras de la Garonne, débuta
ville
à un moment où l’on fabriquait dans celle-ci des meubles de cuisine et où le redémarrage
d’activités chimiques industrielles était pour le moins incertain. De même, la construction
du Mirail fut lancée alors qu’APC traversait une grave crise et que l’État envisageait sa
fermeture.
Hormis les premiers logements d’usine, on comprend que, dans les années 1960 et 1970
tout au moins, c’est davantage la perspective du retrait ou du déclin des activités chi-
miques, confrontée à une croissance démographique extrêmement forte, qui a favorisé
l’urbanisation alentours et non pas le secteur chimique qui aurait généré sa propre
urbanisation.
1.2.3
L’émergence de la question des risques, une cohabitation devenue insoutenable
De plus, à l’époque de l’urbanisation massive de cette zone, la prévention des risques indus-
triels n’était pas prise en considération comme elle peut l’être aujourd’hui. Notons toutefois,
à partir des années 1970, l’émergence d’inquiétudes répétées de la part de ces « nouveaux »
voisins.
Une expression riveraine de plus en plus préoccupée
En effet, une lecture systématique des enquêtes publiques sur les installations classées pour
la protection de l’environnement, relatives aux activités du pôle chimique et publiées de-
puis la fin de la seconde guerre mondiale, permet de constater une montée en puissance
progressive des revendications riveraines contre le site chimique65. Les premières enquêtes
63 Jean C o p p o l a n i nous apprend ainsi que « la société des H.L.M. de Papus, financée par l’ONIA, aligne sur une
grande avenue joignant la route de Seysses au grand chemin de Fontaine-Lestang 15 immeubles de 2 étages et 20
maisons à 1 étage contenant au total 90 appartements, achevés en 1952. Le projet complet comporte 300 maisons
individuelles, 35 maisons à 4 logements (1 étage) et 10 à 15 logements (2 étages) soit au total 600 appartements
réservés par priorité au personnel de l’ONIA. ». cf. Jean C o p p o l a n i, 1954, op. cit., p. 330.
64 Nous ne saurions être complet sans évoquer la construction des ZUP de Bagatelle et de la Faourette (au Nord-Est
du Mirail) lancée à la fin des années 1950, ainsi que de multiples opérations immobilières plus diffuses, sous forme
d’habitat pavillonnaire et, plus marginalement, d’immeubles collectifs privés construits en bord de Garonne dans
les années 1970 (résidence des Oustalous, immeuble de la Digue, etc.).
65 Que soit ici remerciée Delphine Pa r v y pour avoir mis à disposition ce précieux matériau, récolté pour son
mémoire de fin d’étude (cf. [Parvy 2003]).
22
1.2. Toulouse, de l’usine nourricière à l’usine meurtrière, deux processus croisés à l’œuvre
étudiées66 ne recueillent qu’un faible nombre d’avis (quatre au maximum), mais y émergent
déjà des préoccupations :
• principalement autour des dégagements de gaz nocifs (1953),
• de la nocivité des effluents rejetés à la Garonne (1953 et 1961),
• de la propagation d’un éventuel incendie (1965).
L’année 1986 est marquée par un pic de participation avec plus de cinq cents avis dépo-
sés auxquels s’ajoutent deux pétitions signées par plusieurs centaines de personnes67. Le
commissaire enquêteur voit dans les récentes catastrophes un facteur de mobilisation.
‘‘Lesnombreusescatastrophes(Seveso,Bhopal,Tchernobyl,etplusrécemmentBâle)etles
incidents survenus cet été dans le complexe chimique Sud de Toulouse, ne sont pas de nature
à rassurer la population68.
’’
Précisons aussi qu’à partir des années 1970, les préoccupations environnementales com-
mencent à s’inscrire à l’agenda politique, et la réglementation sur la prévention des risques
industriels est progressivement renforcée. Après cela, si le taux de 1986 n’est plus jamais at-
teint, les enquêtes publiques suscitent, à diverses reprises, plusieurs dizaines d’observations.
La participation est cependant assez irrégulière, les enquêtes concernant
des projets de nature différente, induisant des transformations plus ou
Les préoccupations environ-
moins importantes sur le site industriel. On notera également qu’entre
nementales commencent à
1986 et 2000, la plupart des demandes d’autorisation proviennent de la
s’inscrire à l’agenda poli-
SNPE (Société Nationale des Poudres et des Explosifs) ou de Tolochimie,
tique dès 1970.
dont les activités sont étroitement liées : deux seulement émanent de
Grande Paroisse-AZF (celles de 1992 et 2000), et une de l’unité, plus petite,
de Raisio (fin 1999). Les enquêtes relatives à ces trois projets comptent
d’ailleurs parmi celles ayant la plus faible participation. Enfin, lorsque les demandes d’ex-
tension impliquent directement des activités liées au phosgène69, la mobilisation contre la
SNPE et Tolochimie s’avère particulièrement importante.
Le taux de participation à l’enquête publique de 1986 semble également se justifier par le
contexte local. Tout d’abord, quelques associations commençaient à se structurer autour de
revendications
la question des nuisances du pôle chimique70 : alors que par le passé, les remarques étaient
collectives
plutôt le fait de particuliers, à partir des années 1980, les revendications sont de plus en plus
portées par des acteurs collectifs.
Participent principalement à ce mouvement trois collectifs écologistes :
• l’association des riverains contre les nuisances et pollutions industrielles,
• le groupe local des Amis de la Terre,
• l’Union Midi-Pyrénées Nature Environnement (UMINATE)
ainsi que quelques membres du comité de quartier Croix-de-Pierre71.
En 1986, ils demandèrent – et obtinrent – le report de l’enquête publique en dehors de la
période estivale pour favoriser la participation des citoyens. Ils diffusèrent ensuite dans les
médias locaux des éléments d’information quant aux risques et nuisances du pôle chimique
et invitèrent le public à participer à l’enquête publique en se prononçant contre le projet de
Tolochimie présenté. Autre élément du contexte local, l’été 1986 fut marqué par plusieurs
incidents provoquant des rejets polluants liquides et/ou gazeux. Ainsi que le présente Sylvia
66 Nous nous sommes attachés à l’étude des enquêtes publiques réalisées entre 1950 et 2004.
67 Nous expliciterons par la suite les raisons de ce pic.
68 Extrait du rapport de l’enquête publique relative à la demande présentée par la société Tolochimie, conduite du 22
octobre au 21 novembre 1986.
69 Par exemple, augmentation de la production d’un atelier de fabrication d’isocyanates par phosgènation en 1986,
création d’une nouvelle unité d’hydrogénation en vue de la production de triphényl phosgène en 1989, remodelage
de l’unité existante de fabrication du phosgène en 1991, et exploitation d’une troisième chaîne de fabrication du
phosgène en 1991.
70 Pour de plus amples informations sur ce point, cf. [Becerra 2006] ; et cf. [Farreny et Moretto 2002].
71 Ce quartier d’habitation jouxte, au Nord, le pôle chimique.
23
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
B e c e r r a, « largement commentés dans les médias, [ces derniers] viennent accréditer la
position associative préventive quant à l’augmentation de l’activité industrielle dans le
secteur [Becerra 2006, p. 17] ».
On observe aussi, à l’étude de ces registres, que la nature des remarques change progressi-
vement. Si par le passé les revendications se portaient sur les pollutions chroniques de l’air
et de l’eau et sur les accidents potentiels72, les années 1980 virent émerger des questionne-
ments nouveaux. Déjà l’enquête de 1984, bien qu’elle n’ait recueilli qu’un faible nombre
d’observations, était révélatrice d’une évolution qualitative des revendications. Les avis y
interrogeaient le contrôle des pollutions et les risques encourus en cas d’accident, mais aussi
les atteintes à la santé des ouvriers et des riverains, et le déroulement même de l’enquête
c’est-à-dire de manière sous-jacente l’information au public. Ces quatre thématiques recou-
pèrent ensuite la très large majorité des observations déposées sur les registres d’enquête.
Du fait de sa proximité avec l’urbanisation, l’avenir du pôle chimique soulevait aussi de
nombreuses questions. Celles-ci conduisirent les riverains qui s’exprimaient :
• soit à refuser toute implantation nouvelle et à demander la limitation des productions
afin que le risque n’augmente pas sur cette zone,
• soit à proposer la délocalisation des activités chimiques et la reconversion du site,
• soit enfin à remettre en cause l’utilité sociale des productions et proposer des produc-
tions alternatives.
Ainsi, dès 1987, un intervenant demande à la ville de Toulouse :
‘‘demodifiersonPOSenvued’écarter,delazoneSud,lesindustriesàrisques73.
Quelques années plus tard, en 1991, le commissaire enquêteur note que quatre interventions : ’’
‘‘[...]attirentl’attentiondeM.LePréfetsurlamultiplicationdesateliersdeproductiondes
différents composés chimiques dangereux et polluants. Ils estiment que le seuil du tolérable
est désormais atteint et demandent en conséquence que de nouvelles extensions ne soient
plus autorisées sur le site actuel mais en des lieux “situés à des distances acceptables de toute
agglomération” 74.
De même en 1997, l’une des observations déposées est que :
’’
‘‘lazonechimiquedeToulouse,aucœurdelaville,doitêtredéplacéedansunsecteurmoins
à risque ; il ne faut surtout pas pérenniser les industriels en accordant des extensions de
production75.
Dernier exemple, un opposant au projet déclare que :
’’
‘‘Ilestinadmissibleànotreépoquedeproduireencoredesproduitschimiquesalorsquel’on
peut les remplacer par des produits naturels. L’augmentation des pesticides ne sert qu’à polluer
un peu plus notre planète. Il faudrait recourir à des méthodes basées sur des équilibres naturels,
seuls gages d’un avenir “durable” 76.
On le voit, dans les quinze années qui précédèrent la catastrophe d’AZF, une large réflexion ’’
s’était développée sur la place et l’avenir du pôle chimique dans un espace urbain dense,
conduisant à diverses propositions, allant du statu quo à la reconversion complète des activi-
tés. Le déplacement du pôle chimique fut fréquemment proposé, mais toujours écarté par les
autorités et les industriels du fait du coût, extrêmement élevé, d’une telle opération. Ainsi
au fil des enquêtes publiques, les revendications citoyennes se structurèrent et devinrent ar-
gumentées. Par ailleurs, si elles sont portées, dans un premier temps, par des riverains et des
associations écologiques, les années 1990 virent l’apparition d’élus locaux qui s’associèrent
72 On remarquera que le terme de risque n’était alors pas employé.
73 Extrait du rapport de l’enquête publique relative à la demande présentée par la SNPE, conduite du 1.06 au 1.07.1987.
74 Ibid., conduite du 4.02 au 5.03.1991.
75 Ibid., conduite du 17.06 au 31.07.1997.
76 Extrait du rapport de l’enquête publique relative à la demande présentée par Tolochimie, conduite du 22.02 au
24.03.1999.
24
1.2. Toulouse, de l’usine nourricière à l’usine meurtrière, deux processus croisés à l’œuvre
aux revendications, et déposèrent à plusieurs reprises des délibérations de conseil municipal
défavorables aux extensions des usines. C’est le cas de plusieurs communes proches du pôle
chimique77. Notons enfin que la municipalité de Toulouse a, par contre, toujours donné un
avis favorable aux projets d’extensions78.
Des mesures de limitation de l’urbanisation inefficientes
En termes de réponses à ces revendications, il faut attendre la fin des années 1980 pour que
des restrictions d’urbanisation autour des installations classées commencent à être inscrites
dans les documents d’urbanisme. Et ce laisser faire en la matière n’est pas le fait d’une
exception toulousaine.
La prise en compte des risques industriels dans les processus d’urbanisation demeure,
au niveau national et européen, une problématique relativement récente.
Elle fut timidement évoquée dans la première directive communautaire dite Seveso en 1982,
du nom de la commune ayant connu une fuite de dioxine en 1976 en Italie. Le droit français,
par la loi du 22 juillet 1987 relative à la maîtrise de l’urbanisation dans les zones exposées aux
risques, introduisit dans sa législation des restrictions du droit des sols pour les constructions
nouvelles aux abords des sites classés79.
C’est d’ailleurs suite à la promulgation de ce texte de loi que des études ont été lancées
à Toulouse. Elles aboutirent, en 1989, à la définition par la DRIRE (Direction régionale de
l’industrie, de la recherche et de l’environnement) d’un périmètre de protection autour des
usines de la plate-forme chimique. Une fois approuvé, ce périmètre fut rapidement intégré
au POS (Plan d’occupation des sols) de la ville de Toulouse. Les constructions nouvelles
(à l’exception de celles destinées à l’activité chimique) furent interdites dans la zone et les
extensions pour les bâtiments existants fortement réglementées. Ainsi, parmi les quartiers
lourdement affectés par la catastrophe d’AZF, seul celui de Gironis accueillit d’importantes
constructions nouvelles entre 1990 et 200180.
Quand bien même cette réglementation a eu le mérite d’exister, aujourd’hui avec le recul,
on peut fortement douter de sa pleine pertinence et deux principaux reproches lui sont
couramment signifiés. Tout d’abord, elle est intervenue à un moment où les alentours des
usines étaient déjà fortement urbanisés sans permettre d’intervenir sur le bâti existant81.
Ensuite, dans le cas toulousain, le périmètre a été défini selon des scénarios de catastrophe
basés sur des risques d’émanation toxique, et qui ont écarté le risque d’explosion. On prend
a posteriori la mesure de la grossièreté de l’erreur commise. À la décharge des acteurs de
l’époque en charge de ces dossiers, les dispositions prises localement étaient en parfait accord
avec la définition des risques envisagée dans les dispositions nationales et communautaires.
Histoire du pôle chimique
Cette histoire, rapidement retracée, montre que la place du pôle chimique dans Toulouse a fon-
damentalement évolué entre 1920 et 2001, et n’a cessé de décliner depuis le début des années
1970.
Quand l’usine est construite, elle apparaît comme un bel avantage pour l’économie toulou-
saine. Elle procure à un nombre croissant de toulousains, et surtout d’habitants des villages
environnants, un emploi fixe et des avantages sociaux enviables, jusqu’à devenir dans les
années 1950-1960, la plus grosse entreprise toulousaine. Mais dès les années 1970, le nombre
survivance
d’employés diminue, et la chimie ne fait plus partie des activités promues et développées
par la ville de Toulouse : on peut même dire que, dès cette époque, elle apparaît comme une
survivance.
77 Notamment Vieille-Toulouse, Ramonville, Portet-sur-Garonne, et Pechbusque.
78 Pour davantage de détails sur ces enquêtes publiques sud-toulousaines, cf.[Cauhopé 2008].
79 Sur ce point, voir aussi infra § 3.1.3.3.
80 Ces constructions ont, légitimement, été autorisées car elles prenaient place à l’extérieur du périmètre de protection
défini en 1989.
81 C’est un des points auxquels la loi du 31 juillet 2003 sur les risques tente de remédier.
25
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
C’est donc, dans ce contexte où, d’une part, le poids sociologique du pôle chimique diminuait
du fait notamment qu’il ne représentait plus un secteur d’emploi attractif, et où, d’autre part,
la délicate question de la proximité entre usines à risques et urbanisation se posait avec
de plus en plus d’acuité, que surgit la catastrophe d’AZF. Et la densité de l’urbanisation
dans laquelle était inséré le pôle chimique toulousain a fortement alourdi le bilan de la
catastrophe.
1.3
Des dynamiques territoriales excluantes
Le terme de « dynamiques territoriales » est partiellement emprunté au vocabulaire de l’amé-
nagement du territoire. Il est par ce biais généralement question d’évaluer l’attractivité éco-
nomique d’un territoire et sa capacité à attirer un développement prometteur, voire à définir
les politiques publiques en capacité d’améliorer celle-ci82. L’expression provient aussi de la
sociologie urbaine, lorsqu’elle étudie des phénomènes sociaux qui saisissent des territoires
sur la longue durée. Il peut être question, par exemple, à travers des études statistiques de
peuplement ou la mise en parallèle de nombreuses trajectoires résidentielles, de mettre en
lumière des processus de paupérisation, ou à l’inverse de gentrification dans les espaces
urbains observés83.
La géographie que nous pratiquons ajoute à la formule l’étude des concurrences et des
confrontations socio-spatiales à l’œuvre sur un espace partagé [Zeghiche et Hérin 2005].
Les dynamiques territoriales
Au point de rencontre de ces différentes disciplines, on pourrait donc définir les dynamiques terri-
toriales comme la matérialité de processus économiques et sociaux, parfois antagoniques, projetés
sur l’espace et qui le structurent, y compris dans ses formes idéelles.
Définition
Or, confrontée à un territoire, on constate que la question du risque vient s’ancrer dans les
dynamiques structurantes qui l’animent, et que, loin d’être en « apesanteur sociale », elle est
comme prise dans les rapports sociaux spécifiques à cette société locale84.
Les deux terrains étudiés ici sont inscrits dans une histoire industrielle et urbaine sin-
gulière, et sans lien immédiat l’une avec l’autre. Toutefois, on peut noter dans les deux
récits qui précèdent, plusieurs points qui se font écho, parmi lesquels des mouvements
de qualification et de déqualification progressives du territoire par l’industrie, et l’émer-
gence de projets urbains voisins des sites étudiés dans lesquels les entreprises qui vont
être par la suite sinistrées n’avaient pas vraiment place.
1.3.1
Des dynamiques territoriales portées un temps par l’industrie
Sur les deux terrains qui nous animent, on constate tout d’abord une localisation relative-
ment ancienne de l’activité étudiée, issue du XIXe siècle pour la poudrerie toulousaine et
du début du XXe siècle pour le port pétrolier lyonnais, dans une logique pour partie animée
82 cf. la définition de Jacques T h e y s du terme « attractivité » [Guigou 2000, pp. 17–18].
83 cf.[Donzelot et Mongin 2004], ou celui de la revue [Authier et Bidou-Zachariasen 2008].
84 Par exemple, une usine chimique enchâssée dans un quartier anciennement industriel du 8e arrondissement de
Lyon, souhaitait implanter en 1998 une nouvelle unité sur son site. Il s’agissait d’une installation classée, qui faisait
l’objet d’une enquête publique. Or, à la surprise générale, on assista à une mobilisation exceptionnelle de la popula-
tion voisine du quartier HLM des « États-Unis » pour s’opposer au projet. Cette mobilisation a pris de court les élus
socialistes et communistes locaux, plutôt favorables à la limitation de la désindustrialisation de leur arrondissement
comme ils pensaient que les habitants de ce quartier populaire longtemps ouvrier pouvaient l’être. On comprend
pourtant les résultats de cette enquête publique à l’observation d’une gentrification progressive du quartier, même
si les « États-Unis », ici directement concernés, restent encore un quartier très populaire. Et à lire puis à écouter
les personnes qui se sont exprimées négativement dans le registre d’enquête publique touchant à l’extension de
l’usine riveraine, on constate qu’ils reprennent à leur compte le mouvement relatif d’embourgeoisement qui saisit
leur quartier depuis que les entreprises industrielles qui le composaient ont progressivement fermé leurs portes.
Encourager l’extension de Givaudan-Roure, au-delà de son activité dangereuse et en dépit de son passé une fois
accidentel, pourrait à leurs yeux entraver, même symboliquement, la tertiarisation encore fragile de ce quartier
lyonnais et un peuplement à leurs yeux valorisant qui se renouvelle progressivement en direction des classes
moyennes cf.[Mièvre 2000].
26
1.3. Des dynamiques territoriales excluantes
par des préoccupations hygiénistes. En effet, la transplantation de la Poudrerie nationale
localisation ancienne
depuis la première périphérie de la ville vers sa seconde couronne rurale visait à éloigner
du centre urbain cette usine qui avait déjà plusieurs fois explosé (en 1816 et 1840), dans
une logique hygiéniste de mise à distance des établissements dangereux. On notera qu’un
processus assez similaire a valu à la même époque à l’hôpital d’« aliénés » de se retrouver
paradoxalement presque voisin de la poudrerie de l’île du Ramier.
À Lyon, nous avons montré que c’est une même idéologie hygiéniste qui avait localisé à
Gerland, en aval de son fleuve, autour de diverses industries, à la fois un ensemble d’abat-
toirs générant à son tour une nouvelle activité industrielle, et un pôle sportif. C’est cette
même pensée qui avait contribué auparavant à rejeter hors de la ville-centre les usines chi-
miques nuisantes, qui s’étaient progressivement regroupées dans le sud-lyonnais. Et c’est à
proximité de cet ensemble industriel naissant que fut localisé puis implanté le port fluvial
lyonnais à vocation industrielle.
Notons ensuite que ces deux projets ont contribué, chacun à son échelle, à requali-
fier leur espace d’implantation. En effet, la poudrerie de Toulouse a profité des besoins
gouvernementaux de la Première guerre mondiale pour s’étendre, puis entre-deux-guerres,
requalification
pour accueillir l’ONIA sur ses terrains laissés vides. Cet office national est devenu après-
guerre en quelque sorte l’un des bras armés toulousains de l’État-entrepreneur, employant
plus de 3 000 salariés. C’est dans cette période que l’entreprise chimique et sa voisine ont
le plus fortement imprimé leurs marques sur le territoire à travers une politique sociale de
construction – directe ou non – de logements pour leurs employés. Ainsi le pôle chimique
du sud-ouest toulousain s’est progressivement constitué un espace dédié, réservé à son dé-
veloppement industriel et au logement de ses salariés. À Lyon, le port fluvial s’inscrit de fait
comme la composante septentrionale du « couloir de la chimie », avec l’accueil de stockages
pétroliers. Mais, au-delà, ce port, dédié aux hydrocarbures dès son ouverture en 1937, a été
pensé dans une logique d’aménagement industriel du territoire, local comme national. Sur
ce second volet, nous avons vu qu’il a été longtemps constitué comme une pièce maîtresse
d’un mythique canal à grand gabarit, permettant de faciliter les échanges d’hydrocarbures,
de pondéreux et de produits manufacturés entre la Méditerranée et la Mer du Nord.
Nous avons vu ensuite que, autour des années 1960 et plus particulièrement 1970, les deux
espaces industriels étudiés ont connu une dégradation progressive. Cependant, leur na-
ture est sensiblement différente. À Lyon, c’est le quartier sud de Gerland qui est touché en
quelques années par la fermeture de plusieurs grosses emprises militaires et industrielles,
parmi lesquelles les abattoirs. L’emploi industriel chute et le quartier entre dans une spirale
de déqualification qui se reporte sur son image. Le port en lui-même n’est pas touché par
déqualification
ce mouvement ; au contraire, son agrandissement dans les années 1960 et son branchement
à l’oléoduc de la vallée du Rhône tendrait même à développer son activité pétrolière. Pour
autant, l’implantation de ces importants stockages d’hydrocarbures se poursuit dans une cer-
taine opacité vis-à-vis des pouvoirs locaux, et l’inquiétude des services municipaux de pom-
piers, à plusieurs reprises manifestée, contribue à nourrir sur Gerland une représentation de
quartier préoccupant. À Toulouse, l’inquiétude provient d’abord de la baisse d’activités de
l’ONIA elle-même. Cette entreprise, devenue entre-temps APC puis AZF, de même que la
poudrerie, devenue la SNPE, se désengagent progressivement du foncier qu’elles détenaient
alentours leurs usines, et la principale entreprise chimique entre dans une spirale de rachats
successifs et de transformation de sa structure capitalistique. Il faut noter cependant que
cette spirale descendante de l’ONIA masque relativement la modernisation de la SNPE, qui
se tourne à cette époque vers la chimie du phosgène.
Toutefois, la déqualification progressive des deux espaces industriels semble provenir de
la transformation de leur territoire environnant, davantage que de leur dynamique interne
propre.
1.3.2
Des projets urbains émergents, excluants pour l’industrie nuisante et dangereuse
En effet, sur les deux terrains étudiés, on constate la mise en œuvre de politiques urbaines
portées par les pouvoirs publics, qui vont considérablement transformer l’environnement
des sites qui nous intéressent.
À Lyon, c’est assez clairement pour répondre à cette spirale de déqualification que la mu-
nicipalité et l’intercommunalité lancent d’un commun accord, au début des années 1980,
plusieurs programmations de ZAC sur les tènements laissés libres après la vague de désin-
27
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
dustrialisation. Plus précisément, les pouvoirs locaux mettent en œuvre trois ZAC, initiale-
ment sans liens spécifiques entre elles, mais qui géographiquement « cernent » le port fluvial
sur ses façades urbaines. Une certaine cohérence va progressivement les fédérer, après la
décision de délocalisation de l’École normale supérieure de Science depuis Paris vers le
quartier de Gerland, autour d’une spécialisation progressive vers les activités biomédicales.
Cette nouvelle technopôle, union d’instituts de recherche publics et privés et de productions
chimiques fines autour d’activités dégageant de fortes plus-values, a contribué à requalifier
l’appareil productif de la partie nord du couloir lyonnais de la chimie. Et les pouvoirs publics
locaux ont accompagné ce processus industriel par une requalification urbaine du quartier, à
l’aide de lourds investissements publics structurants, ce de façon continue pendant plusieurs
décennies. Ces derniers n’ont pas manqué d’entraîner de nouveaux investissements privés,
industriels comme d’ordre tertiaire (sièges sociaux, laboratoires médicaux de recherche, etc.)
et de promotion immobilière.
À Toulouse, les mécanismes de transformation des terrains bordant le pôle chimique sont
venus d’une résidentialisation progressive de l’espace environnant. Une première vague
d’urbanisation, dans les années d’après-guerre, provient de la vente par la Poudrerie de
terrains à bâtir au nord et à l’ouest de son site, ainsi que de la participation à la construction
de logements pour le personnel de l’une et l’autre composante du pôle. Mais une seconde
vague d’urbanisation nettement plus conséquente est intervenue, du milieu des années 1950
à celui des années 1970, sous l’impulsion de grandes opérations publiques de construction
de logements correspondant à l’extension de Toulouse sur la rive gauche de la Garonne.
L’implantation de la ville nouvelle du Mirail constitue l’une d’elles, comme une réponse
au développement d’autres secteurs d’activités considérés plus prometteurs que la chimie,
en particulier l’aéronautique et l’informatique, développant de nouveaux besoins de main-
d’œuvre, à la fois plus nombreuse et plus qualifiée.
En quelque sorte, les deux espaces étudiés ont été touchés par un phénomène de technopo-
processus de
lisation, à Lyon à l’échelle du quartier de Gerland, à Toulouse à l’échelle de l’agglomération
technopolisation
toute entière85.
Mais on notera que les sites industriels étudiés étaient l’un et l’autre exclus de ce processus.
Et progressivement, de la transformation des espaces environnants ont émergé des difficultés
grandissantes de cohabitation, nourries par la question des risques.
À Lyon, elles se manifestent essentiellement au sein de la sphère administrative publique,
à travers les remarques répétées de la collectivité locale vis-à-vis d’un espace géré par un
organisme régi essentiellement par l’État, et dont le développement sans visibilité pour elle
l’inquiète puis contrarie son projet de modernisation du quartier.
À Toulouse, elles ont davantage mobilisé les populations riveraines, et
ont été visibilisées en particulier à travers les enquêtes publiques, à l’oc-
En raison de la transfor-
casion de la construction de nouvelles installations classées dangereuses.
mation des espaces envi-
On notera toutefois que, d’une part, l’inquiétude riveraine exprimée se
ronnants, des difficultés de
focalisait sur la SNPE et non sur l’APC – AZF durant les décennies 1980
cohabitation ont émergé.
et 1990, et, d’autre part, la municipalité de Toulouse, malgré cette mani-
festation, a toujours donné un avis favorable à ces nouvelles installations
industrielles, contrairement à plusieurs autres communes riveraines86.
Au final, il nous semble intéressant de noter que, pendant toute la période qui précède les
accidents, le pôle chimique comme le port Édouard Herriot ne se sont pas brutalement
dégradés en tant qu’espaces productifs, mais ont davantage subi une déqualification
progressive, par l’érosion de leur projet industriel qui tranchait de plus en plus avec
les dynamiques territoriales qui les environnaient, et dans lesquelles ni l’un ni l’autre
n’étaient inscrits.
85 Guy J a l a b e r t et Marie-Christine J a i l l e t évoquent la technopolisation de l’agglomération toulousaine, « non
pas au sens de la création de parcs technologiques, mais au sens où les activités présentes dans la ville sont
productrices d’innovation et de nouvelles technologies ». cf. [Jalabert et Jaillet 1993, pp. 264, 257–281].
86 La mairie de Toulouse avait toutefois donné une suite défavorable à un projet de création de ZAC à vocation
chimique présenté par la Chambre du Commerce et de l’Industrie de Toulouse en 1996. cf. [Barthélémy et al.
2001].
28
2
Deux accidents révélateurs de situations industrielles
tendues
Nous venons de voir que chacun des sites a une histoire singulière, issue du XIXe siècle pour
l’un et de l’entre-deux-guerres pour les deux terrains étudiés. Pour autant, on peut pour
les deux sites parler d’anciens espaces de relégation, situés sur des terrains peu propices à
l’urbanisation du fait de leur éloignement au centre et de leur caractère inondable, et qui
ont été peu à peu rattrapés par les constructions.
Mais là encore, les situations urbaines diffèrent : le port fluvial de Lyon n’est pas immédia-
tement bordé d’immeubles. Un important stade et des terrains de sport le jouxtent, ainsi
que différentes entreprises, essentiellement de stockage et accueillant relativement peu de
salariés. Le complexe chimique sud-toulousain a été, pour sa part, entouré par divers autres
quartiers d’habitat collectif et individuel dans la seconde partie du XXe siècle. Et si les
contextes urbains diffèrent, les accidents, tous deux mortels, aussi. La nature des dégâts s’en
ressent : alors que l’incendie des cuves pétrolières Shell est contenu relativement dans le
périmètre du dépôt, l’explosion de l’atelier de stockage de nitrate d’ammonium de l’usine
AZF cause des dégâts mortels et irréversibles plusieurs centaines de mètres à la ronde, et
singulièrement davantage sur la partie urbanisée de son entourage que sur son voisinage
industriel.
Cette seconde partie s’attache donc plus spécifiquement à décrire chacun des accidents.
Plus précisément, il nous semble important dans chacun des cas de rappeler le contexte
précis dans lequel il a eu lieu, d’en décrire le phénomène et surtout ses conséquences,
industrielles et urbaines. S’agissant des causes, seul le port Édouard Herriot, dont le
processus judiciaire est arrivé à son terme, sera appréhendé sur ce dernier versant.
Chacune des études de cas est abondamment alimentée de matériaux de première main,
consistant en l’étude d’archives diverses mises à disposition par nos interlocuteurs et/ou
disponibles pour le public, et en l’utilisation d’extraits d’entretiens que nous avons recueillis
auprès de différents acteurs intéressés à un titre ou à un autre par les accidents étudiés.
Enfin, nous faisons régulièrement appel à l’abondance d’articles parus dans la presse, locale
principalement. Car, comme l’observait Emmanuel M a r t i n a i s à propos de l’éboulement
mortel de la colline de Fourvière, à Lyon :
‘‘fruitd’uneinterprétationetd’unemiseendiscours,lacatastropheestuneconstructionqui
repose sur des représentations, des images, des témoignages, des écrits caractéristiques d’une
époque, d’une société et des institutions qui les produisent (au rang desquelles les organes
d’information occupent une place particulière)1.
Après l’étude de chacune de ces deux catastrophes, qui partagent à la vérité peu de choses ’’
directes, nous nous attarderons plus spécifiquement sur deux phénomènes que ces accidents
mis côte-à-côte éclairent, nous semble-t-il, d’un jour nouveau.
Le premier consiste en l’évocation des processus d’externalisation. Le second touche aux
externalisation
mécanismes de médiatisation des catastrophes et de leurs suites.
médiatisation
Nous aborderons le premier comme une des causes parmi d’autres, mais celle-ci peu visibili-
sée, et le second comme une des conséquences de ces deux accidents industriels.
1 cf.[Martinais 2005, p. 93].
29
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
2.1
Lyon, 2 juin 1987, incendie au Port Édouard Herriot
Le port Édouard Herriot, zone industrielle de la Compagnie nationale du Rhône (CNR), a été
ouvert en 1937, et dès lors s’y sont installées des sociétés pétrolières le long de la « darse aux
hydrocarbures ». Deux nouvelles darses ont été creusées en 1966, étendant ainsi sa surface en
même temps que la CNR aménageait face au port le barrage hydraulique dit de Pierre-Bénite.
Parallèlement, la connexion ferrée puis autoroutière ont aussi fait au fil du temps du port
Édouard Herriot une zone industrielle multimodale très bien desservie et banalisée. Ainsi,
en 1987, date de l’incendie du dépôt Shell, on trouvait dans les cent-quatre-vingt-quatre
hectares de l’enceinte du port, de nombreux ateliers de transformation et de négociants de
produits sidérurgiques et métallurgiques, des entreprises du BTP, des dépôts de produits
alimentaires, une usine de retraitement des déchets ménagers, ainsi qu’une zone de stockage
de conteneurs2 fluviomaritimes. Mais l’activité principale du port restait à cette époque
le stockage pétrolier, avec la présence de douze dépôts sous différentes enseignes3 et d’un
stockage de gaz liquéfié4, quasiment tous situés autour de la « darse des hydrocarbures »,
comme l’indique le plan extrait d’un permis de démolir ci-dessous (cf. figure 2.1)5.
2 Dans le domaine du transport, un conteneur (container en anglais), est un cadre métallique, en forme de paral-
lélépipède, conçu pour le transport de marchandises par différents modes de transport. Ses dimensions ont été
normalisées au niveau international.
3 Aux enseignes de BP, Total, Shell, Thevenin-Avia, Mobil, Agip, Elf, Antar, Esso et un stockage du ministère de
l’armée.
4 Stockage URG Butagaz de 4 500 m3 répartis en plusieurs sphères.
5 AML, 1476 W 123, Permis de démolir n°85-00145, ELF, Entrepôts Pétroliers de Lyon, Port Édouard Herriot, 6 rue
d’Arles, 5.11.1985.
30
2.1. Lyon, 2 juin 1987, incendie au Port Édouard Herriot
F i g u r e 2.1 – Plan de situation des dépôts pétroliers autour de la darse des hydrocarbures en 1985
2.1.1
Travaux de transformation dans le dépôt Shell
L’activité d’un dépôt pétrolier, tel qu’il en existe dans le port fluvial lyonnais, consiste en
premier lieu en un stockage intermédiaire entre une raffinerie pétrolière et les stations de
distribution d’essence aux consommateurs. Les modes d’alimentation des stockages du port
sont diversifiés, usant du chemin de fer, de la voie fluviale et de l’oléoduc de la Société du
pipeline Méditerranée Rhône (SPMR)6. Par contre, ne partent des dépôts essentiellement
que des camions-citernes venus s’y approvisionner. La zone de chalandise du port pétrolier
peut être assez vaste à partir de Lyon, couvrant fréquemment des territoires allant jusqu’à
Genève, Dijon, Clermont-Ferrand et Valence. L’effectif de salariés travaillant dans un dépôt
en activité ordinaire est assez réduit, l’externalisation du travail étant poussée : les chauf-
externalisation du
feurs effectuent eux-mêmes le chargement des camions-citernes, par exemple. On trouve
travail
ainsi dans un dépôt essentiellement deux catégories d’employés. Les uns ont un rôle tech-
nique, d’une part, d’accompagnement des opérations de dépotage à partir des différentes
sources d’approvisionnement, et d’autre part, de surveillance et d’assistance des chauffeurs
pour le rempotage. Les autres occupent des fonctions plus administratives, touchant à la
direction, à la gestion de la sécurité du site et aux opérations douanières, toutes les taxes,
parmi lesquelles la TIPP7, étant appliquées à partir des dépôts.
6 Dont l’oléoduc part de la mer à proximité de l’étang de Berre, à côté de Marseille, pour remonter le Rhône jusqu’à
Genève en passant par Lyon.
7 Taxe intérieure sur les produits pétroliers.
31
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
‘‘Lorsquelecamionsortdudépôt,onledifférencied’unpointdevuequalité,maissurtouton
acquitte les taxes dues à l’État. Un dépôt pétrolier, c’est un établissement fiscal de stockage.
[Responsable d’un dépôt pétrolier du port Édouard Herriot depuis 2005 – Port pétrolier de
Lyon]
La nature et les volumes des produits stockés dans un dépôt sont réglementés dans le ’’
cadre des Installations classées pour l’environnement (ICPE). Cependant, dans les limites
autorisées, les produits effectivement stockés dépendent avant tout de la demande du marché
de la consommation. De ce fait, le fuel et le diesel s’y trouvent généralement en plus grande
quantité que l’essence. Il se trouve que les premiers sont moins inflammables que la seconde.
Toutefois, du fait de la dangerosité des produits stockés, les questions sécuritaires sont
prégnantes, et traitées à l’aide de nombreuses procédures et d’équipements fixes et mobiles
contre l’incendie.
La société Shell est installée dans le port Édouard Herriot depuis 1949. Elle louait à la CNR,
par le biais d’une amodiation, un emplacement sur la darse Nord-Est du port depuis le 28
janvier 1948, comme elle le rappelait dans l’une des demandes d’extension des capacités
de stockage du site suite au raccordement du port au pipe-line8. Dans le dossier de permis
de construire d’un nouveau bâtiment administratif9, déposé en 1977, le plan de situation
général montre que le dépôt Shell est réparti sur deux sites de part et d’autre de l’actuelle
rue de Bordeaux, le plus petit des deux étant couramment appelé le « secteur bitume » du
nom de ses anciens stockages (cf. figure 2.2).
8 AML, 1049 WP 5, Pétroles Shell Berre, Port Édouard Herriot, 17.10.1968 – Demande d’autorisation d’extension de
stockage d’hydrocarbures liquides de 1ere et 2e catégories sur l’entrepôt de 1ere classe du PEH à Lyon Gerland,
Courrier de la Société des Pétroles Shell Berre, au préfet du Rhône, daté du 19.07.1968.
9 AML, 400 W 027, Exemption n° DDE 27073, Shell Française, Port Édouard Herriot, 2 rue de Bordeaux, 25.08.1977 –
Dépôt de permis de construire de la Sté Shell Française pour l’extension d’un bâtiment administratif (restaurant et
service médical).
32
2.1. Lyon, 2 juin 1987, incendie au Port Édouard Herriot
F i g u r e 2.2 – Dépôt Shell Française – PEH. Plan de situation, 4 mai 1977
Une explosion, sans conséquences autres que matérielles, avait déjà touché ce dépôt en 1982,
comme le rappelait le journal Le Progrès dans un petit encart de son édition du 3 juin 1987 :
‘‘Le20juillet1982à5h30dumatin,uneterribledéflagrationretentissaitdanslesuddel’agglo-
mération. Les locaux de la Shell France dans l’enceinte du Port EH venaient d’être dévastés
par une explosion qui soufflait les murs et entraînait l’effondrement d’une partie de la toiture
de l’immeuble de bureaux de la société. Par bonheur, l’explosion n’avait alors pas engendré
d’incendie et l’on avait évité le pire. Certains éléments avaient alors conduits à envisager l’hy-
pothèse d’un acte criminel, bien que le fait que l’explosion se soit produite dans un réfectoire
équipé d’appareils fonctionnant au propane accrédite la thèse de l’accident10.
Quelques mois à la suite de ce sinistre, la société avait d’ailleurs déposé une demande de ’’
permis de construire ainsi justifiée :
‘‘Nousvousprionsdebienvouloirtrouverci-jointeunedemandedepermisdeconstruire
relative à la reconstruction partielle de l’extension de notre bâtiment administratif qui avait
été réalisée en 1977 et entièrement détruite au mois de juillet 1982 lors d’une explosion. [. . .]
Le présent projet a pour but de réaménager, suite à une explosion survenue en juillet 1982, un
restaurant pour le personnel au 1er étage, un service médical au rez-de-chaussée, des réserves
pour le restaurant au sous-sol11.
Quelques années plus tard, à partir de 1985, la société Shell avait entamé le réaménagement ’’
de son dépôt, à titre provisoire dans un premier temps, de façon à y lancer une nouvelle
activité de fabrication d’additifs. En effet, dans le cadre de l’introduction des essences sans
plomb, au milieu des années 1980 en Europe occidentale, les compagnies pétrolières se li-
vraient une âpre concurrence entre elles. Les « produits additifs » aux carburants possèdent
différentes qualités (de lubrifiant, d’anticorrosion, d’anti-mousse lors du remplissage, etc.).
Ils sont surtout utilisés par chaque marque pour distinguer leurs produits de ceux de leurs
concurrents. Le dépôt Shell souhaitait pouvoir fabriquer sur place ses propres additifs, envi-
sageant ainsi des productions de type chimique dans le port même. De fait, Shell étendait
et transformait son activité habituelle de stockage en ce lieu. À compter d’avril 1987, le pro-
visoire se transformait en un réaménagement définitif du dépôt, de sorte de permettre sur
place « la production d’additifs de carburants et l’extension de la fabrication d’additifs gazole
sur l’ancien secteur bitume. Ces travaux étaient en cours lors de l’accident12 ».
Un rapport d’expertise, réalisé pour le compte du premier juge d’instruction en charge de
l’affaire Shell après l’incendie du dépôt13, apporte quelques précisions sur cette transforma-
tion. Sa finalité porte sur les causes du sinistre, mais on y trouve des éléments de contexte,
en particulier concernant le chantier. Par exemple, il est indiqué que :
10 cf. « Catastrophe au PEH ». Le Progrès – 3.06.1987, p. 22.
11 AML, 408 W 064, Dépôt de permis de construire n°512-5201-73.846-1982, Sté Shell Française SA, Port Édouard
Herriot, 2 rue de Bordeaux, 2.02.1983 – Courrier de la Sté Shell au maire de Lyon (service des PC), en date du
20.12.1982. Les passages soulignés l’ont été par nous [désormais n.s.].
12 Archives du SDIS du Rhône [désormais ASDIS69], cf.[SDIS 1987b].
13 ASDIS69, cf. [Ouziel et Grolier Baron 1994].
33
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
‘‘Ilexistaitunatelierdepréparationd’additifspouressenceàfaibleéchelledepuisunan.Cet
atelier disposait d’une autorisation administrative provisoire compte tenu de l’intention de
Shell visant à tester le produit. Les essais ayant été concluants, Shell désirait augmenter leur
production tant pour les additifs d’essence que pour ceux destinés au gazole. La partie sinistrée
intéresse les additifs pour essence. Elle porte le nom de code L E A P F R O G. La partie non
sinistrée intéressant les additifs pour gazole porte le nom de code A M A D E U S. Il s’agissait de
réaffecter les bacs existants et de créer une nouvelle pomperie [. . .]14.
Le permis de construire avait d’ailleurs été délivré par la Communauté urbaine de Lyon le 21 ’’
mai 1987 pour la construction de « treize réservoirs, deux postes de chargement, la construction
d’une aire de pompage couverte, d’un local à usage de bureau de contrôle et d’un local électrique,
avec construction d’un réseau de défense contre l’incendie15 ». Le directeur du site Shell de la
fin de l’année 1980 jusqu’à mars 1987, qui avait donc préparé en amont toutes ces phases de
transformations, déclarait même à la presse après le sinistre :
‘‘[Ils’agissaitd’]uneextensiondustockagedel’ordrede1500à2000m3pourlafabrica-
tion d’additifs. Nous nous sommes bagarrés durant deux ans pour que ce site ne ferme pas, la
direction générale estimant qu’il y avait des problèmes de rentabilité. Finalement, le maintien
a été décidé. Les travaux en cours qui ont nécessité 50 à 60 millions de Francs ont débuté fin
198616.
Le chantier de transformation du site demandait l’intervention de nombreuses entreprises ’’
extérieures, ayant elles-mêmes souvent fait appel à des sous-traitants17. À partir de l’enquête
menée, les deux experts ont reconstitué un plan indiquant qui était – et où18 – sur les lieux
au moment de l’accident (cf. figure 2.3).
Ainsi peut-on voir que, contrairement à l’activité usuelle d’un dépôt, d’une part beaucoup
de monde se trouvait sur place, d’autre part la plupart des personnes étaient à proximité des
cuves, du fait des travaux, et non dans les locaux administratifs ou sur l’aire de chargement
comme c’est plutôt le cas en période d’activité ordinaire. D’après ce document, trente-neuf
personnes étaient sur le site à 13h15, heure de l’explosion. D’après les noms et témoignages
des trente-neuf salariés identifiés, seuls onze d’entre eux travaillaient directement pour Shell,
c’est-à-dire qu’il y avait sur place vingt-six employés sous-traitants, attachés au chantier.
L’organisation de celui-ci tout en maintenant l’activité ordinaire était complexe, requérant
aussi un suivi administratif.
‘‘Shellétaitentrainderevoirtoutsondépôt.C’étaitundépôtqu’onsuivaitdeplusprès
parce qu’il était en train d’être rénové. Il fonctionnait sous des autorisations provisoires. Tous
les six mois, l’autorisation était revue en fonction de l’évolution du chantier et de l’activité.
Parce qu’ils passaient à une activité [nouvelle] soumise à la réglementation des installations
classées. Cette phase transitoire était suivie par la DRIRE et par nos services, et nécessitait
des évolutions très importantes : présence de beaucoup d’entreprises extérieures, des coupures
d’eau, des coupures de circuit. Et donc, ça demandait à chaque fois des mesures spécifiques
pour que le niveau de sécurité global de l’établissement soit maintenu. [L’entreprise Shell]
fermait des canalisations, en ouvrait de nouvelles, démontait des volumes de stockage pour
en mettre en place de nouveaux. Bref, tout ça entraînait effectivement une certaine difficulté
dans la gestion du site, ou tout du moins on n’était pas dans un fonctionnement normal du
site. [. . .] [D’ailleurs, au moment des faits], l’autorisation provisoire [d’exploitation du site]
était caduque.
[Colonel des sapeurs-pompiers, chef de colonne du PC avancé en 1987 lors de l’incendie du
port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
Les éléments contenus dans le rapport préliminaire de la DRIRE et rapportés dans l’expertise ’’
précédemment citée, précisent cette question des autorisations provisoires. On y lit en effet
que :
14 Ibid, exposé de MM. Pinard et Montdésir le 4.06.1987, p. 7.
15 Ibid, dossier de permis de construire, p. 10.
16 cf. l’article « Guy Belouard, l’ancien chef d’établissement de la Shell, a sûrement évité un drame », Le Figaro –
4.06.1987. n.s.
17 Ainsi, par exemple, « la société Cogemi disposait du marché des travaux de rééquipement des bacs anciens, en tant
que coordination de travaux, avec comme sous-traitants les sociétés : Boccard (pour l’isolement, la modification des
robes, des toits, et le montage de certains équipements de niveaux), Wanner Isofi (pour les échafaudages), N.I.C. (pour
le nettoyage et le dégazage des bacs) et Lassarat (pour le sablage et la peinture intérieure des bacs rivetés) ». ASDIS69,
Rapport d’expertise, op. cit., travaux à réaliser sur le site L e a p F r o g, p. 34.
18 Les personnes présentes sur les lieux ont été surlignées en rouge par nous.
34
2.1. Lyon, 2 juin 1987, incendie au Port Édouard Herriot
F i g u r e 2.3 – Disposition des premiers témoins de l’explosion du 2 juin 1987 – Source Rapport Ouziel
et Grolier-Baron, p. 91
‘‘Ledernieraménagementrépertoriéparl’administrationdataitde1985,etvisaitleréaména-
gement à titre provisoire du dépôt de façon à permettre la fabrication d’additifs carburants.
[. . .] L’autorisation provisoire a été accordée le 4 mars 1986 et renouvelée pour six mois le 12
septembre 1986, conformément à l’article 23 du décret 77 1133 du 21 septembre [1977]. La so-
ciété Shell a déposé le 26.12.1986 un dossier sollicitant l’autorisation relative à une importante
modification du dépôt, incluant les fabrications, objet des autorisations temporaires, plus le
réaménagement complet de l’ancien secteur bitume19.
Pour le dire autrement, les autorisations préfectorales définitives d’exploiter étaient en cours ’’
de production, mais n’étaient pas encore délivrées à l’exploitant au moment précis de l’ac-
cident. Par ailleurs, ces nouvelles activités étaient aussi annonciatrices d’emplois fixes sur
place, le dépôt Shell devant passer d’une vingtaine à près d’une centaine d’employés20. La
« fiche accident » du dépôt Shell répertoriée par le Bureau d’Analyse des Risques et Pollutions
Industrielles (BARPI) indique que :
Extrait fiche accident BARPI
Le dépôt concerné [. . .] a une capacité de 43 000 m3 et comprend au moment de l’accident, 16
réservoirs d’essence (point éclair < à 55°C) d’une capacité totale nominale de 19 920 m3, 6 réser-
voirs de gasoil et fuel-oil domestique (55°C < point éclair < 100°C) d’une capacité totale nominale
de 18 460 m3, 54 réservoirs de lubrifiants (catégorie D : PE > 100°C) d’une capacité nominale de
4 232 m3 21.
Les transformations en cours étaient connues des services incendie, sans nécessairement
que ces derniers aient encore pu vraiment en envisager toutes les conséquences.
19 ASDIS69, Rapport d’expertise, op. cit., Rapport préliminaire DRIRE du 15.06.1987, [SDIS 1987a, p. 7].
20 Propos évoqués dans un article du Progrès du 10.12.1999.
21 cf.[DGPR/SRT/BARPI 2009, p. 1].
35
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
‘‘DanslecasdeShellnotamment,lesétablissementscommençaientàtravailleraveclesnou-
veaux carburants. Donc il y avait des expérimentations de faites, du stockage de nouveaux
produits sur le site. Ça, vous le saviez ? On l’avait appris lors de la manœuvre. En préparant
la manœuvre on avait pris conscience que cette activité [d’additifs] prenait un pas important
dans l’activité du site.
[Colonel des sapeurs-pompiers, chef de colonne du PC avancé en 1987 lors de l’incendie du
port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
Le jour du sinistre, précisément, le service incendie de la Communauté urbaine de Lyon ’’
avait prévu d’effectuer un exercice grandeur nature dans le port.
‘‘Cejourlàavaitétéprogramméunexercice,dansuneentreprisevoisineàcellequiaété
concernée. C’était un entrepôt juste à coté, je ne sais plus lequel. Quand on préparait cet
exercice, on avait retravaillé avec l’ensemble du commandement tous des risques du port
Édouard Herriot et différents autres sites. Puisque tout est relativement imbriqué. Donc c’était
sur une cuve, on était sur un feu d’hydrocarbures, le thème était le même que celui qui était
concerné, avec une extinction, les problèmes d’alimentation en eau, en liquide et mousseur.
On avait fait une répétition globale, on était dans un contexte de préparation d’exercice. [C’est-
à-dire] qu’en général, on revoit tous les plans de secours en salle et on va sur le terrain visiter
l’entreprise. Et on revoit tous nos plans, on s’attarde auprès des industriels et de la direction
du port, parce que l’exercice nous permet de mettre en œuvre nos dispositifs et de tester les
plans, mais aussi de voir les limites et le cas échéant de les faire évoluer.
[Colonel des sapeurs-pompiers, chef de colonne du PC avancé en 1987 lors de l’incendie du
port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
C’est aussi une des raisons qui expliquent que les secours aient été sur place très rapidement. ’’
2.1.2
Un incendie exceptionnel, contenu dans les limites du dépôt sinistré
‘‘Onavaituneéquipe[depompiers]quifaisaitdesessaisdepompesàcoté.Vers13h00et
quelques, cette équipe nous passe un message par radio, comme quoi il se passe une explosion
avec des événements un petit peu dramatiques chez Shell. 13h18, là ils nous confirment qu’il y a
une explosion au dépôt Shell. Tout de suite, on envoie les plans internes, plan rouge. Tout était
prêt, les gens étaient prêts pour partir à la manœuvre à 13h30. 13h18, les gens montent. Moi
dans ma tête, je me dis que je pars à la manœuvre, qu’ils ont avancé simplement de quelques
minutes, ça arrivait hein. Par contre quand on a passé le coin de la rue, j’ai vu la fumée, j’ai dit
là, on ne plaisante plus !
[Colonel des sapeurs-pompiers, chef de colonne du PC avancé en 1987 lors de l’incendie du
port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
Le mardi 2 juin 1987, après la pause-déjeuner, à partir de 13h15, se produisait en effet une ’’
succession d’explosions près de la zone en travaux du dépôt. Tous les journaux locaux du
lendemain rendent compte avec détail de ces déflagrations répétées et plus généralement de
la catastrophe. Dans la profusion d’informations recueillies, à travers une revue de la presse
locale, divers rapports administratifs ou directement par le biais des enquêtés rencontrés,
tentons de mettre l’accent sur quelques-uns des points essentiels relatés.
Explosions et embrasement dans une zone industrielle urbaine
Tout d’abord, le port est une zone industrielle, c’est-à-dire un lieu de travail pour des cen-
taines de salariés, à demeure ou sous-traitants comme c’était le cas sur le chantier du dépôt
Shell. L’un des soudeurs du chantier, salarié de la Société nouvelle d’industrie générale
(SNIG), situé à proximité de la nouvelle pomperie22, a rapporté aux enquêteurs de la sûreté
urbaine les faits suivants :
‘‘[...]Uneviolenteexplosionl’aprojetéausol,oùilaétébrûléaubrasetaucou.Aprèsavoir
parcouru 300 mètres en boitant (talon atteint), une deuxième explosion a eu lieu et une cuve
s’est éventrée puis a brûlé. Les pompiers et la police sont arrivés après cette seconde explosion.
22 Indiqué en n°33, entre les cuves n°14 et 15 sur le plan ci-dessus.
36
2.1. Lyon, 2 juin 1987, incendie au Port Édouard Herriot
Il cite [la présence de M.] G .23 et un de ses collègues, occupés à manutentionner une bouteille
d’argon. Ces deux ouvriers à l’intérieur de la cuvette de rétention n’avaient aucune chance de
s’en sortir, car lors de la première explosion, le flash a été rasant, les flammes ont rasé le sol
avant d’atteindre le mur et de s’élever. La cuve a explosé en partie basse24.
L’un des ouvriers d’exploitation de Shell, qui se trouvait à proximité des postes de charge-’’
ment25, a décrit quant à lui l’incendie dans des termes plus précis, indiquant une meilleure
familiarité des lieux.
‘‘Vers13h15,ilyaeulapremièreexplosion,avecuneflammesepropageantàl’arrièredes
cuves 6 et 59, plus proche du réservoir 12. Le point d’explosion se situerait entre les bacs 6 et
59, plus en arrière. Le feu croissant, quinze minutes après, il y a eu la deuxième explosion, qui
n’a pas provoqué l’accroissement des flammes. La troisième explosion a eu lieu quatre à cinq
minutes après la deuxième, qu’il situe entre les bacs 12 et 13. Cette troisième explosion très
violente a fourni des flammes qui ont dépassé la hauteur des bacs26.
L’un de ses collègues travaillant dans un dépôt tout proche, témoigne aussi dans la presse ’’
de cet accident.
‘‘Ilétait13h15quandlacatastrophes’estproduitederrièrelestadedeGerlandsurlarive
gauche du Rhône. « J’étais dans les bureaux de la BP. Tout a tremblé. Un quart d’heure après, la
plus grosse explosion a projeté en l’air jusqu’à 150 m de hauteur, le chapeau d’une cuve. Elle est
redescendue en se balançant comme une feuille morte, accompagnée d’une pluie de têtes de rivets
[. . .] Je vous assure, on n’était pas fiers », raconte M. C ., employé de la BP27.
Cette catastrophe est donc en premier lieu un accident dans un environnement de travail, qui ’’
s’avère très vite mortel pour deux chaudronniers, tous deux salariés de la SNIG, entreprise
sous-traitante du marché de transformation du site. Leur mort par brûlure a été rapidement
suspectée par les forces de secours, bien avant la fin du sinistre :
‘‘Onsavaitassezrapidementqu’ilyavaitdeuxpersonnesdisparues.Onl’asu,jepensevers
15h00. D’abord, on avait perdu le directeur de l’établissement, mais vers 15h00, on savait qu’il y
avait deux ouvriers qui étaient. . . on ne se faisait plus guère d’illusion pour les ouvriers. Et on
a sorti le chef du dépôt vers 16h00. On l’a retrouvé à l’intérieur, il regardait depuis sa fenêtre,
il était complètement hagard. Choqué, hagard ! Après, il a repris le dessus. Mais je me rappelle
qu’on l’a récupéré, parce que j’y étais, c’était vers 16h00. Il était resté à l’intérieur du bâtiment
administratif, je crois qu’ils étaient deux et ils étaient complètement figés, ils regardaient ça,
enfin figés. On les a revus une heure après, ils avaient repris le dessus.
[Colonel des sapeurs-pompiers, chef de colonne du PC avancé en 1987 lors de l’incendie du
port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
Le témoignage ci-dessus rappelle, d’une part, la dimension humaine des acteurs impliqués ’’
dans de tels drames, et d’autre part, l’échec professionnel qu’une telle catastrophe constitue,
d’abord par la conscience des morts et des blessés qu’elle provoque, ensuite au-delà par
le constat de la destruction d’un outil performant de travail. Parmi les salariés du site, on
déplora deux morts, deux blessés graves et cinq blessés plus légèrement atteints. Les faits
tels que rapportés par le BARPI sont plus précis et distanciés.
23 L’un des ouvriers décédés. Son nom était bien inscrit en toutes lettres dans l’article cité, mais nous avons retiré,
ici comme par la suite, tous les noms des personnes directement concernées. Seule l’initiale de leur nom sera le cas
échéant conservée.
24 ASDIS69 Rapport d’expertise, op. cit., Analyse des PV établis par la Sûreté urbaine de Lyon, [SDIS 1987a, p. 72].
25 Indiqué en n°21, situé aux abords des bureaux administratifs sur le plan ci-dessus.
26 ASDIS69 Rapport d’expertise, op. cit., Analyse des PV établis par la Sûreté urbaine de Lyon, [SDIS 1987a, p. 76].
27 cf. « Coup de feu au PEH », Lyon Libération – 3.06.1987.
37
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
Extrait fiche accident BARPI
Vers 13h15 : une équipe déplace un câble électrique reliant une génératrice aux postes de sou-
dure situés dans la cuvette. À ce moment, un jet d’aérosol d’additif se produit dans le secteur de
l’ancienne pomperie, à proximité du bac n°14, dans la cuvette n°3. Après quelques secondes, une
inflammation de type « flash » survient.
Environ une minute plus tard, une violente explosion, ressentie à plusieurs kilomètres, se produit.
Le bac n°14 s’affaisse contre le bac n°13. Un incendie se déclenche sur le secteur de la pomperie,
encerclant certains ouvriers proches de la limite Est de la cuvette de rétention. L’équipe de sécurité
du dépôt met rapidement en place des moyens d’arrosage.
Vers 13h25, des explosions en chaîne se produisent dans le secteur sud de la cuvette n°3. Les
bacs soudés n° 12, 55, 57 et 58 sont propulsés dans les airs, puis s’écrasent au sol. Le réservoir
12 s’élève presque à la verticale jusqu’à 200 m de haut environ, avant de retomber dans la darse
voisine, à 60 m de son emplacement initial. Les moyens d’intervention mis en place à poste fixe
sont en partie détruits. Le personnel se replie. Le sinistre concerne rapidement 1/3 de la cuvette.
Un épais rideau de fumée masque toutes les zones de stockage. Cinq autres réservoirs explosent
à leur tour et sont projetés à l’intérieur du dépôt, contribuant à l’extension du sinistre, et rendant
impossible l’intervention des moyens de secours extérieurs arrivés rapidement sur zone28.
Le souci premier des forces de sécurité a été d’éviter autant que possible l’extension du
sinistre sur le reste de la zone portuaire. Ainsi, comme l’explique l’un des pompiers rencon-
trés :
‘‘OnaeuuneactiontoutautourdudépôtShell,etàlafoisauniveaudeladirectionduportpour
demander la mise en sécurité de tous les dépôts. C’est-à-dire qu’ils arrosent leurs cuves. [. . .]
On a demandé à tous les autres dépôts d’activer leur phase sécurité, de se mettre en sécurité.
Ça veut dire du personnel qui reste et qui met en œuvre les rideaux d’eau de refroidissement,
qu’on fait le point sur les mousseurs, qu’on se prépare à nous en fournir tout en en gardant
assez pour sa propre défense. Et puis aussi qu’on ferme les allers-retours, plus d’exploitation.
On arrête aussi la charge des cuves, on met les cuves en sécurité, enfin, tout ce dispositif. On
fait évacuer tous les camions qui étaient autour, on ne fait plus rentrer de wagons, on essaie
d’évacuer ce qui est dedans, tout ça, tout de suite. Autrement dit, on a inerté [le site].
[Colonel des sapeurs-pompiers, chef de colonne du PC avancé en 1987 lors de l’incendie du
port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
Par ailleurs, le port pétrolier est situé aux franges de la ville de Lyon. Il est immédiatement ’’
bordé d’une plaine de terrains sportifs, fréquemment occupée par de nombreux groupes de
scolaires à l’approche de l’été. Les zones environnantes ont ainsi été rapidement évacuées
par les autorités.
‘‘1500enfantsjouantsurlaplainedeGerlandétaientconduitsjusqu’aupontPasteur,oùdescars
les prirent en charge. Les enfants des écoles avoisinantes furent aussi évacués par prudence29.
’’
‘‘Lespremièresmaisonsd’habitationsontsuffisammentéloignéespourqu’iln’aitpasétéutile
d’ordonner l’évacuation des habitants. Tout le site industriel est bouclé 30.
La ville, au sens d’un lieu urbanisé et habité, se trouvait suffisamment à distance du port, et, ’’
tout au long de la dynamique du sinistre, seuls la zone industrielle et ses abords immédiats
ont été touchés. Car le feu a continué de s’étendre, comme le rapporte cette chronologie
journalistique :
‘‘15h25:soudainepanique:unenouvellecuves’enflammeàproximitéimmédiatedespré-
cédentes. Tous les officiels, journalistes, policiers et gendarmes en faction, cherchent un abri
aléatoire mais aucune explosion ne se produit. Seule la chaleur s’amplifie, devient insuppor-
table. Selon Bruno J a c q u e t, expert [. . .], l’incendie viendrait de toucher la cuve de super
n°14 sans pour autant faire de victime. Plusieurs sociétés seraient menacées par l’extension du
sinistre (SPCI, SEA, Synchrome, MGRS, Vaissière, [. . .])31.
28 cf. Ministère du développement durable, DGPR/SRT/BARPI, op. cit., p. 2.
29 cf. « Lyon : 21 ans après Feyzin. Treize cuves de pétrole en feu ». Le Progrès – 3.06.1987.
’’
30 cf. « Lyon : le port en feu ». Le Figaro – 3.06.1987.
31 cf. « 13h15 : le PEH s’enflamme ». Le Journal de Lyon – 3.06.1987.
38
2.1. Lyon, 2 juin 1987, incendie au Port Édouard Herriot
L’article évoque « les officiels », pour parler avant tout d’un dispositif à même de contrer
le sinistre et surtout d’éviter son extension aux sites voisins. Il avait été mis en place d’au-
tant plus rapidement qu’une partie de l’organisation était opérationnelle pour assurer la
manœuvre des pompiers prévue de longue date dans le port.
Une organisation opérationnelle pour lutter contre le feu
En arrivant sur place, un premier poste de commandement (PC) a immédiatement été mis
en œuvre, et les secours ont été répartis en trois secteurs de sorte de contenir au mieux
l’incendie dans l’enceinte du dépôt Shell. Le Plan particulier d’intervention (PPI), mettant
l’ensemble du site et des moyens d’intervention sous la responsabilité du préfet, a été dé-
clenché à 14h30.
‘‘Àl’époque,[lesPOIetPPI]n’existaientpastoutàfaitsouslaforme[actuelle].Ondéclenchait
le plan préfectoral en fait. On a déclenché le plan E ta r é32 et le plan rouge, c’est le plan de
secours aux nombreuses victimes. Et on a déclenché les deux choses [pour avoir] tous les
moyens pour le feu du port.
[Colonel des sapeurs-pompiers, chef de colonne du PC avancé en 1987 lors de l’incendie du
port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
’’
‘‘Trèsrapidement,lePréfetétaitsurplace,jemerappellequ’auniveaudupostedecomman-
dement, c’était bien le Préfet qui commandait. [. . .] Le poste de commandement était dans le
local de la CNR, à l’entrée du port. Et je me rappelle, il y avait beaucoup de monde, ça parlait,
le Préfet est arrivé, et au bout d’un moment il a dit : « Ça suffit ! Ce n’est pas une foire ici ! Que
chacun se mette à son poste et que tout le monde se taise ! ». [. . .] À l’époque, je sortais d’un stage
à l’école nationale, on nous avait abreuvés de raisonnements tactiques. Et je me suis aperçu
dans la réalité que ce n’était pas si facile que ça. Le souvenir que j’ai, c’est que c’était un peu
le bazar au poste de commandement.
[Colonel des sapeurs-pompiers, responsable renseignements au PC opérationnel en 1987 lors
de l’incendie du port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
’’
‘‘Ilyalatechniqueàterreetilyaaussileniveaudel’autoritéquiabesoind’uncertainnombre
d’informations, de certaines dispositions à prendre. Et on ne peut pas les mélanger avec des
techniciens qui font du calcul pour savoir quels moyens en mousse il nous faut, etc. Sinon
tout le monde perturbe tout le monde et tout le monde est insatisfait. À l’époque, on avait
réfléchi à tout ça, mais ce n’était pas vraiment formalisé dans les esprits des uns et des autres,
la constitution des PC. Il a fallu rapidement prendre des dispositions pour rescinder le PC, avec
le PC autorités, le PCO, PC opérationnel, et le PCA, PC avancé.
[Colonel des sapeurs-pompiers, chef de colonne du PC avancé en 1987 lors de l’incendie du
port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
Devant les difficultés organisationnelles évoquées ci-dessus, au bout d’une à deux heures, le ’’
PC a été scindé en deux, l’un opérationnel (PCO) resté situé dans les locaux de la CNR au
nord du port pétrolier, l’autre avancé (PCA) situé aux proches abords du site Shell.
‘‘DanslePCavancé,ilyavaitdespompiers,uningénieurdelaDRIRE,unreprésentantde
police, un représentant de la société Shell. [. . .] Dans le PC opérationnel, au niveau de la
direction du port, se sont rapidement trouvés tous les experts, les conseillers techniques divers
et variés, l’autorité préfectorale, et évidemment notre directeur [des pompiers], le directeur
départemental des polices urbaines, enfin les hautes autorités du département.
[Colonel des sapeurs-pompiers, chef de colonne du PC avancé en 1987 lors de l’incendie du
port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
Peu de temps ensuite, à mesure que les autorités sur place prenaient conscience de l’ampleur ’’
du sinistre, deux autres cellules ont été organisées hors du terrain, l’une à la préfecture,
et l’autre à l’état major des services incendie, afin d’anticiper à froid les scénarios et les
décisions à prendre. Et le dispositif opérationnel n’a fait que s’amplifier tout au long de la
journée, accueillant des services de secours aux personnes comme en témoigne cet article
de presse :
32 Plan des Établissements Répertoriés, établi par les services incendie, qui concerne l’aspect opérationnel de l’inter-
vention des secours extérieures.
39
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
‘‘À21h30,cinquantevéhiculesdepompiersetdeux-centshommesétaienttoujourssurplace,
augmentant sans cesse leurs effectifs. Le Port Édouard Herriot était dans tous ses états. Car,
en plus des pompiers, le SAMU avait déployé son « dispositif catastrophe » et reconstitué un
véritable hôpital de campagne avec vingt-quatre personnes pour les premiers soins d’urgence.
Les équipes internes au port étaient là également. La police et la gendarmerie étaient aussi
largement concernées. L’une pour définir et surveiller un périmètre de sécurité avec une
soixantaine d’hommes, l’autre avec les moyens technologiques du CIRCR (centre régional
d’information sur la circulation routière) pour que routes et autoroutes s’ouvrent ou se ferment
selon l’évolution de la situation. Toutes ces structures sont chapeautées par les services de la
protection civile sous l’autorité du Préfet de Région33.
Il semble que cette expérience de commandement du sinistre et son traitement ait par la ’’
suite fait évoluer les gestions de crises importantes.
Seconde série d’explosions avant la maîtrise définitive du sinistre
En fin d’après-midi, vers 18h30, une autre cuve explosa, augmentant la surface de feu de
2 400 m2 à 5 300 m2. L’un des pompiers rencontrés lors notre enquête était en charge d’ali-
menter le PCO en informations, et à ce titre, il rendait régulièrement visite à ses collègues
sectorisés, au plus près du feu.
‘‘J’allaisunpeuàlapêcheauxinformationssurleterrain,àunmomentdonnéj’avaisfaitle
tour du site, et je me rappelle que j’étais passé dix minutes avant [la seconde] explosion. La
cuve s’est éventrée, et j’étais passé à l’endroit où elle s’est éventrée [dix minutes avant][. . .]
Des fois, on se dit que c’est une question de chance ou de pas de chance. On n’avait pas eu
de morts, on a eu quelques blessés ce jour là. Mais au moment où il y a eu le flash, ça s’est
entendu et ça s’est vu aussi un petit peu du PC. Parce qu’il y a eu une lueur qui était montée.
[Colonel des sapeurs-pompiers, responsable renseignements au PC opérationnel en 1987 lors
de l’incendie du port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
L’autre sapeur-pompier rencontré était dans le PCA. À ce titre, et parce que les premières ’’
attaques sur le feu avaient été fructueuses, il faisait lui aussi un tour d’inspection sur le site
au moment de l’explosion.
‘‘À18h25,j’étaisaveclecoloneldegarde,onétaitaupieddescuvettes.Etpournous,c’était
éteint. On avait écrit qu’il n’y a pratiquement plus de flammes et l’extinction semble être en
bonne voie à 18h25. Par contre, quand on va au pied des cuves, on n’était pas très nombreux,
on était cinq ou six, on constate qu’il y a des phénomènes de destruction de mousse qui sont
inhabituels. C’est-à-dire que, par rapport à toute la littérature qu’on a à ce sujet, il se passe des
choses qu’on ne connaissait pas. On constate des écoulements qui proviennent de la cuvette
de rétention. Autrement dit, des murets dont on nous avait dit qu’ils étaient étanches ne le
sont plus. Et, à ce moment là, on entend un bruit, je me rappelle bien hein ! On entend des
craquements et on a des phénomènes en hauteur de cuvettes, des flammèches qui changent de
couleur. Maintenant, on connaît, on sait la description, mais à l’époque on ne savait pas. Donc
on s’est dit ça bouge, on était sur les merlons, on avait traversé les merlons, on allait d’une
rue à l’autre, on l’a fait qu’une fois. Et là, on a dit il va se passer des choses. Et on a passé un
message radio d’évacuer les hommes. Il y a eu un flottement de quelques secondes qui a été
très bizarre si vous voulez et c’est difficile à [. . .]. Et on a entendu des bruits type craquement,
mais sans qu’il se passe de choses dramatiques, au tout début. On a donné ordre d’évacuation :
« Posez les lances ! Fixez-les ! Si vous ne pouvez pas, évacuez ! » [. . .] On a donné l’ordre d’évacuer
le périmètre Shell et de se protéger derrière des éléments solides. Heureusement, il y avait
un grand mur et nous, on s’est mis derrière, il y avait un caniveau, on était à l’intérieur, on
ne pouvait pas aller plus loin. Et là on a vu la [. . .] le phénomène est parti : la boule de feu.
Et heureusement, ce mur était très épais, on était les cinq contre le mur, et puis c’est passé
au-dessus. Après, on a fait l’appel. Donc il était 18h32 quand il y a eu l’explosion au dock
numéro 6. [. . .] 18h32 ça explose, et là on repart à zéro quoi ! Parce que les gars qui ont vécu ça
euh[. . .] D’abord, il a fallu faire l’appel, il nous manquait 17 personnes.
[Colonel des sapeurs-pompiers, chef de colonne du PC avancé en 1987 lors de l’incendie du
port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
On notera que, si les premières explosions sont plutôt racontées par des salariés, seuls pré-’’
sents dans le dépôt à ce moment là, les secondes sont rapportées par des professionnels du
33 cf. « Un plan particulier d’intervention ». Le Journal de Lyon – 3.06.1987.
40
2.1. Lyon, 2 juin 1987, incendie au Port Édouard Herriot
feu et, de ce fait, explicitées en des termes plus techniques. Elles le sont aussi par les jour-
nalistes, présents en grand nombre à ce moment là, ce qui a contribué à rendre l’événement
plus « événementiel » encore34.
‘‘18h45:nouvelembrasementetnouvelleexplosion.Lesflammesmontentàplusieursdizaines
de mètres dans le Port Édouard Herriot, provoquant un mouvement de panique. S’ensuivent
deux explosions. La nuit s’annonce difficile35.
La « fiche accident » du BARPI en rend compte de la façon suivante :
’’
Extrait fiche accident BARPI
• Vers 18h30 : alors que le feu régresse, le bac soudé n°6 de 2 900 m3 rempli au 1/3 de gazole
génère des sifflements stridents.
• À 18h32 (d’après les services présents sur place) : alors que les sauveteurs se sont mis
à l’abri derrière un bâtiment voisin, le réservoir n°6 contenant 1 000 m3 de gasoil éclate
littéralement en formant une boule de feu de 300 m de haut et de 200 m de diamètre durant
quinze secondes environ. Il s’affaisse pour partie en dehors de la cuvette36.
Cette seconde phase du sinistre était d’autant plus surprenante que les services incendie
semblaient avoir la maîtrise de son évolution. En témoigne la déclaration d’Alain C a r i -
g n o n, alors ministre de l’Environnement qui se trouvait en meeting politique à Lyon ce
jour-là, et qui s’est rendu sur les lieux dans l’après-midi. À l’issue de sa visite et du survol
du site en hélicoptère, il avait transmis lui aussi un message de maîtrise de la situation à la
presse.
‘‘M.Carignonseveuttrèstrèsrassurant:«lefeuestmaîtrisé,iln’yapasdedangerde
toxicité ni de pollution du fleuve. Toutes les mesures de sécurité ont été prises ». Le ministre
va ensuite s’entretenir avec les autorités préfectorales et municipales. Apparemment tout va
bien. Il est 18h20, la CX officielle redémarre. À 18h43, des flammes de plusieurs centaines
de mètres s’élèvent au-dessus des cuves. Un souffle brûlant arrive jusqu’au bureau où sont
massés organisateurs des secours et journalistes. Grosse frayeur, panique. Tout le monde part
en courant dans tous les sens. À 18h45, énorme explosion. À 18h47, nouvelle déflagration. On
imagine le pire. Il y a moins d’une heure, le ministre affirmait que le feu était maîtrisé [. . .]
petite erreur d’appréciation qu’Alain C a r i g n o n a choisi de corriger lui-même. À 19h22, il
fait de nouveau son entrée dans une salle où le préfet et le maire-adjoint font le point avec la
presse37.
On notera comme en aparté ce témoignage d’un pompier rencontré à propos de la visite du ’’
ministre :
‘‘Çam’avaitmarquéça,jemerappelleque[...]Commentdire,çaperturbequandmême,ça
perturbe forcément. Parce que, tout est fait après pour l’arrivée du ministre. Au niveau du PC,
comment dirais-je, l’arrivée du ministre prend presque autant d’importance que l’intervention
elle-même.
[Colonel des sapeurs-pompiers, responsable renseignements au PC opérationnel en 1987 lors
de l’incendie du port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
Peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles d’autres ministres occupant la même charge ’’
se sont parfois abstenus par la suite d’une telle visite en pareilles circonstances. Toutefois,
d’autres « officiels », élus locaux, ont aussi vécu depuis le PCO cette seconde phase, comme
le rapportent certains enquêtés :
‘‘Levice-présidentRoger Dalbert,enchargedespompiers[àlaCommunautéurbaine38
était dans le PCO] [. . .] Le Préfet avait pris la main, mais [Roger Da l b e r t] était présent, et
tellement présent qu’il y a eu une explosion où effectivement ils ont failli se prendre [. . .] Enfin
34 Nous reviendrons sur ce point, cf. infra§ 2.3.2.
35 cf. « 13h15 : le PEH s’enflamme ». Le Journal de Lyon – 3.06.1987.
36 cf.Ministère du développement durable, DGPR/SRT/BARPI, op. cit., p. 3.
37 cf. « Catastrophe au PEH ». Le Progrès – 3.06.1987.
38 Les services d’incendie et de secours étaient rattachés aux collectivités locales en 1987. Ils ont été « départementa-
lisés » par la loi n° 96-369 du 3 mai 1996.
41
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
ils ont eu le souffle sur eux, ils ont failli se prendre des projectiles. Il a donc été vraiment au
contact du phénomène, au contact de la décision.
[Responsable de la Mission écologie urbaine depuis 1990 – Le Grand Lyon]
Un premier assaut des pompiers à la mousse avait été donné vers 17h, avec un relatif succès ’’
qui avait laissé croire à une accalmie définitive. Après la seconde explosion, après que les
pompiers qui manquaient à l’appel aient été retrouvés39, une autre tactique fut employée,
consistant à contenir le feu à l’intérieur du dépôt et à laisser le carburant se consumer seul,
tout en prenant le temps de produire suffisamment d’émulseur pour envisager une seconde
grande offensive.
‘‘Après,à21h30onavaitreprisledispositifenmain.Ilavaitétédécidéd’attendreleleverdu
jour, on savait qu’on ne risquait plus rien, tous les experts étaient d’accord pour dire que les
produits [. . .] les nouveaux carburants ou les additifs des nouveaux carburants [n’étaient plus
dangereux]. On considérait également que le feu n’allait pas s’étendre, qu’il était cassé, qu’il
était contenu au niveau des cuvettes, que les merlons étaient sûrs et qu’on n’allait pas prendre
des risques pendant la nuit. On attendrait le lever du jour pour éteindre. On avait suffisamment
de liquide mousseur pour maintenir en état. Donc ça a été un choix, vers 21h00, de maintenir
le dispositif pour la nuit et de ne passer à l’extinction que le matin. Ce qui a été fait à 6h30. À
7 heures, le feu était éteint, une demi-heure après. C’était plus facile de le faire de jour ? Oui,
et puis il y avait beaucoup de débris dans les décombres, les progressions étaient difficiles,
les personnels étaient fatigués, on avait des moyens [nouveaux] qui arrivaient de Marseille.
On pouvait soutenir une attaque et faire quelque chose de très massif, qu’on aurait pu faire à
partir de 21h00 mais dans des conditions beaucoup plus difficiles. Et ça pouvait entraîner des
accidents sur le plan du personnel. Tous les experts qui étaient là, enfin à peu près tous, la
décision a été largement partagée. Pas par tous hein, il y en a qui voulaient prendre des risques.
Mais là, on contrôlait la situation et on savait que ça n’allait pas évoluer.
[Colonel des sapeurs-pompiers, chef de colonne du PC avancé en 1987 lors de l’incendie du
port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
Le panache de fumée s’élevait droit au dessus des cuves, sur une hauteur de trente mètres. ’’
À l’aube du 3 juin, un nouvel assaut à la mousse carbonique fut donné, et les pompiers se
rendirent maîtres du feu : l’incendie était totalement éteint vers 14 heures.
‘‘Unpremierbilandelasecondeexplosionestdresséparlepréfet:cinqpompiersontété
légèrement touchés. [. . .] Pour ce qui est des victimes, seize blessés dont deux grièvement. Et
surtout deux disparus40.
La stratégie d’attaque du feu a, par la suite, été contestée, en premier lieu par la défense ’’
de l’industriel Shell lors du procès de l’affaire. En témoigne une quantité importante de
documents produits par la « Direction incendie et secours » de la Communauté urbaine de
Lyon pour expliciter ses choix et les contraintes dans lesquelles ils ont été pris. Dans l’un
d’eux41, on trouve le schéma permettant de visualiser les dégâts occasionnés sur le site lors
des premières explosions. Il donne une idée de leur violence, si l’on considère les trajectoires
des cuves déplacées, indiquées en traits pointillés (cf. figure 2.4).
Une des explications données par le service incendie pour les secondes explosions considère
précisément l’affaiblissement important de la structure de cuves ayant reçu des projectiles
quelques heures plus tôt. Mais, au-delà d’une polémique en grande partie juridique cher-
chant à diminuer l’implication financière de l’industriel dans la réparation des dégâts, il
semble que la présence de nombreux acteurs décisionnels au cœur de la seconde phase de
l’incendie du port, par le traumatisme que représente une telle expérience, ait joué ultérieu-
rement durablement. Sans doute a-t-elle compté dans les décisions de réorganisation des
services de secours et du dispositif de crise de la Communauté urbaine. On notera aussi
dans la presse du jour ce commentaire sibyllin :
‘‘M.Michel Noir,ministreduCommerceextérieur,s’estrendupeuavantminuitauPort
Édouard Herriot pour y voir le dispositif mis en place. Le ministre, député du Rhône, a inter-
rompu un voyage officiel en Italie pour venir constater sur place les dégâts42.
39 Plusieurs d’entre eux, qui se trouvaient quai de Beaucaire, en bordure de la darse des pétroliers, avaient sauté à
l’eau et mis un certain temps de ce fait à se faire reconnaître auprès du PC.
’’
40 cf. « Coup de feu au PEH ». Lyon Libération – 3.06.1987.
41 ASDIS69, [SDIS 1987a].
42 cf. « Catastrophe au PEH ». Le Progrès – 3.06.1987 ; n.s.
42
2.1. Lyon, 2 juin 1987, incendie au Port Édouard Herriot
F i g u r e 2.4 – Trajectoire des explosions ayant entraîné la dispersion des produits et provoqué les
foyers et les rayonnements
‘‘Peuavantminuit,M.MichelNoir,ministreduCommerceextérieur,arrivéd’Italieparun
avion du GLAM, était venu se rendre compte de l’étendue de la catastrophe, mais s’était refusé
à toute déclaration43.
Le maire de Lyon de l’époque, Francisque C o l l o m b, était hospitalisé lors des faits, et c’est ’’
son premier adjoint Me André S o u l i e r qui l’a suppléé tout au long de la crise. L’informa-
tion ci-dessus permet toutefois de noter tout l’intérêt que Michel N o i r, alors ministre et en
déplacement, portait à cet accident et à une ville dont il ne cachait plus qu’il souhaitait la
conquérir lors des prochaines échéances municipales de 1989.
Le rappel de Feyzin
Enfin, un autre point que nous souhaitons souligner concerne le rappel mémoriel de la
catastrophe de Feyzin, effectué par de nombreux médias à cette occasion :
‘‘[...]Ilfautencorerappelerque,depuislacatastrophedeFeyzinle4janvier1966,leCouloir
de la chimie, qui s’étend le long du Rhône au sud de l’agglomération lyonnaise, dont fait
partie le Port Édouard Herriot, est l’objet de soins constants de la part de tous les services
de sécurité. [. . .] La soudaineté de l’incendie et la rapidité de sa propagation ont causé une
inquiétude certaine. Après la catastrophe de la raffinerie de Feyzin, au cours de laquelle
11 pompiers ont été tués et une centaine d’autres blessés, un plan de protection et de secours
avait été mis en place et constamment remanié pour le rendre plus efficace44.
’’
‘‘DepuislacatastrophedeFeyzin,ilya21ans,c’estleplusgrosincendiequivientdefrapper
l’agglomération lyonnaise. On pensait pourtant ne plus jamais voir ça. C’est en effet le plus
gros incendie dans l’agglomération lyonnaise depuis la catastrophe de Feyzin, le 4 février (sic)
196645, qui s’est déclaré en tout début d’après-midi en plein cœur du Port Édouard Herriot dans
le 7e arrondissement de Lyon, au nord du célèbre et préoccupant couloir de la chimie46.
’’
‘‘[...]16h20:autorisésàpénétreràl’intérieurduport,lesjournalistessontconduitssousbonne
escorte au local de la CNR situé à 400 m environ du sinistre, pour assister à une conférence
de presse. Plus d’un journaliste a l’impression d’être pris au piège et, pour remonter le moral
des troupes, notre confrère Robert W e i l l raconte ses glorieux souvenirs de Feyzin ! De toute
façon, impossible de rester dehors : un service d’ordre empêche toute divagation et remettent
les curieux dans le droit chemin, menaçant même d’expulser tous ceux qui quitteraient la salle
de conférence47.
’’
43 cf. « Un dépôt d’hydrocarbures en feu aux portes de Lyon ». Le Monde – 4.06.1987 ; n.s.
44 cf. « Lyon : le port en feu ». Le Figaro – 3.06.1987 ; n.s.
45 En réalité 4 janvier 1966.
46 cf. « Lyon : 21 ans après Feyzin. Treize cuves de pétrole en feu ». Le Progrès – 3.06.1987 ; n.s.
47 cf. « 13h15 : le PEH s’enflamme ». Le Journal de Lyon – 3.06.1987 ; n.s.
43
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
‘‘[...]D’unseulcoup,lacourse.Unhautparleurhurle:«Courez!Courez,évacuezvite!».À
travers les voies ferrées, le long des bâtiments, c’est la fuite. Photographes et CRS courent
ensemble loin et vite. Les pompiers aussi. Une explosion violente. Une autre plus sourde. Tous
se regardent, livides. L’ombre de Feyzin plane au-dessus du port : il y avait là-bas, près du lieu
de l’explosion, une trentaine de pompiers en train d’asperger les cuves de mousse. Pendant une
demi-heure, c’est l’incertitude angoissée. Les voitures du SAMU sont prêtes. Un photographe
de Lyon-Libération puis trois pompiers sont évacués vers les hôpitaux48.
La plupart des journaux du jour consultés font référence à l’explosion qui avait eu lieu dans ’’
la raffinerie Elf de Feyzin, et qui avait causé la mort de dix-huit personnes, des blessures à
de nombreuses autres et d’importants dégâts bien au-delà de l’enceinte du site49. Au-delà du
procédé journalistique, sur lequel nous reviendrons50, Feyzin reste un accident local drama-
tique en particulier pour de nombreux pompiers qui se sont fait piéger lors de l’explosion
d’une cuve après plusieurs heures d’intervention51. Et les souvenirs de ce fait précis ont sans
doute eu leur importance dans la gestion du sinistre du port, comme le rappelle l’un des
pompiers au feu :
‘‘[LacatastrophedeFeyzin]elleestlà.Parcequed’abordc’estnotrecommémorationannuelle
qui a lieu le 5 janvier, tous les ans, ça a été quand même un sinistre majeur de la profession,
donc elle est là. Et là je dirais qu’elle est d’autant plus présente dans les esprits, au moment
de l’intervention, parce qu’il y a des gens qui l’avaient vécue qui étaient là, qui avaient des
secteurs à commander, et ils avaient vécu Feyzin. Ils étaient en fin de carrière. Alors c’est à la
fois précieux parce qu’ils faisaient le distinguo entre ce qu’ils avaient vécu et ce qu’ils voyaient
là. Et ils ont été des régulateurs importants en matière de sécurité. Deux colonels qui étaient
avec moi avaient connu Feyzin. Et quand ils ont vu le phénomène en face, c’est eux qui ont
demandé l’évacuation. Parce qu’ils avaient vu ça. Ils avaient ça en tête. Nous, on n’avait pas ça
en tête. Ils ont vu qu’il y avait des phénomènes nouveaux qui apparaissaient sur les structures,
des craquements. Ce vécu collectif qui a quand même existé, était prégnant chez nous.
[Colonel des sapeurs-pompiers, chef de colonne du PC avancé en 1987 lors de l’incendie du
port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
D’après ce témoignage, l’incertitude face à des phénomènes inconnus a amené des pompiers ’’
présents sur place à se remémorer le souvenir dramatique de Feyzin. Ces derniers ont donné
l’ordre à leurs collègues d’évacuer, en en sauvant probablement quelques uns de la mort52.
Cela étant, l’incendie du port Édouard Herriot n’a que peu à voir avec celui de la raffinerie,
en particulier parce que les dégâts ont été contenus à l’intérieur du site. Mais, deuxième du
genre en une vingtaine d’années dans une installation pétrochimique du complexe industriel
sud-lyonnais, il va s’inscrire durablement dans la mémoire locale comme l’un des éléments,
sans doute plus confus que le précédent, d’un continuum catastrophique sur ce territoire.
2.1.3
Origines connues tardivement, responsabilités reconnues plus tardivement encore
Le procès de l’accident n’a été définitivement clos qu’en janvier 2000, soit treize ans et demi
après le sinistre, et a connu plusieurs rebondissements judiciaires. La genèse de l’accident,
« boîte de Pandore »
elle, a pu être établie plus rapidement, mais les incertitudes autour des causes de celui-ci
48 cf. « Coup de feu au PEH ». Lyon Libération – 3.06.1987 ; n.s.
49 Le 4 janvier 1966, en effet, se produit un BLEVE à la raffinerie Elf de Feyzin, phénomène jusqu’alors inconnu des
sapeurs-pompiers. Un laborantin chargé de prélever un échantillon de gaz pour l’analyser commet une erreur de
manipulation. Une sphère de 700 m3 de propane liquéfié se déverse à même le sol, et son contenu se répand au
delà des limites de la raffinerie (il franchit l’autoroute mitoyenne pour frôler le quartier habité des Razes, dressé
à quelques centaines de mètres de l’épicentre du futur incendie). La première étincelle qui se trouve au contact
de ce gaz enflamme aussitôt la nappe. La flamme remonte brutalement jusqu’à la sphère défectueuse, déclenchant
sous celle-ci un feu d’une intensité difficilement imaginable. L’incendie portera progressivement à ébullition les
contenus des réservoirs voisins. Plusieurs explosions se succèdent : la sphère endommagée, dont la soupape de
sécurité cède, puis, dans les heures qui suivent, quatre autres stockages mitoyens. La force des explosions est telle
que certaines sphères seront projetées à plusieurs dizaines de mètres de leur socle. Le feu se répand par la suite
vers les réservoirs pétroliers voisins. L’incendie, déclenché le 4 janvier à 7h15, ne sera maîtrisé que vingt-quatre
heures plus tard. Il provoquera à terme la mort de dix-huit personnes et des blessures plus ou moins graves à
quatre-vingt-dix autres. Enfin il faut ajouter à ce sinistre bilan les dégâts matériels – pour l’essentiel d’importants
bris de verre – provoqués par les explosions successives dans le quartier des Razes.
50 cf. infra § 2.3.2.
51 Parmi les morts dans cette catastrophe, on dénombre onze sapeurs pompiers (sept de Lyon, quatre de Vienne) et
sept salariés (deux employés de la raffinerie, un de l’usine voisine Rhodiaceta et quatre d’entreprises extérieures).
52 Même si, sur ce point, d’autres s’attribuent aussi cette lucidité. cf. « Guy B e l o ua r d, l’ancien chef d’établissement
de la Shell, a sûrement évité un drame ». Le Figaro – 4.06.1987.
44
2.1. Lyon, 2 juin 1987, incendie au Port Édouard Herriot
n’ont jamais pu refermer définitivement la « boîte de Pandore ». Nous en rendons compte ici
de façon succincte, principalement à travers les éléments contenus dans le rapport d’experts
déjà cité et ceux retrouvés dans la presse locale.
Les causes de l’accident
Le lendemain de la catastrophe, plusieurs journaux émettent sans trop y croire l’hypothèse
de la « piste de l’attentat ».
‘‘«Selontoutevraisemblance,l’incendiequis’estproduitauPortÉdouardHerriotetquia
ravagé treize cuves d’essence, est la conséquence d’un accident ». Pour le préfet de police
de Lyon, le doute n’est guère permis bien qu’il admette qu’une enquête soit nécessaire pour
déterminer les circonstances exactes du sinistre. [. . .] Pour ce témoin, l’attentat est évident. La
succession de trois explosions à intervalle régulier sous trois cuves différentes est, selon lui, la
preuve qu’il ne s’agit pas d’un banal accident survenu à la suite d’une erreur de manipulation
de la part de deux ouvriers chargés d’effectuer des travaux de soudure. Soutenir la thèse de
l’attentat paraît toutefois encore aussi hasardeux que de retenir seulement celle de l’accident.
C’est ce qui motive la discrétion du procureur de la République. Il convient cependant de
rappeler que, depuis la fin de la semaine dernière, la surveillance policière de certains points
névralgiques de l’agglomération lyonnaise, notamment le Port Édouard Herriot [. . .], a été
renforcée en prévision d’éventuels attentats53.
’’
‘‘Lathèseaccidentellesembleprévaloir,celledel’attentatrestantpourlemomentécartée.
D’importants travaux d’une durée de deux mois étaient engagés dans le complexe54.
’’
‘‘15h20:interventiond’AndréSoulier,premieradjointàlamairiedeLyon,quiconfirmele
nombre de six blessés. Six cuves seraient en flammes. Sans nier tout risque de propagation et
sans révéler la cause du sinistre (sic), il tente de rassurer les esprits55.
Toutefois, cette piste sera rapidement abandonnée au profit de celle d’un accident industriel. ’’
Toujours dans les premiers jours qui suivent l’incendie, les organisations syndicales ren-
contrées par les journalistes émettent quant à elles des causes d’ordre plus structurel, liées,
dans un premier temps, aux moyens mis en œuvre pour la sécurité de ces sites, qu’elles es-
timent insuffisants, puis, dans un second temps, au processus d’externalisation des industries
chimiques et pétrolières.
‘‘DéclarationàchauddelachimieCFDTduRhône,syndicatlemieuximplantésurleport
Édouard Herriot : « [. . .] En ce qui concerne plus précisément l’accident du Port Édouard
Herriot, il faut d’abord signaler que les interventions des services de secours ont été entravées
par la panique la plus complète qu’a suscité l’énorme incendie. Il faut savoir en effet, qu’il n’y
a aucune coordination au niveau de la sécurité, entre les différents établissements installés sur
le port. C’est le premier point que nous voulons mettre d’abord en avant. En second lieu, nous
devons signaler que dans ces sites à risque, on se heurte à la volonté des patrons de réduire
le nombre des représentants des CHSCT (Comités d’Hygiène, de Sécurité et des Conditions
de Travail). On a voulu réduire le nombre de représentants du CHSCT d’Elf-Solaize. On a
voulu diminuer le poids des représentants des salariés dans ces questions très importantes de
sécurité. [. . .]56 »
’’
‘‘[...]PourlaCGT,[ils’agitd’une]érosiondeseffectifs:«Ilsemble,ditlaCGT,quecetaccident
soit lié à des travaux de réfection et de modification des installations de stockage. Comme l’en-
semble de la distribution pétrolière française, le Port Édouard Herriot subit une érosion constante
de ses effectifs ». Et la CGT d’accuser implicitement : « Dans le cadre de la mise en place de la
flexibilité, les groupes pétroliers font de plus en plus appel aux entreprises extérieures [et aux]
intérimaires, déstructurant les équipes d’entretien et de maintenance qui maîtrisaient leur propre
métier dans les conditions et les risques spécifiques de cette industrie. Cette politique est un élé-
ment essentiel de la remise en cause de la sécurité. Elle est en contradiction avec la directive
53 cf. « Lyon : le port en feu ». Le Figaro – 3.06.1987 ; n.s.
54 cf. « Catastrophe au PEH ». Le Progrès – 3.06.1987 ; n.s.
55 cf. « 13h15 : le PEH s’enflamme ». Le Journal de Lyon – 3.06.1987 ; n.s.
56 cf. « Catastrophe au PEH ». Le Progrès – 3.06.1987.
45
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
Seveso ». Pour la CFDT, [il s’agit d’]entretiens extérieurs. [. . .] Sans préjuger des causes de cet
accident, la CFDT réaffirme que le développement des risques industriels est lié notamment à
l’accroissement de l’intervention des entreprises distinctes sur un même site. Sans mettre en
cause la compétence professionnelle de ces salariés, la méconnaissance des risques inhérents et
spécifiques à chaque installation, les difficultés rencontrées dans la coordination des différentes
équipes sont des facteurs potentiels de risques » indique la CFDT, qui ajoute : « À cet égard, au
moment de l’accident, des travailleurs de diverses entreprises étaient affectés sur les chantiers
de la Shell, les délais imposés à ces chantiers entrainant des conditions de travail et d’horaires
éprouvantes »57.
Le rapport d’expertise demandé par la justice ne se prononce pas formellement sur les ’’
causes de l’accident, ciblant soit une pompe d’enfûtage en mauvais état située à proximité
du démarrage de l’incendie, soit « de multiples scénarios envisagés [qu’il ne peut] repousser58 ».
La « fiche accident » du BARPI confirme d’ailleurs cette incertitude, en explicitant plus avant
les causes possibles.
Extrait fiche accident BARPI
L’origine exacte du sinistre n’a pu être clairement déterminée. Après sept ans d’enquête, les ex-
perts judiciaires retiennent l’hypothèse d’un défaut d’entretien d’une pompe d’enfûtage laissée
en fonctionnement à débit de soutirage nul durant la pause déjeuner provoquant un échauffement
excessif de l’équipement et d’un produit intervenant dans la fabrication des additifs. La décomposi-
tion exothermique de ce produit pourrait avoir créé une brèche par laquelle le liquide inflammable
aurait été rejeté. La source d’inflammation de cet aérosol pourrait être l’auto-inflammation ou
l’électricité statique créée au passage du fluide dans la brèche. En effet, l’expertise judiciaire n’a
pu mettre en évidence l’utilisation d’un chalumeau ou d’une meuleuse dans la zone initiale de l’ac-
cident. De plus, la première explosion a été précédée par le bruit d’une pompe qui démarrait et par
un claquement, signe d’une instabilité de matières (statique ou dynamique). D’autres hypothèses
liées à un phénomène thermique dans du calorifuge de bac n’ont pas pu être écartées : feu dans
le calorifuge d’une canalisation pouvant être provoqué par une escarbille provenant des travaux
par points chauds effectués quelques heures auparavant ou phénomène de « punking » mettant
en cause des phénomènes lents de catalyse, d’oxydation et finalement d’auto-inflammation d’un
produit imprégnant la laine de roche constituant le calorifuge 59.
Partant de là, déterminer les responsabilités précises devenait complexe.
Une procédure judiciaire à rebondissements
Une instruction judiciaire a été ouverte dès le lendemain de la catastrophe, le 3 juin 1987,
et fut confiée au Juge B .60. La DRIRE rendit public en 1988 son rapport établissant que la
compagnie Shell ne disposait pas de toutes les autorisations administratives pour gérer son
dépôt d’hydrocarbures du port Édouard Herriot. Comme nous l’avons vu précédemment, les
autorisations préfectorales n’étaient que provisoires et celle s’arrêtant en mars 1987 n’avait
pas encore été reconduite. Par ailleurs, l’exploitant n’avait pas non plus obtenu toutes les
autorisations administratives lui permettant de démarrer son chantier de construction et de
réaménagement61, en cours depuis sept semaines au moment de la catastrophe62.
Le cinquième anniversaire du sinistre fut l’occasion, pour la presse, de constater que le
dossier judiciaire piétinait, et que les experts63 commis par le juge d’instruction B., n’avaient
57 cf. « CGT et CFDT pour la création d’une commission d’enquête ». Le Progrès – 4.06.1987.
58 ASDIS69, Rapport d’expertise, op. cit., Causes de l’incendie, p. 126.
59 cf. Ministère du développement durable, DGPR/SRT/BARPI, op. cit., p. 6.
60 cf. « Le mystère de l’incendie du port Édouard Herriot », Le Progrès, 4.06.1993.
61 cf. « Port Édouard Herriot : douze ans d’irresponsabilité », Lyon Capitale, 2.06.1999.
62 Parallèlement au début de cette chronique judiciaire, l’incendie entrainait une autre action en marge de l’affaire.
En effet, la loi du 22 juillet 1987 établit que « les collectivités responsables de la gestion des services incendie
doivent prendre les frais du sinistre à leur charge » (cf. Libération, 23.02.1988). Un contentieux s’établit sur cette
base entre la Communauté urbaine et la Ville de Lyon. Du coup, la COURLY (Communauté urbaine de Lyon),
présidée par Francisque C o l l o m b, intenta en février 1988 un recours auprès du Tribunal administratif contre la
Ville de Lyon, dirigée par le même Francisque C o l l o m b, portant sur le fait de savoir qui, de l’une ou de l’autre
des deux collectivités, devait rembourser à l’Etat le surcoût de 4,2 MF occasionné par l’incendie du port. Il s’agissait
de préciser l’article 13 de ladite loi, qui ne définissait pas quelle collectivité publique devait prendre en charge les
frais occasionnés par les secours. Le jugement rendu le fut finalement en faveur de la Ville de Lyon.
63 L’un d’eux était salarié de l’Institut français du pétrole et le second, de la société Atochem, à l’époque filiale
chimique du groupe pétrolier Elf.
46
2.1. Lyon, 2 juin 1987, incendie au Port Édouard Herriot
toujours pas rendu leur rapport et ne comptaient pas le faire avant la fin 199264. En juin
1993, le juge B . changeait d’affectation et transmettait l’instruction judiciaire du procès de
l’incendie à son collègue S .65. Devant la durée de la procédure, qu’il jugeait bien trop longue,
l’avocat des deux victimes profitait de ce changement de main pour assigner le même mois la
compagnie Shell et obtenir ainsi le versement à ses clients d’environ 480 000 F66 de provision,
pour le préjudice moral causé67. La Shell fit appel de la décision et gagna cette manche en
juin 199468.
Le 31 mai précédent, les experts avaient remis leur rapport au juge69. L’expertise apporta
tout de même un certain soulagement du côté des victimes, les experts mettant avant tout en
avant la défection de matériels ou des processus non expliqués auxquels ils étaient étrangers.
L’un des soudeurs blessés déclarait à la presse à la lecture de ce rapport.
‘‘Noussommestousd’accord:nousn’étionspasfautifs.Onnesoudaitpas,onavaitdébranché
les câbles pour en déplacer un. C’est la pompe qui a tout déclenché, nous en sommes sûrs70.
La clôture des expertises entraina la levée des scellés judiciaires sur l’enceinte Shell du port ’’
en octobre suivant71. L’absence de conclusions formelles du rapport d’expertise conduisit le
juge à prononcer, en juillet 1996, un non-lieu dans l’instruction du procès de l’incendie du
port72. L’avocat des victimes s’attendait à une telle issue, ne sachant trop encore comment
utiliser ce rapport :
‘‘PourMeV.,avocatdesfamillesdesdeuxtechniciensdécédésdansl’incendie:«Cen’estpas
évident de critiquer un tel rapport d’experts. Il faut trouver les personnes compétentes, et, si on
trouve quelque chose de discutable, demander des contre-expertises. Sinon, en cas de non lieu, on
peut toujours faire appel. »73
’’
‘‘Lejugechargédel’instructiondecedossieraprocédéàlalevéedesscellés,cequisignifie
en clair que l’enceinte Shell ne fait plus l’objet aujourd’hui d’expertises et autres études de
recherche des causes. [. . .] La Shell de son côté va pouvoir procéder au nettoyage des lieux,
en commençant bien sûr par la dépollution du site, sévèrement imprégné à l’époque par des
dizaines de litres d’hydrocarbures. Ce transfert sur les lieux, du juge en charge de l’instruction
et de toutes les parties concernées, signifie également que les parties civiles n’ont pas cru
devoir réclamer des contre-expertises aux conclusions déposées à la fin du mois de mai dernier
par les experts autorisés. Expertises qui, rappelons-le, n’avaient pu désigner un responsable
plutôt qu’un autre74.
L’avocat faisait tout de même remarquer l’injustice de ce non-lieu, alors que le rapport ’’
d’expertise laissait apparaître plusieurs erreurs de l’exploitant.
‘‘Aprèsneufansd’enquête,d’expertises,decontre-expertises,avectroisjugesd’instructionqui
se sont succédés sur les longues côtes du dossier, et puis le parquet qui explique « avoir tenté de
sauver l’affaire », cette fois, le non-lieu a été prononcé. En simplifiant, cela signifie que la justice
n’a pas trouvé de responsable. [. . .] Me V., avocat des victimes : « Dans le rapport des experts, il y
avait largement de quoi la poursuivre, cette société [Shell], ne serait-ce que pour défaut d’entretien
des pompes. Tous les jours, on voit en correctionnelle des responsables d’entreprise poursuivis pour
bien moins que cela et être sévèrement condamnés. Il y a dans ce dossier autant d’infractions
que l’on en veut ! On peut discuter sur les liens de causalité de l’accident, mais cela doit se faire
au tribunal ». [. . .] Pour Me V., aucune alternative, il fera appel. À la Chambre d’accusation
de décider. Mais pour faire bonne mesure, et surtout pour se plaindre d’une instruction qui
aura duré neuf ans et usé trois juges, il a d’ores et déjà saisi la Cour Européenne des droits de
l’Homme75.
64 cf. « Mystère autour d’une catastrophe », Lyon Figaro, 5.06.1992. Nous avons vu précédemment qu’il n’a été remis
en réalité qu’en mai 1994 aux autorités judiciaires.
65
’’
cf. « L’incendie du port Édouard Herriot reste inexpliqué », Lyon Figaro, 3.06.1994.
66 Soit environ 73 200 €.
67 cf. « L’incendie du PEH : le rapport qui fait mal [. . .] », Le Progrès, 2.06.1994.
68 Ibid.
69 cf. « Nous n’étions pas fautifs », Le Progrès, 01.06.1994.
70 Ibid.
71 cf. « Incendie du PEH : la justice rend les clefs », Le Progrès, 26.10.1994.
72 cf. « Port Édouard Herriot : le non lieu », Le Progrès, 04.07.1996.
73 cf. « L’incendie du PEH : le rapport qui fait mal [. . .] », Le Progrès, 2.06.1994.
74 cf. « La justice rend les clefs », Le Progrès, 26.10.1994.
75 cf. « Port Édouard Herriot : le non-lieu », Le Progrès, 4.07.1996.
47
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
La famille de l’une des victimes fit effectivement appel de ce non-lieu, sans grand espoir76.
La veuve de cet ouvrier soudeur ne vit finalement pas la fin de la procédure intentée pour
connaître la vérité sur la mort de son mari, emportée par un cancer en décembre 1996. Dans
ces circonstances, un journaliste pointait la mesquinerie de l’entreprise Shell à l’égard de
cette famille endeuillée :
‘‘S.avaitonzeansquandsonpère,soudeurhautementqualifié,estmort.Lafamillevivait
confortablement. Ils ont tout perdu. Du jour au lendemain, il n’y avait plus que le SMIC de
la mère pour vivre. Quatre ans après le choc, elle développa un cancer : elle s’est éteinte en
décembre [1996] dernier. S. n’a pas pu faire d’études. Sans qualification, il vivote avec les petits
boulots d’intérim. Ses oncles et tantes – il y avait cinq frères et sœurs – l’aident un peu. Au
titre du préjudice moral, ils ont reçu une provision de 10 000 F, la mère de S. avait reçu un peu
moins de 70 000 F. Depuis quelques temps, ils sont régulièrement relancés par l’avoué de la
Shell qui leur réclame des frais : 2 500 F pour l’oncle et 1 300 F 77 pour S.. C’est légal. Mais d’une
élégance rare [. . .]78.
Pour autant, si les responsabilités pénales ne pouvaient être déterminées du fait du non-lieu, ’’
en revanche, les conclusions du rapport laissaient à penser que les responsabilités civiles de
la compagnie Shell étaient clairement établies, du fait d’une « faute lourde » de sa part : le
pétrolier exploitait sur le site un atelier de production d’additifs, pour lequel la préfecture
n’avait délivré qu’une autorisation provisoire, arrivée à son terme en mars 1987 et qui n’avait
pas été renouvelée. De plus, il semblait que la présence de ces produits additifs, composants
chimiques en cours d’élaboration et aux réactions en partie méconnues, avait compliqué la
maîtrise du sinistre79. Du fait de cette faute lourde, la compagnie Shell a dû indemniser les
victimes, et le coût pour son assureur, les AGF, s’est élevé à environ 100 millions de Francs80.
Les AGF saisirent aussitôt le Tribunal administratif d’une demande d’expertise, qu’elles
obtinrent. Puis la compagnie assurantielle introduisit courant 1997 une action indemnitaire
contre la Communauté urbaine de Lyon et le Préfet du Rhône, au motif qu’elle estimait trop
tardive l’attaque par la mousse carbonique des cuves et de l’incendie81. Cette procédure se
solda en sa défaveur82.
‘‘LesconseilsdelaCOURLYontbalayél’argument,sefondantsurlesconclusionsdurapport
d’expertise : « l’atelier illégal d’additifs ouvrait les cuves de rétention entourant les réservoirs
de carburant. Autant de brèches favorables à la propagation du feu. De surcroit, les pompiers
ignoraient avoir affaire à un feu de produits chimiques. Ils ont été surpris par les explosions. Le
maintien et même l’extension de cette activité « additif » nécessitaient des modifications n’ayant
pas été réalisées par Shell ». [. . .] Le magistrat a proposé le rejet de la requête des AGF et jugé
que les arguties autour de la cuve n°6 qui n’aurait pas explosé avec une action mousse plus
précoce, se nourrissaient « plus de fiel que d’objectivité »83.
En juillet 1997, la chambre d’accusation de la cour d’appel de Lyon confirma le non-lieu ’’
prononcé dans l’affaire du dépôt Shell, et ne retint pas les deux chefs d’inculpation d’« homi-
cide involontaire » et de « délit d’installation classée et non-respect de la sécurité ». De plus, le
pourvoi déposé auprès de la cour de cassation fut jugé irrecevable par le procureur général84.
Toutefois, la cour d’appel de Lyon ne considérait pas les faits comme prescrits, ce qui laissait
encore la possibilité d’une procédure de dépôt de plainte, cette fois-ci non plus du parquet,
mais des victimes ou de leurs ayants-droits eux-mêmes85.
En mai 1998, finalement, le fils de M. G ., conseillé par son avocat, prit la décision de porter
plainte et de déposer une citation directe à comparaitre auprès du tribunal correctionnel86.
Ainsi treize personnes, certains cadres de la société Shell, d’autres responsables de l’entre-
prise qui effectuait des travaux sur le site et un sous-traitant, ont été appelés à comparaître
76 cf. « Catastrophe du PEH : un procès attendu depuis douze ans », Le Progrès, 30.05.1999.
77 Soit respectivement environ 1 500 €, 10 600 €, 380 € et 200 €.
78 cf. « Le broyage des « petits » », Le Dauphiné Libéré, 22.11.1997.
79 cf. « Une bataille juridique s’engage », Le Progrès, 5.11.1997.
80 Soit environ 15 millions d’€.
81 cf. « Dernier écho de l’incendie du PEH », Lyon Figaro, 5.11.1997.
82 Ibid.
83 cf. « Les AGF attaquent la COURLY et l’État », Le Progrès, 5.11.1997.
84 cf. « Catastrophe du port Édouard Herriot : un procès attendu depuis douze ans », Le Progrès, 30.05.1999.
85 cf. « Catastrophe du PEH : le procès reporté », Le Progrès, 5.06.1999.
86 cf. « Catastrophe du PEH : un procès attendu depuis douze ans », Le Progrès, 30.05.1999.
48
2.1. Lyon, 2 juin 1987, incendie au Port Édouard Herriot
pour « homicide involontaire et exploitation sans autorisation d’une installation classée »87.
Lors du premier jugement de cette nouvelle plainte, en juin 1999, le juge demanda à reporter
le procès de quelques mois, le temps que le tribunal obtienne un supplément d’information
sur la composition d’un additif pour gazole, dénommé provisoirement le SAP 9408, à l’exploi-
tation non autorisée88. Au vu des résultats de cette expertise, en décembre 1999, le procureur
requit une condamnation de la société Shell, estimée civilement responsable d’homicide
involontaire89.
‘‘MeV.(avocatdesvictimes)s’estattachéàmontrerquel’explosioninitialeétaitdueàun
défaut d’entretien d’une pompe, installée sur une canalisation dans laquelle circulait le SAP
94-08. « Toutes les hypothèses, certaines tirées par les cheveux, ont été évoquées. Or une seule
reste valable dans ce dossier : la pompe s’est grippée, l’additif a surchauffé et une fuite s’est
produite. Les constatations matérielles le prouvent. [. . .] ». À son tour, M. R . [procureur] a mis
en évidence les délits d’exploitation d’un établissement classé avant d’en venir à établir la
qualification d’homicide involontaire. « Il y a d’abord un jet de produit brûlant sur les deux
victimes. Il y a ensuite la nature du produit qui est, et s’est avéré, le SAP 94-08. Il y a enfin le
manque d’entretien de la pompe, attesté par les constatations matérielles qui, en surchauffant,
a provoqué l’auto-inflammation du produit. Ce dysfonctionnement de la pompe est à l’origine
du drame, c’est certain. L’exploitant étant garant du bon fonctionnement du matériel dont il a
la responsabilité, il doit répondre pénalement des infractions constituées. [. . .] Quant à la société
Shell, en tant que personne morale, il est établi qu’elle a réalisé quelque chose d’éminemment
dangereux pour des raisons de concurrence économique. Sur ce fondement, elle doit être reconnue
civilement responsable »90.
Le jugement fut prononcé le 27 janvier 2000, et le chef d’établissement de l’époque fut ’’
condamné à dix mois d’emprisonnement avec sursis pour exploitation sans autorisation
d’une installation classée et pour homicide involontaire. Les juges relaxèrent les onze autres
personnes, cadres de la Shell, dirigeants de sociétés de sous-traitance, citées par les par-
ties civiles. En outre, le chef d’établissement de l’époque devait, avec la compagnie Shell
jugée civilement responsable, indemniser les familles des victimes (au total 829 000 F91) et
la Sécurité sociale (685 000 F92)93. Il fit appel de ce jugement94 et mal lui en prit car le tribu-
nal aggrava sa peine, en décembre 2000, de quinze mois d’emprisonnement avec sursis et
30 000 F95 d’amende. Au plan civil, il fut condamné à verser, solidairement avec la compagnie
pétrolière, une somme totale de 1 4 millions de Francs96 aux parties civiles97.
Les conséquences de l’accident Shell à Lyon
Largement relayé par les presses locale et nationale, l’accident a eu un certain retentissement.
Les conséquences de cet incendie sont ainsi répertoriées dans la base de données du BARPI.
87 cf. « Douze ans après, un ultime espoir de connaître la vérité [. . .] », Lyon Figaro, 5.06.1999.
88 cf. « Douze ans après, un ultime espoir de connaître la vérité [. . .] », Lyon Figaro, 5.06.1999.
89 cf. « PEH : condamnation requise contre Shell », Le Progrès, 11.12.1999.
90 cf. : « Port Édouard Herriot : condamnation requise contre Shell », Le Progrès, 11.12.1999.
91 Soit environ 126 400 €.
92 Soit environ 104 500 €.
93 cf. « Incendie du PEH : la justice est passée », Lyon Figaro, 28.01.2000.
94 cf. « Le PEH devant la cour d’appel », Le Progrès, 17.11.2000.
95 Soit environ 4 500 €.
96 Soit environ 213 500 €.
97 cf. « Peine à la hausse pour le directeur du site », Lyon Figaro, 20.12.2000.
49
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
Extrait fiche accident BARPI98
Les deux opérateurs présents à proximité du bac n°14 lors du « flash » initial puis encerclés par
la nappe en feu sont tués. Le « flash » brûle également huit opérateurs dont cinq grièvement, trois
positionnés en hauteur, sur la charpente de la nouvelle pomperie en construction, les deux autres
se trouvant à côté de l’armoire de distribution de la pomperie en service. Les opérateurs situés
dans la cuvette n°1, protégés par le mur de rétention, ne sont que légèrement blessés. On déplore
également six blessés légers parmi les sapeurs-pompiers lors de l’explosion du bac n°6.
En utilisant les règles de cotation des 18 paramètres de l’échelle officialisée en février 1994 par
le Comité des Autorités Compétentes des États membres pour l’application de la directive Seveso
et compte tenu des informations disponibles, l’accident peut être caractérisé par les quatre indices
suivants :
• Le paramètre « Matières Dangereuses Relâchées » Q1 est coté à 4 [sur 6] du fait du relâche-
ment de 3 700 t de produits classés Seveso comme « produits dérivés du pétrole »99.
• La valeur 3 [sur 6] attribuée aux conséquences humaines et sociales caractérise les deux
victimes (paramètre H3).
• Les conséquences environnementales de l’accident n’étant pas formellement évaluées, l’in-
dice correspondant n’a pu être renseigné.
• L’indice « conséquences économiques » est au moins égal à 4 [sur 6], une estimation des
dégâts matériels internes s’élevant en 1987 à 130 millions de F (paramètre C15)100.
Le dépôt Shell, détruit en grande partie, ne reprit jamais son activité. Par contre, les autres
industriels du port reprirent la leur dès le surlendemain du sinistre, les dégâts ayant été
contenus à l’intérieur du seul dépôt à l’origine de l’accident. Outre le nombre et le statut des
personnes décédées, c’est là probablement la principale différence avec l’accident toulousain
d’AZF.
2.2
Toulouse, 21 septembre 2001, explosion de l’usine AZF
La situation toulousaine est, en effet, exceptionnelle à plusieurs titres. Nous verrons tout
d’abord de quelles entreprises le site était composé au moment de l’accident ; puis, après
avoir décrit ce dernier, nous verrons quels sont les dégâts immédiatement causés.
2.2.1
Le pôle chimique toulousain en septembre 2001, état des lieux avant la catastrophe
Nous avons vu précédemment que, situé en bord de Garonne, au sud-ouest de la commune
de Toulouse, à cinq kilomètres de sa place centrale du Capitole, le pôle chimique est composé,
avant l’explosion, d’une série d’usines chimiques, en partie interdépendantes les unes des
autres de par les produits qu’elles utilisent.
L’usine AZF–Grande-Paroisse Toulouse, unité du groupe TotalFinaElf, produisait des ferti-
lisants agricoles (vendus sous la marque commerciale AZF), et divers produits chimiques
(ammoniac, acide nitrique, urée, formol, dérivés chlorés, colles, résines, etc.). Géographique-
ment, l’usine décline cette gamme d’activité, du Nord au Sud, des productions d’engrais
vers des productions plus récentes autour des produits chlorés, dont une partie avait fait
l’objet d’investissements importants courant 2000. Dans la période qui précède l’explosion,
quatre-cent-soixante-dix personnes sont directement employées par l’usine, s’ajoutent en-
suite les sous-traitants et intérimaires dont l’estimation du nombre de salariés est délicate
et sur laquelle nous reviendrons.
La SNPE (Société Nationale des Poudres et Explosifs) est la plus ancienne usine du pôle
chimique. Situées sur l’île du Ramier, « les installations de la SNPE les plus proches de l’ac-
cident du 21 septembre, sont à 500 mètres du point zéro de l’explosion, les plus éloignées à
1 000 mètres. » [Barthélémy et al. 2001, p. 4]. Sa dénomination, historique, ne correspond
plus guère à ses activités, puisque la fabrication des poudres a cessé en 1974. En 2001, les
productions sont orientées vers la propulsion spatiale (boosters de la fusée Ariane) et straté-
gique (propulsion de missile) et la chimie fine (autour notamment du phosgène). La SNPE
employait à cette date quatre-cent-soixante-neuf personnes.
99 cf. 1 900 t de fioul domestique et gasoil + 1 200 t d’essence et supercarburant + 600 t d’additifs soit 14,8 % du seuil
haut de 25 000 t de la Directive Seveso II.
100 cf. Ministère du développement durable, DGPR/SRT/BARPI, op. cit., p. 6.
50
2.2. Toulouse, 21 septembre 2001, explosion de l’usine AZF
Deux entreprises affiliées à la SNPE sont également présentes sur le pôle : Tolochimie, située
en rive gauche de Garonne, au Sud de l’usine AZF, et Isochem, située sur l’île du Ramier
dans l’emprise foncière de la SNPE. Tolochimie, créée en 1961, est spécialisée dans la chimie
du phosgène, produit qui lui parvenait de la SNPE par pipeline. Elle produit des intermé-
diaires de la chimie fine, notamment pour l’agrochimie, et représentait, en 2001, cent-dix
emplois. Quant à Isochem, il s’agit d’un atelier pharmaceutique ouvert en 2000, et employant
trente-huit personnes. Cette implantation toute récente était vouée à se développer, mais
l’explosion d’AZF a en changé le dessein.
Enfin, deux unités plus petites, et non classées Seveso Seuil Haut, étaient implantées sur
le terrain de la SNPE : une unité du groupe Air Liquide, spécialiste des gaz industriels et
médicaux, et une unité du groupe finlandais Raisio. Travaillant principalement à partir d’un
sous-produit du phosgène, le chlorure de stéaroyle, fourni « au tuyau »101 par la SNPE, l’unité
Raisio produit des agents de traitement du papier et emploie une trentaine de personnes.
Il faut ajouter les nombreuses entreprises de sous-traitance intervenant sur le pôle chimique.
Selon une estimation du cabinet Bernard Brunhes Sud Ouest [Brunhes 2001] :
‘‘lesemploisinduitsparlasous-traitancedirectereprésententneuf-centséquivalentstemps
plein, auxquels s’ajoutent environ cinq-cents équivalents temps plein, liés aux autres sous-
traitances et externalisations (sous-traitance des sous-traitants, stagiaires, activités de services
utilisés par l’entreprise, etc.).
Au total, le pôle chimique représente donc, en 2001, approximativement mille-cent em-
’’
plois directs et mille-quatre-cents emplois liés à la sous-traitance (directe ou indirecte),
soit environ deux-mille-cinq-cents emplois. Notons enfin que les trois principales instal-
lations, AZF, SNPE et Tolochimie, étaient classées Seveso Seuil Haut, et faisaient donc
l’objet d’une réglementation particulière eu égard aux risques qu’elles représentaient.
2.2.2
Un événement hors-norme
La catastrophe d’AZF apparaît véritablement comme un événement hors-norme. Plusieurs
éléments y contribuent. C’est ce que nous souhaitons, avant même de décrire précisément
ce qu’il s’est joué à Toulouse le 21 septembre 2001, mettre en avant.
Une catastrophe qui s’inscrit dans l’histoire des accidents technologiques majeurs
La catastrophe d’AZF suscite une vive mobilisation médiatique qui participe à ériger l’explo-
sion de l’usine toulousaine en véritable « événement ». Au-delà de son aspect médiatique102,
l’explosion de l’usine AZF est aujourd’hui considérée comme la plus grande catastrophe
industrielle française depuis la seconde guerre mondiale. Elle s’inscrit dans l’histoire des
accidents technologiques majeurs, une histoire déjà marquée par de nombreux autres103. Et
pour cause, cette catastrophe est tout à fait exceptionnelle.
À l’origine, une explosion de trois-cents à quatre-cents tonnes de nitrates d’ammonium
déclassés stockés dans un hangar de l’usine AZF–Grande Paroisse104. Cette explosion, d’une
incroyable violence (équivalent à un séisme de magnitude 3,4 sur l’échelle de Richter) fut
ressentie dans toute l’agglomération toulousaine, brisant vitres et vitrines sur plusieurs ki-
lomètres. Selon le bilan officiel, trente personnes – dont vingt-deux dans l’usine – perdirent
la vie, et des milliers ont été blessées. L’explosion, par la proximité de l’usine avec la ville,
occasionna des dégâts matériels considérables dans près du tiers de la ville de Toulouse. Sur
le site lui-même, l’explosion creusa un cratère de quarante mètres de diamètre et sept mètres
de fond, et dévasta de nombreux bâtiments de l’usine, nous y reviendrons105. Mais loin de
101 Cette expression courante dans le jargon des industriels de la chimie signifie que les deux entreprises étaient
directement reliées par une conduite permettant l’approvisionnement de l’une vers l’autre. Le regroupement
géographique d’entreprises partageant des produits (le sous-produit de l’une devenant une matière première pour
l’autre) est en effet monnaie courante.
102 Que nous allons développer plus loin, cf. infra § 2.3.2.
103 Parmi lesquels, en France, la rupture du barrage de Malpasset en 1957, l’explosion de la raffinerie de Feyzin en
1966, l’incendie du tunnel du Mont-Blanc en 1999, et au niveau mondial, la catastrophe de Seveso (Italie) en 1976,
celle de Bhopal (Inde) en 1984, l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986, etc.
104 En 2001, l’usine AZF de Toulouse appartient au groupe Grande Paroisse, lui-même filiale du groupe TotalFinaElf.
105 cf. infra§ 2.2.3.
51
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
se limiter à l’enceinte du pôle chimique, les dégâts touchèrent lourdement les alentours,
des milliers de bâtiments ont été affectés, dont une partie a été entièrement reconstruite.
L’ampleur des dégâts est ainsi tout à fait hors du commun, et c’est bien une des caractéris-
tiques de cette catastrophe. Comme l’explique un dirigeant du pôle chimique toulousain, le
caractère exceptionnel de la catastrophe d’AZF ne tient pas tant au nombre de victimes qu’à
l’étendue et à l’ampleur des dégâts matériels à l’extérieur de l’usine :
‘‘UndirigeantdusiteSNPEdeToulouse:L’explosiond’AZFaceladeparticulierqu’elle
a fait relativement peu de dégâts dans les usines, relativement peu de morts, j’ai du mal à le
dire parce que une trentaine ça reste quelque chose d’important, mais peu de victimes dans les
usines, par contre, énormément de dégâts matériels en-dehors des usines, sur les populations
riveraines, sur les habitants des quartiers qui sont autour de l’établissement. Alors que jusqu’à
maintenant, les catastrophes industrielles, c’était plutôt beaucoup de dégâts à l’intérieur des
usines, parfois beaucoup de morts à l’intérieur des usines, et par contre, à l’extérieur des usines,
il y avait souvent très peu de dégâts matériels. Parfois des morts aussi, mais très peu de dégâts
matériels. Là, le paradoxe c’est qu’à l’extérieur de l’usine, il y a des blessés, il y a quasiment
pas de décès, très peu, par contre, il y a énormément de dégâts matériels sur une surface
extrêmement importante. Donc ce n’est pas une catastrophe comme les autres.
Par ailleurs, un autre élément, plus récent, contribue à affirmer la dimension historique ’’
de l’événement : la cour de Cassation a autorisé en février 2009 que le procès d’AZF soit
filmé. Comme le présente cet article de presse, cet acte a une grande portée symbolique car
l’enregistrement vidéo n’est autorisé que pour les « procès historiques »106 :
‘‘LaCourdecassationarejetéhierlepourvoiforméparTotal,ouvrantainsilavoieàl’en-
registrement vidéo du procès de l’explosion de l’usine AZF qui débute lundi à Toulouse. Il
s’agit d’une première en France, devant un tribunal correctionnel. Depuis la loi de 1985 sur
l’enregistrement vidéo des procès « historiques », seuls ont été filmés en France les procès de
Klaus B a r b i e (1987), Paul To u v i e r (1994) et Maurice Pa p o n (1998). Le point commun entre
ces procès était leur portée historique, les trois accusés étant jugés devant des cours d’assises
pour leur participation à un crime contre l’humanité. Considérant que l’explosion de l’usine
AZF avait elle aussi « un intérêt historique pour les archives de la Justice », l’association des
Sinistrés du 21 septembre avait demandé que le procès, qui doit durer quatre mois, soit lui
aussi filmé107.
Ce point, hautement symbolique, souligne une nouvelle fois le caractère exceptionnel de la ’’
catastrophe. Nous verrons qu’il transparaît également à travers l’intervention immédiate et
forte du Gouvernement, et la crise sociale dont elle est à l’origine.
Une intervention politique forte
Dans l’après-midi du 21 septembre 2001, le Premier Ministre, Lionel J o s p i n, et le Président
de la République, Jacques C h i r a c, se succèdent sur le lieu du drame. La venue des deux plus
hauts représentants de l’État est en elle-même emblématique de l’ampleur de la catastrophe.
Plus largement, ce n’est que la première étape d’une intervention politique forte, de l’État,
mais aussi des pouvoirs locaux (Mairie de Toulouse, Conseil Général de la Haute-Garonne,
et dans une moindre mesure Conseil Régional de Midi-Pyrénées), pour gérer la situation de
crise et tirer les leçons de la catastrophe.
À titre d’exemple, une semaine après la catastrophe, le Gouvernement, par la voix de Lionel
J o s p i n, annonce à Toulouse une série de mesures108 :
106 Selon l’article 1 de la loi n°85-699 du 11 juillet 1985 tendant à la constitution d’archives audiovisuelles de la justice,
« les audiences publiques devant les juridictions de l’ordre administratif ou judiciaire peuvent faire l’objet d’un
enregistrement audiovisuel ou sonore dans les conditions prévues par la présente loi lorsque cet enregistrement
présente un intérêt pour la constitution d’archives historiques de la justice. »
107 cf. La Dépêche du Midi, 18.02.2009. On retrouve peu ou prou les mêmes éléments dans différents journaux (Le
Monde, Libération, Le Figaro, etc.) publiés autour du 18 février 2009.
108 Extraits du discours du Premier Ministre, du 28 septembre 2001, disponible sur le site Internet des archives
du Premier Ministre, à l’adresse suivante : http://www.archives.premier-ministre.gouv.fr/jospin_
version3/fr/ie4/contenu/28965.htm
52
2.2. Toulouse, 21 septembre 2001, explosion de l’usine AZF
‘‘ToulouseetlesToulousainsdoiventpouvoircomptersurlasolidariténationale.Jesuisvenu
affirmer que l’État, le Gouvernement, se tiennent à leurs côtés pour répondre aux besoins im-
menses qui demeurent : le logement des familles, la reconstruction des infrastructures de santé
et de l’éducation, l’environnement, l’aide aux entreprises et aux travailleurs. Le Gouvernement
tout entier est engagé dans cet effort. [. . .] Je souhaite vous présenter les principales décisions
du Gouvernement dans cinq domaines essentiels.
1. Nous apportons un soutien immédiat à nos concitoyens les plus durement éprouvés.
D’abord à travers les secours d’urgence [. . .] mais aussi grâce à un assouplissement des
dispositions fiscales [. . .],
2. Aider chacun à retrouver un logement est notre priorité principale. Le relogement est
une des questions les plus cruciales des prochains jours. [. . .],
3. Des moyens très importants seront consacrés à l’Éducation nationale. [. . .],
4. Le Gouvernement apporte tout son soutien aux entreprises,
5. Durement éprouvé, le secteur de la santé bénéficiera d’un effort majeur.
Secours d’urgence, logement, éducation nationale, santé, soutien aux entreprises, etc., de ’’
nombreux secteurs d’action publique sont concernés par les mesures annoncées pour venir
en aide à Toulouse et aux Toulousains. Ce même jour, il annonce aussi que les risques indus-
triels feront l’objet d’une nouvelle loi : des comités locaux de prévention des risques seront
mis en place, ainsi que des plans de prévention des risques technologiques. Cette proposition
de loi se veut une réponse aux interrogations sur la gestion des sites industriels « à risques »
dans les milieux urbains suscitées par la catastrophe toulousaine. Par ces gestes forts du
Gouvernement, l’événement sort du cadre local, pour devenir un événement national.
Une catastrophe qui suscite une véritable crise sociale
Enfin, un dernier élément qui nous paraît caractéristique de la dimension exceptionnelle de
la catastrophe d’AZF est la crise sociale qu’elle provoque. Une large mobilisation citoyenne
s’organise très rapidement pour faire valoir les droits des sinistrés, et débattre de la gestion
des risques et de l’avenir du pôle chimique toulousain109. Cette mobilisation, dont le champ
d’action est particulièrement large, se structure peu à peu autour d’un certain nombre de
thématiques sur lesquelles se spécialisent différents groupes d’acteurs.
Concernant tout d’abord les droits revendiqués par les sinistrés, différents angles d’attaque
sont à distinguer. Claude L i e n h a r d présente une série d’items autour desquels se déclinent
« le droit des catastrophes, dans son approche “victimes” » [Lienhard 2008, p. 98]. Il s’agit
notamment :
• du droit à être informé sur les risques,
• du droit d’être secouru,
• du droit d’être aidé et assisté dans l’instant et dans la durée de façon pérenne,
• du droit d’être indemnisé dans le cadre d’une juste réparation intégrale tenant compte
de la spécificité des préjudices découlant du dommage corporel et/ou psychique et à
l’atteinte à la personne,
• du droit de participer à la recherche de la vérité,
• du droit à un procès pénal équitable aussi bien dans la phase de jugement que dans la
phase d’instruction,
• et d’un droit de regard in fine, si le procès pénal a lieu, sur la sanction à intervenir.
• Enfin, il s’agit du droit à la participation citoyenne au débat sur les risques.
Les items proposés ici correspondent amplement aux points d’attache du mouvement ci-
toyen tel qu’il se structure après la catastrophe : certains groupes d’acteurs, principalement
des associations, se sont centrés sur la question des aides d’urgence (ce qui est à rapporter au
109 Marie Gabrielle S u r au d en fait aussi le constat : « La catastrophe de Toulouse engendre immédiatement une
crise sociale. Spontanément, se constitue une très forte mobilisation à laquelle participe l’ensemble des forces
syndicales, politiques et associatives toulousaines ainsi que de nombreuses personnes sans appartenance à une
organisation, sinistrées ou non. ». cf. [Suraud 2007, p. 16].
53
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
droit d’être assisté) ; d’autres sur l’indemnisation des victimes pour des dommages matériels,
corporels ou psychologiques ; d’autres encore sur la recherche de vérité, dans un procès
qui n’a toujours pas, sept ans après la catastrophe, livré la cause de l’explosion110. Enfin les
questions du « droit à être informé » et du « droit à la participation citoyenne au débat sur les
risques » se recoupent ici dans le vaste débat sur l’avenir du pôle chimique toulousain et la
gestion des risques industriels. Les groupes d’acteurs se distinguent là par les positions dans
le débat. Sur ce point qui est au cœur de l’un de ses ouvrages, Marie-Gabrielle S u r a u d
explique ainsi que « la catastrophe d’AZF a eu pour conséquence de bousculer les pratiques
antérieures et de faire émerger dans l’espace civique de multiples propositions allant de
la demande de la suppression des industries à risques à celle d’un contrôle “citoyen” des
entreprises [Suraud 2007, p. 16] ». Il est donc important de souligner aussi l’ampleur de ce
débat.
À travers les différents axes évoqués, c’est une mobilisation citoyenne hors norme qui se
structure, et témoigne de la crise sociale soulevée par la catastrophe. Tout comme l’élan
médiatique, l’étendue des dégâts et la force de l’intervention politique immédiate, elle carac-
térise la catastrophe d’AZF, et participe de son caractère exceptionnel. Ces différents points
contribuent à faire de cette catastrophe, un événement hors-norme.
La révélation d’une usine au cœur de quartiers socialement défavorisés
Un autre point nous semble intéressant à observer. Le territoire sinistré par la catastrophe
d’AZF soulève plusieurs questions quant à l’organisation urbaine du sud-ouest toulousain.
Plusieurs facteurs participent de la disqualification de ce territoire : mis à part le pôle chi-
mique qui est lui-même vécu comme un espace en marge (en marge de la ville et en marge
du développement économique de Toulouse111), « ce secteur sud-ouest de Toulouse est en
outre, depuis des années, marqué par une forte spécificité sociale [CIEU 2002, p. 25]. »
(cf. figure 2.5 ci-dessous). Il est en effet largement composé de quartiers d’habitat social,
où se concentrent « des populations précaires et notamment des familles immigrées non-
européennes à faibles revenus112 ». Ces quartiers, inscrits en politique de la ville, connaissent,
depuis les années 1970, un processus de disqualification. Alors qu’ils cumulaient déjà les
difficultés économiques et sociales, ces quartiers ont rencontré davantage d’entraves pour
faire face à la catastrophe que d’autres quartiers, tout aussi sinistrés mais socialement mieux
positionnés, comme celui de la Croix-de-Pierre113.
À travers cette carte114, il apparaît que la majorité des quartiers très pauvres de Toulouse
se situent à proximité de la plate-forme chimique. Plus précisément, ses alentours sont
composés d’une première couronne de quartiers qualifiés ici de « moyens » (La Pointe,
Touraine, Gironis115), puis de quartiers « pauvres » à « très pauvres » (Empalot, Bagatelle,
Faourette, Mirail, Reynerie, Bellefontaine, Milan, [. . . ]). Vient s’y ajouter une frange aisée le
long de la Garonne, au Nord (les Oustalous – la Digue), et surtout à l’Est (Rangueil, Vieille-
Toulouse, Pouvourville [. . . ]). Ces derniers quartiers sont séparés du pôle chimique par la
colline de Pech-David qui les a protégés du souffle de l’explosion.
Ainsi, la catastrophe d’AZF a aussi montré la situation toulousaine comme un exemple de
cohabitation entre quartiers d’habitat social et sites industriels « à risques », révélant, au sens
110 L’explosion de l’usine AZF a ouvert une longue enquête judiciaire, que pourrait conclure le procès ouvert en
février 2009. À cette date, l’origine de l’explosion suscitait encore le débat, et des soupçons se faisaient sentir quant
au déroulement de l’enquête, certaines des parties concernées allant jusqu’à exprimer un total manque de confiance
dans le travail de la justice et douter à l’avance de ses conclusions. De fait, si ces soupçons n’étaient pas levés au
courant du procès, celui-ci ne pourrait jouer son rôle de catharsis sociale.
111 Situé à la limite sud de la commune de Toulouse, le pôle chimique constitue une enclave bordée, au Nord, par
le boulevard périphérique, à l’ouest, par l’hôpital psychiatrique Gérard Marchant (lui même disqualifié) puis l’au-
toroute A64, et à l’est par la Garonne puis la colline de Pech David. Le boulevard périphérique et la rocade sont,
de plus, surélevés par rapport au niveau de sol, ce qui accentue l’effet de frontière. Par ailleurs, comme nous
l’avons écrit précédemment, les activités économiques de Toulouse sont depuis les années 1980 centrées autour
de l’aéronautique et du spatial. L’image de Toulouse façonnée par les élus locaux, est celle d’une ville dynamique,
tournée vers l’industrie de pointe. Les activités du pôle chimique, qui représentent, au contraire, l’industrie lourde,
apparaissent ainsi en décalage avec le développement (économique, urbain et en terme d’image) de Toulouse.
112 Ibid.
113 L’épidémiologiste Thierry L a n g remarque ainsi que « l’impact sur la santé mentale semble, à exposition égale,
plus marqué dans les groupes sociaux défavorisés. » cf. [Lang et al. 2008, p. 176].
114 Cette carte a été réalisée par David C au b e l [Caubel 2009, p. 45-65].
115 Selon les dénominations INSEE pour le découpage IRIS-2000.
54
2.2. Toulouse, 21 septembre 2001, explosion de l’usine AZF
F i g u r e 2.5 – Carte de la fragmentation sociale de l’agglomération toulousaine
photographique du terme, un cumul d’inégalités sociales et écologiques pour les premières
populations riveraines concernées116.
2.2.3
Un événement qui déstabilise l’organisation urbaine
La violence de l’événement et le fait que le sinistre sorte immédiatement des limites de
l’enceinte de l’établissement, ont fortement contribué à déjouer toute organisation de crise
préétablie et à déstabiliser l’organisation même de la ville et de ses services urbains.
116 Sur ce point, voir par exemple : Patrick P e r e t t i -Wat e l, [Peretti-Watel 2001, p. 37] et Eric Chau-
v i e r [Chauvier 2007].
55
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
Récit de l’événement
Extrait numéro spécial La Dépêche du Midi117
Il est 10h15. Une incroyable déflagration vient de retentir dans toute l’agglomération Toulousaine.
L’usine chimique AZF qui se situe dans la banlieue sud de Toulouse à 4 km du centre-ville vient
d’exploser.
Très violente, l’explosion sera entendue et ressentie jusqu’à Pamiers et Castres.
Sur place, dans ce site classé Seveso 2 dans l’échelle des risques, les premiers secours découvrent
un paysage d’apocalypse. Seule l’emblématique cheminée rouge de l’usine est restée debout. Au-
tour, c’est comme si l’usine avait été bombardée. À la place des tours de fabrication d’engrais,
un cratère de 50 mètres de diamètre et 5 mètres de profondeur témoigne de l’importance de la
déflagration.
Spectacle de désolation aussi sur le périphérique sud qui longe le complexe industriel. Comme si
brutalement la circulation s’était figée dans une épaisse poussière grisâtre. Sur la route jonchée
de gravats, des voitures abandonnées, aux pare-brise éclatés et à la carrosserie parfois broyée.
Mais surtout des automobilistes hébétés, blessés, parfois grièvement comme cette mère de famille
attendant des secours avec ses deux enfants recroquevillés à ses côtés.
Un autre drame s’est joué à un kilomètre de là. Au lycée Gallieni situé en bordure de la route
d’Espagne. Un jeune homme de 24 ans qui se trouvait dans la cour de récréation sera déchiqueté
par des bouts de ferrailles. L’effet de souffle.
Beaucoup de dégâts également dans les zones commerciales du sud de l’agglomération. Le ma-
gasin Darty qui se situe à 200 mètres de l’usine s’est carrément effondré. Il y aurait des victimes.
Le magasin Ikea aurait subi, lui aussi d’importants dégâts à Roques-sur-Garonne et Carrefour, à
Portet-sur-Garonne, a dû fermer sa galerie marchande. Les vitres de l’hôpital Rangueil ont été éga-
lement soufflées ; l’hôpital Marchand qui se situe au sud de Toulouse a lui dû être évacué. Dans le
centre-ville, cette explosion a déclenché une incroyable panique, alimentée par toutes les rumeurs.
Dans un premier temps une explosion place Saint-Georges a même été évoquée. En fait, l’onde
de choc a fait exploser les vitrines de magasins et aussi d’innombrables vitres dans les bâtiments
publics comme à la Caisse d’allocation familiales où à la préfecture mais aussi des centaines de
vitres d’habitations. Incrédules, persuadés d’être confrontés à un attentat les gens sont sortis dans la
rue. Certains pleuraient et beaucoup ont essayé de quitter le centre-ville, provoquant l’engorgement
des rocades.
C’est toute l’agglomération de Toulouse qui a été rapidement paralysée après le déclenchement
du Plan rouge. Très rapidement l’A62, l’A64, la Nationale 20 ont été fermées à la circulation. Les
entrées de Toulouse aux véhicules venant tant de Montpellier que de Bordeaux par l’autoroute
étaient interdites et le trafic depuis l’Ouest avait été dévié à hauteur de la sortie Montauban, à une
trentaine de kilomètres au nord de la ville, provoquant de gigantesques bouchons.
Paralysie aussi avec la fermeture du métro, de la gare Matabiau mais aussi de l’aéroport Toulouse-
Blagnac. Les avions ont été, eux, détournés, sur Bordeaux. Mais c’est le nuage toxique consécutif
à l’explosion qui a focalisé toutes les inquiétudes. Un nuage qui selon l’observatoire régional de
l’air en Midi-Pyrénées contiendraient plusieurs polluants dont du gaz ammoniac. C’est ce produit
qui a provoqué les picotements ressentis hier par de nombreux Toulousains situés sur le passage
du nuage. Parti de la périphérie sud de Toulouse, poussé par le vent d’Autan vers le Nord-Ouest,
il s’est déplacé ensuite vers le Sud-Ouest et l’ouest de la ville passant au-dessus du Mirail avant
de longer la Garonne. D’où un certain nombre de questions concernant les risques de pollution de
l’air bien sûr, mais aussi de l’eau. C’est la raison pour laquelle la Sécurité civile a pris des mesures
de confinement, invitant la population à rester chez elle, fenêtres et portes fermées. De la même
façon, les gens ont été, en attente d’autres analyses sur l’eau de la Garonne, invités à modérer
leur consommation d’eau potable. Un nuage qui toujours selon la préfecture ne présentait pas de
« toxicité avérée ».
D’après la direction de l’usine, il renfermerait de l’oxyde d’azote, un gaz dégagé par l’unité de
fabrication d’acide nitrique au moment de l’explosion. Un risque qui était loin d’être écarté en
début d’après-midi, les pompiers et les forces de police ayant décidé d’élargir le périmètre de
sécurité. Explication : des réservoirs de gaz dangereux, ammoniaque et chlore situés au sud de
l’usine épargné par l’explosion, venaient d’être mis sous haute surveillance.
Une explosion qui selon les premiers éléments de l’enquête serait due à une erreur humaine et non
à un attentat terroriste. Hier, un premier bilan faisait état de 15 morts et 200 blessés, alors que
Lionel Jospin, le Premier Ministre et Jacques Chirac, le Président de la République, s’apprêtaient
à se rendre sur les lieux de la catastrophe.
117 cf. « Toulouse. 10h15 : Une terrifiante explosion », La Dépêche du Midi, 21.09.2001.
56
2.2. Toulouse, 21 septembre 2001, explosion de l’usine AZF
Ainsi débutait le numéro spécial de La Dépêche du Midi118 distribué gratuitement dans
Toulouse le soir de l’explosion. Soulignant le caractère exceptionnel de l’événement, le
journal faisait état d’une « incroyable déflagration » qui « a paralysé » la ville ; d’un « paysage
d’apocalypse » sur le site chimique, « comme si l’usine avait été bombardée » ; d’un « spectacle
de désolation » sur le périphérique sud ; d’« automobilistes hébétés, blessés » ; d’un étudiant
« déchiqueté » ; de magasins et équipements hospitaliers dévastés et, pour certains, évacués ;
d’ « innombrables vitrines brisées », etc. Les mots choisis, particulièrement forts, évoquent
une situation dramatique qui n’est pas sans faire penser aux situations de guerres ou de
catastrophe naturelle, ce qui appuie le côté spectaculaire de la catastrophe. Par là, cet article
est assez emblématique du traitement médiatique de la catastrophe d’AZF. Cette mise en
récit, certes orientée, livre tout de même une description fournie des premiers effets de la
catastrophe. Reprenons quelques points.
La difficile mise en place des premiers secours
Cela est évoqué, pendant quelques heures, Toulouse a été complètement paralysée. Tous
les moyens de communications, à l’intérieur de Toulouse comme avec l’extérieur, ont été
perturbés, complexifiant l’intervention des secours et la compréhension de l’événement. Les
sirènes d’alerte soufflées par l’explosion ne sont pas déclenchées, alors même que, selon
le plan particulier d’intervention défini par les pouvoirs publics, elles auraient dû donner
l’alerte permettant à la fois de situer l’accident et d’identifier la conduite à tenir119. Les
réseaux téléphoniques, fixe et mobile, ont très vite été saturés, empêchant les communica-
tions téléphoniques y compris entre le pôle chimique et la préfecture ou les secours120. C’est
ensuite la circulation automobile qui a été bloquée, et les transports ferroviaire et aérien
interrompus.
Dans le même temps, où chacun dans l’agglomération toulousaine a entendu l’explosion, le
besoin de savoir ce qui s’est passé, de donner un sens à l’événement121 s’est fait sentir. Les
premières rumeurs commencent à circuler : dix jours après les attentats du 11 septembre
2001 à New-York, chacun imagine que Toulouse venait d’être le siège d’une nouvelle attaque
terroriste. Les premières informations ont été diffusées sur les ondes122, mais les reporters
ne parviennent pas mieux que quiconque à identifier l’origine de l’explosion et les radios
bégaient : « une ou plusieurs bombes qui aurait explosé en centre-ville123 » sont évoquées
sur France Info. Il faut attendre environ un quart d’heure avant que l’explosion au sein de
l’usine chimique AZF soit clairement mentionnée, et que les rumeurs cessent. L’explosion
a ainsi été suivie d’un moment de flottement, d’incompréhension, en grande partie liée au
dysfonctionnement des moyens de communication à même de donner l’alerte.
Parallèlement, la plus grande confusion régna quant à la conduite à tenir, d’autant plus
qu’un énorme nuage orange, dont personne ne savait s’il était toxique, s’élevait au-dessus
du pôle chimique : quel comportement fallait-il tenir, fallait-il fuir ou au contraire tenter de
se calfeutrer dans un bâtiment ? Là encore, la population était dans le doute, aucune consigne
précise n’ayant été diffusée et les mesures d’urgence étant insuffisamment connues du public
118 La Dépêche du Midi est le seul quotidien régional publié à Toulouse. Au plus près de la situation toulousaine, il a
joué un rôle particulièrement important dans la médiatisation de la catastrophe d’AZF.
119 Tout au moins, cela aurait été possible pour ceux qui connaissaient les mesures d’urgence, autrement dit qui
savaient identifier le signal d’alarme propre à un accident sur le pôle chimique sud, avaient connaissance de la
conduite à tenir en cas d’accident. Or, et c’est là un problème de la gestion des risques mis au jour par la catastrophe,
l’information des populations sur les mesures d’urgence présentait de nombreuses lacunes. Ce point est souligné
notamment par Marie-Gabrielle S u r a u d : « La catastrophe d’AZF a en effet révélé que dans les quartiers riverains
la majorité de la population ignorait l’existence d’usines à risques avant le 21 septembre. Malgré les plaquettes
élaborées et diffusées par le SPPPI et l’édition de Journal-Environnement, peu de riverains ont connaissance des
risques engendrés par les usines et encore moins des procédures d’alerte et des consignes à respecter pour se
protéger en cas d’accident. ». cf. Marie-Gabrielle S u r a u d, op.cit., p. 107.
120 Pour pallier les contraintes de réseaux téléphoniques ouverts à tous, des installations radiophoniques étaient
normalement prévues pour mettre en réseau, notamment, l’industriel, la préfecture et les pompiers. Elles ont été
endommagées par l’explosion, et n’ont donc pas pu être utilisées.
121 L’anthropologue Alban B e n s a et le sociologue Eric Fa s s i n expliquent ainsi la nécessité de donner du sens à
l’événement : « dans son surgissement même, l’événement est socialement perçu comme incomparable : il n’est à
nul autre pareil. Il délivre une signification si neuve que son décryptage même constitue le nouveau paradigme. Sa
violence, voire son absurdité apparente ne laisse muets les contemporains que le temps de son irruption. Mais, la
première stupeur passée, les mots et les signes affluent, comme pour combler la béance du sens. ». cf. [Bensa et
Fassin 2002, p. 14].
122 La radio est en l’occurrence le média le plus réactif.
123 Propos d’un reporter de France Info, cité dans Presse, 2001, « 21 septembre 2001. Toulouse. 10H20. Et demain ? »,
numéro spécial, octobre 2001, p. 49.
57
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
pour être appliquées. C’est ce dont témoigne par exemple cette étudiante du lycée Déodat
de Séverac :
‘‘Justeaprèsl’explosion,aprèsquetouteslesvitresdelaclassenoussoienttombéesdessus,nous
sommes descendus dans la cour du lycée. Une fois dehors, nous avons vu le nuage et compris
qu’il s’était passé quelque chose sur le pôle chimique. Là, une personne de l’administration
courrait affolée au milieu des élèves, elle nous a crié quelque chose comme : « Nous sommes
en Seveso, il faut évacuer ! Ne partez pas par là c’est bloqué, ne partez pas par là c’est là que ça
a explosé, mais partez, partez ! » J’ai fait partie de ceux qui ont alors quitté le lycée, et je suis
allée comme j’ai pu chez une amie de l’autre côté de la ville. Une fois là-bas, j’ai entendu à la
télé qu’il fallait se confiner, et qu’il ne fallait pas boire l’eau du robinet. Nous sommes donc
restés dedans tout l’après-midi. Le soir, en revenant chez moi, à côté du lycée, j’ai appris que
les autres élèves avaient finalement été accueillis dans le gymnase. C’était le seul bâtiment
dont il restait les vitres et donc le seul bâtiment où ils pouvaient à peu près être confinés.
Ces différents éléments ont, dans les premières heures de la catastrophe, « souligné la fra-’’
gilité de nos milieux urbains contemporains [CIEU 2002, p. 25] », et ont rendu délicate la
mise en place rapide des moyens de secours. En effet, comme l’expliquent Ryad K a n z a r i
et Jens T h o e m m e s dans leur travail sur les sapeurs-pompiers dans la crise AZF, « les infor-
mations concernant l’annonce de l’explosion de l’usine, sa nature et sa localisation, n’ont pas
été transmises aux services de secours selon les procédures prévues. Le réseau téléphonique
était rompu, [. . .] le réseau radiophonique propre aux pompiers a également été totalement
interrompu par l’explosion, durant environ une dizaine de minutes [. . .]. Dans l’isolement,
certains pompiers ont cherché d’autres moyens pour s’informer. Certains sont par exemple
montés sur le toit de la caserne pour tenter de distinguer de la fumée, et peut-être locali-
ser le problème. Puis, environ vingt minutes plus tard, un agent a passé un message radio
pour annoncer que l’usine chimique AZF avait été rasée et que les victimes étaient nom-
breuses [Kanzari et Thoemmes 2008, p. 65] ». De la même manière, le préfet a tardé à
savoir d’où venait l’explosion :
‘‘Notrepremièrepréoccupationaétédesavoird’oùvenaitl’explosion.Chacunacruquecela
s’était passé à côté de chez lui. Par conséquent, au départ, nous avons pensé que c’était place
Saint-Étienne, rue Sainte-Anne124. Puis, peu à peu, nous avons entendu, notamment par réseau
radio, des informations. Il a fallu quelques minutes avant de savoir que cela venait d’AZF.
[. . .] [Ensuite,] le premier souci a été de mesurer l’ampleur de la catastrophe et d’organiser
concrètement les secours, de s’assurer que l’ensemble des acteurs se mettait en place, à la fois
sur site et à la cellule de crise, de façon à pouvoir rassembler l’ensemble de ceux qui sont
prévus dans une telle situation. Notre deuxième préoccupation a été de savoir très rapidement
si le nuage qu’on nous signalait était toxique ou non toxique. Cela a été une inquiétude très
grande, d’où la décision prise très rapidement de conseiller à la population le confinement125.
Une fois informé de l’origine de l’explosion, le préfet organisa les secours, en s’appuyant sur ’’
les plans d’urgence existants (à la fois le plan particulier d’intervention du pôle chimique et
le plan rouge), et simultanément, tenta de faire évaluer la toxicité du nuage qui s’élevait au-
dessus du pôle chimique et prit la décision de demander aux personnes de se confiner. Cette
consigne s’avéra difficile à respecter dans un contexte où les vitres de plusieurs milliers de
bâtiments avaient été emportées par le souffle de l’explosion, et soulèvera les contestations,
telles qu’en formule ici le président du Conseil Général :
‘‘Lespouvoirspublicsdonnaientparradiol’ordredeseconfinerchezsoi.Or,leconfinement
paraissait difficile puisqu’il n’y avait plus de fenêtres dans les maisons ; c’est ainsi que les gens
se sont retrouvés dans la rue. Confrontés aux odeurs et aux bruits qui couraient, beaucoup ont
pris leur voiture et ont « fui » Toulouse126.
Pour justifier sa décision, le préfet invoque deux arguments : certes, à proximité du site, il ’’
était difficile de se confiner mais le nuage pouvait potentiellement concerner une plus large
part de l’agglomération. De plus, cette mesure de confinement aurait un effet bénéfique sur
124 La place Saint-Étienne et la rue Sainte-Anne jouxtent la préfecture de Toulouse.
125 cf. Le préfet de la Haute-Garonne, auditions de la commission d’enquête parlementaire,[Déault et Loos 2002a,
p. 327].
126 cf. Le président du Conseil général de Haute-Garonne, auditions de la commission d’enquête parlementaire, op.
cit., p. 353.
58
2.2. Toulouse, 21 septembre 2001, explosion de l’usine AZF
les conditions de circulation des secours. Il indique aussi avoir été informé rapidement de la
non-toxicité du nuage127.
Pendant ce temps, les secours s’organisaient pour soigner des milliers de blessés. Sur place
dès l’explosion, puisque voisins du pôle chimique, les employés et quelques patients de
l’hôpital psychiatrique Gérard Marchant furent les premiers à intervenir auprès des bles-
sés : malgré les dégâts et le choc, ils sont immédiatement venus au secours des personnes
présentes sur le site chimique et à proximité128. Ils ont été ensuite rejoints par le SAMU,
les pompiers et des militaires de la sécurité civile, qui « sont intervenus sur les sites sinistrés
pour secourir, évacuer, mettre en sécurité les personnes et les lieux [État Point Com 2002,
p. 3]. ». Devant le nombre et la disparité des blessures, un hôpital de campagne, ou poste
médical avancé, fut rapidement installé à quelques encablures du pôle chimique afin de trier
les blessés et de les orienter vers les structures adaptées. Cet extrait du document publié en
octobre 2001 par Milan Presse résume relativement bien l’action des secours.
Extrait Milan Presse
Rarement une ville et la chaîne de la médecine d’urgence avaient dû faire face à une situation aussi
critique en France. Quelques minutes après l’alerte, un dispositif d’une ampleur jamais vue a été
mis en place dans un contexte d’“un degré de gravité exceptionnel”, selon le professeur Christian
V I R E N Q U E, directeur médical du Samu 31 qui centralise les appels et les services d’urgence,
quelles que soient les circonstances. [. . .] Dans les vingt premières minutes, l’ensemble de la chaîne
médicale s’organise vaille que vaille et travaille en aveugle. [. . .] Un Poste médical avancé (PMA),
véritable hôpital de campagne, est créé de toutes pièces au Centre de rééducation des invalides
civils (CRIC) du rond-point de la Croix-de-Pierre, avenue de Muret. [. . .] Quarante-sept blocs
opératoires fonctionnent en permanence 36 heures durant. Les interventions chirurgicales sont
souvent lourdes [. . .]129.
Par ailleurs, une autre action a été immédiatement conduite après l’explosion. Pour éviter
qu’un nouvel accident ne vienne aggraver le bilan, déjà lourd, de la catastrophe, l’ensemble
du pôle chimique a dû être arrêté et sécurisé. Une large part de l’opération de sécurisation
des installations a été réalisée dès les premières minutes suivant l’explosion, par le personnel
du pôle chimique. C’est ce qu’explique par exemple le responsable sécurité de la SNPE :
‘‘LeresponsablesécuritédelaSNPE:Lepersonnelnes’estpasécartédel’usine,niquoi
que ce soit : ils ont tout arrêté, toutes leurs installations, ils ont pratiquement éteint la lumière,
et une fois qu’ils avaient éteint la lumière, ils sont partis de l’usine.
S’est ensuite posée la question de l’évacuation des produits dangereux (chlore, ammoniac, ’’
nitrate d’ammonium, et surtout phosgène).
L’ensemble de cette opération s’est étalé sur plusieurs mois130, et a été
mené, selon des processus particulièrement délicats, par les salariés des
Les salariés seront les pre-
usines, avec l’appui des pompiers et sous l’égide de la DRIRE. Dans l’en-
miers à assurer courageuse-
semble des opérations de sécurisation, le personnel du pôle chimique a
ment la mise en sécurité des
donc joué un rôle central. Marie-Gabrielle S u r a u d explique ainsi que
installations
« sur les lieux de la catastrophe, les salariés seront les premiers à assurer,
courageusement, la mise en sécurité des installations » ; et elle estime
127 « J’ai donc décidé de maintenir la décision prévue par le PPI de confinement pour deux raisons. La première est
que, certes, beaucoup de fenêtres avaient explosé, mais le nuage pouvait éventuellement concerner une population
beaucoup plus importante, sur l’ensemble de l’agglomération toulousaine. Par conséquent, il était prudent d’envi-
sager cette hypothèse et donc de faire en sorte qu’une partie importante de la population puisse quand même être
mise à l’abri. La deuxième raison portait sur des questions de circulation. Dans une situation de ce type, si chacun
prend sa voiture pour quitter, séance tenante, le lieu où il se trouve, cela aggrave les conditions de circulation de
façon épouvantable et pose des problèmes énormes supplémentaires aux secours. C’est la raison pour laquelle
cette décision a été prise. J’ai d’ailleurs eu connaissance très rapidement que les premières analyses montraient
que le nuage n’était pas toxique. Néanmoins, par précaution, il m’a semblé préférable de maintenir cette décision
qui est restée en vigueur jusqu’à plus de 16 heures, cet après-midi-là, et qui a présenté moins d’inconvénients que
d’avantages. ». cf. Le préfet de la Haute-Garonne, auditions de la commission d’enquête parlementaire, op. cit.,
p. 327–328.
128 Ce point est présenté, par exemple, dans le bilan à un an de la mairie de Toulouse : « Autour de l’usine AZF,
l’hôpital psychiatrique Marchant dont les portes et les fenêtres ont volé en éclats, a néanmoins transformé ce qui
restait des urgences en poste de secours avancé. ». cf. [Toulouse Infos 2002, p. 9](de l’édition en 71 p.).
129 cf. Presse, op. cit.,p. 56
130 Nous reviendrons plus loin sur l’évacuation des produits dangereux, car ce moment a représenté le premier élément
de mobilisation de la société civile. C’est donc autour de ce point que la concertation a commencé à être organisée.
cf. infra § 3.2.2.1.
59
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
que « cet aspect a été largement mésestimé dans les tourmentes du débat
public [Suraud 2007, p. 7] ».
Bilan des dégâts
Au-delà de ces opérations de première urgence conduites immédiatement après l’explosion,
la catastrophe a eu des conséquences importantes sur une large partie de la ville de Toulouse.
Les conséquences de cette explosion sont ainsi répertoriées dans la base de données du
BARPI :
Extrait fiche BARPI
En utilisant les règles de cotation des 18 paramètres de l’échelle officialisée en février 1994 par
le Comité des Autorités Compétentes des États membres pour l’application de la directive Seveso,
l’accident peut être caractérisé par les quatre indices suivants, compte-tenu des informations dis-
ponibles :
• Le paramètre « Matières Dangereuses Relâchées » Q1 est coté à 4 [sur 6] du fait de quantité
de substances effectivement perdues ou rejetées [. . .] et de quantité de substances explosives
ayant effectivement participé à l’explosion.
• Compte-tenu du nombre de morts, de blessés légers et de personnes sans abri ou ayant
perdu leur emploi suite à l’accident, le niveau 6 [sur 6] est atteint pour les « conséquences
humaines et sociales ».
• Pour les conséquences environnementales, le niveau 1 [sur 6] correspond à la pollution de
la Garonne par des rejets de solutions azotées.
• Les nombreux dégâts matériels dans l’établissement, la perte de production consécutive à
l’explosion et les coûts des mesures de réhabilitation du site, représentent le niveau 6 [sur
6] pour les « conséquences économiques », [. . .] évaluées globalement à plus de 2 milliards
d’euros 131.
Au-delà de cette liste brute facilitant la comparaison avec l’accident lyonnais, nous souhai-
tons rentrer davantage dans le détail de ces conséquences. Notre objectif ici n’est pas tant
de dresser une liste exhaustive des dommages, corporels, matériels ou psychologiques, suc-
cessifs à la catastrophe d’AZF, que de donner des points de repères permettant d’apprécier
plus finement l’ampleur du drame, et de comprendre en quoi il déstructure le quotidien
toulousain.
Quelques chiffres glanés au fil des bilans effectués par les différentes institutions concer-
nées :
• Les blessures corporelles
Trente morts, 2 242 blessés ayant consulté à l’hôpital, 8 042 personnes concernées par
des expertises médicales, 3 378 accidents du travail comptabilisés le 21 septembre.
• Les dégâts matériels
Plus de 30 000 logements détruits ou endommagés, des vitres brisées jusqu’à 6 km du
centre de l’explosion132 ; 192 bâtiments communaux ont été touchés par l’explosion,
dont 85 écoles maternelles et primaires133 ; 18 collèges ont été endommagés, dont 4 qui
ont nécessité la mise en place de préfabriqués pour assurer l’accueil des élèves [Canal
31 2001]; 11 lycées sinistrés, dont deux (les lycées Gallieni et Françoise) définitivement
fermés, et un (le lycée Déodat de Séverac) très sévèrement atteint également [Notre
région 2001]; plus de 5 000 entreprises matériellement touchées par l’explosion, parmi
lesquelles 50 complètement anéanties et 400 gravement sinistrées [Etude 2004].
Au 31 juillet 2002 le volume des emplois supprimés, ou dont la suppression est officiel-
lement annoncée, s’élève à 960 dans 16 entreprises, y compris AZF/Grande Paroisse,
SNPE et Tolochimie 134.
131 cf. [DPPR/SEI/BARPI 2001, p. 6].
132 Ces premiers chiffres sont tirés du bilan à un an réalisé par la préfecture de la Haute-Garonne : « AZF : le bilan,
un an après », [État Point Com 2002].
133 cf. « Toulouse, un an après [. . .] » [Toulouse Infos 2002].
134 cf. « AZF : le bilan, un an après » [État Point Com 2002].
60
2.2. Toulouse, 21 septembre 2001, explosion de l’usine AZF
Le pôle chimique est la première victime de l’explosion : vingt-trois personnes y ont perdu
la vie, de nombreuses autres ont été blessées. L’ensemble des employés du pôle, soit plus
de deux-mille salariés135, se retrouvèrent au chômage technique. La forte restriction des
activités chimiques se traduisit ensuite par la réduction drastique des effectifs : les deux
groupes TotalFinaElf et SNPE mirent en place des plans sociaux, concernant les quatre-cent-
soixante-dix employés d’AZF pour le premier, les quatre-cent-deux emplois pour le second.
Physiquement, l’explosion creusa un cratère de 40 m de diamètre et 7 m de fond, et dévasta
les bâtiments industriels : l’usine AZF fut la plus touchée, mais les autres établissements
présentaient aussi un certain chaos du fait de bardages éventrés, de bâtiments administratifs
dévastés. Cependant, les installations chimiques en tant que telles n’étaient pas profondé-
ment atteintes. Preuve en est notamment que l’explosion n’a pas eu de répercussions sur les
autres établissements : les systèmes de sécurité ont bien réagi, évitant le sur-accident.
Aux alentours, ce sont tout d’abord les conséquences sanitaires qui furent à déplorer : sept
personnes décédèrent des conséquences de la catastrophe, des milliers furent blessées, phy-
siquement ou psychologiquement. Un rapport de l’Institut de veille scientifique constate
ainsi, au niveau des troubles physiques, une « forte prévalence des affections auditives : la
majorité des séquelles déclarées à dix-huit mois a concerné des séquelles auditives », et
explique, à propos de la santé mentale, que « plusieurs indicateurs convergents témoignent,
en outre, d’une grande souffrance psychologique dans la population plusieurs mois après
l’explosion. Celle-ci s’exprime à travers la symptomatologie de stress post-traumatique, les
symptômes de dépressivité mais aussi à travers le recours à des traitements psychotropes
ou à un suivi médical encore fréquents dix-huit mois après l’explosion136 ». Ces dommages
sur la santé des personnes, nombreux et variés, ont laissé des blessures longues à cicatriser,
d’autant plus qu’ils se cumulaient souvent avec des dommages matériels, en particulier sur
les logements.
En effet, plusieurs milliers – voire dizaines de milliers – de logements ont été sinistrés : on
observait principalement des vitres brisées, dégâts emblématiques de la catastrophe d’AZF,
mais aussi des toitures soulevées, des huisseries arrachées, des cloisons soufflées, des faux
plafonds effondrées, etc. Parc public comme parc privé ont été concernés : les logements si-
nistrés se distribuaient approximativement en 15 000 logements HLM, 15 000 logements dans
des copropriétés privées et 5 000 maisons individuelles. Une grande partie était, au moins
temporairement, hors d’usage et nécessitait que des solutions alternatives d’hébergement
soient trouvées, soit directement par les habitants, soit avec l’assistance des pouvoirs publics.
La mairie a ainsi ouvert dès le soir de l’explosion cinq centres d’hébergement d’urgence,
dans des gymnases, qui ont accueilli quelques centaines de personnes les premières nuits.
De la même manière, de nombreuses entreprises ont également été atteintes, présentant les
mêmes pathologies : la Chambre du Commerce et de l’Industrie dénombrait ainsi 5 000 entre-
prises sinistrées, dont une cinquantaine complètement anéanties. À travers la cartographie
des dégâts, apparaissent notamment toute une série de bâtiments industriels ou commer-
ciaux (Boyer, Darty, Brossette, EDF-GDF, Midi-Papiers Peints, Milan Presse) [. . . ] qui, de
par leur proximité avec le pôle chimique, ont été fortement impactés, et dont la complète
reconstruction (sur place ou non) a dû être envisagée.
Les équipements publics ont eux aussi été largement touchés. Une multitude d’établisse-
ments scolaires (écoles, collèges, lycées) ont été affectés. Les chiffres cités plus haut parlent
d’eux-mêmes. Une large majorité n’a été fermée que quelques jours, mais pour certains les
travaux ont duré bien plus longtemps. Des solutions temporaires ont alors été mises en
place pour assurer l’accueil des élèves : transfert sur un autre établissement, installation de
préfabriqués à proximité des bâtiments rendus inutilisables, etc. Les cas les plus embléma-
tiques sont ceux des lycées Gallieni et Françoise, et du groupe scolaire des Oustalous qui
ont dû être démolis avant d’être reconstruits, sur place pour le lycée Gallieni et le groupe
scolaire, sur une autre commune de l’agglomération pour le lycée Françoise.
L’enseignement supérieur n’a pas été épargné : à l’université du Mirail, la rentrée a été
repoussée de quelques mois, et certains bâtiments récents comme le bâtiment de l’Arche
qui accueillent la bibliothèque universitaire et la Maison de la Recherche sont restés inuti-
lisables pendant de nombreux mois. À l’École Nationale Supérieure des Ingénieurs en Arts
Chimiques et Technologiques (ENSIACET), située sur l’île du Ramier face au pôle chimique
135 Le pôle chimique représente donc, en 2001, approximativement 1 100 emplois directs et 1 400 emplois liés à la
sous-traitance (directe ou indirecte), soit environ 2 500 emplois cf. [Brunhes 2001].
136 Pour plus de détails sur l’impact de la catastrophe d’AZF sur la santé, cf. [InVS 2006].
61
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
dont elle n’était séparée que par la rocade, les dommages nécessitaient là-aussi une recons-
truction complète et le choix a été fait, dans une logique de regroupement, de déplacer l’école
sur le campus de Toulouse-Labège137. Enfin, la cité universitaire Daniel Faucher a elle aussi
dû être entièrement réhabilitée.
Au-delà du secteur de l’enseignement (primaire, secondaire et supérieur), bien d’autres équi-
pements furent également sinistrés. Le secteur hospitalier a été directement touché, ce qui
n’est pas sans poser problème dans un contexte où des milliers de personnes nécessitaient
des soins du fait même de la catastrophe. L’hôpital psychiatrique Gérard Marchant, situé
le long de la route d’Espagne face à l’usine AZF, a été en première ligne face à l’explosion.
Gravement endommagé, il fut évacué et les patients replacés dans différents hôpitaux de la
région138. Bien que plus éloigné du pôle chimique, l’hôpital de Rangueil, soit l’un des deux
grands hôpitaux « généralistes » de Toulouse, subit également de lourds dégâts.
Le secteur social ensuite a été concerné à travers des centres sociaux, des unités territoriales
d’action médico-sociale et des centres communaux d’action sociale, mais aussi plusieurs
structures de logement d’urgence ou d’insertion, comme les CHRS (Centres d’hébergement
et de réinsertion sociale) ou les foyers de jeunes travailleurs, et le centre AFPA de Toulouse-
Bordelongue pour lequel s’est, une fois encore, posée la question de la reconstruction dans
son ensemble. Il en est de même du secteur culturel puisque plusieurs maisons des jeunes
et de la culture, plusieurs gymnases, et quelques établissements majeurs de l’agglomération
(Stadium, Palais des Sports, Parc des Expositions, Zénith, Théâtre de la Digue) ont été affectés,
à des degrés divers allant de la fermeture provisoire à la démolition-reconstruction (sur place
ou ailleurs).
Enfin, et dans des registres très différents, trois derniers établissements, publics pour les deux
premiers, privés pour le troisième, valent d’être cités ici, puisqu’ils ont tous trois été entière-
ment reconstruits : le principal dépôt de bus de la société d’économie mixte des voyageurs
de l’agglomération toulousaine (SEMVAT)139, le parc-atelier de la direction départementale
de l’Équipement (DDE), et le Bikini. Cette salle de concert rock de Toulouse, est en effet
assez emblématique de la catastrophe d’AZF : située en bord de Garonne, face à la SNPE,
elle a été lourdement affectée par la catastrophe, perturbant lourdement la diffusion des
musiques amplifiées sur l’agglomération toulousaine [Sibertin-Blanc 2004, p. 205-223].
Elle a aussi suscité de nombreuses interrogations quant aux conditions de son installation à
une si grande proximité du pôle chimique.
Ne sont cités là que les principaux dégâts matériels causés par l’explosion. Néanmoins,
cette liste, déjà longue mais loin d’être exhaustive, montre bien l’hétérogénéité des secteurs
concernés par la catastrophe d’AZF (économie, logement, éducation, santé, travail social,
culture, etc.), et laisse présager de la complexité des opérations de remise en marche, provi-
soire et/ou définitive, qu’elle a imposé.
Au niveau national, deux jours seulement après l’explosion, le ministre de l’Environnement,
Yves C o c h e t, indiquait son souhait de voir évoluer la réglementation :
‘‘Cetteproximitéentrelessitesindustrielsetlespopulationsposeleproblèmedefond.Nous
avons identifié les points noirs. Ils sont 680. Sans doute faut-il envisager une réponse législative
qui rendrait impossible de telles concentrations140.
Quelques jours plus tard, une semaine exactement après le 21 septembre, Lionel J o s p i n ’’
confirmait la volonté du Gouvernement de produire une nouvelle loi sur la maîtrise des
137 « Demain, l’ensemble de l’ENSIACET (enseignement, recherche et administration) sera reconstruite sur le site
de Toulouse Labège où l’INPT [Institut National Polytechnique de Toulouse] possède un parc arboré de 19 ha
abritant déjà les services centraux de l’INPT, les cycles préparatoires polytechniques et la formation continue. Il
s’agit d’un projet de 25 000 m2 de locaux pour une enveloppe d’environ 54 millions d’euros. En septembre 2007, date
de l’inauguration de ses nouveaux locaux, l’ENSIACET aura achevé sa mutation en regroupant sur un même site
l’ensemble des activités de ses sœurs aînées l’ENSCT et l’ENSIGC », soit l’École Nationale Supérieure de Chimie de
Toulouse et l’École Nationale Supérieure d’Ingénieurs du Génie Chimique, qui avait donné naissance à l’ENSIACET
en janvier 2002, sans que les deux unités ne soient physiquement rassemblées. Selon le site internet de l’ENSIACET,
consulté le 19 janvier 2009 : http://www.ensiacet.fr/Web_A7/ENSIA7_FR/PRESENTATION/azf.shtml.
138 Le sort de cet hôpital a entraîné une forte mobilisation de son personnel, qui s’est battu pour la réouverture sur
place et le retour de tous les patients sur le même lieu.
139 La SEMVAT a été absorbée en 2002 par une nouvelle structure, nommée Tisséo-SMTC (syndicat mixte des trans-
ports en commun). Le dépôt de bus concerné sera donc indifféremment nommé dans ce document « dépôt de bus
SEMVAT » ou « dépôt de bus Tisséo-SMTC ».
140 cf. Yves C o c h e t, cité dans La Dépêche du Midi, le 23.09.2001.
62
2.3. Processus d’externalisation et de médiatisation, des problématiques communes aux deux événements
risques industriels. Répondant aux inquiétudes soulevées partout en France par la catas-
trophe d’AZF, il revient sur la situation toulousaine et annonce, en substance, les évolutions
proposées en terme législatif.
‘‘SelonlePremierministre,«lesréponsesnesontpaslesmêmesdansunevillecommeToulouse
qui a été meurtrie et les villes qui n’ont pas eu à subir ce traumatisme ». Et de préciser : « Les
usines Atochem et SNPE ne sont pas en état de fonctionner et la question de leur redémarrage n’est
pas à l’ordre du jour ». [. . .] En revanche, le Premier ministre a longuement détaillé les moyens
de contrôle, les plans de protection des risques technologiques et surtout les procédures de
concertation qui vont être mises en place autour des installations à risques. « Une méthode
nouvelle, cohérente, responsable pour garantir la sécurité des salariés et des habitants précédée
de débats en toute transparence sur le plan national et dans les régions » insiste Lionel Jospin,
soucieux de prendre en compte l’avis des salariés141.
Les deux éléments centraux de la proposition sont la création de comités locaux d’informa-’’
tion et la mise en place de plans de prévention du risque technologique. Le premier point
répond au besoin d’information de la population et place le débat public au cœur de la
gestion des risques. Le second constitue un nouvel outil pour la maîtrise de l’urbanisation
autour des sites Seveso, conçu dans le but de résorber les situations conflictuelles. Tout au
long de la rédaction de la loi, les gouvernements successifs (J o s p i n puis R a f f a r i n) n’ont
pas démordu de ces deux axes proposés dès le 28 septembre 2001 par Lionel J o s p i n, et la
création des CLIC (Comités Locaux d’Information et de Concertation) et des PPRT (Plans
de prévention des risques technologiques) a constitué les deux mesures-phares, en matière
de risques industriels, de la loi Bachelot du 30 juillet 2003142.
Probablement cette loi même, les débats nationaux qu’elle a suscités et toute l’activité
réglementaire qu’elle a ensuite engendrée ont définitivement fait d’AZF-Toulouse une
catastrophe à deux échelles intimement entremêlées, l’une locale et l’autre nationale.
2.3
Processus d’externalisation et de médiatisation, des problématiques
communes aux deux événements
Les cotations utilisées par le BARPI143 nous donnent quelques éléments de comparaison
d’ordre quantitatif entre ces deux accidents (cf. tableau 2.1) :
Toulouse
Lyon
Matières dangereuses relâchées
4 (sur 6)
4 (sur 6)
Conséquences humaines et sociales
6 (sur 6)
3 (sur 6)
Conséquences environnementales
1 (sur 6)
NR
Conséquences économiques
6 (sur 6)
4 (sur 6)
T a b l e 2.1 – Comparaison cotations BARPI
Outre un critère non renseigné faussant l’exercice brutal de comparaison, ces éléments
indiquent sans conteste ce qu’intuitivement nous avions relevé, à savoir une gravité plus
importante de l’accident de Toulouse. Nous avons vu en particulier qu’une différence es-
sentielle, outre le nombre de victimes, semble être que dans un cas, l’accident est sorti des
limites de l’enceinte de l’usine en empiétant brutalement sur la vie de la cité, alors que dans
l’autre cas, non.
Toutefois, au-delà d’une dimension quantifiée du phénomène, nous souhaitons nous attarder
sur des aspects d’ordre qualitatif et peu visibles à travers ces chiffres. En particulier, il semble
que l’on puisse relever deux points de convergence à chacun de ces événements. Le premier
processus
d’externalisation
141 cf. La Dépêche du Midi, 29.09.2001.
142 Pour plus d’information sur ce point, cf. [Bonnaud et Martinais 2008].
143 Pour mémoire, il s’agit de règles de cotation des 18 paramètres de l’échelle officialisée en février 1994 par le Comité
des Autorités Compétentes des États membres pour l’application de la directive Seveso.
63
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
concerne l’un des éléments caractéristiques des deux sites sinistrés, puisqu’il s’agit des
processus d’externalisation dans les industries chimiques et pétrochimiques. L’autre touche
processus de
davantage à leurs conséquences, ou tout du moins aux échos faits à ces événements, à savoir
médiatisation
leur processus de médiatisation.
2.3.1
La sous-traitance, une problématique évacuée
Nous avons vu, à Lyon comme à Toulouse, que les deux accidents sont en premier lieu
d’ordre professionnel, et les premières victimes en sont des salariés144. Or, à y regarder de
plus près, dans les deux cas les victimes les plus nombreuses parmi ceux-ci sont des salariés
externalisés : sur le port Édouard Herriot, les deux personnes décédées étaient toutes deux
des salariés sous-traitants, tandis que treize des vingt-trois salariés qui ont trouvé la mort sur
le site d’AZF étaient employés eux aussi par des entreprises extérieures145. Si nous rappelons
ce statut de victime, c’est pour signifier d’emblée qu’il ne s’agit en aucun cas de désigner les
salariés sous-traitants comme coupables, c’est-à-dire responsables des sinistres. Il s’agit plu-
tôt ici de montrer que, dans un cas comme dans l’autre, la problématique d’une présence de
salariés de passage dans des établissements classés, peu imprégnés d’une culture profession-
nelle intégrant les dangers ambiants comme un fait premier, a été progressivement évacuée
du débat public. Comme si la sous-traitance devait être considérée comme un impératif
industriel indispensable, et comme si les possibles liens de causalité entre l’externalisation
et la diminution de la sécurité industrielle ne pouvaient qu’être marqués du sceau du tabou.
Une cause structurelle d’accidents et de sinistres ?
Pourtant, les phénomènes structurels d’externalisation, dans les établissements classés en
particulier, valent qu’on y regarde de plus près. En effet, rappelons ici succinctement que
augmentation de la
l’économie contemporaine, dans laquelle sont pris les deux groupes industriels à l’origine
concurrence
des accidents lyonnais et toulousain, est marquée par deux mécanismes conjoints que sont,
d’une part, une augmentation accrue de la concurrence146, et de l’autre, une financiarisation
financiarisation
extrême, résultant en particulier d’une mobilité sans précédent des placements financiers147.
Ces deux processus, couramment nommés « la mondialisation » ou « la globalisation des
échanges » et entamés dans le courant des années 1980, n’ont fait que s’amplifier depuis. Ils
ont engendré d’importantes transformations dans les structures capitalistiques des grands
groupes industriels mondialisés. Ces derniers mettent en œuvre plusieurs logiques globales.
L’une d’elles consiste en la recherche d’importantes « synergies » lorsqu’il y a rapproche-
ment, fusion ou absorption de groupes entre eux. Une autre consiste à vendre rapidement
toutes les activités non directement rentables, et à poursuivre une logique de produits plutôt
que celle antérieure de filières. Une autre, enfin, consiste à effectuer des économies tous
azimuts lorsque le résultat de l’entreprise n’est pas conforme à celui attendu par ses action-
naires.
Ces mécanismes ont tous trois pour point commun de tendre vers toujours plus de
suppressions d’emplois organiques et vers l’externalisation des activités concourant à la
production.
Or ces gains de productivité ont souvent pour effets induits de dégrader les situations d’em-
ploi et de sécurité au travail des salariés. Ces derniers se déclineraient en cascade, ceux
144 Même si à Toulouse, ce ne sont pas les seules victimes.
145 Un recensement des accidents mortels dans la base de données du BARPI montre, d’une part que les accidents
mortels dans les industries chimiques et pétrolières en France sont rares (10 recensés depuis 1987), et d’autre
part que la plupart des victimes sont des personnels internes (à l’exception, outre ces deux accidents, de celui
de Saint-Herblain (44) dans un dépôt d’hydrocarbures, qui avait causé un mort parmi les chauffeurs-livreurs, le
7.11.1991). Toutefois, le statut de salarié sous-traitant n’est pas toujours renseigné en tant que tel. Une étude menée
sur les accidents mortels, graves et « significatifs » renseignés en 2002 dans la base EPICEA des Caisses régionales
d’assurances maladie, concernant l’ensemble des branches d’activité, permet de dire que 11,7 % au moins des
dossiers sont liés à la sous-traitance, et surtout que 82,3 % des victimes (accidents mortels et graves) sont des
salariés sous-traitants. cf. [Grusenmeyer 2009, p. 98-115].
146 cf. par exemple [Veltz 2000, p. 98].
147 Par les phénomènes conjoints d’importantes déréglementations et de l’arrivée de nouveaux acteurs, les fonds de
pension anglo-saxons – sur les marchés financiers. Sur ces points, cf. en particulier le premier chapitre de [Lordon
2000].
64
2.3. Processus d’externalisation et de médiatisation, des problématiques communes aux deux événements
situés les plus « au bas de l’échelle148 » étant les salariés de la sous-traitance et de la préca-
rité. De fait, les personnels externalisés, et particulièrement ceux des établissements classés,
semblent soumis à une double injonction contradictoire. D’une part, employeurs et com-
manditaires font peser sur eux l’exigence d’un accroissement de leur productivité, qui se
traduit pour l’essentiel par une diminution des temps vacants. D’autre part, ils sont tenus
d’effectuer leur travail dans des protocoles de sécurité accrus, entraînant une lourde ad-
ministration elle-même chronophage. Dans les industries chimique et pétrolière, il existe
une tension ancienne et quasiment structurelle entre sécurité et productivité. Mais elle se
concentre désormais sur les personnels externalisés. Et leur isolement pour la gérer jouerait
comme un facteur supplémentaire de risques, individuels comme collectifs [Duchêne 2007].
Un préventeur de la Caisse d’assurance maladie de Seine-Maritime, amené à suivre pendant
plus de vingt ans les grosses entreprises pétrochimiques qui s’y trouvent implantées, observe
aussi que « la mondialisation des échanges a eu des conséquences très fortes sur les condi-
tions d’exercice de la sous-traitance. À ce titre, les entreprises sont des laboratoires dans
lesquelles de nouvelles pratiques d’organisation du travail, tout particulièrement en matière
de sous-traitance, sont testées en permanence et en vraie grandeur, avec la volonté affichée
d’aller au maximum de ce qu’autorise la réglementation, voire parfois au-delà [Lefèvre 2009,
p. 192] ».
Pour compléter ce panorama d’ordre général, on notera que l’externalisation n’était pas
de même nature dans les deux sites observés. Dans le cas lyonnais, il s’agit d’une « sous-
sous-traitance
traitance technique », c’est-à-dire permettant à l’entreprise de bénéficier de prestations spé-
technique
cialisées dont elle n’avait pas les moyens en interne, et, dans le cas toulousain, plutôt d’une
« sous-traitance économique », consistant à externaliser à moindre coût des tâches de façon
sous-traitance
permanente149. Toutefois, les deux accidents étudiés ici n’arrivent pas dans des contextes
économique
économiques anodins pour chacun des sites :
• À Lyon, nous l’avons écrit, la compagnie Shell était entrée dans une course concurren-
tielle effrénée pour être parmi les premières sociétés pétrolières à disposer localement
d’additifs pour ses futures essences, courant même le risque de n’être pas à jour de
toutes ses autorisations de production150.
• À Toulouse, rappelons que l’usine AZF sortait de vingt années, d’abord de retrait
de l’État de son capital, puis de ballotements entre différents groupes industriels151.
Ces mécanismes capitalistiques ont eu à chaque fois pour conséquence d’une part,
de supprimer des emplois structurels en augmentant le nombre de sous-traitants
travaillant dans cette usine, et d’autre part, de l’éloigner un peu plus des centres de
décisions la concernant.
Ainsi dans l’un et l’autre cas, à des causes techniques qu’il reste parfois encore à éclaircir
s’ajoute un contexte économique sinon accidentogène en soi, du moins engendrant des
modes d’organisation du travail qui peuvent l’être.
Une question soulevée principalement par les acteurs syndicaux
Autre point qui attire notre attention, dans les deux cas, cette question d’une causalité
possible entre l’accident et les processus d’externalisation ne semble soulevée quasiment que
par les organisations syndicales de salariés. Nous disposons, pour le montrer, de matériaux
de nature sensiblement différente. En effet, le cas lyonnais n’a fait l’objet que d’un traitement
local tandis que les suites d’AZF se sont prolongées sur la scène politique et médiatique
nationale. Toutefois on retrouve dans les deux cas des similitudes intéressantes.
À Édouard Herriot, c’est à travers la presse de l’époque que nous avions pu retrouver les
points de vue de responsables locaux de la CGT et de la CFDT, les seuls parmi ceux recueillis
à évoquer :
148 L’expression est empruntée à Pierre C o u r s - S a l i e s et Stéphane L e L ay, qui l’utilisent pour parler des salariés
les plus précaires, cf.[Cours-Salies et Lay 2006].
149 Nous empruntons ces définitions à Charles F i t e r m a n dans le rapport qu’il a établi suite à la catastrophe d’AZF
pour le Conseil économique et social cf. [Fiterman 2003, p. 104].
150 cf. supra § 2.1.1.
151 Pour mémoire, Charbonnages de France, Orkem, Elf-Aquitaine et Total, la fusion entre Elf et Total en 1999 ayant
été particulièrement violente.
65
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
‘‘la«[déstructurationdes]équipesd’entretienetdemaintenancequimaîtrisaientleurpropre
métier dans les conditions et les risques spécifiques de cette industrie », la « méconnaissance des
risques inhérents et spécifiques à chaque installation » et « les difficultés rencontrées dans la
coordination des différentes équipes152 ».
Et encore ces militants s’étaient-ils exprimés le jour même et le lendemain de l’accident, ’’
donnant un point de vue structurel sur un événement dont ils ne maîtrisaient pas à ce
moment tous les tenants et aboutissants153. Par la suite, nous n’avons plus trouvé trace
d’évocations de cette problématique.
Concernant le cas d’AZF, étant donné la dimension nationale prise par l’accident, les archives
sont plus riches. En particulier, les retranscriptions des auditions effectuées dans le cadre de
l’enquête parlementaire154 qui a suivi l’explosion toulousaine permettent de constater que
les principaux acteurs évoquant cette question de la sous-traitance devant les députés sont
les responsables nationaux des organisations syndicales de salariés auditionnées. Et encore
le font-elles dans un concert un peu discordant. Les représentants de la CGT et de Force
Ouvrière ont tenu à cette occasion un discours relativement proche :
‘‘JeanMoulin,pourlaCGT,parlede«niveaud’effectifsorganiques»ànepasfranchiret
considère que « la précarité a pris une telle place dans les entreprises qu’il faut fixer des limites
qui ne portent pas atteinte à la sécurité ». Il souhaite « une réduction et un encadrement drastique
de la sous-traitance » sans parler pour autant de l’interdire et, par contre, d’une « interdiction de
la précarité ainsi que certaines polyvalences » pour pouvoir garantir une sécurité fiable. Il estime
que la sous-traitance de certaines fonctions, comme la maintenance ou les services de sécurité,
« peut être un facteur de risques ». Il dénonce les « mises en concurrence [des sous-traitants] qui
favorisent le moins disant social » et conduisent à « un accroissement des risques dans l’ensemble
des activités ». À propos des formations en général, et de celles à la sécurité en particulier, il
estime que leur répartition n’est pas équitable au sein de l’entreprise, que « les intérimaires et
les sous-traitants en bénéficient encore moins », et que « l’on peut s’inquiéter de la formation que
[les intérimaires] ont reçue ».
’’
‘‘MichelDecayeux,pourForceOuvrière,proposeuneformedenoyaudurdelaproduction
sans externalisation dans les entreprises à risques : « La maintenance en amont des productions
voire certains services en aval de la production doit être sous contrôle intégral de l’entreprise et
ne pas être sous-traitée », faisant le constat que « les personnels des entreprises sous-traitantes ne
sont pas suffisamment formés ». Il évoque une « exceptionnalité » de la situation des industries
à risques, qui devrait justifier que l’on réglemente ici des choses en matière d’externalisation
qui ne le seraient pas forcément dans d’autres secteurs industriels155.
La CGT et Force Ouvrière se présentent globalement comme défavorables à l’externalisation ’’
dans les sites classés Seveso, et revendiquent pour ceux-ci l’existence d’activités, qualifiées
d’organiques, devant être interdites à la sous-traitance. La CFDT et la CGC, lors de cette
même audition, ont tenu des propos plus nuancés, prônant un encadrement plus ferme de
la sous-traitance plutôt que son interdiction :
‘‘JacquesKheliff,pourlaCFDT,nesouhaitepasune«interdictiondelasous-traitanceou
du recours à des intérimaires dans la totalité des industries à risques », mais souhaite que leur
formation soit coordonnée avec celle des salariés stables de l’entreprise. Il n’écarte toutefois
pas « une interdiction de l’intérim », « dans un certain nombre de situations dans les industries à
risques ». Dominique O l i v i e r, pour la même centrale, souhaiterait que les représentants des
salariés puissent « étudier les plans de prévention qui sont imposés aux sous-traitants travaillant
dans l’entreprise utilisatrice ».
152 cf. « CGT et CFDT pour la création d’une commission d’enquête ». Le Progrès, 4.06.1987, déjà cité cf. supra § 2.1.3. ’
’
153 Notons encore que, par leurs faibles effectifs et leur éparpillement, les dépôts ne facilitent pas une pratique
militante syndicale. Pour preuve l’impossibilité qu’ont eu deux des auteurs du présent rapport à obtenir la venue
de militants de CHSCT de l’un des trois dépôts actuels du port, à l’occasion d’une étude de cas sur le Comité local
d’information et de concertation poursuivie dans le cadre d’activités pédagogiques.
154 cf. infra § 3.2.1.1.
155 cf. Audition de MM. P e r r au d et M o u l i n, CGT, MM. V e l l a et J e z e q u e l, CGC, MM. D e c ay e u x et Pa n -
ta l o n i, CGT-FO, MM. O l i v i e r, K h e l i f f et G e r e n t, CFDT, M. G r a n d j e a n, CFTC - Commission d’enquête
parlementaire – rapporteur : J.Y. L e D é a u l t – président : F. L o o s – 21 novembre 2001. Extraits puisés de la p. 129
à la p. 151.
66
2.3. Processus d’externalisation et de médiatisation, des problématiques communes aux deux événements
‘‘Sansremettreencausel’externalisation,JeanClaudeJezequel,pourlaCGC,demandeque
les prestataires extérieurs soient « avertis des risques et [soient] au même niveau d’information
et de formation que les salariés de l’entreprise titulaires de fonctions analogues », qu’entreprises
sous-traitantes et sociétés d’intérim soient « associées à l’action de prévention », au point de
devenir des « entreprises co-traitantes plutôt que sous-traitantes ». Il ajoute que les guides d’in-
formation et les consignes doivent aussi être compris par des salariés étrangers156.
Est-ce précisément parce que les points de vue syndicaux n’étaient pas unis sur ce point ’’
qu’ils n’ont au final quasiment pas été entendus ? C’est une hypothèse, valant en tout cas
pour AZF, qu’on ne peut écarter, d’autant qu’elle se brouille un peu plus encore à Toulouse
avec des visions encore différentes entre organisations syndicales locales et nationales.
Toujours est-il qu’il semble que le seul discours entendu soit celui d’une nécessité écono-
mique de l’externalisation, au point d’évacuer progressivement les questions sécuritaires
qu’il soulève.
Un « travail » d’évacuation de la question
En effet, là encore, les documents étudiés sont à nouveau de nature différente. Mais on
est frappé de constater combien les rédacteurs de documents officiels servant, dans le cas
lyonnais à établir les causes du sinistre, ou à produire de nouvelles règles communes dans
le cas toulousain, aseptisent et anesthésient progressivement la question de l’organisation
interne du travail dans ces entreprises.
Dans le cas du port, nous nous appuyons sur le rapport d’expertise produit pour le Tribunal
de grande instance de Lyon, qui a été abondamment mobilisé lors des procès successifs.
Dans son paragraphe 1.3 concernant la « conformité des travaux aux règlements et arrêtés
visant la sécurité », les experts notent en conclusion :
‘‘[...]Nousavonsconstatéégalementdesdéficiencesdanslaformationetlesinformationsdu
personnel d’exploitation et d’entretien Shell, ainsi que parmi le personnel d’encadrement de
Cogémi, ainsi encore que parmi le personnel des entreprises intervenantes. Les contradictions
enregistrées au niveau des bons de feux, sur leur durée de validité, sur le nombre de prélè-
vements d’atmosphère gazeuse, sur les responsabilités attachées à chacun des intervenants,
montrent que chacun connaissait grossièrement les risques encourus, mais personne n’avait
compris les risques propres à la fabrication des additifs pour essence, supercarburant ou gazole.
[. . .]157.
Si dans ce paragraphe, les salariés internes et externes semblent renvoyés dos-à-dos par les ’’
experts, par la suite, en particulier dans le compte-rendu de chaque témoignage recueilli158,
on peut constater des niveaux sensiblement différents de connaissance du site, ainsi que
de compréhension des consignes et de l’environnement dangereux, selon qu’il provient
de salariés de Shell ou d’une entreprise extérieure. Pourtant, dans les conclusions tirées
de « l’arbre des causes » de l’accident159, de même que dans l’avis final des experts quant
aux origines de l’incendie160, à aucun moment n’est évoquée d’une manière ou d’une autre
l’organisation générale du site et le recours à des entreprises sous-traitantes de travaux
lourds dans un dépôt en pleine activité.
Dans le cas d’AZF, trois documents ont influé sur la production du premier projet d’une loi
sur les risques161 par le ministre Vert de l’époque, Yves C o c h e t. On notera que, globale-
ment dans les trois, la question de l’opportunité ou non d’externaliser autant d’emplois dans
des entreprises classées est au final assez peu soulevée.
Dans le rapport « B a r t h é l é m y » remis au ministre de tutelle quelques jours après l’acci-
dent, les membres de l’Inspection générale de l’environnement indiquaient :
156 Ibid. Extraits puisés p. 131 à 132 et p. 140 à 142.
157 ASDIS69, Rapport d’expertise, op. cit., p. 47 ; n.s.
158 Contenus dans le § 1.5 du document.
159 ASDIS69, Rapport d’expertise, op. cit., p. 124.
160 Ibid. p. 125.
161 cf. infra § 3.2.1.1.
67
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
‘‘L’exploitationdubâtiment221222étaitsuperviséeparleserviced’expéditiondeGrande
Paroisse et sous-traitée à des sociétés extérieures. Les manutentions dans le local étaient
effectuées par du personnel d’une société sous-traitante [. . .] qui effectuait également la ma-
nutention des nitrates en sacs et sur palettes162.
Mais c’est le seul passage de ce rapport où la question de la sous-traitance est évoquée. ’’
En particulier aucune préconisation n’est reprise à ce sujet dans les conclusions finales.
Dans le rapport parlementaire déjà évoqué ci-dessus, par contre, la question est plus lar-
gement abordée, dans un paragraphe intitulé « La sous-traitance et la précarité aggravent
les risques et doivent être limitées ». La commission y considère les intérimaires et sous-
traitants comme un « point de fragilité d’un site » ; par ailleurs, les reports de responsabilité
des donneurs d’ordre vers les sous-traitants, la mise à l’écart des salariés
et de leurs représentants dans les aspects sécuritaires des contrats de
Le rapport de Philippe
sous-traitance et enfin le manque de suivi médical des intérimaires et
E s s i g suggère une labelli-
sous-traitants sont aussi pointés [Déault et Loos 2002b, p. 81 à 85].
sation des entreprises de la
Enfin dans le rapport de Philippe E s s i g remis au Premier ministre Lionel
sous-traitance.
J o s p i n à l’issue du Débat national sur les risques industriels, son auteur
indiquait que le principe du recours à la sous-traitance et plus encore celui
de l’utilisation de personnels intérimaires « a été fortement dénoncé » lors
des tables rondes. Toutefois, son rapport rendait un arbitrage en faveur de l’externalisation
qui représente à ses yeux « une nécessité pour la bonne gestion d’une entreprise moderne ». Il
proposait au final une labellisation de la sous-traitance portant en particulier sur la formation
et la qualification des personnels. En revanche, il opposait sous-traitance et intérim qui « lui
pose problème ». Il considère en effet qu’il existait une contradiction entre la nécessité d’une
qualification reconnue des employés et l’appel à des remplaçants occasionnels « dont on
ne voit pas comment on pourrait assurer la compétence dans les délais voulus ». « À défaut
d’interdire cette pratique », il en appelait donc à des référentiels « très clairs » [Essig 2002,
pp. 23 à 24] .
Par la suite, les articles touchant à l’externalisation dans les sites classés Seveso seuil haut
dans la loi Bachelot du 30 juillet 2003163 sont restés relativement conformes à ceux déjà
esquissés par le projet de loi proposé par Yves C o c h e t dès février 2002164, et ce malgré un
changement de majorité à l’Assemblée nationale. Sans en remettre en cause le principe, ils
encadrent un peu plus strictement l’intervention d’entreprises extérieures, officialisent la
mise en place de diverses formations à l’usage de leurs personnels et étendent les droits de
regard et d’action des Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT)
aux entreprises et aux personnels extérieurs165. Il faut dire qu’entretemps, le MEDEF avait
fait savoir par deux fois166 son intention de ne réformer qu’à la marge le système de gestion
des entreprises extérieures dans les sites classés Seveso seuil haut.
Pour conclure sur ce point, on pourrait se demander s’il ne s’agit pas d’une évacuation
« organisée » du problème que l’externalisation pose à la sécurité, à la manière dont
semble aussi « organisée » l’invisibilité des accidents du travail des sous-traitants.
Corinne G r u s e n m e y e r suggère en tout cas ce dernier point, lorsqu’elle constate que
les frontières de l’entreprise sont devenues beaucoup plus poreuses, tandis que celles des
statistiques ne rendent pas compte de cette porosité [Grusenmeyer 2009, pp. 112–113],
op. cit. À vrai dire, cette invisibilité va jusqu’à la difficulté même à saisir le phénomène
162 cf. [Barthélémy et al. 2001, p. 6].
163 Articles 7 à 16, présentés dans le Chapitre III « Mesures relatives à la sécurité du personnel » de la loi du 30 juillet
2003.
164 Sénat – Projet de loi tendant à renforcer la maîtrise des risques technologiques, présenté, au nom de Lionel J o s p i n,
par Yves C o c h e t – Annexe au PV de la séance du 19 février 2002.
165 Sans revenir sur ce que nous présentions comme un bornage de notre travail, il n’aura pas échappé que cette
question de la sous-traitance a été de nouveau abordée lors du procès en cours de la catastrophe d’AZF, portée par
certaines parties civiles.
166 cf. MEDEF, Commission d’enquête sur la sûreté des installations industrielles et des centres de recherche et sur la
protection des personnes et de l’environnement en cas d’accident industriel majeur, Janvier 2002 ; MEDEF, Position
du MEDEF sur le projet de loi sur la maîtrise des risques technologiques, Observations du MEDEF sur les aspects
de droit social (art 6 et 7), 4 octobre 2002.
68
2.3. Processus d’externalisation et de médiatisation, des problématiques communes aux deux événements
par la statistique, tant les chiffres sont entachés de nombreux biais 167. De ce point de vue,
par analogie avec la règle qui veut qu’une entreprise reste propriétaire de son déchet aussi
longtemps qu’elle n’a pas procédé à son élimination, la proposition que la responsabilité du
risque soit laissée « à la charge de celui qui aura commandé les travaux et généré ce risque,
jusqu’à son élimination [Lefèvre 2009, p. 204],op. cit. », semblerait bien utopique. À moins
que la pression de nouveaux accidents ne fasse sortir les questions touchant à l’organisation
du travail de ce que le patronat considère encore aujourd’hui comme relevant de ses seules
prérogatives.
2.3.2
La catastrophe, un bon « produit » médiatique
Un autre aspect transversal, à ce stade de la recherche, attire notre attention. Dans les deux
cas étudiés, nous avons fait le constat que travailler sur ces deux catastrophes et sur leurs
suites se trouve en partie facilité par l’existence d’une quantité abondante, parfois même
pléthorique, d’articles de presse renseignant sur des aspects assez différents de l’événement.
Pour le dire autrement, il semble qu’il y ait comme un lien intrinsèque qui vienne désormais
lien entre
unir catastrophes et médias. Et que, une fois l’accident passé, ce lien particulier établi avec le
catastrophes et
monde journalistique à ce moment précis transforme ensuite durablement le regard porté
médias
sur l’espace industriel considéré. C’est en tout cas ce que nous avons observé sur les deux
cas étudiés ici.
Aussi pour approfondir davantage la nature exacte de cette entrave, il semble qu’il faille en
préalable comprendre comment le monde journalistique fonctionne, et quelles en sont les
conséquences pour la nature de ses productions.
Le champ journalistique soumis à la concurrence et au marché
De notre point de vue, les recherches en sociologie critique des médias éclairent considéra-
blement les mécanismes en jeu. En premier lieu, pour comprendre le discours médiatique et
l’endroit où il s’exerce, il semble nécessaire d’en expliciter les conditions de production168.
La fin du XIXe et le début du XXe siècles, qui correspondent aux prémices de la profession
journalistique, ont vu l’émergence de deux pôles autour desquels elle s’est progressivement
structurée, que l’on pourrait qualifier l’un de « sensationnaliste » ou de commercial et l’autre
d’« intellectuel ». Et l’histoire du journalisme depuis peut se retracer à travers trois princi-
pales étapes, ayant à chaque fois opposé ces deux pôles. « Les journaux de réflexion sont
apparus à la fin du XIXe siècle, en réaction contre les journaux à grand tirage, à grand public,
à sensation, qui ont toujours suscité la peur ou le dégoût chez les gens cultivés [Bourdieu
1996, p. 49] ». Cependant, progressivement au début du XXe siècle et surtout dans l’entre-
deux-guerres, la production journalistique bascule presque toute vers le sensationnalisme.
sensationnalisme
Après guerre, et à la suite d’une épuration somme toute assez significative des excès du
pôle commercial, arrive une nouvelle génération de journalistes venant renforcer la presse
dite « intellectuelle ». Elle se trouve confortée par la promulgation des ordonnances de 1944,
presse intellectuelle
luttant contre la concentration des titres et aidant financièrement le secteur de la presse et de
sa distribution. Cette période est aussi marquée par l’émergence progressive de la télévision,
qui va petit-à-petit s’imposer comme un média de référence et une concurrence nouvelle, en
particulier avec cette presse écrite rattachée au pôle intellectuel. « Dans les années 1950, la
télévision était à peine présente dans le champ journalistique. Lorsqu’on parlait de journa-
lisme, on pensait à peine à la télévision. [. . .] Avec les années, la relation s’est complètement
renversée et la télévision tend à devenir dominante économiquement et symboliquement
dans le champ journalistique.169 ». Une troisième étape, contemporaine celle-ci, débute au
milieu des années 1980 avec la création de nouvelles chaînes de télévision privées, puis la
chaînes de télévision
privées
167 Stéphane B e au d et Marie C a r t i e r, par exemple, indiquent que : « La suraccidentabilité [des salariés en contrat
temporaire, des intérimaires et des salariés des entreprises sous-traitantes] est d’autant mieux établie que sont en
même temps mis en évidence les processus qui entretiennent une invisibilité (une non-déclaration à la Sécurité
sociale ou une non-reconnaissance et indemnisation) des accidents du travail dans le cas des emplois les plus
précaires : les salariés en CDD ou en intérim, soit qu’ils ne connaissent pas leurs droits en matière d’accidents
du travail, soit que leurs employeurs fassent pression sur eux, ont tendance à ne pas déclarer leurs accidents du
travail » cf. [Beaud et Cartier 2006, p. 571] . On pourra lire aussi utilement sur ce même thème cf. [Daubas-
Letourneux et Thébaud-Mony 2001, pp. 25–42].
168 Nous souhaitons ici remercier tout particulièrement Gilles B a l b a s t r e, pour l’intervention éclairante qu’il effec-
tue depuis plusieurs années dans le cours « Risques, catastrophe, environnement » de la voie d’approfondissement
Aménagement et politiques urbaines de l’ENTPE, et dont les lignes qui suivent sont en partie inspirées.
169 Ibid., p. 47.
69
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
déréglementation du marché et la possibilité pour les grands groupes industriels de créer
à nouveau des concentrations industrielles médiatiques. « Le big-bang qu’a représenté la
privatisation progressive des nouveaux médias et l’extension de l’offre en termes de chaînes
de radio et de télévision dans les années 1980 a produit les mêmes effets que la libéralisation
du marché de la presse entre les années 1870 et 1880 : une nouvelle hiérarchisation sociale
des publics et des pratiques de consommation, des luttes exacerbées pour la conquête des
catégories les plus intéressantes en termes de pouvoir d’achat dans la logique publicitaire
dominante, des tentatives de contre-feu de groupes dissidents et de médias alternatifs pour
échapper à ces logiques dominantes, la renaissance d’un débat chez les intellectuels autour
de ces questions marquées par les mêmes phases d’illusion et de désillusion [Charle 2007,
p. 34] ».
Aujourd’hui, l’ensemble des médias privés est détenu par un très petit nombre de groupes
industriels. Cette transformation capitalistique a eu des conséquences principalement sur
les pratiques journalistiques. L’introduction massive de la concurrence entre titres, la sanc-
tion de l’audimat amène les équipes de marketing des journaux à peser de plus en plus
sur les formats de la fabrication, et sur la production elle-même. Et si les deux pôles his-
toriques évoqués plus haut existent encore, ils sont de fait de moins en moins marqués170.
L’alignement du service public télévisuel sur la productivité de son secteur voisin a tiré
progressivement l’ensemble du champ journalistique vers la seule dimension commerciale.
« Il y a aujourd’hui une « mentalité audimat » dans les salles de rédaction, dans les maisons
d’édition, etc. Partout, on pense en termes de succès commercial. [Bourdieu 1996, p. 28],
op. cit. ». Il découle effectivement de ces contraintes de production, liées à l’extrême concur-
rence entre les supports, une certaine transformation des métiers qui vient se nicher dans
l’habitus du journalisme et se traduire jusque dans ses compétences professionnelles. « Sans
doute beaucoup de journalistes conservent-ils encore inscrites dans leur habitus person-
nel par d’autres phases de socialisation (par exemple inculcation familiale ou scolaire de
principes moraux), des dispositions au plaisir et à la fierté du travail soigneux, accompli en
conscience et en y mettant le temps nécessaire [Accardo 1995, p. 36] ». Mais de plus en
plus, l’exigence du métier consiste à savoir travailler vite, aux dépens souvent d’un travail
d’enquête approfondi, dans moins d’espace et de temps pour les sujets171, quitte à simplifier
à outrance des phénomènes et positionnements complexes, et en cherchant toujours plus
de sensationnel dans les thèmes traités. En effet, la concurrence pousse les journalistes à la
recherche du scoop, de l’information que les autres n’auront pas. Et inversement, craignant
de ne pas couvrir une information que les autres ont, les journalistes lisent énormément
les autres journaux, et y reprennent des informations172. On retrouve d’ailleurs tous ces
préceptes traduits en consignes d’apprentissage du métier jusque dans ses écoles les plus
prestigieuses173.
Les « faits divers », catégorie dans laquelle entrent les catastrophes, les incendies et autres
inondations, ont constitué le socle du journalisme sensationnaliste depuis qu’il existe. Les
transformations récentes du monde médiatique en font un véritable « produit d’appel » qui
tend à se généraliser dans tous ses supports. Ainsi, comme le remarque Gilles B a l b a s t r e,
‘‘silefaitdiversd’Outreauestdevenuexemplaire,cen’estpasseulementàcaused’un«Tcher-
nobyl judiciaire » comme Le Parisien l’a prétendu, mais aussi par ce que cette affaire révèle du
champ journalistique et des pratiques professionnelles qui en découlent. C’est-à-dire en parti-
culier des conditions de production de l’information soumises aux lois libérales de l’économie :
productivité à flux tendu, concurrence exacerbée, marketing de la « révélation » croustillante174.
’’
170 De ce point de vue, le travail effectué par Gilles B a l b a s t r e de recensement des unes du journal Le Monde,
traditionnellement associé au « pôle intellectuel », entre les années 1970 et 2000 est édifiant. Dans les années 1970,
les « unes » présentaient de nombreuses informations, tournées plutôt vers des informations économiques, sociales
et de politique extérieure, avec des titres comportant des phrases. Dans les années 1980, on voit apparaître des faits
de société. Et progressivement, un titre est mis en avant et il est de moins en moins rare qu’il s’agisse d’un sujet
tourné vers le « people » et la starisation de la vie publique et privée.
171 Un papier considéré comme « long » dans la presse écrite représente aujourd’hui deux feuillets, soit environ 3 000
signes. Les interviews reproduites dans les journaux télévisés sont calibrées entre huit et neuf secondes.
172 Pierre Bourdieu parle ainsi de circulation circulaire de l’information. Il tient même ce propos railleur : « personne
ne lit autant les journaux que les journalistes ». cf. [Bourdieu 1996, p. 24.], op. cit.
173 cf. sur le sujet l’ouvrage édifiant de François R u f f i n, [Ruffin 2003].
174 cf. [Balbastre 2004, p. 14].
70
2.3. Processus d’externalisation et de médiatisation, des problématiques communes aux deux événements
Les catastrophes, « au bonheur » des sociétés de presse
De fait, la catastrophe constitue un événement que l’on pourrait penser totalement calibré
pour le fonctionnement actuel des médias : « [Les journalistes] s’intéressent à l’extraordi-
naire, à ce qui rompt avec l’ordinaire, à ce qui n’est pas quotidien – les quotidiens doivent
offrir quotidiennement de l’extra-quotidien, ce n’est pas facile [. . .] D’où la place qu’ils ac-
cordent à l’extraordinaire ordinaire, c’est-à-dire prévu par les attentes ordinaires, incendies,
inondations, assassinats, faits divers [Bourdieu 1996, p. 19], op. cit. ».
Par les images qu’elle offre, la catastrophe répond à l’impératif d’être spectaculaire, et
son caractère inattendu correspond à la façon dont les médias travaillent : dans l’urgence
et à la recherche du scoop.
Un travail d’enquête réalisé auprès de journalistes ayant « couvert » la catastrophe d’AZF
pour trois journaux, l’un local La Dépêche du Midi, les deux autres nationaux, Le Monde et
Libération, montre plusieurs éléments qui alimentent notre propos175.
Tout d’abord, on y voit une production importante quantitativement, y compris pour la
presse nationale étudiée. Le lendemain et les jours qui suivent, les journaux accordent
une large place à l’événement. La Dépêche du Midi édita, le soir même de l’explosion, un
numéro spécial, distribué gratuitement. Ce numéro de seize pages était
fortement illustré, car il se trouve que, par hasard, un photographe du
Les journaux accordent une
journal se trouvait sur la rocade routière au niveau de l’usine AZF au
large place à l’événement et
moment de l’explosion. Il a pu faire des photos « au cœur du drame » dès
l’illustrent fortement.
la première minute, clichés abondamment publiés dans l’édition spéciale.
De même, un numéro spécial de Tout Toulouse176 paraît le lendemain
matin. Le lendemain aussi, Libération consacre la une et quatre pages à
l’explosion. Dans Le Monde du 22 septembre (sorti le 21 au soir) les lecteurs trouvaient déjà
un encart en une sur l’explosion et un long article en fin de journal (page 40). Le 23, Le
Monde y consacrait la une, l’éditorial et trois pages. Dans les jours qui suivirent, les journaux
réservèrent chaque jour plusieurs pages à l’explosion, puis « réduisirent progressivement
la voilure » – pour employer une expression du monde journalistique, comme le montre le
schéma ci-dessous177 (cf. figure 2.6) :
30
25
20
La Dépêche
Le Monde
15
Libération
10
5
0
/2001
/2001
/2001
/2001
/2001
/2001
/2001
/2001
/2001
/2001
/2001
/2001
/2001
/2001
/2001
/2001
/2001
21/09
22/09
23/09
24/09
25/09
26/09
27/09
28/09
29/09
30/09
01/10
02/10
03/10
04/10
05/10
06/10
07/10
F i g u r e 2.6 – Évolution du nombre d’articles publiés au cours du premier mois suivant l’explosion
de l’usine AZF
Mais cette enquête nous permet aussi de comprendre la façon dont les journalistes ont
travaillé. Plus précisément, à les écouter, l’explosion d’AZF semble avoir été pour eux l’occa-
sion de pratiquer leur métier dans des conditions qu’ils estiment idéales. Paradoxalement, ils
175 Il s’agit du travail de Master recherche de l’une des auteurs du présent rapport, Marion C au h o p é, dont nous
reproduisons abondamment dans ce paragraphe des extraits de son chapitre intitulé : « Pour le bonheur du journa-
lisme, une usine explose ! » cf. [Cauhopé 2005, pp. 25–51].
176 Tout Toulouse était l’hebdomadaire local du Monde. Il paraissait le mercredi.
177 Évolution du nombre d’articles publiés au cours du premier mois suivant l’explosion de l’usine AZF.
71
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
semblent avoir pris plaisir à travailler sur cet événement, et regrettent même de ne pas avoir
uniquement que ce genre de nouvelles à couvrir. Ceci se perçoit surtout dans les entretiens
avec les journalistes de Libération et de la Dépêche du Midi. Le journaliste de Libération af-
firme à diverses reprises à quel point il s’est « amusé »178, et ce point de vue est sensiblement
partagé par l’ensemble des journalistes rencontrés. De fait, il semble que l’explosion d’AZF
se soit imposée à eux comme un fait médiatique idéal.
Un premier argument que l’on retrouve maintes fois dans leurs propos est l’idée que l’infor-
mation à rapporter s’imposait d’elle-même, était comme évidente : il leur fallait décrire ce
qu’ils avaient sous les yeux. Tout autant qu’il était évident qu’il fallait informer les gens de
cette explosion. Ensuite, tous disent qu’ils ont pu travailler de façon totalement autonome,
dégagés de toute consigne, les chefs de rédaction les laissant libres d’enquêter sur ce qu’ils
voulaient, leur seule demande étant de pouvoir publier le plus grand nombre possible de
papiers sur l’explosion. Voici les propos de l’un deux :
‘‘Ilsmedemandaienttoutcequej’étaiscapabledeproduire.J’étaismonrédacteurenchefà
moi tout seul. [. . .] Et là, on ne me demandait pas de montrer mes papiers d’identité, mon truc,
mon machin, ou d’avoir l’identité de mes informateurs, non ! Comment dire, on fait confiance
au type qui est au front.
Il précise même :
’’
‘
la
‘C’estvraiqueçadevraitêtretoutletempscommeça;
couverture d’un fait divers catastrophique apparaissant comme la norme journalistique ’’
par excellence.
En quelque sorte, l’événement catastrophique permet aux journalistes, et singulièrement
à ceux de la presse quotidienne régionale les plus dominés dans la profession, d’accéder
au rang de « grand reporter », figure de proue du métier. L’un des photographes rencontré
de La Dépêche a même été récompensé par le Visa international de la presse quotidienne
internationale du festival de photojournalisme de Perpignan, selon lui « la deuxième plus
grande récompense mondiale après le World-Press ». Il y avait présenté une série de cinq
clichés pris sur la rocade dans le premier quart d’heure qui a suivi l’explosion. C’est donc
le scoop qui a été récompensé, et la catastrophe d’AZF constituait un fait journalistique
idéal, correspondant exactement à ce que les journalistes « se doivent » de médiatiser. D’une
certaine manière, ce photographe de presse régional, en concurrençant jusqu’aux chaînes de
télévision nationales par son travail, a renversé quelques temps à son avantage sa position
de dominé dans son champ professionnel.
AZF, de ce point de vue, constitue probablement un cas d’école, car il s’agissait d’un événe-
ment qui, par son ampleur, a dépassé la scène locale. On notera d’ailleurs que la couverture
médiatique n’a fait que renforcer son statut d’événement national. L’étude du traitement
médiatique de la catastrophe du port Édouard Herriot apporterait probablement des ré-
sultats similaires. Les journalistes constituent désormais l’un des éléments des dispositifs
organisationnels de crise, avec lesquels il faut compter.
‘‘Onétaitorganisédéjààl’époque,pourpastropcéderàlapressiondesmédias.Parcequ’onest
quand même une grosse structure. Là où on la ressent le plus, c’est sur les décideurs, c’est-à-
dire le politique, et aussi l’autorité préfectorale. Ils ont une demande, et à l’époque par rapport
à maintenant, on savait moins bien gérer l’information qu’attend le journaliste. En ce sens
où on doit dire ce qu’il se passe, sans être aggravant, et sans être minorant. Et eux sont dans
la recherche de l’exceptionnel. Donc les termes employés, ça s’apprend. Aujourd’hui on est
formé. Je ne dis pas qu’on le fait bien. Je dis qu’aujourd’hui, c’est intégré dans les cursus de
formation. Quand vous faites des mises en situation des PC, il y a toujours quelqu’un qui joue
le rôle de journaliste, et qui nous met sous pression dans une situation proche de la réalité. Et
après on dit : « voilà, ça c’est à dire, ça ce n’est pas à dire, etc. ». Donc cet aspect là est intégré.
Et quand on reçoit la presse, on le gère.
[Colonel des sapeurs-pompiers, chef de colonne du PC avancé en 1987 lors de l’incendie du
port Édouard Herriot – SDIS du Rhône]
178 Dans l’entretien réalisé, les expressions du type « ce qui était amusant » ou « je suis amusé » sont récurrentes.
On compte sept occurrences de ‘amusant’, quatre occurrences de ‘amusé’, auxquelles s’ajoutent quelques autres ’’
expressions : « je me suis fendu », « je me suis régalé », « assez rigolo », « je me suis marré comme une baleine » et
« c’est formidable ».
72
2.3. Processus d’externalisation et de médiatisation, des problématiques communes aux deux événements
Le flot d’articles publiés après l’une et l’autre des catastrophes a participé à la construction
des représentations sociales dominantes de chacun des événements : par les sujets qu’ils
ont couverts et les interprétations qu’ils en ont données à lire, les médias « fabriquent
collectivement une représentation sociale, qui, même lorsqu’elle est assez éloignée de la
réalité, perdure malgré les démentis ou les rectifications postérieurs [Champagne 1993,
p. 95] »179. Conséquemment, la médiatisation de ces catastrophes a participé à cristalliser
ces événements dans la mémoire collective, et à leur avènement en tant que catastrophe
industrielle majeure180.
Un capital à faire fructifier
Cette connaissance tout azimut qu’acquièrent les journalistes des faits et de la situation
industrielle, lors d’une catastrophe du type de celle d’AZF ou du port Édouard Herriot, va
en outre constituer ensuite en quelque sorte un capital, d’autant plus facile à actualiser si
l’événement a été longuement traité sur le coup. Pour le rentabiliser, les médias – locaux en
particulier – vont régulièrement l’utiliser à l’occasion du moindre événement concernant le
site sinistré.
L’une des conséquences visibles de ce processus est ce que les journalistes appellent « le
le marronnier
marronnier181 », déclinable par exemple au moment des dates anniversaires. Une autre va-
riante de ce procédé journalistique est sa déclinaison à l’occasion d’une nouvelle catastrophe.
Incidemment, les différents sites sinistrés se trouvent mis en écho les uns avec les autres
à l’occasion de nouveaux accidents, et tout nouveau sinistre industriel ranime de facto la
stigmatisation des sites déjà sinistrés. L’expérience de la catastrophe a, par exemple, incité
à comparer le cas toulousain à celui d’autres villes françaises. De nombreuses municipali-
tés se sont interrogées sur les risques inhérents à leurs propres sites industriels, et sur les
conséquences qu’aurait, pour leur commune, une catastrophe similaire à celle de Toulouse.
Les médias ont eux-aussi fortement contribué à l’exercice, en proposant divers reportages
sur la gestion de l’interface ville-usine dans plusieurs grandes villes françaises.
À titre d’exemple, on peut lire dans le Monde du 28 septembre 2001182 :
Extrait du journal Le Monde du 28 septembre 2001
Bien des villes comptent sur leur territoire des établissements considérés dangereux. On en re-
cense 1250, dont un tiers « posent un problème de proximité avec des habitations », selon Philippe
V E S S E R O N, directeur de la prévention des pollutions et des risques au ministère de l’environ-
nement. Les maires le savent, depuis longtemps, mais Toulouse les a ramenés aux inquiétudes de
leurs populations et ils ont été quelques-uns à faire savoir leurs désirs de voir certains établisse-
ments dangereux s’installer hors de leur ville. Lundi 24 septembre, Alain J U P P É (RPR) a fait
voter par son conseil municipal un vœu pour transférer l’usine d’engrais Soferti, installée sur la
rive droite de la Garonne, au cœur de l’agglomération. [. . .] Lundi, encore, dans un entretien à La
Provence, le maire de Marseille, Jean-Claude G A U D I N (Démocratie libérale) déclare que l’usine
d’Atofina (350 salariés et 300 emplois de sous-traitance) « n’a plus sa place » dans le quartier de
Saint-Menet. Mardi, face aux réactions assez vives des syndicats, il réduit ses prétentions et an-
nonce une rencontre avec les directeurs des deux sites Seveso « pour étudier à plus long terme
la possibilités de délocaliser ces établissements, afin de dissiper définitivement tout sentiment
d’insécurité de la part de la population marseillaise ». Mardi encore, le maire de Lyon, Gérard
C O L L O M B (PS), annonce qu’une étude va être menée pour déterminer les sites du couloir de la
chimie susceptibles d’être déplacés : « on ne peut pas tout enlever, ce serait totalement utopique »,
précise-t-il. Ce couloir rassemble une vingtaine d’établissements sensibles, dont treize sont clas-
sés Seveso « risques hauts » (Le Monde du 26 septembre). Mais M. C O L L O M B admet l’existence
d’un « vrai problème » : si les usines sont déplacées, il faudra gérer les camions transportant les
matières dangereuses.
Autre exemple, du 22 au 26 octobre 2001, la Dépêche du Midi proposait « un tour de France »
en cinq étapes des sites classés Seveso, au cours duquel sont présentés les exemples de
179 À ce propos et pour rejoindre le point traité au paragraphe précédent, un travail de recherche serait certainement
intéressant à mener sur la façon dont la presse a traité de l’histoire de M. J ., victime en premier lieu de l’accident
et quelques jours plus tard d’un lynchage médiatique en règle.
180 Pour une étude plus approfondie de la médiatisation de la catastrophe d’AZF, outre Marion C au h o p é, 2004,
op.cit., cf.[Duez 2004].
181 « Sujet rebattu qui reparaît régulièrement (comme la floraison des marronniers d’Inde, au printemps) », d’après Le
nouveau petit Robert, édition 2009.
182 cf. « Après Toulouse, le risque industriel entre dans le débat politique », Le Monde, 28.09.2001.
73
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
Marseille, Rouen, Lacq (Haute-Pyrénées), Bordeaux et Lyon183. Les exemples sont nombreux
d’une « mise en abîme » des catastrophes par ce procédé. Ainsi lors de l’incendie du port
Édouard Herriot, Le Progrès rappelait dans un encart de son édition du jour les circonstances
de l’explosion de Feyzin ; et dans son édition présentant la catastrophe d’AZF à Toulouse,
le même journal rappelait les grands accidents industriels du couloir lyonnais de la chimie,
c’est-à-dire l’explosion de la raffinerie de Feyzin et l’incendie du port Édouard Herriot.
Une autre conséquence visible de ce « capital catastrophe » à faire fructifier, est que les
différents acteurs concernés par l’avenir du site sinistré vont aussi jouer de l’existence de
ce fonds constitué, pour attirer régulièrement les journalistes et bénéficier d’une couverture
médiatique facilement acquise leur permettant de présenter le positionnement qu’ils dé-
fendent. Si bien que pendant plusieurs années, non seulement le silence médiatique n’existe
plus sur ces sites sinistrés, mais tous les bruits produits sont comme façonnés par celui de
la catastrophe.
183 cf. La Dépêche du Midi, « À Marseille aussi, on vit sur un volcan » du 22.10.2001, « Rouen : chape de plomb sur
AZF » du 23.10.2001, « À Lacq, la pétrochimie est dans le pré » du 24.10.2001, « Bordeaux : le transport encore plus
dangereux que les usines » du 25.10.2001, « Lyon : la chimie cerne la ville » du 26.10.2001.
74
3
Après la catastrophe, l’avenir industriel des sites en
question
Nous avons débuté ce travail en évoquant longuement le rôle des dynamiques territoriales
comme un élément de compréhension de la place des espaces industriels. Or, lorsque ces
derniers connaissent un sinistre, on peut s’interroger sur le fait de savoir en quoi l’accident
processus de
intervient sur ces dynamiques. Et nous formulons l’hypothèse que, dans le contexte précis
déqualification
décrit antérieurement, il agit probablement comme un élément accélérant les processus de
déqualification antérieurs.
C’est en tout cas ce que nous souhaitons montrer ici ; plus précisément, nous souhaitons
montrer en quoi la catastrophe est saisie, voire le cas échéant instrumentalisée, et par
quels acteurs, pour déqualifier davantage l’espace industriel sinistré.
Pour ce faire, nous nous appuyons en partie sur des éléments publiés dans la presse, abon-
dante sur le thème pour les raisons explicitées plus haut. Par ailleurs, l’un et l’autre accident
ont suscité la production de nombreuses études et travaux écrits, à la demande de l’une ou
l’autre des parties impliquées. Enfin, nous étaierons notre propos sur les discours tenus a
posteriori par des acteurs directement concernés, à un titre ou à un autre1. On notera que les
personnes rencontrées tiennent parfois des propos déformés par des événements ultérieurs,
ou par l’exacerbation de détails vécus aux dépens de souvenirs plus synthétiques. Mais
la plupart des manques ont pu être comblés ou des déformations rectifiées, en travaillant
sur des matériaux contemporains de l’époque ou de l’événement traité (presse, courriers
administratifs archivés, études, etc.).
Enfin, les temporalités étudiées dans cette troisième partie sont nécessairement différentes,
notre étude débutant quelques années à peine après l’accident d’AZF, tandis que l’incendie
du port Édouard Herriot s’était produit près de vingt années avant. Mais on verra ici aussi
qu’un terrain éclaire l’autre, et les deux alimentent l’idée d’effets convergents, inscrits dans
des temporalités qui varient en fonction de l’intensité du traumatisme et de la capacité
des acteurs industriels à revisiter ou non dans les temps impartis leur projet industriel,
nécessairement mis à mal par la catastrophe.
3.1
Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
Nous l’évoquions, plus de vingt années séparent l’incendie du port Édouard Herriot de la
présente enquête. Or, ce retour sur une longue temporalité permet de mettre au jour un long
conflit autour de l’usage proprement industriel de ses sols, et de montrer la prégnance de
l’accident dans les décisions prises au fil du temps. Notre propos sera scandé par le phasage
du calendrier politique local, marqué par trois alternances successives en trois mandats
municipaux, ayant chacun apporté des réponses différentes, mais au final en grande partie
convergentes.
1 De ce point de vue, le site lyonnais est logiquement moins directement renseigné, compte-tenu du temps écoulé
entre le moment de l’accident et le temps de l’enquête : beaucoup d’acteurs directement concernés ne sont plus en
poste, et plus retrouvables ou plus intéressés pour revenir sur ce passé.
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Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
3.1.1
Après l’accident, l’activité reprend
Après l’extinction de l’incendie du dépôt Shell, le 3 juin 1987 dans l’après-midi, « à 19h45, le
PPI est levé et l’exploitant reprend la direction des secours dans le cadre du Plan d’organisation
interne (POI).2 ». Cela signifie que, hormis le dépôt sinistré, les stockages pétroliers voisins
reprennent leur activité de façon ordinaire dès le 4 juin 1987, surlendemain du sinistre.
On notera même que les préoccupations économiques qui avaient valu à Shell d’envisager
des travaux dans son dépôt continuent de travailler ses proches concurrents du port pétrolier
lyonnais. Ainsi, par exemple, la société BP, située à l’extrémité nord des stockages portuaires,
dépose une demande de modification de son dépôt dans le second semestre de l’année
1987. Le conseil municipal lyonnais est sollicité pour délivrer un avis, et l’on apprend plus
précisément, par ce biais, que son projet est, lui aussi, « justifié par un accroissement de la
demande en 1987, et à terme, [. . .] en carburant sans plomb (Eurograde) obligatoire en 19893 ».
Toutefois il n’est pas question d’implanter un atelier d’additif, mais simplement de reclasser
une cuve. En effet, l’industriel, qui dispose sur son site de onze réservoirs autorisés en classe
B (stockage d’essence, les plus dangereux) et de huit en classe C2 (gazole et fuel domestique,
moins dangereux), souhaite entreposer dans l’un de ces derniers de l’essence sans plomb. Or,
pour pouvoir accéder à cette modification, il manque un mètre entre le réservoir en question
et ses stockages voisins pour être en conformité avec la distance réglementaire, plus stricte
pour les produits plus dangereux. L’élu qui présente le projet relève bien que :
‘‘Parlaprésentedemande,lasociétéBPFrancesolliciteenfaitunedérogationàl’article5de
l’arrêté du 9.11.1972, qui fixe les distances réglementaires entre les réservoirs d’hydrocarbures
selon la catégorie des produits qu’ils contiennent. Les risques majeurs d’explosion cités plus
haut, et la récente catastrophe qui s’est produite au Port Édouard Herriot démontrent qu’il
serait inopportun d’accorder des dérogations aux réglementations en vigueur, alors même que
les dangers demeurent bien réels lorsque celles-ci sont respectées4.
Ainsi le Conseil municipal émet un avis défavorable à la demande présentée par la société ’’
BP.
Par contre, en octobre 1987, la société Esso dépose un permis de construire pour son stockage,
situé aussi dans le port, sur la presqu’île dite de l’Archevêque. Il s’agit plus modestement
de bâtir un poste de chargement d’hydrocarbures dans le dépôt. Le permis est délivré le
10.12.1987, et les travaux achevés en février suivant5. De même en février 1989, les Entrepôts
pétroliers de Lyon (EPL), dépendant du groupe Total, déposent aussi un permis de construire
pour agrandir leur poste de chargement de camions-citernes. La demande est ainsi justifiée :
‘‘Cetteextensionrépondàunbesoinparticulièrementurgentconsécutifauxdifficultésque
nous rencontrons depuis plusieurs semaines dans notre logistique de distribution au niveau
du camionnage. Ce projet ne modifie pas le stockage de l’ensemble du dépôt, il a seulement
pour objet d’apporter une amélioration sensible des chargements de nos camions. Cela nous
permettra non seulement de diminuer sensiblement les files d’attente des camions à charger,
mais d’opérer une meilleure répartition des camions aux remplissages et surtout d’avoir une
grande souplesse au niveau des horaires de rotation des véhicules et des livraisons en clientèle6.
Le per ’
mis ’
est délivré « par le maire au nom de la commune » en date du 26.09.1989. On le voit,
les permis délivrés le sont tous deux pour des aménagements mineurs concernant l’outil
de distribution, alors que celui refusé touchait aux stockages eux-mêmes. On peut donc
parler, à propos de cette municipalité achevant son mandat en mars 19897, d’une situation
de statu quo sur le port Édouard Herriot, malgré la catastrophe toute proche. L’un des élus
les plus influents de l’équipe municipale suivante, déjà Conseiller de 1983 à 1989, explique
ce positionnement ainsi :
2 Ministère du développement durable, DGPR/SRT/BARPI, op. cit., p. 3.
3 AML, délibération du conseil municipal [désormais DCM] du 26.10.1987.
4 AML, idem ; n.s.
5 AML, 1629 W 104, Permis de construire n°512/1987, Port Édouard Herriot, 8 rue d’Arles, 21 octobre 1987.
6 AML, 1631 W 021, Permis de construire n°114/1989, Groupement pétrolier de Lyon, Port Édouard Herriot, 1 rue
de Bâle, 15 février 1989 - Courrier du GPL PEH adressé à la COURLY, service des PC, en date du 15.02.1989 ; n.s.
7 Les EPL avaient bien fait leur demande de permis avant mars, même si c’est le nouveau maire qui l’a délivré.
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3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
‘‘Peut-être[est-ce]parlepoidsdeshabitudes,lefaitquecettevalléedelachimie,lazone
de la chimie était ancrée dans les gènes industriels de la communauté urbaine. C’est quand
même une source de richesse, presque une source de fierté, globalement. Alors c’était à la fois
horrible, épouvantable, laid, polluant, etc. Mais Lyon est une ville industrielle, ça faisait partie
des gènes quoi ! [. . .] À l’époque, c’était le couloir de la chimie. Mais le couloir de la chimie,
c’était ancré dans la culture. [. . .] On était vraiment imprégné d’une culture industrielle très
forte à Lyon et le pétrole en faisait partie. Et prendre des risques, ça faisait partie de la vie quoi
! De la vie économique. Peut-être je me trompe, mais vous me posez une question, je donne
une interprétation qui est personnelle.
[Vice-président à l’urbanisme du Grand-Lyon et maire-adjoint de Lyon chargé de l’urbanisme
(1989 – 2001) – Ville de Lyon et Le Grand Lyon]
L’arrivée d’une nouvelle équipe en mars 1989 a sensiblement transformé la donne.
’’
3.1.2
L’élection de Michel N O I R (1989-1995), « comme un coup de tonnerre » sur le port Édouard
Herriot
Michel N o i r accéda à la tête de la municipalité de Lyon puis de la Communauté urbaine
dans la foulée, dans un contexte politique local particulier : la droite lyonnaise s’était divi-
sée au premier tour, présentant d’une part, une liste centriste conduite par le maire sortant
Francisque C o l l o m b, et d’autre part une liste gaulliste conduite par Michel N o i r, quadra-
génaire muni d’une expérience ministérielle qui lui avait donné une stature nationale. C’est
ce dernier qui avait été placé en tête, et dont les listes recomposées avaient gagné, au se-
cond tour, dans les neuf mairies d’arrondissement de Lyon. Il avait ainsi obtenu une avance
confortable pour prendre la présidence et composer l’exécutif du Conseil communautaire.
Outre l’accès du RPR à la tête d’une ville traditionnellement centriste, un autre fait venait
modifier le paysage politique lyonnais : les Verts avaient obtenu un score avoisinant les 10%
sur la ville de Lyon, et des scores assez conséquents dans le reste de l’agglomération.
Michel N o i r eut les moyens politiques de constituer un exécutif très décisionnel tant
à la Ville qu’à la Communauté urbaine. L’urbanisme, en particulier, a été transformé en
une délégation transversale et surplombante, active sur de nombreux dossiers jusqu’alors
cloisonnés. Par ailleurs, la nouvelle équipe a pris en compte à l’échelle communautaire la
demande environnementale qui s’était exprimée, en intervenant fortement en particulier,
d’une part sur la gestion des risques, mais surtout sur la production d’espaces publics et de
parcs urbains abondant dans le sens d’une meilleure qualité de la vie en ville. Il se trouve
que le port Édouard Herriot s’est trouvé concerné au premier chef sur l’un et l’autre volet
de ces nouvelles politiques publiques.
Une des difficultés à rendre compte de l’histoire du port sous ce mandat électoral est le
foisonnement d’événements, qui se recoupent et s’enchevêtrent. Nous avons fait le choix ici
de les regrouper par thèmes, tout en respectant au plus près la chronologie des faits.
L’amorce d’un changement vis-à-vis du port fluvial industriel
Très rapidement après l’arrivée du nouvel exécutif, en 1989, s’est structurée à l’échelle de
la Communauté urbaine une réflexion portant sur la gestion des risques, industriels en
premier lieu puis naturels. Ce dessein a été mené en particulier par le Service incendie, qui
était encore communautaire ; ainsi par exemple, deux pompiers préventionnistes, qui avaient
tous deux été au feu dans l’incendie du port, sont partis travailler sur cette question des
risques dans la nouvelle mission transversale, chargée d’établir puis d’appliquer une Charte
d’écologie urbaine sur le territoire communautaire.
‘‘[PourMichelNoir],ayantvéculedrame,c’étaitvraimentimportantdeseprémunircontre
ça. Et quand on avait creusé et qu’on avait vu qu’il y avait des boules [de gaz] et que les
boules pouvaient arroser jusqu’à la Mulatière et qu’on faisait le calcul du nombre de personnes
touchées, ça l’avait affolé. Il disait : « J’ai déjà vécu un petit truc mais alors là, c’est plus, c’est
monstrueux quoi ! » [. . .] Moi je pense que c’était parce qu’il avait vécu [l’incendie]. Et puis il
y avait un conflit sur le fait de devoir reconstruire ou pas le site de Shell qui avait brûlé. Donc
c’était bien aussi l’occasion de dire : « Ah non, non ! Là, ce coup-ci, vous avez brûlé, vous ne
revenez plus ! ».
[Responsable de la Mission écologie urbaine depuis 1990 - Le Grand Lyon]
’’
77
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
De même assez rapidement, les élus et l’encadrement supérieur de la Communauté suivirent
une formation à la gestion de crise, organisée spécifiquement par Patrick L a g a d e c, qui
intégrait une réorganisation de l’astreinte et d’autres leçons acquises à l’occasion de l’incen-
die du port. Mais, de façon surprenante alors qu’il n’y avait eu aucun signe de donné lors de
la campagne électorale, le port devint l’un des points centraux de la réflexion sur l’avenir de
Lyon.
‘‘[LeportÉdouardHerriot]n’étaitpasunenjeu[danslacampagneélectoraledeMichelNoir].
Ce n’était pas du tout un enjeu. L’enjeu est apparu assez vite, parce que Michel N o i r en a fait
un axe de son projet pour l’agglomération.
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 – Ancien directeur
de la Maison d’aménagement de Gerland (1984-1990) — Le Grand Lyon]
L’une des affaires de ce mandat fut, entre autres, le conflit qui opposa l’exécutif communau-’’
taire aux services de l’État et à la direction du port fluvial lyonnais.
Une réflexion issue de « Lyon 2010 »
Lors du mandat précédent, les élus, accompagnés par
l’Agence d’urbanisme de Lyon, avaient plus qu’amorcé une réflexion stratégique sur le dé-
veloppement économique et social de l’agglomération lyonnaise. En 1988 avait été publié
un rapport stratégique intitulé « Lyon 2010 », préfigurant le futur Schéma directeur de Lyon,
dans lequel le fleuve Rhône jouait un rôle important. Symboliquement, la carte accompa-
gnant le document surimposait au plan de la ville-centre un arc le long du Rhône et une
flèche le long de la principale avenue partant vers les plaines de l’est lyonnais.
La nouvelle équipe élue en mars 1989 s’inscrivit immédiatement dans cette réflexion :
‘‘Laréférence,pourmoic’était«Lyon2010».J’aivécusur«Lyon2010».C’est-à-direl’arcet
la flèche. [. . .] Lyon 2010, c’était étirer la ville. Et étirer la ville sur ses axes. Et alors, pour le
coup, le port Édouard Herriot, l’aménagement du port, l’aménagement de Gerland, du parc
de Gerland avec son extension éventuellement sur le port Édouard Herriot correspondait à ce
critère. C’est-à-dire que c’était dans une politique d’aménagement général, aux deux extrémités
du fleuve, pour étirer la ville de Lyon sur son axe. L’axe du Rhône, enfin l’axe des fleuves d’une
manière générale, et l’axe médian avec le développement de la ligne D [du métro] et le fait que
Lyon puisse, en terme qualitatif, franchir les voies ferrées [à l’Est].
[Vice-président à l’urbanisme du Grand-Lyon et maire-adjoint de Lyon chargé de l’urbanisme
(1989 – 2001) — Ville de Lyon et Le Grand Lyon]
Effectivement, au sud de « l’arc » se trouve le port fluvial lyonnais, vers lequel ont très ’’
vite convergé de nombreux enjeux — porte Sud de Lyon et aménagements fluviaux en
particulier — qui en ont fait un point stratégique de développement. Le schéma directeur
(SDAU) était en élaboration, le plan d’occupation des sols (POS) était en révision, et les élus,
qui souhaitaient maîtriser cette réflexion autour des documents d’urbanisme, ont envoyé à
la CNR un premier signal signifiant la fin du statu quo sur le développement du port lors de
l’instruction d’un permis de construire concernant son territoire8.
On notera d’ailleurs que le premier permis bloqué ne concerne pas un pétrolier, mais un
métallurgiste, la société Centre Acier Service (CAS), installée de longue date sur la presqu’île
de l’Archevêque, le long de la façade fluviale. CAS déposa en mai 1989 une demande de
permis pour étendre l’un de ses entrepôts et construire de nouveaux bureaux. Parmi les
différents avis contenus dans la procédure d’instruction, qui s’étendit sur le début de l’été,
celui du directeur de la Maison de l’aménagement de Gerland9, défavorable, était le plus
explicite :
‘‘[...]Demanièregénérale,touteslesétudesd’urbanismeencours,Planderéférencesur
le quartier de Gerland, Étude porte Sud de Lyon et Lyon 2010, font apparaître le secteur sud
de Lyon, zone non plus limitée aux secteurs de Gerland et du Confluent, mais bien au-delà
sur l’ensemble de l’espace de l’entrée sud de l’agglomération (Port Édouard Herriot, Oullins,
Saint-Fons, La Mulatière), comme un site majeur d’entrée de ville. Dans le cadre de la mise
8 La demande d’un permis de construire localisé sur le port doit être transmise, de la part de l’entreprise qui établit
son dossier, par la CNR qui est le concessionnaire et à ce titre représentant du propriétaire des sols.
9 Il s’agissait d’un outil de régie directe de la Communauté urbaine, implanté dans le quartier de Gerland et pensé
à la fois comme un lieu où on centralisait les différentes actions en cours et comme un lieu d’information à la
population. Gerland était à l’époque le seul quartier à avoir un dispositif aussi poussé. cf. supra § 1.1.3.
78
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
F i g u r e 3.1 – Schéma accompagnant le Schéma directeur de l’agglomération lyonnaise, voté en 1992.
en révision du POS par le conseil communautaire dans sa séance du 3.07.1989, une partie des
terrains du port Édouard Herriot sera réaffectée et en particulier l’Ile de l’Archevêque, site le
plus sensible, donc stratégique, qui permettrait le démarrage d’une valorisation d’entrée de
ville (sans porter atteinte aux activités subsistant actuellement et provisoirement sur le reste
du port) [. . . ]10.
L’avis de synthèse, émis par la Communauté urbaine indique dans la rubrique Dispositions ’’
d’urbanisme que :
Avis de synthèse
[. . .] Compte tenu de la révision de POS décidée par le Conseil de la COURLY lors de sa séance
du 3.07.1989 et des études en cours, plan de référence de Gerland, étude générale sur la porte sud
de Lyon et étude préalable de la Saulaie à Oullins, actuellement, ce dossier ne paraît pouvoir faire
l’objet que d’un sursis à statuer conformément à l’article L111-7 du code de l’urbanisme11.
Le sursis était effectivement signifié par arrêté municipal à l’entreprise CAS fin juillet 1989,
pour une durée de deux ans. Le directeur de celle-ci exprimait d’ailleurs son inquiétude
quelques temps plus tard dans les colonnes du Progrès :
10 AML, 1631 W 044, Permis de construire n°263/1987, Sté Centre Acier Service, Port Édouard Herriot, 4 rue d’Avignon,
2 mai 1989 — Courrier de la Maison de l’aménagement de Gerland, daté du 21.07.1989.
11 AML, 1631 W 044, op. cit., Note du Service aménagement urbain de la Communauté urbaine de Lyon, datée du
30.08.1989.
79
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
‘‘FernandJacquet,directeurdeCentreAcierService,installéégalementsurleportestlui
« terriblement inquiet ». Il s’est vu refuser en juillet dernier un PC pour agrandir son entreprise
de 5 000 m2 de bâtiment et 300 m2 de bureaux « en nous disant que nous avions un sursis de deux
ans. Ça ne nous rassure pas du tout, explique M. J a c q u e t, nous sommes bloqués dans notre
expansion et si nous devons partir, allez trouver maintenant 20 000 m2 au bord de l’eau avec
les commodités du port : nous nous posons beaucoup de questions ! »12.
Il semble que les élus et services communautaires souhaitaient gagner du temps. Nous ’’
verrons plus loin que, lorsque le terme du sursis a été écoulé, le dossier « port Édouard
Herriot », loin d’être clos, était au contraire devenu plus que brûlant.
Il est à noter que, dans la même période, une autre demande de permis de surélever un
bâtiment de bureaux, déposée par les établissements chimistes Vaissières voisins du dépôt
Shell, est accordée sans grande anicroche, si ce n’est cette réserve signifiée sur l’arrêté
municipal :
Extrait arrêté municipal
L’attention du pétitionnaire est attirée sur le fait que le projet envisagé est situé dans une zone où,
malgré les mesures de prévention prises, un risque technologique majeur résultant de l’activité du
Port Édouard Herriot peut se manifester13.
Il s’agissait de relayer un avertissement donné par la DRIRE, service de l’État chargé de
mettre progressivement en œuvre la loi du 22 juillet 1987 « relative à l’organisation de la
sécurité civile, à la protection de la forêt contre l’incendie et à la prévention des risques
majeurs »14.
Intervention sur les procédures de révision du SDAU et du POS
Mais, comme il était relevé
plus haut dans le courrier de la Maison d’aménagement de Gerland, le POS de Lyon a très
rapidement fait l’objet d’une procédure de révision. La nouvelle municipalité souhaitait
révision du POS
pouvoir infléchir les deux documents d’urbanisme en cours de révision et d’élaboration, le
POS et le Schéma directeur, dans le sens des politiques d’aménagement qu’elle souhaitait
conduire, en particulier dans la ville-centre.
Le premier POS, qui concernait les communes de Lyon et Villeurbanne, avait été approuvé
en 1978. À la suite des lois de décentralisation, la Communauté urbaine avait approuvé une
première révision du POS en 1985. Ce document avait été modifié à deux reprises, en 1986
et en 1987. Il faisait l’objet d’une seconde procédure de révision partielle, entamée par la
précédente municipalité le 12.12.1988, sur des points relativement limités, et la procédure
devait s’achever à l’automne 1989. Lors de la séance du Conseil municipal du 26 juin 1989, le
nouveau maire, après avoir rappelé cet historique, ajoutait :
‘‘[...]Maisparallèlement,ilmeparaîtjudicieuxdetraduiredanslePOSlesnouvellesorien-
tations de la politique d’urbanisme que nous souhaitons pour Lyon, et de nous munir des
moyens juridiques nécessaires pour l’appliquer. [C’est pourquoi je] propose de demander à la
Communauté urbaine la prescription d’une procédure de révision générale n°3, qui concernera
l’ensemble du territoire de la Ville de Lyon. [Il est précisé] que pendant toute la durée de la
révision, les dispositions du POS approuvé demeurent en vigueur15.
Dans le même temps, la procédure d’élaboration du Schéma directeur de l’agglomération ’’
suivait son cours16. Le nouvel adjoint à l’urbanisme, Henry C h a b e r t, présentait en mars
1990 en Conseil municipal une « résolution concernant le Port Édouard Herriot et la porte Sud »,
à l’issue de laquelle il demandait que « le Schéma directeur ne fige pas l’état actuel, mais au
contraire désigne clairement l’orientation à long terme souhaitée pour ce site ». L’exposé de
son propos en conseil était ainsi présenté :
12 cf. « Le PEH transformé en parc. Les acteurs économiques réticents ». Le Progrès — 29.03.1990.
13 AML, 1631 W 057, Permis de construire n°330/1989, Ets Vaissière, Port Édouard Herriot, 11 rue de Bordeaux, 31
mai 1989 – Arrêté municipal accordant le permis de construire en date du 13.11.1989.
14 cf. infra § 3.1.3.3.
15 AML, DCM n°89/0151 en séance du 26.06.1989.n.s.
16 Avec quelques péripéties, elle aussi, puisque le Préfet avait émis un avis défavorable fin 1989 sur le projet qui lui
avait été présenté, ses réserves portant en particulier sur le transport de marchandise et sur le tissu industriel qu’il
estimait négligés. cf. « N o i r à l’abordage du PEH ». Lyon Libération – 28.03.1990.
80
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
‘‘LaréalisationdesgrandsobjectifsannoncésparleSchémadirecteurs’exprimeparladéfinition
d’un certain nombre de « sites de développement stratégiques » (représentés notamment par
les « portes » de l’agglomération), dans lesquels il convient de maîtriser les occupations pour ne
pas compromettre la cohérence future de l’ensemble. Partie intégrante de la « Porte Sud », le
Port Édouard Herriot se voit inclus dans le centre de l’agglomération à l’intérieur du ring
formé par le prolongement du boulevard périphérique au Nord et à l’Ouest, avec, au niveau
du site, la création d’un ouvrage de liaison entre l’A45 et le boulevard de ceinture, au sud des
installations portuaires.
Les restructurations envisagées soit pour le sud de la presqu’île avec le départ du marché-gare,
soit sur les deux rives du Rhône avec notamment l’aménagement du quartier de Gerland,
posent le problème de la vocation du Port Édouard Herriot, bientôt proche du métro. Par
ailleurs, les installations sportives de Gerland qui peuvent accueillir simultanément près de
50 000 personnes, sont incompatibles avec les activités à risque du port, notamment les dépôts
d’hydrocarbures. La réduction de son emprise et la suppression des activités non liées à la
voie d’eau ou dangereuse pour la ville, pourraient permettre de créer le véritable port de
plaisance de l’agglomération lyonnaise, d’étendre voire de doubler le parc du Confluent en
développant les sports et loisirs nautiques et en donnant la possibilité de composer un superbe
paysage d’entrée de la ville. La relocalisation du port à containers et de certaines activités de
stockage permettrait déjà de dégager une vingtaine d’hectares en bordure du Rhône.
C’est aujourd’hui dans le cadre du Schéma directeur que le devenir à long terme du Port
Édouard Herriot doit être précisé. Il ne peut plus être considéré à terme comme une zone
industrielle périphérique, mais bien comme une partie du centre dont le rôle doit être complè-
tement redéfini en fonction de ses potentialités, des évolutions de l’organisation du transport
marchandises dans l’agglomération, incompatible aujourd’hui avec les usages urbains, du
schéma de voies structurantes. De plus, le voisinage des installations dangereuses du port
avec les installations sportives et les activités urbaines ne peut se perpétuer17.
Ainsi l’Assemblée communautaire vote-t-elle le 3 avril 1990, un projet de SDAU dans lequel ’’
le Port Édouard Herriot n’est plus inscrit comme une « zone industrielle de périphérie »,
mais comme une « zone de développement stratégique18 ».
‘‘C’étaitpeut-êtreunpeunouveauparrapportauxéquipesprécédentes,maisonaconsidéré,
avec l’équipe de Michel N o i r, à la ville et à la Communauté urbaine, qu’on avait un territoire
à gérer. Et c’était sans doute le fruit de deux choses. D’une part la maturité de la Communauté
urbaine, on avait petit à petit appris à vivre ensemble, et on avait bien le sentiment qu’il y
avait quelque chose qui dépassait simplement le cadre du syndicat des communes. [. . .] Et
puis, d’autre part, la décentralisation commençait quand même à porter ses fruits. [. . .] [Il
s’agissait de] faire en sorte que les moyens mis en œuvre par les collectivités locales et par
l’État, sur ce territoire, servent au développement économique de ce territoire. Et ça, c’était
déjà très fortement ancré chez nous en 1989. On se disait, on a un territoire, on veut développer
ce territoire. Et donc on affirme ce que doit être le développement, selon nous, sur le territoire.
Après, comme vous l’avez vu, on s’est heurté à l’État, on n’était pas d’accord.
[Vice-président à l’urbanisme du Grand-Lyon et maire-adjoint de Lyon chargé de l’urbanisme
(1989-2001) — Ville de Lyon et Le Grand Lyon]
Les premières lois de décentralisation, votées en 1982 et 1983, avaient en effet transféré aux ’’
communes les compétences d’urbanisme et d’aménagement. Et la municipalité conduite
par Michel N o i r a voulu se saisir de ces prérogatives qui lui étaient dévolues dès le début
de son mandat, en combinant constamment et de façon cohérente actions municipales et
communautaires, au point parfois de se faire reprocher par les élus de banlieue de mettre
l’exécutif communautaire au seul service de la ville-centre. Elle l’a fait quitte à empiéter sur
des territoires sur lesquels elle n’avait pas directement de prises, comme c’est le cas sur le
port fluvial lyonnais.
La tentation de la tabula rasa pour le port Édouard Herriot
La résolution reproduite plus haut concernant le port, et présentée en conseil municipal le
26 mars 1990, avait été précédée quelques jours plus tôt d’une déclaration publique du maire
dans la presse locale, dans laquelle il révélait davantage ses intentions sur ce territoire.
17 AML, DCM en séance du 26.03.1990.
18 cf. « Sud de Lyon : un projet de parc qui reste au port ? » Le Tout Lyon. Moniteur judiciaire – 6 au 9.04.1990.
81
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
Un parc urbain en lieu et place du port pétrolier
En effet, le 22 mars 1990, dans un article
publié dans Le Progrès un an après son élection, Michel N o i r avait effectué avec les jour-
nalistes le bilan de sa première année de mandat et tracé les perspectives de la suite. Il y
indiquait qu’il souhaitait construire la « Cité des Hommes19 ». La stratégie à long terme qu’il
proposait reposait principalement sur trois axes :
• le premier autour d’un souci de créer une ville non ségrégée et mixte socialement,
• le second touchant à une vision écologique associée à la qualité de vie,
• le troisième souhaitant inscrire Lyon dans le réseau des grandes métropoles euro-
péennes.
Et pour développer le second point, il déclarait :
‘‘[...]Ensuite,[pouradopter]unestratégied’écologieurbaine,laCitédesHommessuppose
aussi que l’on fasse des progrès dans le domaine qualitatif. C’est ce que j’appelle l’écologie
urbaine. Cette amélioration de la qualité passe par une lutte contre la pollution de l’eau et
de l’air. [. . .] Pour garantir, à plus long terme, un meilleur environnement aux Lyonnais, nous
sommes entrés en discussion avec la CNR afin de transformer, d’ici une dizaine d’années,
le port Édouard Herriot en un parc d’agglomération de la taille du parc de la Tête d’Or20.
De même pour le Port Rambaud, dans le cadre de l’aménagement de la nouvelle presqu’île, il
faut que nous le mettions ailleurs. C’est un site dont l’ensemble de l’agglomération a besoin
pour d’autres fonctions [. . .]21.
Cette déclaration sonna comme un coup de tonnerre dans les milieux politiques, indus-
’’
triels et administratifs locaux. La perspective tracée consistait en une réaffectation totale
de sols conçus depuis près de soixante années pour des usages industriels.
Elle était d’autant plus surprenante qu’elle n’avait pas été annoncée. Pour autant, cette vo-
lonté municipale se heurtait à un obstacle foncier de taille : le périmètre du port constitue
comme une enclave dont les sols appartiennent à l’État, qui les a concédés en 1934 et jus-
qu’en 2023 à la CNR, qui elle-même en loue les parcelles pour des durées déterminées aux
entreprises qui s’y installent22. Autrement dit, ni la ville ni la Communauté urbaine n’avaient
de légitimité foncière pour aboutir si rapidement à un tel dessein. Cela étant, Michel N o i r
rendait visible et publique une stratégie qui s’était jusque là manifestée plutôt de manière
sourde et non aussi lisiblement affichée. Différentes personnes rencontrées lors de l’enquête
se souviennent de cette déclaration comme, à la fois, une provocation pour bousculer les
modes de penser la ville, et comme une perspective de mutation tracée pour ce territoire
sud lyonnais.
‘‘C’étaitàlafois,pourtracerlaligne,pourdireonveutclairementqueçadevienneunélément
urbain. Et deuxièmement, c’était aussi donner une belle idée. Parce que le parc de la Tête d’or
[au Nord], [. . .] pourquoi il n’y aurait pas aussi 100 hectares au sud ? Franchement qu’est-ce
qui empêche qu’à terme il y ait 100 hectares au sud ? Par exemple, toute la première darse, mais
qu’est-ce qui empêche aujourd’hui d’ailleurs ? [. . .] Il suffit d’aller à Rotterdam, dans toutes
les grandes villes du nord, d’aller voir ce qu’ils ont fait avec leur port. Y compris à Londres et
ailleurs, on a bien une mixité des fonctions et on a pu avoir une mixité de l’espace public, de
l’espace vert et de port. Ce n’est pas incompatible, voilà ce qu’on a voulu dire. Alors peut-être
qu’on l’a mal dit. [. . .] Dans le cadre d’une ville mixte où l’on trouve à la fois de l’activité,
du logement, des centres humains et des espaces pour vivre, celui-ci s’imposait en bordure
de Rhône, magnifiquement exposé, pour être, en quelque sorte, donné, offert à la population
comme un espace où toute la population puisse se retrouver. C’était ça notre politique d’espace
public.
[Vice-président à l’urbanisme du Grand-Lyon et maire-adjoint de Lyon chargé de l’urbanisme
(1989- 2001) — Ville de Lyon et Le Grand Lyon]
19 Il semble que Dominique d e Vi l l e p i n, ancien Premier ministre, lui ait emprunté ce titre prophétique pour son
récent livre, publié chez Plon en 2009.
’’
20 Il s’agit d’un parc de plus de 100 ha au nord de Lyon, dans l’un des arrondissements (le 6e) au coût du foncier le
plus élevé. Aménagé en 1856 dans un style paysager romantique, accueillant une roseraie, un jardin botanique, de
grandes serres, un jardin zoologique, il constituait à l’époque la seule offre familiale de la ville en matière de parc
urbain.
21 cf. « N o i r : Ce que je veux faire de Lyon ». Le Progrès — 22.03.1990 ; n.s.
22 cf. supra § 1.1.1.
82
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
‘‘L’objectif,c’était,underéglerleproblèmedecettedangerosité,deuxdefairemuterlesite,
trois de faire en sorte qu’on dépollue et quatre, de faire une opération d’urbanisme de type
London Docks.
[Responsable de la Mission écologie urbaine depuis 1990 - Le Grand Lyon]
’’
‘‘Michel Noir acertainementlibérélesesprits. Onsedisait,puisquenotreprésidentva
jusqu’à enlever complètement le port, nous on va peut-être chercher des solutions, mais on est
couverts, on est englobés par l’idée de tout pousser dehors. Donc ça nous libérait pour trouver
des solutions plus fines et plus subtiles de partage des vocations. Voilà.
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 – Ancien directeur
de la Maison d’aménagement de Gerland (1984 - 1990) — Le Grand Lyon]
Pendant au moins deux années, en 1990 et 1991, les principales parties concernées, élus ’’
locaux, services de l’État et CNR, ont utilisé régulièrement les médias pour exprimer leurs
différends, ce qui, il faut le signaler, n’est pas courant à Lyon dans ce type d’affaires.
Un conflit très médiatisé
Dès le lendemain de cette annonce, dans le même journal, la
direction de la CNR réagit aux propos du maire, en apparence de façon lisse, mais avec des
arguments massifs :
‘‘LaCNR,commel’expliqueChristianPoncetsondirecteuradministratif,«n’apasàfairede
polémique ou à s’immiscer dans la politique de la ville de Lyon ou de la COURLY, mais simplement
à donner sa position juridique et financière sur la question ». Cette position illustre l’ampleur
de la tâche à accomplir par la ville de Lyon si elle veut effectivement transformer le port en
parc23.
Le concessionnaire y rappela ensuite, d’une part, ses droits de propriété jusqu’en 2023, ’’
d’autre part, le coût humain (environ 3 000 emplois) et financier (estimation à 500 millions
de Francs minimum) d’une telle délocalisation. Le directeur de la CNR donna de la voix
quelques jours plus tard en affinant les chiffres annoncés :
‘‘PierreSaveyreconnaitnepas«êtreenchargedelapolitiqued’urbanisme»delaville.Mais
au cas où la municipalité désirerait déménager Édouard Herriot, il tient à préciser les enjeux
du port : 71 entreprises y ont élu domicile, et 1 200 à 1 500 personnes y sont employées en
permanence. Rompre ces différents contrats, reconstruire un autre port de plus de 100 ha
coûterait donc « des sommes faramineuses de plusieurs milliards de francs » [. . .]24.
Dans un article publié par Lyon Libération les jours suivants, la parole était donnée à un ’’
agent du ministère de l’Équipement, concerné au titre de la propriété domaniale des berges
et des ports fluviaux. Il y exprimait un point de vue globalement partagé par ce service de
l’État :
‘‘[...]Ilyauneerreurd’appréciationdelapartdelaville.Siondéplacelesinstallations
d’Édouard Herriot, il faudra aller au moins jusqu’à Loire-sur-Rhône, après Givors, pour créer
un complexe portuaire qui serait encore trop petit. Un éloignement d’autant plus absurde que
les hydrocarbures qui arrivent à Édouard Herriot alimentent la ville de Lyon. Aucune autre
commune ne voudra stocker les carburants nécessaires aux Lyonnais ! Il n’y a en fait pas de
solution de rechange [. . .] Si le transport se fait par camions à travers la ville, ce sera beaucoup
plus dangereux [. . .] explique un fonctionnaire de l’Équipement25.
Georges S a r r e, alors secrétaire d’État socialiste aux transports routiers et fluviaux, était ’’
interrogé début avril 1990 dans les colonnes du Progrès à l’occasion d’une visite à Lyon au
cours de laquelle il comptait rencontrer le maire et aborder cette polémique. Il y déclarait :
23 cf. « Le PEH transformé en parc : la CNR pour le moins [. . .] Le Progrès — 23.03.1990.
24 cf. « PEH : le plaidoyer chiffré de la CNR » Lyon Libération — 30.03.1990.
25 cf. « N o i r à l’abordage du PEH ». Lyon Libération — 28.03.1990. n.s.
83
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
‘‘Monpremiermouvementesttoujoursd’étudieravecunregardbienveillantlesdemandes
des élus. Si je peux, je fais [. . .] Mais on ne lance pas un tel projet « au doigt mouillé » sans
étude. Je constate que ce port fait 183 ha, concédés à la CNR jusqu’en 2023. Les indemnités
de rupture de concession seraient très élevées : 500 MF pour la CNR, 2 milliards de F pour les
entreprises installées sur le site. Premier problème. Deuxième problème, il représente 3 000
emplois. Troisième problème, ce port est une importante plate-forme multimodale. Partout où
je vais, je plaide pour de telles plates-formes associant tous les modes de transports. Aussi,
quand elles existent, mon premier mouvement n’est évidemment pas de dire : supprimez là.
[. . .] Je comprends très bien que le maire souhaite transformer un port en parc urbain. Mais
quelque chose m’étonne : le maire a inauguré il y a peu, dans ce port, une très importante
usine municipale d’incinération. Un parc urbain avec une usine d’incinération, ce n’est pas
très fréquent. Comme son voisinage avec de nombreuses usines chimiques qu’on ne peut
déplacer. Or qui dit usines dit odeurs : dans un parc, on préfère d’ordinaire le jasmin ou la rose
[. . .] Enfin, sur un plan plus général, je crois qu’aucune grande ville ne peut se contenter
d’espaces verts et d’activités tertiaires. Or le port joue un rôle important dans le maintien
d’industries sur la ville. [. . .] En résumé, l’idée est intellectuellement séduisante, pratiquement,
je ne la vois pas réalisée demain[. . .]26.
À nouveau dans Le Progrès, différents acteurs économiques du port et au-delà exprimaient ’’
leur réticence face à ce projet de tabula rasa. Ainsi par exemple, le directeur de la Chambre
de commerce et d’industrie, déclarait :
‘‘Ilseraitdangereuxpourl’avenirdel’agglomérationdetropcritiquerlesindustries.LaCCI
le dit très clairement. La prospérité de Lyon s’est faite grâce à l’industrie. Lyon, ville interna-
tionale oui. Lyon, ville tertiaire oui, mais certainement pas au détriment de l’industrie. Les
Américains reviennent de la société postindustrielle. Les industries en cause se sont établies
en dehors de la ville, à une époque où on prenait moins de précautions. Ces industries ont évo-
lué, elles ont fait des progrès. La Chambre se préoccupe de ses activités à risques. Un groupe
de travail vient d’être constitué. Il rassemble des représentants des industries chimiques, de
transports, de la métallurgie, qui essaiera de faire des propositions sur la manière dont doivent
être implantées des activités potentiellement dangereuses. Il ne s’agit pas de répondre tout oui
ou tout non27.
Même le discret Groupement des industries lyonnaises (GIL), peu habitué à user des médias ’’
pour exprimer ses désaccords, intervint à son tour dans le concert de protestations :
‘‘LeGIL,unionpatronaleduRhône,semobilisecontrelepossible«déclassement»duPort
Édouard Herriot, évoqué par Michel N o i r en mars dernier. Depuis lors, le GIL, la CCIL
et certains organismes professionnels comme le groupement des industries chimiques de la
région Rhône-Alpes sont intervenues auprès des diverses autorités, et notamment du président
de la COURLY, afin de manifester leur hostilité28.
On le voit à travers cette rapide revue de la presse locale, les reproches faits à l’équipe ’’
municipale étaient de plusieurs ordres :
• Le premier touchait à la méthode, à savoir une annonce brutale et sans aucune concer-
tation avec les premiers acteurs impliqués.
• Le second concernait davantage une négation du rôle et de l’apport de l’industrie dans
l’agglomération, les milieux industriels soupçonnant assez explicitement le nouvel
exécutif local de ne miser que sur le secteur tertiaire pour développer désormais la
ville.
Des relations tendues avec le patronat pétrolier local et la CNR
Ainsi, à partir de ce dossier
principalement, l’équipe de Michel N o i r entretint tout le début de son mandat une relation
compliquée avec le patronat local. C’était d’autant plus surprenant qu’il s’agissait d’une
municipalité marquée par son appartenance à une droite plutôt libérale. Comme le disait lors
de l’enquête l’ancien adjoint à l’urbanisme, « nous n’étions pourtant pas de mauvais garçons »,
26 cf. « Georges S a r r e : le parc au PEH séduisant mais aujourd’hui irréaliste » Le Progrès — 2.04.1990 ; n.s.
27 cf. « Le PEH transformé en parc. Les acteurs économiques réticents ». Le Progrès — 29.03.1990. n.s.
28 cf. « Le GIL et l’avenir du PEH », Tout Lyon — 29.05.1990.
84
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
indiquant par là que l’équipe municipale avait en son sein de nombreux chefs d’entreprises et
des élus particulièrement introduits dans les milieux économiques. Et comme il le rappelait :
‘‘Alorsmoi,ilsetrouvequej’aifaitSup’deCoetj’avaisvingtansd’activitéséconomiques
derrière moi. J’ai fait Sup’ de Co et l’Institut des Hautes Finances. Et pendant dix ans, j’ai été
conseiller en gestion financière. Et pendant dix ans ensuite, j’ai été à la tête d’une filiale de
BSN, dans le produit frais alimentaire. J’avais un passé industriel. Donc moi, ça ne me gênait
pas de parler avec eux, si vous voulez. Au contraire et on s’est très bien entendu après, encore
une fois. [. . .] Mais il y a eu un temps de malentendus, quoi.
[Vice-président à l’urbanisme du Grand-Lyon et maire-adjoint de Lyon chargé de l’urbanisme
(1989 – 2001) — Ville de Lyon et Le Grand Lyon]
Henry C h a b e r t se souvient en particulier d’une réunion tendue à laquelle il avait été ’’
invité à s’expliquer au Cercle de l’Union, place Bellecour29 :
‘‘LeCercledel’Union,c’estanecdotique,maisçafaitpartiedesréunionsdanslesquellesonest
allé pour expliquer la politique. Et je me souviens de celle-là, en particulier, où je me suis fait
incendier quasiment. J’ai expliqué en long en large et en travers qu’on faisait une politique
comme ça et que ce n’était pas du tout contre les industries économiques et contre l’activité
économique, au contraire. [. . .] J’ai été agressé par la branche chimie du Medef, disant que
Michel N o i r voulait tuer l’économie ! En gros c’était : « Il fait de la politique, mais il ne fait
pas de l’économie », en gros c’était ça. Il a fallu du temps pour réconcilier d’ailleurs les deux
mondes.
[Vice-président à l’urbanisme du Grand-Lyon et maire-adjoint de Lyon chargé de l’urbanisme
(1989 – 2001) – Ville de Lyon et Le Grand Lyon]
Le président du Groupement des industries chimiques en Rhône-Alpes (GICRA) avait res-’’
senti le besoin de venir exposer l’importance économique des entreprises qu’il représentait à
Lyon, troisième site de France après Le Havre et Fos-sur-Mer, devant une réunion du Bureau
de la présidence de la Communauté urbaine. De son côté, le secrétaire général de l’Union
française des industries du pétrole déclarait dans la presse en décembre 1991 :
‘‘Nousneconnaissonsdecedossierquelesviolentesdéclarationsmédiatiquesdumairede
Lyon qui remettent en cause nos installations. On se montrerait plus facilement compréhensif
si l’on disait ce que l’on attend clairement de nous. Je m’étonne encore que l’on ait rayé
purement et simplement le port dans le projet de Schéma directeur d’avril 1990 en décrétant
ce site comme zone à urbaniser. Par quelle alchimie sommes-nous remis en cause ? Rien n’est
clair et l’on ne peut pas dire que la concertation ait vraiment joué30.
Si les relations des élus de la nouvelle équipe étaient tendues avec le patronat de la chimie ’’
et du pétrole, elles l’étaient plus encore avec la direction de la CNR.
‘‘LaCNRc’étaitunegrandedame,ilnefallaitsurtoutpasmettrelenezdanssontruc.Etenplus,
à l’époque, [la CNR était] furieuse qu’on découvre que finalement, ce qu’elle appelait un port
n’était qu’un vulgaire lieu de stockage, en plus un mauvais lieu de stockage. C’est-à-dire que
ce qui se passait là dedans, par rapport à d’autres zones de stockage, n’était même pas rentable
du tout. Mais pas rentable du tout. C’était de l’anti-économie. De l’anti-économie portuaire et
même de l’anti-économie tout court, sans même parler d’activités portuaires. Donc à la CNR,
ils étaient furieux quand on disait ça, ils ne supportaient pas qu’on dise ça. [. . .] Ils étaient
furieux quand on leur disait qu’ils avaient un truc sous utilisé, sous exploité. Ce n’est déjà pas
un port31, mais vous n’aviez même pas une zone d’activité.
[Vice-président à l’urbanisme du Grand-Lyon et maire-adjoint de Lyon chargé de l’urbanisme
(1989 – 2001) – Ville de Lyon et Le Grand Lyon]
’’
29 Il s’agit d’un club situé sur la place centrale de Bellecour, à Lyon. Il a été créé en 1917, issu de la fusion du Jockey-
Club de Lyon (lui-même constitué en 1865), du Cercle du Divan (créé en 1841, héritier du Cercle Bellecour créé en
1750) et du Cercle de Lyon (ou Cercle Syllabus, créé en 1868). Il est défini comme un « lieu de rencontre amical et
culturel », mais son histoire, liée à l’industrie, le coût de son droit d’entrée (850 €) et de sa cotisation annuelle (730 €)
en font avant tout le lieu de rencontre de la grande bourgeoisie et du patronat lyonnais.
30 cf. « PEH. Un port à la croisée des chemins », Lyon-Figaro, 11.12.1991.
31 C’est ici une allusion au débat récurrent sur les modes de transports entrants et sortants du port, dominés par le
rail, la route et l’oléoduc.
85
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
De plus, le port en tant que zone industrielle représentait, aux yeux de la Communauté
urbaine, une tâche opaque sur les plans. La durée des locations de sols des entreprises,
autrement appelées les amodiations, était considérée par la CNR comme de l’ordre du secret
industriel. À tel point que l’un des agents communautaires s’est vu refuser les conventions
d’amodiation qu’il demandait au directeur de la CNR devant huissier.
‘‘Onvoulaitbloqueràtraversçalerenouvellementdescontrats,eteuxnevoulaientabsolument
pas qu’on mette notre nez là-dedans !
[Responsable de la Mission écologie urbaine depuis 1990 – Le Grand Lyon]
’’
‘‘L’UFIPafaitlegrosdos,endisantçavapasser,c’estunmauvaismomentàpasser.Enfait
ceux qui se sont le plus cabrés, ce sont les gens de la CNR. Parce que c’était eux les amodiants,
donc c’est eux qui étaient vraiment menacés. L’UFIP, ils avaient quand même leur force de
frappe qui était le pétrole, qu’ils vendaient. Ils savaient bien qu’il y avait une consommation
nécessaire de pétrole. [. . .] Alors que la CNR, elle avait des terrains et elle voulait quand même
les remplir.
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 — Ancien directeur
de la Maison d’aménagement de Gerland (1984 - 1990) — Le Grand Lyon]
Dans le courant du mois de novembre 1991, la CNR a même fortement incité ses amodia-’’
taires à se constituer en association pour défendre leurs intérêts, ce qu’ils ont fait en créant
le Groupement des usagers et des entreprises du Port Édouard Herriot32. Nous pourrions
conclure provisoirement sur le fait qu’il y a, sans surprises, plusieurs branches au sein du
patronat lyonnais. Et probablement l’équipe libérale en place en 1989 avait moins d’affini-
tés avec le patronat industriel, en particulier de la chimie et du pétrole, qu’avec d’autres
branches locales, davantage liées aux services par exemple. Car, comme le rappelait lors
de l’enquête l’adjoint à l’urbanisme, lorsqu’il s’est agi ultérieurement pour lui de mettre en
place un schéma économique de développement à l’échelle de l’agglomération, son action
a été majoritairement comprise, approuvée et accompagnée par le Medef local. Laurence
C o t t e t - D u m o u l i n écrit à juste titre que « la remise en question du port Édouard Herriot
traduit une nouvelle représentation de la ville internationale diffusée par la municipalité
noiriste, restée tacite sous la municipalité précédente : la ville internationale est une ville
tertiaire. » [Cottet-Dumoulin 2004, p. 261]
Au cœur du conflit, l’avenir du port
Tout au long des années 1991 et 1992, tandis que les rencontres entre les différents protago-
nistes de cette affaire étaient rares et peu fructueuses pour rapprocher les points de vues,
c’était bien l’avenir de l’emprise foncière du port fluvial lyonnais qui se trouvait au cœur
des débats.
Le rapport Algoé versus le rapport Claude Quin
En avril 1990, le gouvernement socialiste, par
le biais de son secrétaire d’État aux transports, avait reproché à la municipalité de se lancer
dans une croisade pour la transformation radicale de son port fluvial « au doigt mouillé »,
autrement dit sans étude solide pour venir étayer son point de vue. La Communauté urbaine
s’était alors mise en relation avec la Région urbaine de Lyon (RUL) pour commanditer au
bureau d’études Algoé, en juillet 1990, avec l’appui de la CNR, du Service de la navigation
et de la CCI, un rapport en deux phases. La première devait permettre d’analyser les deux
ports lyonnais Rambaud et Édouard Herriot, leur fonctionnement et leurs perspectives de
développement. La seconde, rendue en février 1991 et qui nous intéresse davantage ici,
consistait à « réfléchir sur les différents scénarios qui pourraient être envisagés pour répondre
aux évolutions de l’aménagement de l’agglomération lyonnaise en tenant compte des apports
de la voie d’eau dans les échanges locaux, nationaux et internationaux [Algoe 1991, p. 3] ».
Trois perspectives étaient envisagées en conclusion de ce second rapport (cf. figure 3.2) :
• Scénario A : volonté de qualifier et de valoriser la fonction portuaire dans le Port
Édouard Herriot en y intégrant l’activité du port Rambaud dans le périmètre actuel,
soit en conservant, soit en excluant les hydrocarbures.
32 cf. « Les usagers du port se mobilisent », Libération, 12.12.1991.
86
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
• Scénario B : volonté de qualifier et de valoriser la fonction portuaire dans le Port
Édouard Herriot en y intégrant l’activité du port Rambaud, tout en libérant pour
d’autres fonctions la presqu’île de l’Archevêque.
• Scénario C : volonté de qualifier et de valoriser la fonction portuaire dans le Port
Édouard Herriot en y intégrant l’activité du port Rambaud, tout en libérant les deux
premières darses [Algoe 1991, p. 21].
F i g u r e 3.2 – Schéma extrait de « Un port solidement ancré ». Lyon Figaro – 28.02.1991.
Assez rapidement, un consensus a été trouvé autour du fait de délocaliser les dernières
activités du port Rambaud, situé sur la Saône en amont de la confluence33, afin de libérer à
terme ce foncier pour d’autres projets urbains. Quant au port Édouard Herriot, sans surprise,
élus et techniciens de la Communauté urbaine défendaient le scénario C, et à défaut, le
B tablant sur la cohabitation d’une activité portuaire et d’un pôle de loisirs. Au vu de
ces schémas prospectifs, le président de la CNR a même envisagé un temps de donner
partiellement raison aux élus lyonnais en optant pour le scénario B.
‘‘Aprèsunecertainetensionaudépart,reconnaitPaul Granet,présidentdelaCNR,ce
n’est plus conflictuel maintenant. Plus on entre dans le dossier, plus les points de vue se
rapprochent. [. . .] La municipalité pourrait obtenir en partie satisfaction avec la libération de
l’île de l’Archevêque où sont implantés, en gros, les hydrocarbures et les métallurgistes, soit
un tiers environ du Port Édouard Herriot, en bordure du Rhône. L’activité étant maintenue
dans les darses situées à l’arrière. Le dossier pourrait aboutir d’ici six mois à un an34.
Mais un article publié dans le courant du mois de février indique qu’il s’agissait en fait d’une ’’
position solitaire, qui n’était représentative ni des instances de direction du port lui-même,
ni des services ministériels.
‘‘LapositionrécentedePaulGranet,présidentdelaCNR,surledéménagementduPort
Édouard Herriot a fait grincer des dents au ministère des Transports. Le président, co-
gestionnaire du port, semble en effet s’être quelque peu avancé en déclarant fin janvier que l’on
s’acheminait vers un compromis avec la suppression des activités localisées sur la partie dite
« la presqu’île de l’Archevêque », une aire de 140 ha qui abrite une grosse partie des produits
pétroliers déclarés « dangereux » par le maire de Lyon. L’État, qui garde la maîtrise foncière
du site, n’a pas bougé d’un pouce dans son opposition au transfert35.
’’
33 Le port Rambaud était de nettement moindre importance que le port Édouard Herriot, s’étendant sur une surface
de 9 ha là où le second en fait 109, et accueillant dans l’année 1989 un trafic de 400 000 t là où le second faisait
transiter 7,6 millions de tonnes la même année.
34 cf. « PEH : le temps des concessions ». Le Tout Lyon 25.01.1991.
35 « Les vagues du PEH ». Libération — 27.02.1991.
87
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
Le gouvernement socialiste mettait en chantier au même moment la création de Voies navi-
gables de France (VNF)36, et misait clairement sur le développement de la voie d’eau. Il ne
pouvait être question pour lui de renoncer si rapidement à une surface de stockage aménagée
et exploitable. D’ailleurs, en mars 1991, Claude Q u i n, Inspecteur général de l’Équipement
et ancien directeur de la RATP, remettait au Conseil général des ponts et chaussées un
rapport [Quin 1991], dans lequel il revenait sur les enjeux de développement et de moder-
nisation du port Édouard Herriot vus du point de vue de l’État. Il était rappelé en premier
lieu que, avec la création prochaine de VNF, « le gouvernement ne peut [à la fois] conduire
cette politique et laisser s’affaiblir l’outil portuaire. Il n’est pas inutile de le réaffirmer à Lyon.
[Quin 1991, p. 4] ». Toutefois, il ouvrait plusieurs perspectives innovantes, parmi lesquelles
le rapatriement des activités du port Rambaud sur le port Édouard Herriot ; le développe-
ment d’une zone de services logistiques autour d’un port à conteneurs, ces derniers « ayant
commencé à remplacer le vrac » ; la délocalisation « au-delà du boulevard périphérique » des
installations de stockage de gaz de l’entreprise URG-Butagaz ; le resserrement progressif des
stockages pétroliers de 32 à 20 ha, accompagné d’une sécurisation plus grande des installa-
tions ; un traitement paysager ambitieux du port afin d’en faire « le premier port paysager
d’Europe ». Enfin, si toutes ces propositions ont été relayées assez largement dans la presse
locale, il en est une, restée confidentielle, consistant pourtant à envisager une autre forme
de gouvernance pour le port lyonnais, afin que les services de l’État et les collectivités terri-
toriales puissent y trouver place. Deux solutions étaient explorées, l’une consistant à créer
un établissement public incarnant le statut de port autonome fluvial, l’autre envisageant le
montage d’une société d’économie mixte.
Afin de marquer son positionnement suite à la publication du rapport Quin, le secrétaire
d’État aux transports indiquait dans un entretien accordé au Progrès :
‘‘CettemodernisationpermettradereprendrelesactivitésquidisparaîtraientduportRambaud.
Elle exclut le partage en deux zones, l’une portuaire, l’autre d’espaces verts. Mais nous voulons
en faire le premier port paysager d’Europe. [. . .] Un port, ça peut être beau, l’économie moderne
n’est pas forcément affreuse. Et c’est un port où l’on veut se promener, se distraire, faire du
vélo, manger ou prendre un verre. C’est un espace ouvert aux citadins, mais qui reste un port
de commerce.37.
On l’imagine aisément, élus et techniciens de la Communauté urbaine ont engrangé comme ’’
une « petite victoire » la reconnaissance implicite, par le ministère de l’Équipement, que les
stockages actuels du port étaient trop dangereux et qu’il fallait envisager leur diminution,
voire leur délocalisation pour certains. Pour autant, ils n’ont pas caché leur faveur pour le
rapport Algoé, et plus spécifiquement pour ses scénarios B et C.
‘‘C’étaitrapportcontrerapport.C’étaitça.LerapportClaudeQuin,onaobtenudeluile
dégagement des terrains en zone Nord, sur l’actuel parc de Gerland. Un léger compactage des
pétroles. Il trouvait qu’il y avait un risque, ils prenaient trop d’aise, trop de stockage et puis
c’est tout. Autrement le périmètre était pérennisé, quoi.
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 – Ancien directeur
de la Maison d’aménagement de Gerland (1984 - 1990) — Le Grand Lyon]
Effectivement, comme le rappelait le gouvernement, la solution préconisant le dégagement ’’
de la presqu’île de l’Archevêque pour y créer un parc urbain était inenvisageable pour les
acteurs de l’État.
Une instrumentalisation des accidents dans le port
C’est dans ce contexte d’une négociation
en partie bloquée entre les différents protagonistes du port que se produisit un nouvel
incendie, le 17 octobre 1991.
La compagnie Mobil, dont les stockages sont situés à l’extrémité de la darse des hydrocar-
bures, avait affrété une barge d’essence pour ses besoins. C’est au cours de l’opération de
dépotage qu’un incendie s’est déclaré sur celle-ci et s’est rapidement propagé dans le bassin
du port.
36 Établissement public placé sous la tutelle du secrétariat d’État aux transports, qui a pour missions de gérer,
d’exploiter et de développer le réseau de voies navigables, c’est-à-dire tous les canaux, rivières et fleuves aménagés
ainsi que le domaine public — incluant les ports — situé au bord de ces voies d’eau.
37 cf. « Édouard Herriot, premier port paysager d’Europe ? », Le Progrès, 13.04.1991 n.s.
88
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
‘‘Ilestenviron21hce17octobre1991.[...]L’opérationengagéeconsistaitàdéchargerd’une
barge baptisée « La Mante » environ 2 000 m3 de carburant pour le compte de la compagnie
Mobil. Problème : la pompe prévue pour ladite opération était défectueuse et placée hors
service. Il fut alors décidé d’utiliser la pompe de « L’audacieux », un bateau désarmé, une
vieille péniche hors d’âge et sans agrément. Comment l’intégrer à la procédure de pompage ?
En solidarisant « La Mante » et « L’audacieux » et en organisant le transfert. [. . .] La pompe de
« L’audacieux » avait un défaut, un problème d’étanchéité : au cours de l’opération, de l’essence
s’infiltra dans les cales pleines d’eau du bateau, la chaleur due au moteur fit le reste, et ce fut
une double explosion38.
L’incendie était impressionnant, d’autant qu’il se déroulait de nuit, mais il ne fit cette fois-ci ’’
« que » deux blessés. La presse locale, en même temps qu’elle rendit compte de celui-ci,
rappela inévitablement l’embrasement du dépôt Shell en 1987. Les photographies mettant
les deux sinistres en perspectives invitaient à cet écrasement mémoriel (cf. figure 3.3).
‘‘Lesdeuxfortesdéflagrationsquiontsecouéunebarge,amarréedansladarsedeshydrocar-
bures à proximité de la rue de Bordeaux, et le violent incendie qui s’ensuivit ont rappelé à
chacun la catastrophe du 2 juin 1987. Ce jour là, un gigantesque sinistre embrasait vingt cuves
d’hydrocarbures et provoquait un lourd bilan : deux morts, seize blessés39.
Quatre ans après l’incendie meurtrier de juin 1987, le Port Édouard Herriot a été à nouveau,
hier soir, le théâtre d’un énorme sinistre qui, par miracle, n’a fait que quatre blessés dont les
jours ne sont pas en danger. Au pied des cuves rouillées détruites à l’époque, sur plusieurs
milliers de m2, la darse de déchargement s’est soudain embrasée après qu’une explosion eut
enflammé une péniche qui transvasait 1 000 m3 de supercarburant40.
’’
F i g u r e 3.3 – Photo mettant en perspective les deux sinistres de 1991 (devant) et de 1987 (en arrière
plan) parue dans le Le Progrès du 19.10.1991.
Il fut aussi rendu compte du dispositif important mis en place par les pompiers, qui avait
permis de venir à bout des flammes avec succès et sans contestations cette fois-ci. Dans un
exercice obligé, le président de la CNR répondit aux journalistes que « le double objectif de
rationalisation de l’activité du Port Édouard Herriot et de prévention des risques industriels va
se poursuivre avec une détermination encore plus accrue par l’incendie du 17 octobre41 ». Le
secrétariat d’État aux transports faisait savoir, par communiqué de presse, que :
‘‘M.GeorgesSarreademandéaupréfetdepolicedeLyon«d’engagerimmédiatement»une
enquête afin de connaître les raisons de l’explosion. Il rappelle que ce type d’accident est
rarissime, et « qu’il ne s’en était pas produit sur notre réseau fluvial depuis les années 1950. »42
Michel N o i r, dont les négociations en cours avaient affaibli les positions radicales sur ’’
l’usage des sols du port, profita de cet accident pour rappeler, en la dramatisant, sa volonté de
voir déplacer le plus rapidement possible tous les stockages de matières dangereuses. À ses
38 cf. « Retour de flammes au port Édouard Herriot », Lyon Figaro 10.12.1993.
39 cf. « Incendie au PEH. Une barge explose et prend feu », Lyon Matin, 18.10.1991.
40 cf. « Gigantesque incendie au PEH », Le Progrès, 18.10.1991.
41 cf. « Incendie du PEH : une nouvelle chaude alerte [. . .] », Le Progrès, 19.10.1991.
42 Ibid.
89
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
yeux, ce nouvel accident « prouve qu’il faut accélérer ce processus et qu’aucune considération
technique ne peut l’emporter sur la sécurité des habitants43 ». « Je souhaite obtenir le plus
rapidement possible le déplacement des stockages de matières dangereuses à l’extérieur de
l’agglomération, en zone non urbanisée, et la transformation d’une partie de la zone en parc
44 », déclarait-il encore. Et instrumentalisant un peu plus cet incendie, Michel N o i r décida
de marquer à nouveau les esprits. Moins d’un mois plus tard, il présentait en personne à la
presse un plan de restriction de la circulation des transports de matières dangereuses aux
abords du port. Lors de sa conférence de presse, le maire déclarait :
‘‘Onnenégociepasaveclasécuritédespersonnes,quelsquesoientlesintérêtséconomiques
réels ou prétendus. Chacun a bien conscience que ces mesures sont devenues nécessaires,
qu’il faut extraire de la cité les facteurs de risques majeurs. Ces dispositions n’ont pas été
prises dans un état d’esprit conflictuel, il était simplement temps de mettre un terme aux
tergiversations. Je souhaite qu’aucune personne publique ne joue avec cette probabilité de
risque, aussi minime soit-elle45.
Soucieux « d’extraire du cœur de la cité ce qui représente un risque majeur », Michel N o i r
espère ouvertement que ce train de mesures « incitera les sociétés pétrolières à réfléchir sur ’
’
un calendrier pour leur départ »46.
Un journaliste notait toutefois à raison que l’équipe municipale avait une nouvelle fois
opté pour brusquer les choses, sans souci du travail en cours dans les différentes scènes de
concertation ouvertes :
‘‘Danscedossier,lemairedeLyonbrûlelapolitesseàtouteslesstructuresderéflexionmisesen
place. En premier lieu, au groupe de travail animé par M. S c h m u t z, DDE qui doit rendre au
cours de ce mois de novembre ses conclusions sur « les évolutions possibles du Port Édouard
Herriot, mais aussi la possibilité de transfert d’une partie des activités du port vers d’autres
sites ». En second lieu, les décisions dévoilées hier semblent faire peu de cas des travaux du
SPIRAL (Secrétariat permanent pour la prévention des pollutions industrielles et des risques
dans l’agglomération lyonnaise), organisme mixte regroupant les services de l’État, les collec-
tivités locales, les industriels et les associations (groupe créé en avril dernier), et qui travaille
actuellement sur les mesures réglementaires et techniques permettant d’améliorer la sécurité
des transports dans l’agglomération47.
Les témoins rencontrés conviennent d’une réaction rapide et unilatérale du député-maire
de l’époque :
’’
‘‘Onasortileplandecirculationdesmatièresdangereuses,quipassaientàl’époque,jele
rappelle, en plein dans la ville de Lyon. [. . .] Les seuls camions qui passaient finalement dans
Lyon, c’était un transport de matières dangereuses. C’était complètement fou ! [. . .] C’est là où
il y a eu des prises de positions très très sévères et dures, dans le port Édouard Herriot puisque
Michel N o i r a fermé le port Édouard Herriot en disant : « Je n’en ai rien à faire, passez par les
portes de Saint-Fons ! », ce qui posait problème par rapport à l’organisation [communautaire
globale]. Et deuxièmement il a renégocié le fait de ne plus sortir côté stade. Et ça date de là,
l’organisation des horaires tôt le matin, des dessertes internes très matinales avec des schémas,
des cercles internes.
[Responsable de la Mission écologie urbaine depuis 1990 – Le Grand Lyon]
’’
‘‘C’étaittrèsdirectifde[lapartde]MichelNoir,ça.C’estMichelNoirquiavaitconvoquéla
presse, à la maison de Gerland d’ailleurs, et qui avait annoncé des mesures [sur la circulation
des matières dangereuses] réactives. Et fortes et très musclées [. . .]
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 – Ancien directeur
de la Maison d’aménagement de Gerland (1984 – 1990) – Le Grand Lyon]
On notera pour clore cet épisode que les abords du port conservent encore aujourd’hui
les traces physiques de cette décision, puisque le port est désormais clôturé sur toute sa ’
’
façade mitoyenne avec la plaine de sport. Incidemment, la restriction des accès au port à
deux uniques ouvertures venait mettre fin au projet esquissé par le rapport Quin d’un port
paysager largement ouvert sur la ville.
43 Ibid.
44 cf. « Avenir du PEH. De la polémique à la reconversion », Lyon Matin, 19.10.1991. n.s.
45 cf. « PEH : Michel Noir fait la police », Le Progrès, 9.11.1991. n.s.
46 cf. « PEH : Noir met les poids-lourds au pas », Libération, 9 et 10.11.1991 n.s.
47 cf. « PEH : le blocus de Michel N o i r », Lyon Matin,9.11.1991.
90
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
Suite de la bataille des permis de construire
En juillet 1991, soit quelques semaines avant
ce nouvel incendie sur le port, la société CAS rappela dans un courrier adressé au maire de
Lyon qu’elle confirmait le maintien de sa demande de permis de construire effectuée deux
années plus tôt et qui avait fait l’objet d’un sursis à statuer48. La reprise de l’instruction de
ce dossier coïncida avec les crispations municipales peu avant l’embrasement de la barge.
Un agent du service urbanisme de la Communauté urbaine de Lyon envoya un courrier
interne49 sur lequel était noté de façon manuscrite dans la case observation : « Que faire
pour une activité de ce type qui semble être liée à la voie d’eau ? Il est urgent de prendre
une décision. ». La société CAS posait en effet un casse-tête à la Communauté urbaine, car
d’une part son activité utilisait effectivement le fleuve, critère sur lequel tous les partenaires
semblaient progressivement converger pour le choix des activités dans le port. Mais d’autre
part, elle était située en façade de la presqu’île de l’Archevêque, celle-là même à laquelle
l’équipe municipale n’avait pas renoncé pour y implanter un parc. La ville de Lyon émit tout
de même un refus de permis de construire,
‘‘Considérantqueleprojetprévoitlaconstructiondelocauxdestockageetdebureauxdansle
périmètre des risques technologiques tel que défini dans l’article 12 des dispositions générales
du POS révisé partiellement le 25.02.1991 ; considérant que l’art. 12 des dispositions générales
du POS révisé [. . .] interdit les constructions telles que projetées ; [. . .] considérant que le projet
est de nature par son architecture à porter atteinte à l’intérêt d’un site majeur d’entrée
d’agglomération. [. . .]50.
Mais, sur plainte du pétitionnaire, le préfet adressa un courrier au maire lui indiquant que ’’
ses services de contrôle de la légalité contestaient les motifs invoqués, les constructions
envisagées « ne contrevenant pas aux interdictions de construire édictées dans le périmètre de
risque ». Le courrier se terminait par une formulation assez sèche : « Compte-tenu de ces
observations, cette décision étant entachée d’illégalité, je vous demande de bien vouloir procéder
à son retrait51 ». Une longue note des services juridiques et contentieux de la Communauté
urbaine conclut, après avoir argumenté, qu’il semblait préférable d’engager une discussion
amiable, « la seule stratégie opportune est à mon avis celle de la négociation », notait pour finir
son rédacteur.
En octobre 1991, cette fois-ci quelques jours après le nouvel incendie, les établissements
Champion, métallurgiste voisin de la société CAS le long du Rhône, déposèrent une demande
de permis pour l’extension d’un bâtiment existant, pour la création de locaux industriels,
sociaux, de bureaux et de parkings52. Une note manuscrite d’un conseiller technique du pré-
sident de la Communauté est glissée dans le dossier d’instruction archivé. Elle informe, sur
la forme, du fait qu’il s’agissait bien d’un territoire éminemment surveillé par la présidence.
Sur le fond, il était indiqué :
‘‘Pourlalettreuniquement:mêmestratégie,onfaitdureretonprendunsursisàstatuervoire
un refus si on en a la possibilité. [. . .] En tout état de cause, on attend la conclusion du groupe
Préfet53.
Les services de l’État consultés, DRIRE et le Service interministériel de défense et de la ’’
protection civile, sis en préfecture, émirent tous deux un avis favorable très argumenté.
Toutefois, la Maison d’aménagement de Gerland n’émit pas formellement d’avis et formula
plusieurs remarques plutôt hostiles. La Mission écologie urbaine, consultée elle-aussi, nota
en conclusion d’un long argumentaire :
‘‘Ilsemblequel’extensionproposéeestdenatureàaggraverlesrisquesencourus.[...]Ainsi,
même si réglementairement il est admissible que cette entreprise puisse obtenir son permis de
construire, il me paraît raisonnable et justifié de donner un avis défavorable pour une extension
à cet endroit54.
48 AML, 1631 W 044, op. cit., Courrier de CAS au maire de Lyon, daté du 11.07.1991.
49 AML, 1631 W 044, op. cit., Courrier du SUA au directeur du Département développement urbain et au cabinet du ’’
maire, daté du 2.08.1991.
50 AML, 1631 W 044, op. cit., Courrier du maire de Lyon à l’entreprise CAS, daté du 16.08.1991.
51 AML, 1631 W 044, op. cit., Courrier du préfet au député-maire de Lyon, daté du 18.10.1991.
52 AML, 1758 W 144, Permis de construire n°645/1991, Ets Champion, Port Édouard Herriot, 8 rue de Chalon, 23
octobre 1991.
53 AML, 1758 W 144, op. cit., Bordereau interne d’envoi de la demande de PC provenant du cabinet de Michel N o i r,
daté du 16.11.1991.
54 AML, 1758 W 144, op. cit., Note de la mission écologie au vice-président chargé de l’urbanisme, daté du 14.02.1992.
91
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
La notification de permis fut finalement refusée en février 1992, sur des bases réglementaires
pour le moins mouvantes. Les acteurs rencontrés de cet épisode en conviennent d’ailleurs :
‘‘Lespermisdeconstruire,simessouvenirssontbons,onn’avaitpastellementledroitd’ailleurs,
mais je sais plus, je ne me souviens plus. Mais bon, j’ai refusé des permis de construire. C’était
[. . .] Centre acier service. Celui là, on l’a refusé et ça a été l’élément déclencheur. [. . .] [Il
s’agissait] de dire, on a donné une idée, on l’applique. Et on a dit qu’on voulait aller là, donc
on prend les moyens pour y aller. [. . .] On n’était pas très sûr, franchement, de la légalité
des choses. Puisqu’on était sur un port, on est au bord de l’eau donc, on y allait un peu à
la hussarde, mais, sans être assuré. Et dès le départ, enfin moi j’ai plutôt eu une démarche
conciliante, je préfère toujours la conciliation et la discussion à l’affrontement. Bon, quand
il faut s’affronter, on s’affronte, mais ce n’est quand même pas le but. Le but, c’était plutôt
de trouver un terrain d’entente, et on a toujours cherché à trouver malgré tout un terrain
d’entente, indépendamment de l’aspect frontal qu’on a pu avoir, à un certain moment, pour
faire comprendre quelle était notre volonté, notre intention. Derrière, il y a toujours eu des
négociations avec l’État ou avec les pétroliers d’ailleurs.
[Vice-président à l’urbanisme du Grand-Lyon et maire-adjoint de Lyon chargé de l’urbanisme
(1989 – 2001) – Ville de Lyon et Le Grand Lyon]
’’
‘‘Oui,oui,oui,maisc’estsûr.Ilyavaitunevolontédebloquer[lespermisdeconstruiresurle
port].
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 — Ancien directeur
de la Maison d’aménagement de Gerland (1984 - 1990) — Le Grand Lyon]
En juin 1993, arrivait à l’hôtel de Communauté une première demande de permis de ’’
construire formulée par un pétrolier depuis l’élection de Michel N o i r. Il s’agissait pour
les EPL, de construire des locaux techniques55. La demande fut accordée par la ville sans
difficultés, mais la DRIRE, à l’occasion du courrier notifiant son avis, alerta pour la première
fois sur le fait que la procédure appliquée n’était pas conforme : « Pour ce permis délivré à
l’intérieur d’un établissement de stockage d’hydrocarbures, la circulaire du 6 juin 1984 semble
s’appliquer56 ». Autrement dit, elle stipulait que ce devrait être aux services de l’État d’ins-
parade administrative
truire un tel permis, et non à la Communauté urbaine. Elle venait ainsi de trouver une parade
administrative permettant de priver la Communauté urbaine de « l’arme » des permis de
construire, et de faire rebasculer vers la préfecture la décision de délivrer ou non les permis
du port Édouard Herriot, tout du moins pour le secteur pétrolier.
Vers une sortie progressive de la crise
Plusieurs acteurs dont la parole a été mobilisée dans les pages précédentes ont déjà réguliè-
rement fait allusion à un « groupe de travail préfectoral », qui œuvrait en parallèle à tous
ces événements pour trouver une issue à la crise.
La « cellule préfecture »
C’est en effet en avril 1990, lors de la première visite de Georges
S a r r e à Lyon, qu’il fut convenu entre le ministre PS et le maire RPR de désigner un « groupe
de travail » chargé d’étudier toutes les questions en suspens57, d’évaluer l’évolution de l’acti-
vité portuaire58 et l’avenir de ce port multimodal59. Cette cellule devait réunir régulièrement
l’exécutif communautaire, les services de la Navigation ainsi que la CNR60. En fait, elle ne
se réunit pour la première fois qu’en mai 1991, en préfecture, et avec des « poids lourds » :
‘‘CôtévilleetCOURLY:MichelNoir,HenryChabert,RolandFulchiron61etJeanFla-
c h e r ; côté Conseil général, Michel M e r c i e r62 ; côté État : le nouveau préfet Paul B e r n a r d,
un conseiller de Georges S a r r e, Claude Q u i n ; côté industriels : des représentants de la CNR,
55 AML, 1797 W 164, Permis de construire n°387-1993-303, Entrepôts pétroliers de Lyon, Port Édouard Herriot, 6 rue
d’Arles, 26 juin 1993.
56 AML, 1797 W 164, op. cit., Courrier de la DRIRE Rhône-Alpes au service urbanisme appliqué de la COURLY, daté
du 25.06.1993.
57 cf. « Armistice pour l’avenir du PEH » Lyon Matin — 3.04.1990.
58 cf. « Le port fait des vagues » Lyon Figaro — 3.04.1990.
59 cf. « Sud de Lyon : un projet de parc qui reste au port ? » Le Tout Lyon. Moniteur judiciaire — 6 au 9.04.1990.
60 cf. « PEH : le « oui mais » de Georges S a r r e à Michel N o i r » Lyon Libération — 3.04.1990.
61 Ancien maire (UDF) du 7e arrondissement, où se situe le port.
62 Président (UDF) du Conseil général du Rhône.
92
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
de la CCIL, du patronat local et des industries pétrolières. M. N o i r dit qu’au moins, cela per-
met « d’objectiver le problème. »63
Le compte-rendu dans la presse de cette première réunion évoque plusieurs points, parmi ’’
lesquels la décision de mettre en place une cellule technique, pilotée par la DDE, pour appro-
fondir les études sur le Port Édouard Herriot à l’échelle 2000-2010, composée de techniciens
de la DDE, de la DRIRE, de la COURLY, de la CNR, de la CCIL64. Elle était chargée de donner
ses premières conclusions à l’automne 199165. Il est noté que c’était bien la présence des
stockages de gaz liquéfié et de produits pétroliers qui était discutée. Un consensus a semblé
se dégager pour transférer les activités à hauts risques du port, « surtout les 4 500 m3 de gaz
liquéfié entreposés sur la presqu’île de l’Archevêque », et un site de substitution fut même
évoqué à Villette-de-Vienne, en Isère66. Les acteurs présents se mirent d’accord pour adopter
comme critère de localisation des autres activités du port, d’une part, une utilisation de la
voie fluviale et, d’autre part, des liens avec l’agglomération. Les deux critères devaient conci-
lier « politique dynamique de la voie d’eau et démarche d’aménagement urbain »67. Par contre,
le projet de parc urbain sur la presqu’île semblait visiblement incongru à de nombreux
protagonistes68.
Une nouvelle réunion de cette cellule se tint en préfecture en décembre 1991. Seul un com-
muniqué de presse commun fut produit à l’issue de cette réunion :
‘‘Ilaétédécidédepoursuivrel’approfondissementencommundesenjeuxdecettevolontépar-
tagée de développement. Deux groupes de travail portant sur les besoins de modernisation des
installations portuaires existants, d’une part, et sur la question des hydrocarbures, d’autre part,
en recherchant en particulier d’autres sites multimodaux d’accueil de cette activité, dans l’hy-
pothèse de sa délocalisation, ont été constitués. [. . .] Diverses propositions de regroupement et
de réduction ont été formulées, notamment par les représentants de l’industrie pétrolière69.
À nouveau les protagonistes se sont réunis en février 1992, cette fois-ci sans compte-rendu ’’
dans la presse70, puis en novembre 1992. On apprend que le maire a tenu seul un point presse,
pour y dénoncer « la présence de « boules de gaz » à quelques centaines de mètres d’un gym-
nase, [stockages] « qui ne devraient plus fonctionner depuis longtemps, et qui ne répondent pas
aux normes de sécurité »71 ». Par la suite, il n’est plus fait état de ces réunions dans la presse.
C’est pourtant dans l’une d’elles, tenue en juillet 1994, qu’un consensus s’était finalement
dégagé « entre la CNR, la COURLY, VNF, les représentants des services techniques de l’État et
l’UFIP (Union française des industries pétrolières), sur le resserrement des dépôts pétroliers du
Port Édouard Herriot sur la presqu’île de l’Archevêque.72 », consensus qu’il convenait encore
de travailler pour étudier la faisabilité qu’un tel projet côtoie celui d’un parc urbain.
‘‘J’aiparticipéàplusieursréunionsoui.Jenemesouviensplus,franchement.Nonmais,com-
ment je décrirais l’ambiance ? L’ambiance était tendue, avec le patronat, et notamment les
pétroliers. Elle s’est [. . .] enfin on essaye d’être intelligent quand même, voilà. Mais elle a été
tendue au départ, ça c’est sûr. Avec les services de l’État aussi parce que l’État était remonté par
VNF. Et chez VNF, ils défendaient à mort le point de vue [du port]. Donc ils agissaient auprès
de l’État, [. . .] Il y avait [le directeur de la CNR], en tout cas qui lui était carrément hostile.
S’il y avait disons de l’affrontement, c’était d’un côté avec les pétroliers, de l’autre avec [le
directeur de la CNR], voilà. Là, on était dans un climat, plutôt de tension, et plutôt d’affronte-
ment. Avec tous les autres intervenants, on était dans un climat de dialogue, y compris avec
la Préfecture, qui, elle, essayait de prendre en compte les impératifs de la décentralisation. Et
en même temps ce que je disais, armé par VNF d’un côté, ou par [le directeur de la CNR] de
l’autre, l’État essayait de faire ce qu’il pouvait au milieu de tout ça. Et au mieux, mais c’était
plutôt courtois. C’était ferme mais courtois.
[Vice-président à l’urbanisme du Grand-Lyon et maire-adjoint de Lyon chargé de l’urbanisme
(1989 – 2001) – Ville de Lyon et Le Grand Lyon]
63 cf. « Un port dans le vague », Lyon Figaro, 14.05.1991.
64 cf. « PEH : une cellule de réflexion mise à flot », Libération, 14.05.1991.
’’
65 cf. « PEH : une cellule technique avant mutation », Lyon Matin, 14.05.1991.
66 cf. « Un port dans le vague », Lyon Figaro, 14.05.1991.
67 cf. « PEH : une cellule de réflexion mise à flot », Libération, 14.05.1991.
68 cf. « Un port dans le vague », Lyon Figaro, 14.05.1991.
69 cf. « PEH : pas de délocalisation en vue », Lyon Matin, 21.12.1991. n.s.
70 Ibid.
71 cf. « Michel N o i r veut un « vrai port » », Lyon Matin, 6.11.1992.
72 AML, 1544 WP 058, Dossier « sécurité du port Édouard Herriot », description provisoire de la Direction générale
du département urbain (DGDU), COURLY, 1992- 1996. Préambule du dossier présenté par l’UFIP le 22.12.1995.
93
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
‘‘Jepensequ’àl’époqueilyavaitvraimentlavolontéd’endécoudre.Etdonc,c’étaitunpetit
peu de fausses réunions. C’est-à-dire qu’en fait, je pense que ces réunions sous Michel N o i r
et Henry C h a b e r t, elles n’ont pas abouti. Parce qu’en fait, il y avait une fin de non-recevoir
de la part des élus de Lyon et je crois effectivement que tout était dans le marasme. Et c’est
l’arrivée de Raymond B a r r e qui a fait qu’on a trouvé une solution.
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 – Ancien directeur
de la Maison d’aménagement de Gerland (1984 - 1990) – Le Grand Lyon]
’’
D’autres scènes plus discrètes de négociation
En parallèle, la préfecture suscita dans le cou-
rant de l’année 1990 la création du Secrétariat permanent pour la prévention des pollutions
industrielles et des risques dans l’agglomération lyonnaise (SPIRAL)73. Sa première réunion
se tint en avril 1991 sous l’égide de l’État, via la DRIRE qui en tient toujours le secrétariat, de
la Communauté urbaine et des industriels locaux74. Le SPIRAL a rapidement constitué des
groupes de travail, dont l’un portait justement sur les possibilités de délocaliser les activités
non directement liées au port. Il s’est en particulier appuyé sur le travail effectué par le
bureau Algoé75.
Par ailleurs, la DRIRE demanda, en septembre 1993, à l’UFIP de réaliser « une étude technique
portant à la fois sur la faisabilité d’un resserrement des dépôts pétroliers avec maintien de l’ac-
tivité commerciale, et sur l’évaluation des enjeux d’une délocalisation partielle de ces dépôts.76 ».
C’est autour d’un projet de libération de 11,2 ha, pour un coût chiffré par l’UFIP à 197,5
millions de Francs77, qu’un début de consensus se fit jour dans la « cellule préfecture » du 12
juillet 1994, sous réserve, du point de vue des pétroliers « de trouver le financement nécessaire
et que, d’un point de vue de sécurité, la cohabitation des installations pétrolières maintenues
sur le site et d’espaces verts ouverts au public soit jugée compatible78 ». Or, « une réunion des
services techniques chargés de la sécurité (DRIRE, sécurité civile, etc.) concluait fin septembre
1994 à l’impossibilité de cette cohabitation79 ». Et nous avons vu précédemment que le projet
de parc urbain ne semblait pas négociable pour l’équipe municipale en place. Par ailleurs,
le financement d’une telle délocalisation restait posé. Et le préfet, fin 1994, demanda au pré-
sident de l’UFIP d’examiner une solution entièrement à la charge des industriels pétroliers,
quitte à libérer moins de terrain que prévu. À quoi le président de l’UFIP lui répondit en jan-
vier 1995 qu’une telle solution ne pourrait être envisageable sans la reconduite d’amodiation
pour vingt-cinq années, nécessaires selon lui pour amortir le coût de tels travaux80. Pour le
dire autrement, la négociation avançait, mais de façon lente et serrée compte tenu des coûts
en jeu.
La sortie de crise s’est aussi travaillée ailleurs, dans des cercles moins publics et plus discrets.
L’un des enquêtés rappelait par exemple que Michel N o i r était aussi député, qu’il disposait
à l’Assemblée d’un secrétariat dont l’une des tâches a été précisément de renouer le dialogue
avec les grands groupes industriels présents sur le port et dans le Couloir lyonnais de la
chimie :
‘‘Pendantlemandatoùilaétémaire,toutàfaitaudébut,[MichelNoir]avaitunetechnique
qui consistait à donner un grand coup de pied dans la fourmilière, et après de recomposer les
choses comme il voulait, c’est-à-dire qu’il faisait revenir les gens, il amalgamait, il recomposait
les choses selon son schéma à lui. [. . .] Alors après, ça s’est recomposé dans les hautes sphères
parisiennes, et [. . .] ça s’est traduit dans des rencontres bilatérales, de connaissance de ce que
[chacun] voulait faire à moyen terme, enfin de la vision un peu stratégique de ces gens là.
[Responsable de la Mission écologie urbaine depuis 1990 – Le Grand Lyon]
’’
73 « Les Secrétariats Permanents pour la Prévention des Pollutions Industrielles et des risques (SPPPI) sont des
organismes de concertation institués dans des zones très industrialisées et particulièrement exposées aux pollutions,
réunissant des élus, les administrations locales et les représentants de l’industrie. Ils ont pour mission de favoriser
la poursuite des actions destinées à réduire les pollutions et nuisances de toute nature résultant des activités
industrielles. Le SPIRAL est l’un des treize SPPPI créés en France depuis 1971. ». cf. http://www.lyon-spiral.
org/.
74 cf. Le Progrès, 19.10.1991.
75 cf. « PEH : huit sites à l’horizon », Libération, 15.11.1991.
76 AML, 1544 WP 058, op. cit.
77 Soit un peu plus de 30 millions d’euros.
78 AML, 1544 WP 058, op. cit.,n.s.
79 Ibid.
80 Ibid.
94
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
En parallèle, les documents d’urbanisme en cours étaient progressivement approuvés, parfois
avec des péripéties sur lesquelles nous ne nous attarderons pas ici81. Le Schéma directeur
fut voté par la Communauté urbaine en février 199282, et le POS83 le fut finalement aussi en
juin 1994, après des anicroches, là encore, avec la préfecture.
Dans le même temps, quelques changements furent amorcés à la CNR, qui, d’une part reprit
à la CCI en les filialisant l’activité de stockage de conteneurs, avec la création en 1993 de
Lyon Terminal84. D’autre part, la compagnie lança en parallèle un projet « d’esthétisation »
de sa façade fluviale, précisément autour de son terminal à conteneurs85.
Des élus socialistes en embuscade
Pour clore cette époque du mandat de Michel N o i r, on
notera à plusieurs reprises les réactions des socialistes locaux contre les positions, jugées
trop radicales, prises par le maire sur le port Édouard Herriot. Gérard C o l l o m b, président
du groupe socialiste dans l’opposition municipale, déclara par exemple en février 1991 :
‘‘EnsolutionnantleproblèmeEH,oncréeradixautresproblèmesderrière.[...]Onnepeutpas
tirer un trait de plume sur ce port, ou alors il faut reposer tout le problème du couloir de la
chimie, si l’on veut être cohérent86.
Puis, en mai 1991, tandis que le maire défendait le projet d’un parc urbain en lieu et place ’’
du port, la presse notait :
‘‘GérardCollombaétélepremieràflairerleboncouppolitique.Hier,l’adversairedeMichel
N o i r est monté au créneau contre la « gestion solitaire » de Michel N o i r87.
De même en novembre 1991, à propos du plan de circulation :
’’
‘‘GérardCollomb,conseillermunicipalsocialiste,s’interrogeaithiersurlafuturedestination
du port : « Lyon peut-il accepter d’affaiblir un certain nombre de ses activités industrielles en
se privant d’une zone portuaire pour miser uniquement sur un développement tertiaire ? »88.
Le chef de file de l’opposition relayait aussi la position du gouvernement, à direction socia-’’
liste jusqu’en 1993, et incarné sur ce dossier par le secrétaire d’État aux transports, Georges
S a r r e. Quant aux élus issus de l’UDF, leur défaite lors du premier tour des municipales
de 1989 les avait réduits au silence, et à l’obligation de solidarité vis-à-vis d’une majorité
municipale qu’ils avaient rejoint. On vit ensuite, avec l’élection de Raymond B a r r e à la
tête de Lyon, qu’ils avaient eux aussi des visées sensiblement différentes sur le port.
3.1.3
Avec l’équipe de Raymond B A R R E (1995 - 2001), l’aboutissement d’un compromis temporaire
Les élections municipales de 1995 n’eurent pas grand-chose en commun avec celles de 1989,
si ce ne sont les désaccords au sein de la droite lyonnaise89. Michel N o i r avait terminé son
mandat embourbé dans un imbroglio politico-judiciaire qui a finalement causé sa chute90,
puisqu’il n’a pas pu se représenter pour diriger la liste sortante. C’est son adjoint Henry
C h a b e r t, se définissant lui-même comme un noiriste de la première heure, qui est parti
pour lui à la bataille. La droite centriste, en revanche, avait tiré les leçons de son échec
précédent, et a préféré confier sa tête de liste à l’un de ses proches, Raymond B a r r e,
député lyonnais depuis 1978, apparenté au groupe UDF, et qui bénéficiait surtout d’une
81 En particulier, le Schéma directeur a été annulé en mars 1991, sur une requête d’un conseiller communautaire
Vert, Etienne T ê t e, auprès du Tribunal administratif, pour vice de forme. cf. « Le SDAU n’est plus », Lyon Figaro,
19.03.1991.
82 cf. « La majorité, les socialistes et les communistes s’offrent un SDAU sans Tête », Le Progrès, 21.02.1992.
83 cf. « Le POS nouveau est arrivé », Le Progrès, 7.12.1992.
84 cf. « PEH : 60 ans et des projets de lifting », Le Tout Lyon Moniteur judiciaire, 1 au 3.07.1997.
85 cf. « Le port EH marque son entrée », Le Progrès, 15.09.1993.
86 cf. « Un port solidement ancré ». Lyon Figaro —28.02.1991.
87 cf. « Un port dans le vague », Lyon Figaro, 14.05.1991.
88 cf. « PEH : Michel N o i r fait la police », Le Progrès, 9.11.1991.
89 Il se trouve que les partis de droite se déchiraient aussi au niveau national, avec pour la première fois lors de
la campagne des élections présidentielles de mai 1995, deux candidats issus du même RPR, Jacques C h i r a c et
Édouard B a l l a d u r — qui exerçait les fonctions de premier ministre depuis 1993. L’UDF s’était ralliée au second,
et c’est le premier qui arriva en tête du premier tour et gagna finalement le second.
90 Il a été condamné en 1996 pour abus et recel de biens sociaux à dix-huit mois de prison avec sursis et cinq ans
d’inéligibilité, confirmés en appel.
95
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
expérience et d’une notoriété d’ancien premier ministre. Les listes centristes arrivèrent en
tête au premier tour, et Raymond B a r r e les recomposa pour gagner le second. Toutefois,
pour la première fois depuis la loi dite PLM91 de 1982, trois arrondissements élisaient un
maire de gauche92. Sur les six restants, seul le 7e arrondissement, celui précisément dans
lequel se trouve le port Édouard Herriot, était toujours dirigé par une maire d’obédience
noiriste.
Cet émiettement des voix lyonnaises amena Raymond B a r r e à constituer à la Communauté
urbaine un exécutif très ouvert, alliant des élus gaullistes, centristes (en majorité), socialistes
et écologistes. En cela, Raymond B a r r e assura une présidence sensiblement différente de
celle de son prédécesseur, toujours pris entre désir et nécessité de rechercher des compromis
au sein de sa large majorité. L’organisation des services se sectorisa davantage, répondant
ainsi à l’élargissement du nombre de vice-présidences, et à la volonté de chacune d’elles
d’exercer une parcelle de pouvoir. Et si Henry C h a b e r t retrouva son poste d’adjoint,
en mairie, et de vice-président à l’urbanisme à la Communauté urbaine, ce fut dans une
développement
délégation très bornée, centrée sur les outils de planification, l’aménagement et les espaces
économique
publics. L’urbanisme n’était plus la thématique transversale du mandat ; s’il y en avait une,
c’était peut-être le développement économique, correspondant à l’une des spécialités du
maire.
C’est dans ce contexte, à la fois de recherche constante de compromis et d’une sensi-
bilisation accrue aux milieux économiques, qu’une issue fut trouvée au conflit du port
Édouard Herriot avec les pétroliers pendant ce mandat.
Les négociations étant plus feutrées que dans la période précédente, les archives écrites et
les souvenirs sont aussi plus rares, ce qui ne facilite pas le travail du chercheur . . .
L’affirmation de la fonction portuaire
On notera en premier lieu que le contexte politique au sein de l’exécutif Communautaire
était sensiblement plus tendu que dans la période précédente. Henry C h a b e r t en dresse
un portrait sans complaisance :
‘‘IlyavaitunearméemexicaineàlaCommunautéurbaine,avecenpluslescontraintespoli-
tiques dans lesquelles s’étaient mis Raymond B a r r e lui-même. Ce qui faisait qu’il fallait en
permanence qu’il navigue entre compromis. Donc c’était moins facile, disons. On va dire ça
comme ça.
[Vice-président à l’urbanisme du Grand-Lyon et maire-adjoint de Lyon chargé de l’urbanisme
(1989 – 2001) — Ville de Lyon et Le Grand Lyon]
Toutefois, le vice-président à l’urbanisme admet qu’il a toujours eu le soutien du nouveau ’’
député-maire dans les fonctions liées à sa délégation. Mais la gestion de sortie du conflit du
port lui a été retirée de ses attributions :
‘‘Ilyaunepartieenrevanchequ’ilaconfiéeaux«technocrates»entreguillemets,auxtech-
niciens si vous voulez. Après tout, ils sont technocrates parce que les politiques renoncent à
leur pouvoir. Donc il s’est appuyé beaucoup sur les techniciens, sur les grands dossiers comme
le rachat du tronçon nord [du périphérique], etc. Là, sur trois ou quatre dossiers dont [celui
du port Édouard Herriot], ce sont les techniciens qui sont devenus les interlocuteurs de l’État.
Donc, sur ces sujets là, je peux dire qu’à partir du mandat de Raymond B a r r e, je n’ai plus
eu directement d’actions. Et je n’avais pas particulièrement envie d’en avoir. Moi à partir du
moment où j’avais le reste, c’était très bien [. . .].
[Vice-président à l’urbanisme du Grand-Lyon et maire-adjoint de Lyon chargé de l’urbanisme
(1989 – 2001) — Ville de Lyon et Le Grand Lyon]
Raymond B a r r e entretenait de longue date des proximités importantes avec la CNR, que ’’
son prédécesseur n’avait pas. En tant qu’ancien commissaire européen, qu’ancien premier-
ministre et qu’élu Rhodanien du parlement, il avait toujours été sensible à l’intérêt, pour
91 Loi 82-1169 relative à l’organisation administrative de Paris, Marseille et Lyon, instaurant les communes, et donc
la base élective, au niveau des mairies d’arrondissements. L’élection de la mairie centrale se fait du coup au second
degré.
92 Dans les 8e et 9e, il s’agissait de maires PS, et dans le 1er, d’un maire Vert.
96
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
la construction européenne en particulier, d’aménager une liaison fluviale à grand gabarit
entre Rhin et Rhône. Rappelons qu’un tel canal a été envisagé dès le XVIIIe siècle, qu’il a
été mis en service en 1833, et que depuis, son adaptation à de nouveaux gabarits utilisés par
la navigation fluviale est en question93. Ce projet a fait l’objet de l’attention de nombreux
élus locaux des régions concernées depuis l’après-guerre [Laferrère 1962], et la construc-
tion d’un canal à « grand gabarit », qui avait été promulguée en 198094 précisément lorsque
Raymond B a r r e était premier ministre, avait été mise en sommeil par les gouvernements
de gauche suivants, puis à nouveau actée par la « loi d’orientation pour l’aménagement
et le développement du territoire95 ». Raymond B a r r e n’est probablement pas étranger à
l’intégration d’une telle disposition dans cette loi de février 1995. En effet, il avait été élu
président de l’Association mer du Nord — Méditerranée96 au début des années 1990 pour
succéder à Edgar Fa u r e [Bonnafous 1997]. Cette association a, depuis sa création, exercé
une sorte de lobbying auprès des pouvoirs publics pour la mise au grand gabarit du canal
Rhin-Rhône. Le président M i t t e r r a n d était plutôt favorable à l’idée, même si sur ce
canal Rhin-Rhône
point, il rencontrait de nombreuses oppositions dans sa formation politique d’origine, et on
notera d’ailleurs que VNF avait aussi été créé dans la perspective d’éclosion de ce projet. La
loi sur l’aménagement du territoire a été votée dans un contexte particulièrement favorable
au canal, puisque Édouard B a l l a d u r était premier ministre de cohabitation depuis 1993,
qu’il avait œuvré à son rapprochement avec l’UDF dans la perspective des élections prési-
dentielles de 1995, que Raymond B a r r e avait été le candidat de cette formation politique
en 1989, et que Charles Pa s q u a, auteur de la loi, avait rejoint le camp de son premier mi-
nistre dans le combat présidentiel fin 1994. Bref, de nombreux observateurs supputent que
l’aménagement du canal à grands gabarits a fait partie des tractations pour le soutien de
l’UDF à la candidature présidentielle du premier ministre.
Le port Édouard Herriot constituait une pièce importante de ce futur aménagement,
et il s’agissait de consolider sa fonction de plate-forme industrielle multimodale en
fortifiant le mode fluvial. Le discours sur le renforcement de cette fonction portuaire
était bien celui que portait conjointement la CNR et VNF, jusque là contre l’exécutif de
la Communauté urbaine.
Avec l’arrivée de Raymond Barre, ils trouvèrent un allié de choix :
‘‘Àpartirde1995,leschosesontchangéparrapportàl’attitudefaceàl’État.D’autantqueM.
B a r r e était partie prenante à la CNR [via l’association mer du Nord —Méditerranée]. [. . .]
Et donc, lui a évidemment aplani tout ça et a fait en sorte que les choses se passent plutôt
techniquement. Et puis après, j’avoue que je n’ai plus entendu parler [du conflit du port], on
n’en a plus parlé en tant que tel. Tout s’est aplani.
[Responsable de la Mission écologie urbaine depuis 1990 – Le Grand Lyon]
’’
‘‘Raymond Barre avaitdesaffinitésaveclaCNR. Desrelationspersonnellesqu’ilavait
avec des grands patrons de la CNR. Je pense que c’était des relations personnelles, d’affinités
politiques et d’affinités dans la vision de l’État, des grandes infrastructures nationales. Il y
avait beaucoup de ça. Et puis Raymond B a r r e est un très grand supporter de la liaison
Rhône-Saône. Du canal Rhin-Rhône.
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 — Ancien directeur
de la Maison d’aménagement de Gerland (1984 - 1990) — Le Grand Lyon]
D’ailleurs, Jean-Pierre R o n t e i x avait été nommé président de la CNR en juin 1995, et il ’’
semble que Raymond B a r r e n’ait pas été non plus étranger à cette nomination :
‘‘RaymondBarreavaitmissonbrasdroitàlatête[delaCNR].M.Ronteixétaitsonbras
droit, il a fait sa campagne [des élections municipales] déjà en 1995. C’était un homme très
proche de Raymond B a r r e, un homme charmant, d’ailleurs, et grand commis de l’État, mais
100 % inféodé à Raymond B a r r e. C’était son œil, son œil et son bras à la fois, à la CNR. Il a
mis de la rondeur dans les coins.
93 cf. supra § 1.1.2.
94 Loi n°80-3 du 4 janvier 1980 relative à la Compagnie nationale du Rhône.
95 Loi n°95-115 du 4 février 1995, dite aussi « loi Pasqua » du nom du ministre de l’Intérieur qui la fit voter.
96 Cette association avait été fondée en 1961 par des élus locaux de toutes les régions concernées, pour soutenir le
projet de canal à grand gabarit.
97
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
[Vice-président à l’urbanisme du Grand-Lyon et maire-adjoint de Lyon chargé de l’urbanisme
(1989 - 2001) — Ville de Lyon et Le Grand Lyon]
C’est donc sous l’égide de ces nouvelles complicités entre maire de Lyon et CNR, avec ’’
l’appui des services de l’État, qu’a été négociée une sortie du conflit autour du devenir du
port Édouard Herriot.
Le plan de resserrement du port pétrolier sur la presqu’île de l’Archevêque
Le 22 décembre 1995 se tint à la préfecture une réunion sur le port, à laquelle ont participé,
comme habituellement dans le « groupe de travail Préfecture », des représentants de la
Communauté urbaine, de la mairie, et de la CNR. Son ordre du jour annonçait un exposé
du président de l’UFIP sur le projet de resserrement des stockages pétroliers, et un autre du
président de la CNR sur les conclusions à tirer de ce projet de resserrement97. L’UFIP avait
déjà été invitée dans ce cénacle, mais c’est la première fois que son représentant venait y
présenter un plan complet de sortie de crise.
Le protocole d’accord sur le resserrement des pétroliers
Il semble que l’UFIP ait prudem-
ment attendu le résultat des élections municipales de 1995 pour transmettre, en juin, au
préfet, à la DRIRE et à la CNR le schéma de resserrement qu’elle comptait présenter en
décembre au « groupe préfecture ». Car, après la défaite des équipes noiristes, l’hypothèque
de la nécessité d’une cohabitation avec un parc ouvert au public était levée.
Le plan présenté en décembre 1995 annonçait donc une réduction des capacités de stockage,
de 67,2 km3 98, et des superficies au sol occupées, de 95 758 m2 99. Le coût des investisse-
ments accompagnant cette opération s’élevait à 142,6 millions de Francs100. Par ailleurs,
douze emplois étaient supprimés sur les trente-deux initiaux. Enfin, les pétroliers du port se
regroupaient selon trois dépôts détenus en majorité :
• le plus important (180 km3) par un consortium réparti entre Elf et Agip ;
• le second (89 km3) par la compagnie Esso ;
• et le plus petit (72 km3) par la société Mobil.
En contrepartie, l’UFIP formulait plusieurs exigences en direction de ses différents parte-
naires. Tout d’abord vis-à-vis de la CNR, elle demandait principalement une « délimitation
précise du périmètre réservé exclusivement aux hydrocarbures et des terrains loués à chacun des
trois futurs amodiataires » assortie d’une « clause de non concurrence sur le port Herriot », une
« garantie de pérennité de vingt-cinq ans pour les nouveaux contrats d’amodiation, c’est-à-dire
jusqu’en 2023, terme de la concession CNR » et le maintien de la tarification actuelle101. En-
suite à la préfecture et à la DRIRE, elle demandait un regroupement des trois dossiers et une
limitation de la durée de leur instruction, pas de travaux sécuritaires en plus de ceux exigés
par les circulaires en vigueur, et « l’octroi de subventions ou de prêts bonifiés pour faciliter
le financement de cette opération ». Enfin à la Communauté urbaine, il était demandé une
« prise en compte dans les plans d’urbanisme et le SDAU de la vocation industrielle et pétrolière
des terrains de la presqu’île de l’Archevêque », la garantie des accès actuels au port et que les
services instructeurs des permis de construire ne feraient pas d’obstruction intempestive,
une exonération de la taxe professionnelle pour les investissements de resserrement, et en-
fin « l’engagement formel de la COURLY de préserver l’intégrité des dépôts pétroliers pendant
toute la durée des contrats d’amodiation délivrés par la CNR », passant en particulier par la
« renonciation à toute DUP pour le franchissement du Rhône par le boulevard circulaire à hau-
teur du Port Édouard Herriot ». Enfin, dans l’optique d’un dépôt des demandes d’autorisation
d’exploitation en préfecture en février 1996, l’opération pouvait être achevée en mai 1998102.
On notera dans les revendications de l’UFIP, en particulier la demande d’une fin durable des
97 AML, 1544 WP 058, Dossier « sécurité du port Édouard Herriot », description provisoire de la Direction générale
du département urbain (DGDU), COURLY, 1992- 1996.
98 Passant de 409,4 à 309,2 km3.
99 Passant de 262 098 à 166 330 m2.
100 Soit environ 21,75 millions d’euros.
101 La CNR avait fait une « proposition de révision tarifaire » nettement à la hausse en février 1995.
102 AML, 1544 WP 058, op. cit., Dossier réalisé par l’UFIP (Union française des industries pétrolières — Chambre
syndicale de la distribution des produits pétroliers), Projet de resserrement des dépôts pétroliers du PEH, Bilan du
resserrement, daté du 22.12.1995.
98
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
hostilités avec les élus locaux, et le maintien du site de stockage, dont
Le port conserverait une
elle acceptait la diminution, dans l’enceinte d’un port qui conserverait
fonction industrielle affir-
une fonction industrielle affirmée. Le 24 mars 1997, un protocole d’accord
mée.
était signé entre le préfet du Rhône (Paul B e r n a r d), le président de
la Communauté urbaine de Lyon (Raymond B a r r e), le maire de Lyon
(Raymond B a r r e), le conseil général (Michel M e r c i e r), la CNR ( Jean-Paul R o n t e i x) et
l’UFIP (Bernard C a l v e t), consacrant l’essentiel des demandes présentées par les pétroliers.
Ce protocole dessinait l’avenir du port, à la fois stockage de produits pétroliers et de
containers.
Il s’agit d’un document concis, écrit avec un préambule éclairant le contexte et suivi du
protocole lui-même.
Dans le préambule, il était tout d’abord rappelé la « nécessité du maintien d’infrastructures
de stockage et d’approvisionnement de la région lyonnaise en produits pétroliers, après restruc-
turation et resserrement pour améliorer la sécurité et la protection de l’environnement ». Dans
le protocole, le programme de resserrement présenté par l’UFIP en décembre 1995 était va-
lidé, étant entendu que les compagnies pétrolières « financeront les travaux correspondants
de démantèlement et de modernisation à l’intérieur des futurs dépôts réaménagés », et que la
CNR finançait « les travaux de modification du secteur pétrolier à l’extérieur de l’emprise des
dépôts privés ». Par ailleurs, les amodiations pétrolières étaient renouvelées jusqu’en 2023,
fin de la concession de la CNR, avec accord pour qu’aucune autre compagnie pétrolière
que celles-ci ne puisse s’installer dans le port. Les autorités administratives, préfecture et
communauté urbaine, s’engageaient à traiter les dossiers du resserrement avec diligence,
afin que les dépôts soient opérationnels dans leur nouvelle configuration courant 2000. Les
différentes parties s’engageaient à soigner l’intégration paysagère du port. Enfin, concer-
nant le projet d’infrastructure routière bouclant le périphérique lyonnais, il était indiqué
en fin du protocole que « les signataires sont informés du fait que le périmètre d’étude du
Tronçon ouest du périphérique (TOP) est reporté dans le POS. Le surcoût des aménagements
nécessaires pour adapter le port et les installations des industriels amodiataires au passage de
l’ouvrage sera financé au titre de celui-ci. ». Par contre, le protocole stipulait aussi que « le
dépôt d’hydrocarbures liquéfiés ne serait maintenu au-delà de 2004 que si l’approvisionnement
faisait appel de manière privilégiée au transport par voie d’eau et sous réserve de l’octroi des
autorisations nécessaires par les autorités compétentes vis-à-vis de la sécurité103 ». Autrement
dit, les industriels pétroliers avaient obtenu un accord sur l’essentiel de leurs revendications,
à l’exception du maintien du dépôt URG-Butagaz, dont l’amodiation s’arrêtant en 2004 ne
serait a priori pas renouvelée au-delà.
En parallèle, le protocole indiquait que la CNR allait développer son activité de containers,
« en dynamisant ses relations avec le port maritime de Marseille-Fos et en développant le trans-
port fluviomaritime en direct ». Le port était maintenu dans son périmètre, « le terminal à
conteneurs se [développant] à partir de l’existant », c’est-à-dire sur l’emprise libérée par les pé-
troliers104. Le port, après avoir consolidé ses débouchés à l’aval de Lyon, se mettait en ordre
de bataille pour accueillir le trafic amont suscité par le canal Rhin-Rhône. C’était compter
sans la dissolution de l’Assemblée nationale, décidée par le président Chirac en avril 1997,
et l’élection en juin suivant d’un gouvernement de « gauche plurielle », dans lequel les Verts
avaient conditionné leur entrée à l’abandon du projet de grand canal.
Concessions et transformations contenues dans le protocole
Au final, le protocole d’accord
dessinait un port un peu moins pétrolier, davantage sécurisé et un peu plus conteneurisé,
favorisant la voie d’eau pour toutes ses autres activités, que la Communauté urbaine s’enga-
geait à inscrire durablement comme tel dans ses documents d’urbanisme. De parc urbain sur
une partie de la presqu’île de l’Archevêque, il n’était plus question, ce qui, pour les agents de
la Communauté qui avaient accompagné les visions urbaines de l’équipe précédente, n’était
pas toujours simple à accepter :
103 AML, 1964 W 121, Permis de construire n°387-1997-537, Entrepôt pétrolier de Lyon, Port Édouard Herriot, 6 rue
d’Arles, PC délivré le 26 août 1998 —« Orientations pour le port Édouard Herriot à Lyon — Protocole d’accord »,
daté du 24.03.1997.
104 Ibid.
99
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
‘‘Çaaétégérédansunespritplusapaisé,maisdansunespritdereconquêtedecesterritoires
pétroliers pour du container qui était à l’époque, et encore toujours d’ailleurs, très demandé
notamment en surface de stockage pour faire du transport fluvial. Le Grand Lyon s’était
positionné, au début du mandat de Raymond B a r r e, comme entre guillemets « port arrière
de Marseille ». Et même des cargos fluviomaritimes, par exemple, remontent sans s’arrêter à
Marseille.
[Responsable de la Mission écologie urbaine depuis 1990 - Le Grand Lyon]
’’
‘‘J’aivécu[lenégociateurpourlaCommunautéurbaine]commeuntraître.Maintenantça
s’est arrangé parce que j’ai oublié. Mais pour moi, au début, c’était un traître. Le protocole
de 1997, c’est vraiment une calamité ! Le plus calamiteux, c’était d’avoir abandonné le port à
containers [au nord], au port Édouard Herriot. C’était ce qui m’a fait le plus souffrir finalement
par rapport au projet initial. On a pesé en réunion, on a pesé presque avec des engins sur le
terrain, enfin c’est vraiment [. . .] Si, si, on a fait tout ce que l’on a pu pour pousser le port dans
cette limite là.
[Ingénieur territorial au service espaces publics, en charge de la réalisation du parc de Gerland
(1995 - 2000) — Le Grand Lyon]
Mais on notera que le protocole de 1997 n’incarnait plus non plus la vision de port ouvert sur ’’
la ville où l’on viendrait « manger ou prendre un verre105 », telle qu’elle avait été esquissée
un temps par la CNR et VNF. Sa sécurisation accrue, la volonté de dissocier autant que
possible les flux de camions des deux ports, pétrolier et logistique, se traduisaient de fait par
une fermeture physique supplémentaire des lieux.
Par ailleurs, les compagnies pétrolières s’étaient regroupées entre elles, ce qui modifiait le
mode de gestion par groupe qu’elles avaient jusque là. Chaque nouveau dépôt correspondait
au regroupement de multiples actionnaires :
‘‘Surlazone,onatroisdépôtsquisesontregroupés.Surlapartiebasse,leDépôtpétrolierde
Lyon (DPL), avec certains actionnaires. Sur la partie haute de la presqu’île, il y a un autre dépôt
qui est la Société pétrolière du Rhône (SPR), avec d’autres actionnaires. Pour ce qui concerne
les EPL, tout en longueur [au milieu], [d’autres actionnaires encore]. [. . .] En 1998 et 1999, a
eu lieu ce qu’on appelle le resserrement du port, et le démantèlement de quatre dépôts. Et les
différents actionnaires sont rentrés au sein d’entités qui sont devenues plus grosses.
[Responsable d’un dépôt pétrolier du port Édouard Herriot depuis 2005 – Port pétrolier de
Lyon]
’’
‘‘L’EntrepôtPétrolierdeLyon,EPL,parexemple,c’estuneentitééconomiquecomplètementin-
dépendante, c’est une société en actions simplifiée. EPL a cinq actionnaires, Total, BP, Thévenin-
Ducrot, un indépendant français qui représente la marque Avia dans le sud de la France, AGIP
qui est émis d’Italie, et une centrale d’achats de grandes surfaces qui est Pétroles et Dérivés
(SCAPED) qui travaille pour le compte d’Intermarché. Total détient 50% de l’entrepôt pétrolier
de Lyon. À ce titre, il « opère » le dépôt. C’est-à-dire que Total met à disposition du personnel,
les onze personnes de l’équipe d’EPL. Il s’agit de personnels payés par Total, sachant que 50%
de leur salaire est refacturé aux autres actionnaires. En contrepartie de ce mandat d’opéra-
tion, Total met à disposition ses structures centrales, pour assister dans différents domaines,
exploitation, douanier et gestion des risques industriels.
[Responsable d’un dépôt pétrolier du port Édouard Herriot depuis 2005 – Port pétrolier de
Lyon]
De même, est-il besoin de le préciser, les dépôts reconfigurés ne produisaient plus d’additifs ’’
sur place, cette extension chimique de la fonction de stockage du port pétrolier ayant été
définitivement stoppée avec l’incendie du dépôt Shell en 1987. Par contre, les dépôts existants
ne connurent pas de travaux lourds de transformation :
‘‘Ensuite,vousdirequ’ilyaeudescalculspourl’isolementdescuves,àmonavis,àl’époquedu
resserrement en 1997 et 1998, ils ont repris la situation à l’identique, telle qu’elle existait, telle
qu’elle a été construite. Je ne pense pas qu’il y ait eu d’aménagements spécifiques. Il y a eu des
dépôts qui ont été supprimés complètement, pour resserrer les activités sur les trois dépôts
qui subsistent à ce jour. Mais je n’ai pas connaissance de [. . .] Enfin, les treize bacs que j’ai
105 Pour reprendre les termes employés par Georges S a r r e en 1991, commentant le rapport Quin. cf. « Édouard
Herriot, premier port paysager d’Europe ? », Le Progrès, 13.04.1991.
100
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
actuellement sur mon dépôt étaient treize bacs qui existaient déjà. Ils n’ont pas été déplacés. À
ma connaissance non. [. . .] Si on devait construire un dépôt en partant de rien, aujourd’hui, il
y a peut-être des choses qui existent actuellement dans les dépôts du port qui n’existeraient
plus. Mais au moment du resserrement en 1997 et 1998, ce qui a été décidé c’est de supprimer
les dépôts. Par contre de modifier la position de certains bacs, je ne pense pas.
[Responsable d’un dépôt pétrolier du port Édouard Herriot depuis 2005 – Port pétrolier de
Lyon]
Enfin, dernier élément significatif, nous avons peu dit jusque-là que l’armée disposait d’un ’’
dépôt pétrolier à proximité des installations Shell. Ses stockages ne sont pas placés sous
la surveillance de la DRIRE, les militaires disposant d’un système d’inspection propre qui
traite de leurs installations en fonction d’une réglementation autonome. Constatons aussi
que ce dépôt n’est entré à aucun moment dans la négociation sur le plan de resserrement :
‘‘Ledépôtmilitaireestleseuldépôtquin’apaseulanécessitédevivreleresserrementimposé
en 1997 et 1998. Le dépôt militaire était dans les zones où Total et BP ont détruit leurs dépôts,
alors que le dépôt de l’armée est toujours là à ce jour. [. . .] Ils sont complètement indépendants.
Maintenant, ce n’est plus tout à fait vrai dans la mesure où, la taille des dépôts militaires étant
souvent modeste, les militaires de plus en plus vont charger dans les dépôts privés. Et il arrive
à des conducteurs militaires avec des camions militaires de charger chez moi.
[Responsable d’un dépôt pétrolier du port Édouard Herriot depuis 2005 – Port pétrolier de
Lyon]
’’
‘‘Encoreaujourd’hui,ilsontdémoli,enfinvidélescuves.Maisilsconsidèrentceterraincomme
stratégique. Pourquoi ? Ça, c’est un mystère de colonel, c’est insoluble. Mais, pour eux, ce
terrain est majeur. Donc ils ne le lâchent pas. Pour la petite histoire d’ailleurs, leurs amodiations
durent jusqu’en 2024, c’est-à-dire au-delà de la concession. C’est farce ça !
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 – Ancien directeur
de la Maison d’aménagement de Gerland (1984 - 1990) — Le Grand Lyon]
’’
La transformation du port pétrolier
En janvier 1995, avant même la présentation du plan de
resserrement par l’UFIP au « groupe de travail préfecture », la société Mobil avait fait le choix
de démolir dans son dépôt, l’un de ceux qui est resté au terme du protocole, d’anciennes pe-
tites cuves inutilisées. Lors de l’instruction de sa demande de permis de démolir106, la DRIRE
précisa même que cette rétention est « de nature à améliorer les conditions d’intervention en
cas d’incident ou d’accident107 ».
Le premier permis déposé dans le cadre du protocole d’accord fut celui du réaména-
gement de l’Entrepôt pétrolier de Lyon, en novembre 1997108. On notera tout d’abord
que le service instructeur n’est plus la Communauté urbaine, mais la Direction départe-
mentale de l’Équipement, en application de la circulaire du 6.06.1984. Par ailleurs, alors
que l’agent de l’État notifiait en retour à EPL des éléments manquants et d’autres non
réglementaires, la CNR se fendit d’un courrier au service instructeur avec en objet :
« DEMANDE DE PC SECTEUR PETROLIER (en gras, souligné, majuscule)109 », rappelant les
termes du protocole d’accord dans lequel avait été actée l’accélération des procédures. Le
dépôt Esso, le suivant, déposa sa demande en janvier 1998, qui fut traitée en sept mois110,
avec un permis délivré par le préfet. Le dépôt pétrolier de Lyon fut exempté de permis pour
les travaux plus légers qu’il réalisait111. Les archives municipales de Lyon ne disposent pas
des dossiers de permis de démolir des stockages situés plus au nord, mais il semble que
l’ensemble du plan de resserrement ait été effectivement réalisé pour l’année 2000.
On notera que, dans ces dossiers et dans quelques autres qui les avaient précédés, la maire
noiriste du 7e adoptait un ton pour le moins acerbe, exprimant régulièrement son désarroi
106 AML, 1858 W 243, Permis de démolir n°69-387-95-00001-0, Mobil Oil Française, Port Édouard Herriot, 1 rue d’Arles,
2.01.1995.
107 AML, 1858 W 243, op. cit., Courrier de la DRIRE RA au directeur de la société Mobil, daté du 31.01.1995.
108 AML, 1964 W 121, Permis de construire n°387-1997-537, Entrepôt pétrolier de Lyon, Port Édouard Herriot, 6 rue
d’Arles, dossier déposé le 13.11.1997.
109 AML, 1964 W 121, op. cit., Courrier de la CNR à la Ville de Lyon (service des PC), daté du 20.01.1998.
110 AML, 2060 W 039, Permis de construire n°69-387-1998-109, ESSO SAF, Port Édouard Herriot, 8 rue d’Arles, dossier
déposé le 20.01.1998.
111 AML, 2060 W 406, Déclaration de travaux n°69-387-1998-1168, DPL, Port Édouard Herriot, 1 rue d’Arles, AT délivrée
le 7 janvier 1999.
101
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
devant la transformation en cours du port. Ainsi, par exemple lorsque Mobil demanda la
destruction de quelques bacs, en janvier 1995, la maire faisait le choix d’émettre :
‘‘[...]unavisréservé.Cettedemande,pourlaquellenousdevrionsémettreunavisfavorable,
ne fournit aucune indication sur les intentions de l’exploitation, après démolition et nettoyage
des terrains concernés. Y aurait-il d’autres projets de reconstruction ? 112
En décembre 1995, après les élections municipales, donc, lors du traitement d’une demande ’’
de permis de construire de la CNR qui souhaitait construire un bâtiment préfabriqué à usage
de bureaux113, la maire du 7e indiquait dans la case habituelle réservée pour les avis :
‘‘Pourquoidupréfabriqué?Entreçaetlesconteneurs[...]LaCNRn’a-t-ellepasdesprojets
d’avenir structurés ?114.
Dans le traitement du dossier de l’EPL, en novembre 1997, elle notifia à deux reprises :
’’
‘‘[...]CedossierdePCfaitl’objetd’unavisbienveillantdemapart.Toutefois,monavissurle
projet est défavorable faute de plan paysager précis115.
.
’’
‘‘[...]Comptetenudespiècescomplémentairesenvoyéesle27.02.1998,jemaintiensl’avis
défavorable formulé le 27.11.1997. En effet, je pense qu’il est possible d’améliorer le plan de
paysagement proposé, notamment au niveau des abords et des limites de terrains qu’il serait
certainement possible de planter. À ce sujet, je regrette l’absence de plan directeur précis en
termes de paysage sur le Port Édouard Herriot116.
Toujours pour ce dossier, elle en appela à l’adjoint à l’urbanisme, son allié politique :
’’
‘‘Monsieurl’Adjoint,
Je remarque le dépôt de plus en plus fréquent de dossiers de PC sur le Port Édouard Her-
riot, dossiers qui se singularisent par une grande médiocrité d’aménagement paysager des
projets. J’ai noté par ailleurs que le Port Édouard Herriot devrait faire partie des projets de
requalification de la Vallée de la chimie, conformément aux dernières décisions du Comité de
pilotage à la communauté urbaine de Lyon. Il me semble nécessaire d’engager une réflexion
sur le paysage du Port Édouard Herriot et de l’intégration des nombreux projets actuels
sur le site. À ce sujet, il serait anormal que les études se limitent aux zones industrielles de
Saint-Fons, de Feyzin et de Pierre-Bénite, alors que la situation du Port Édouard Herriot à
l’entrée Sud de la ville constitue un enjeu majeur de son urbanisation et de son image.[. . .]117.
Elle réitéra ses remarques dans l’instruction du permis du dépôt Esso, en janvier 1998, dans ’’
lequel elle notifia :
‘‘[...]CedossierdePCfaitl’objetd’unavisfavorabledeprincipe.Toutefois,j’émetsunavis
défavorable sur le projet, faute d’un véritable travail de réflexion globale sur un site majeur, à
l’entrée de Lyon. Ce travail doit s’inscrire dans une stratégie de mise en valeur de la Vallée
de la Chimie, stratégie à laquelle la CNR participe par ailleurs, dans le cadre notamment de
la charte partenariale élaborée par MM. C o r a j o u d et W i l l m o t t e. J’ajoute qu’au cours
du dernier Comité de pilotage de la vallée de la chimie, il a été décidé d’inclure le port dans la
démarche engagée : il me paraît nécessaire d’en tirer les conséquences118.
112 AML, 1858 W 243, op. cit.,Courrier de la mairie du 7e (Mme D e s b a z e i l l e) au service des PC du Grand Lyon,
daté du 31.01.1995.
’’
113 AML, 1901 W 146, Permis de construire n°387-1996-5, CNR Lyon Terminal, Port Édouard Herriot, 5 rue d’Ardoise,
29.12.1995.
114 AML, 1901 W 146, op. cit., Courrier de la mairie du 7e (Mme D e s b a z e i l l e) au service des PC du Grand Lyon,
daté du 20.02.1996. n.s.
115 AML, 1964 W 121, op. cit., Courrier de la mairie du 7e (Mme D e s b a z e i l l e), au service des PC du Grand Lyon,
daté du 27.11.1997. n.s.
116 AML, 1964 W 121, op. cit., Courrier de la mairie du 7e (Mme D e s b a z e i l l e), au service des PC du Grand Lyon,
daté du 19.03.1998. n.s.
117 AML, 1964 W 121, op. cit., Courrier de la mairie du 7e (Mme D e s b a z e i l l e), à M. Henry C h a b e r t, adjoint au
maire de Lyon, daté du 7.04.1998. n.s.
118 AML, 2060 W 039, op. cit., Courrier de la mairie du 7e (Mme D e s b a z e i l l e), au service des PC du Grand Lyon,
daté du 4.05.1998. n.s.
102
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
Enfin, à l’occasion d’une nouvelle demande de permis déposée par la société Esso pour la
construction d’un hangar de stockage, en novembre 1998, la maire du 7e répéta une nouvelle
fois sa demande :
‘‘CedossierdePCmedonnel’occasionderappelerquelepetitprojetcorrespondantàce
dossier concerne un site majeur du Port Édouard Herriot, alors qu’il n’y a aucune réflexion
globale sur le développement de ce port. Je ne peux donc formuler qu’un avis réservé119.
Ces remarques n’ont rien d’anodin. Elles défendent bec et ongle la perspective tracée par la ’’
précédente équipe municipale sur le « verdissement » du territoire portuaire. Et, par le peu
d’écho qu’elles suscitent, elles dénotent aussi de la mise à l’écart de ce dossier des quelques
élus noiristes restant dans les exécutifs municipal et communautaire.
La mise en œuvre de la loi de 1987 sur le port
Dans le même temps, les services de l’État mettaient progressivement en œuvre la loi du 22
juillet 1987 « relative à l’organisation de la sécurité civile, à la protection de la forêt contre
l’incendie et à la prévention des risques majeurs ». Il s’agissait pour eux de traduire spa-
tialement les études de dangers effectuées par les industriels, afin que les élus locaux en
tiennent compte pour traduire dans leur POS des zones de restriction à l’urbanisation [Du-
chêne 2008, pp. 147–179] . Nous ne reviendrons pas ici sur l’histoire mouvementée de cette
mise en œuvre, amenant finalement le préfet à prononcer un projet d’intérêt général (PIG)
pour la faire appliquer par les élus locaux [Martinais 1996, pp. 31–44]. S’agissant du port
stricto-sensu, en novembre 1996, le préfet avait envoyé au maire de Lyon un courrier l’in-
formant d’une étude établie par la DRIRE, « portant sur la nature et l’importance des risques
industriels ainsi que sur l’étendue des zones de maîtrise de l’urbanisation qui affectent le site du
Port Édouard Herriot et ses abords, c’est-à-dire la partie sud du 7e arrondissement de Lyon120 ».
Après l’avoir informé de la démarche poursuivie, il indiquait que :
‘‘Leszonesderisquesindustrielsetleszonesdemaîtrisedel’urbanisationaffectantlePort
Édouard Herriot à Lyon (7e) et ses abords sont liées aux installations du port lui-même, qu’elles
soient pétrolières ou non, ainsi qu’à celles des sites chimiques voisins situés sur les communes
de Pierre-Bénite et de Saint-Fons121.
Ce courrier était accompagné d’une note très détaillée de la DRIRE, dans laquelle étaient énu-’’
mérés tous les établissements classés, dans et hors du port, avec à chaque fois des précisions
sur la nature des risques122. La note du préfet avait indiqué précédemment que certaines
zones touchant le territoire provenaient d’installations chimiques situées de l’autre côté du
Rhône, sur la commune voisine de Pierre-Bénite. Concernant les dépôts pétroliers, il était
notifié :
‘‘Lazonederisquebrûluresinhérentàcesdépôtspétroliers—auseuildeseffetsirréversibles
sur l’homme — est une zone en périphérie de ces établissements dont la largeur a été fixée à
600 m. La zone de maîtrise de l’urbanisation — zone de protection éloignée — fixée autour de
ces dépôts pétroliers est une zone en périphérie de ces établissements dont la largeur varie de
100 à 300 m selon la surface des installations pétrolières123.
Cette zone n’imposait de restriction que pour les bâtiments construits dans la zone por-’’
tuaire. Par contre, la notification concernant l’établissement Butagaz, situé à l’extrémité de
la presqu’île de l’Archevêque, était plus contraignante :
119 AML, 2060 W 225, Permis de construire n°69-387-1998-712, ESSO SAF, Port Édouard Herriot, 8 rue d’Arles, PC
délivré le 21 avril 1999. Courrier de la mairie du 7e (Mme D e s b a z e i l l e), au service des PC du Grand Lyon, daté
du 16.12.1998. n.s.
120 AML, 1544 WP 058, Dossier « sécurité du port Édouard Herriot », description provisoire de la Direction générale
du département urbain (DGDU), COURLY, 1992- 1996. Courrier du préfet du Rhône (Service interministériel de
défense et de la protection civile) au maire de Lyon, daté du 5.11.1996.
121 Ibid.
122 AML, 1544 WP 058, op. cit., Zones de risques industriels et zones de maîtrise de l’urbanisation affectant le PEH et
ses abords.
123 Ibid.
103
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
F i g u r e 3.4 – « PEH et ses abords. Cartographie des zones de maîtrise de l’urbanisation », Document
DRIRE daté du 1.10.1996
‘‘Lazonederisquebrûluresinhérentàcetétablissement—auseuildeseffetsirréversiblessur
l’homme — est circulaire et a un rayon de 1 250 m centré sur la plus grosse sphère. La zone de
maîtrise de l’urbanisation — zone de protection éloignée — fixée autour de cet établissement
est circulaire et a un rayon de 600 m centré sur la plus grosse sphère124.
Une autre entreprise, l’établissement STEP, située au nord du port, utilisait un procédé ’’
toxique contraignant, qu’elle modifia rapidement :
‘‘Àcausedubâtimentdel’entrepriseSTEP,ilyavaitunsouciparcequecesgensutilisaient
de l’ammoniaque liquide. En très grande quantité. Et quand on regardait le POS à l’époque,
l’activité [de la STEP] créait une servitude très importante, telle que le stade n’aurait pas pu
continuer d’exister. Donc ils ont effectué un changement de produits réfrigérants, ce qui a fait
sauter cette servitude qui pesait sur le stade, et on a pu ensuite l’utiliser pendant la coupe du
monde.
[Ingénieur territorial au service espaces publics, en charge de la réalisation du parc de Gerland
(1995 - 2000) — Le Grand Lyon]
’’
‘‘En1998,justeavantlacoupedumonde,onadécouvertqu’unesociétéquis’appellelaSTEP,
qui est vraiment juste derrière le stade de Gerland, à vol d’oiseau c’est la largeur d’une rue,
il y avait je sais plus combien de tonnes d’ammoniac parce qu’il y avait des systèmes de
réfrigération. Quand le préfet a découvert ça à quelques mois de la coupe du monde, il a tout
fait pour que l’ammoniac disparaisse, ils ont dû s’entendre avec l’industriel.
[Responsable du service municipal des sports — Ville de Lyon]
Le document graphique établi par la DRIRE pour la maîtrise de l’urbanisation (cf. figure 3.4) ’’
traduisait en zones circulaires l’emprise des dangers, et il faisait apparaître que celle des
stockages de gaz liquéfiés traversait le Rhône et grevait l’urbanisation de la commune de
Saint-Fons. Cet élément a conforté un peu plus la détermination des services de l’État et de
la Communauté urbaine à œuvrer pour le non renouvellement des amodiations de Butagaz
en 2004.
À cette exception près, le plan de resserrement du port était achevé à l’issue du mandat de
Raymond Barre.
124 Ibid.
104
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
3.1.4
La gestion de l’équipe de Gérard C O L L O M B (depuis 2001), vers un évincement à terme du
port pétrolier ?
Les élections municipales lyonnaises de 2001 allaient de nouveau modifier l’équilibre po-
litique en place. À nouveau, la droite municipale se présenta divisée devant les électeurs,
cette fois-ci encore un peu plus. L’équipe sortante avait déjà mis du temps à s’entendre sur
sa tête, et sa liste était finalement conduite au premier tour par l’UDF Michel M e r c i e r,
par ailleurs président du Conseil général du Rhône. Henry C h a b e r t, qui se préparait à
rassembler la droite sortante sous son nom, n’avait pu terminer le mandat, sous le coup
lui aussi d’une mise en examen pour recel d’abus de biens sociaux125. Mais tandis qu’UDF
et RPR s’accordaient finalement, une seconde liste avait surgi à droite, menée par Charles
M i l l o n. Après avoir effectué une partie de sa carrière politique nationale à l’UDF dans
l’ombre de Raymond B a r r e, cet ancien ministre de la Défense fut l’un des rares présidents
de région à contracter en 1998 une alliance avec le Front national et à faire siéger des élus
de ce dernier dans l’exécutif régional. L’UDF l’avait exclu de ses adhérents et reconquis la
Région en 1999 avec l’appui des élus socialistes.
Contre toute attente, ce sont les listes M i l l o n qui sortirent en tête du combat des droites
lyonnaises, avec plus de 25% des suffrages. Michel M e r c i e r arriva derrière, y compris sur
son propre secteur. Il se retira et c’est le député RPR Jean-Michel D u b e r n a r d qui fut
chargé de conduire une liste constituée douloureusement avec les élus centristes. La droite
se présentait divisée au second tour dans sept arrondissements. À gauche, Gérard C o l l o m b
dirigeait depuis plusieurs années les candidatures du PS. Il constitua une large liste de gauche
plurielle au second tour, et bénéficia du soutien à peine voilé de Raymond B a r r e. Le maire
du 9e arrondissement depuis 1995 devint ainsi maire de Lyon en 2001, ses listes l’emportant
dans six arrondissements126, tandis que les noiristes étaient laminés127. Reconduisant le
même rassemblement que précédemment à la Communauté urbaine, auquel s’étaient joints
ses alliés communistes, le maire devint aussi président du Grand Lyon. L’organisation des
services fut reconduite sensiblement à l’identique, une réforme n’étant appliquée qu’en 2009,
après une réélection sans difficultés du maire PS à Lyon et au Grand Lyon.
Ces nouvelles transformations dans l’exécutif local n’eurent au fond pas grande influence sur
le dossier du port, par une certaine continuité dans la gestion politique de l’agglomération,
et parce que son règlement était déjà largement engagé.
La voie d’eau et l’usage fluvial confortés
L’élément majeur qui ressort de la décennie 2000 en ce qui concerne le port Édouard Herriot
est le fait que la voie fluviale — et donc la fonction portuaire — ont été confortées par la
nouvelle équipe en place.
‘‘GérardCollomb,àmonavis,ilprendlasuitedeRaymondBarre[surcepoint].Çase
déroule doucement. Donc là, c’était plutôt l’idée de développer la voie fluviale économiquement
ou quelque chose comme ça. Mais ça n’a rien de volontariste ou de volontaire sur ces territoires
là. [. . .] C’est pas quelque chose qui a été aussi prégnant qu’à un moment où ça a été même
conflictuel.
[Responsable de la Mission écologie urbaine depuis 1990 - Le Grand Lyon]
Ce renforcement, soutenu par les élus, provient en réalité de divers phénomènes conjoints, ’’
touchant pour l’essentiel à un renouveau du trafic fluviomaritime et à des transformations
dans la gouvernance du port.
Une croissance du trafic de conteneurs
Pendant la décennie 1990, l’activité du port ne ces-
sait de croître, mais la voie d’eau intervenait de façon marginale dans ce trafic, ce qu’avait
fait remarquer de façon abrupte les élus lyonnais de l’époque. Durant le mandat de Ray-
mond B a r r e, un premier accord avait été signé en 1996 avec le port autonome de Marseille
pour mettre en place « deux lignes fluviales et trois navettes ferroviaires hebdomadaires128 »
de conteneurs vers Édouard Herriot. Le trafic de conteneurs du port lyonnais avait presque
125 cf. « Raymond B a r r e suspend Henry C h a b e r t », Libération,2.02.2000.
126 Dans les 4e, 5e, 7e, 8e et 9e, il s’agissait de maires PS, et dans le 1er, d’un maire Vert.
127 Dans les 2e et 3e arrondissements, les maires étaient proches de Charles M i l l o n, et dans le 6e, affilié à l’UDF.
128 cf. « Le PEH adopte un plan de conquête », Le Progrès, 4.06.1998.
105
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
doublé en deux années, et le port marseillais entra même dans le capital de la filiale de
la CNR Lyon Terminal129. En 2002, les deux ports, la CNR et VNF signaient à nouveau un
« Contrat de progrès fluvial »130, permettant de fluidifier davantage le trafic entre Marseille
et Lyon, en particulier en réduisant les durées d’attente aux écluses. « Un premier bilan en
2004 dresse un constat très positif des actions engagées en termes de progression du trafic sur
l’axe Rhône-Saône notamment (+ 14% en deux ans)131 », Lyon devenant progressivement le
port avancé marseillais et le premier port intérieur pour le trafic de conteneurs :
‘‘LetraficfluvialdeconteneursauportdeLyonÉdouardHerriotestpasséde4000Evp132en
2001 à 40 000 Evp en 2004 et 50 000 Evp en 2005133.
’’
F i g u r e 3.5 – Les deux terminaux du port, en 2006
En 2004, la CNR lança, à travers sa filiale, l’aménagement d’un second terminal doté d’un
matériel moderne de déchargement, en lieu et place des emprises de dépôts pétroliers li-
bérées, parmi lesquelles celle de la Shell (cf. figure 3.5). Il fut inauguré fin 2006134, et devait
permettre d’atteindre rapidement le nombre de 100 000 Evp annuels sur le port. À la suite du
Grenelle de l’Environnement, la préfecture signait en 2008 avec la CNR, VNF et six grandes
enseignes de produits alimentaires et d’ameublement une charte « les engageant à intensifier
le transport fluvial de leurs marchandises135 ». Et à l’occasion du soixante-dixième anniver-
saire du port lyonnais, le PDG de la CNR évoquait l’aménagement futur d’un troisième
terminal à Salaise-sur-Sanne, à soixante kilomètres au sud de Lyon dans l’Isère rhodanienne,
qui pourrait délester l’agglomération des conteneurs qui ne la concernent pas136.
Nouvelle étude, consensuelle, sur l’avenir du port
Constatant les efforts produits par la CNR
pour répondre aux objectifs d’une plus grande utilisation de la voie d’eau, contenus dans le
protocole d’accord de mars 1997, élus et services de la Communauté urbaine souhaitèrent
reprendre langue avec la CNR et les services de l’État pour dessiner à nouveau, cette fois-ci
ensemble, l’avenir du port lyonnais. Ils firent appel à une équipe composite de bureaux
d’étude, Technip TPS, Jonction, Stratégie et territoires et Kern architecture, pour réaliser un
diagnostic puis une note de cadrage sur « les perspectives d’évolution du site du port dans
l’aire métropolitaine lyonnaise » :
‘‘L’étudepartenariale,c’estvraiment,ben,ilfautqu’onarriveàseparler,qu’onchiffreles
choses, qu’on réfléchisse ensemble, qu’on crée une équipe où tout le monde se parle, parce
129 Ibid.
130 cf. « Port Édouard Herriot : la plaque tournante du trafic de fret en Rhône-Alpes ? », Bibliothèque municipale de
Lyon, http://www.pointsdactu.org/article.php3?id_article=1274.
131 Ibid.
132 « Équivalent vingt pieds », mesure de cubage anglo-saxonne pour les conteneurs (de vingt pieds de long) corres-
pondant à environ 30 m3.
133 cf. « Port de Lyon. Signature d’une charte partenariale », Le Progrès, 15.09.2005.
134 cf. « La CNR investit au cœur du port Édouard Herriot », Le Progrès, 13.10.2006.
135 cf. « Le transport sur le Rhône monte en puissance », Le Progrès, 2.07.2008.
136 cf. « PEH : 70 ans et une ambition intacte », Le Progrès,1.04.2009.
106
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
qu’on ne peut pas rester comme ça. Et enfin, on a beaucoup travaillé sur le cahier des charges
pour consulter un groupement de bureaux d’études. Une bonne partie du travail, qui était
vraiment de la psychologie, c’était plus vraiment de la technique, ça a été de mettre au
point le cahier des charges. C’était assez fantastique comme travail d’équipe. La CNR a joué
le jeu. Tout le monde a joué le jeu. Mais la CNR a changé à ce moment là. Ils se sont aperçus
d’une part qu’on ne ferait pas Rhin-Rhône, qu’ils étaient « condamnés » entre guillemets, à être
le port avancé de Marseille, qu’il fallait qu’ils jouent dans la cour des grands des ports fluviaux.
Et je pense qu’ils se sont dit pour ça, il faut qu’on travaille avec nos partenaires, quoi. Nous,
c’est un peu pareil aussi, on s’est dit qu’on ne pouvait pas continuer à se mettre sur la figure,
comme ça, en permanence, qu’il fallait trouver des solutions au problème posé. Il faut qu’on
se parle. Et j’ai beaucoup misé sur le rôle de l’État, sur le rôle de la Région, dans le partenariat.
J’avais une volonté vraiment de pacifier la relation, mais sur la base d’un bon accord. Et tout le
monde s’est pris au jeu, moi le premier, d’ailleurs, parce que j’ai fait des concessions. Chemin
faisant, avec le travail des bureaux d’études, j’ai quand même compris que le port avait un rôle,
avait une certaine légitimité.
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 – Ancien directeur
de la Maison d’aménagement de Gerland (1984 - 1990) — Le Grand Lyon]
’’
‘‘Onamisunanpourfairelecahierdeschargesdel’étude,avecbeaucoupderéunions,
souvent, dans lesquelles chacun avait des attendus différents. Et là, ça a abouti à une charte
partenariale et à une étude. La charte a été signée par l’État — l’État, ça veut dire bien sûr le
Préfet mais, les services présents dans le groupe de travail, à savoir la DDE, la DRE, VNF et
la DRIRE. [. . .] Et puis il y avait la Région, les deux villes concernées, Lyon et Saint-Fons, qui
n’ont pas participé financièrement mais qui ont été signataires. Et puis encore la Communauté
urbaine, et la CNR bien sûr. Après, une étude a été menée pendant un an, et a fait l’objet d’une
synthèse très courte. Mais c’était plus un échange entre nous. Et bien sûr il y a eu tout un
diagnostic également de fait.
[Urbaniste territorial adjoint secteur Sud – Le Grand Lyon]
On notera que la Région Rhône-Alpes, dirigée par un président socialiste depuis 2005, a ’’
accepté d’entrer dans le financement de ce travail au titre de ses compétences en matière
de transport et d’aménagement du territoire. L’étude diagnostic concluait à la poursuite
du transfert de trafic vers la voie d’eau, ainsi qu’à un renforcement de la sécurité sur les
installations portuaires :
‘‘LesiteduPortÉdouardHerriotasuffisammentd’atoutspourêtreleportdeLyond’aujour-
d’hui et de demain, mais son trafic par voie d’eau doit être valorisé pour renforcer sa légitimité
en tant que port de Lyon, et son image et sa sécurité améliorées pour exister dans la ville et
au contact du technopôle de Gerland. Ces orientations devront être les fils conducteurs des
évolutions envisagées pour ce site afin d’éviter toute remise en cause possible de la fonction
« port de Lyon »137.
La « note de cadrage par filière » évoquait longuement le port pétrolier, nous y reviendrons, et ’’
proposait d’« afficher la vocation de port à conteneurs et [d’]offrir aux utilisateurs des surfaces
d’accueil permettant de valoriser les flux »138, en étendant les surfaces dédiées à la logistique
par conteneurs dans le port, à mesure que des amodiations se libéraient. Dans une « note de
présentation du Grand Lyon » de cette étude aux élus concernés, l’urbaniste territorial du
sud-lyonnais rappelait que « plus de la moitié des emprises amodiées arrivent à échéance d’ici à
dix ans », et que la concession elle-même de la CNR se terminait en 2023. Il proposait de saisir
cette double opportunité pour modifier régulièrement les activités du port en favorisant
strictement celles faisant appel au transport fluvial et ayant vocation à desservir en priorité
l’agglomération139. Les conclusions de cette étude ont abouti à la signature d’une charte
entre l’État, la CNR, la Communauté urbaine et la Région Rhône-Alpes140, dans la continuité
du protocole d’accord de 1997, engageant les signataires à mettre en œuvre cette politique
progressivement définie comme celle du stockage du « dernier kilomètre ».
137 AML, 2090 WP 025, Port Édouard Herriot 2003-2004 - Dossier élus et dossiers thématiques du cabinet du Maire,
2001-2007.cf. [Technip 2003, pp. 22–25].
138 AML, 2090 WP 025, op. cit.,cf. [Technip 2004, p. 17].
139 AML, 2090 WP 025, Port Édouard Herriot 2003-2004 — Dossier élus et dossiers thématiques du cabinet du Maire,
2001-2007. Note de présentation du Grand Lyon (Délégation générale au développement urbain — Direction du
développement territorial — Urbanisme territorial sud) à son pôle économique, ayant pour objet « Lyon7e/Saint-
Fons — PEH au sein de l’aire urbaine de Lyon — étude partenariale sur les perspectives de développement du site,
21.06.2004.
140 cf. « Port de Lyon. Signature d’une charte partenariale », Le Progrès, 15.09.2005.
107
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
‘‘En2003et2004,ilyavaitenmêmetempsl’élaborationdelaDirectiveterritorialed’aménage-
ment (DTA) du schéma de services collectifs. Ce sont de grands documents au niveau national.
Nous, Communauté urbaine, on avait des intérêts à défendre, on voulait sortir la partie du
port à containers qui va dans le parc [de Gerland]. On voulait qu’elle soit exclue du port. On
voulait que la frange nord, le long de la rue de Gerland et du boulevard scientifique, sorte déjà
un peu du port. Mais là, [les services de l’État] nous ont dit, le périmètre est inchangé, il y a
maintien de la fonction portuaire. Donc, après, on a fait tout un travail sur les filières.
[Urbaniste territorial adjoint secteur Sud — Le Grand Lyon]
La DTA de l’aire métropolitaine lyonnaise, document produit par les services de l’État en ’’
2006, venait confirmer le regain d’intérêt pour la voie fluviale et la fonction portuaire du site,
ce dernier étant maintenu effectivement dans tout son périmètre :
‘‘[...]LescapacitésoffertesàtermeparleportdeLyonÉdouardHerriotetlesystèmeportuaire
de la métropole doivent à ce titre être préservées et mieux valorisées, sans préjudice des
possibilités de développement de sites complémentaires141.
Commentant ces orientations, un responsable de dépôt pétrolier déclarait :
’’
‘‘C’esttrèsclairementunchoixpolitiqueduport.Maisquivajustementdanslecadredel’ap-
plication de cette fameuse convention qui a été signée en 2005, de développer cette activité de
port à conteneurs. Pour moi, le seul petit souci que j’y vois, c’est que ça implique beaucoup
plus de circulation de poids lourds. Et c’est vrai que multiplier à l’infini les camions-citernes
et les porte-containers qui se croisent, il y en aura certainement un jour, un ou l’autre qui
se diront bonjour. Mais, sinon, mon avis est relativement neutre là-dessus. Le port souhaite
développer cette activité. Pour moi, ce n’est pas un environnement qui me pose problème,
bien au contraire. Ce n’est pas du public, c’est un environnement plutôt professionnel, où il
y a peu de personnel donc, effectivement en cas d’accidents majeurs, peu de risques de bles-
ser un grand nombre de personnes. Par rapport à ça, moi au contraire, je préfère avoir cet
environnement là plutôt qu’une école maternelle.
[Responsable d’un dépôt pétrolier du port Édouard Herriot depuis 2005 — Port pétrolier de
Lyon]
En cela, il rappelait qu’à côté des conteneurs, le port, en application du protocole de 1997, ’’
maintenait sa filière pétrolière, a priori au moins jusqu’en 2023. Un autre aspect était souligné
dans les différents documents référencés ci-dessus, concernant celui-ci la gouvernance du
port. En effet, il allait devenir plus difficile de la part d’entreprises de s’engager sur des
amodiations qui tendaient à se raccourcir à mesure que la fin de la concession de la CNR
approchait. Et seul l’État, propriétaire des terrains, pouvait engager sa signature au-delà de
cette date. Pour mettre en œuvre les orientations qu’elle allait proposer dans sa seconde
étude, l’équipe Technip et al. en appelait, comme les études précédentes Algoé et Quin de
1991 ([Algoe 1991]), à une nouvelle gouvernance du port :
‘‘L’unedesclefsderéussitepasseparlamiseenplaced’uneéquipepartenarialeregroupant
les acteurs concernés pour conduire ces évolutions selon la politique et les stratégies définies
dans l’étude des scénarios qui suivra cette première phase. C’est un lieu singulier qui nécessite
une gestion particulière ouverte aux partenaires du gestionnaire actuel, la CNR142.
’’
On le comprend, l’intérêt de cette étude des années 2003-2004 ne résidait pas seulement
dans ses conclusions, somme toute peu inventives, mais davantage dans le partenariat qui
avait été nécessaire pour établir son cahier des charges. Celui-ci préfigurait la capacité
nouvelle de ces différents acteurs à réfléchir — et le cas échéant à décider — ensemble de
la destinée du port.
141 cf. Préfecture de la Région Rhône-Alpes, Directive territoriale d’aménagement de l’aire métropolitaine lyonnaise,
octobre 2006, p. 41.
142 AML, 2090 WP 025, op. cit. — Synthèse du diagnostic du site du PEH, Novembre 2003, pp. 22–25.
108
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
Une gouvernance du port transformée
Pour comprendre la transformation de cette gouver-
nance, il faut en réalité suivre deux processus concomitants quelque peu contradictoires,
sans que les liens les unissant ne soient clairement visibles :
• d’une part, la privatisation progressive de la CNR et son entrée dans le groupe indus-
triel GDF-Suez ;
• d’autre part, une intervention plus grande de l’État et l’entrée des collectivités locales
dans les décisions d’avenir du port fluvial lyonnais.
En effet, tout d’abord, lorsqu’elle avait été créée en 1933, la CNR avait un statut de « société
d’intérêt national », et ses missions, que ses fondateurs nommèrent faute de mieux « le triple
point de vue », consistaient à produire de l’électricité, à rendre le fleuve moins inondable et
navigable par le biais de travaux de canalisation, et à favoriser l’irrigation des terres culti-
vables qu’il traversait143. L’histoire de l’évolution de son capital reflète les transformations
des rapports de l’État avec le secteur privé144. À sa création, le conseil d’administration était
divisé en quatre groupes égaux d’actionnaires cloisonnés :
‘‘ • LacatégorieAforméeparlavilledeParisetledépartementdelaSeine;
• la catégorie B correspondant aux villes, départements, chambres de commerce et d’agri-
culture des départements riverains du Rhône ;
• la catégorie C, détenue par la compagnie de chemin de fer PLM qui comptait électrifier
son réseau ;
• la catégorie D, ouverte aux services concédés et aux industriels, au nombre desquels la
Société générale de force et de lumière, l’Union d’électricité, la Société d’électricité de
Paris et l’Énergie électrique du littoral méditerranéen [Bethemont 1972, p. 193].
À l’issue des nationalisations des PLM, avant guerre, et des compagnies d’électricité en 1946, ’’
l’État, via deux de ses grandes entreprises la SNCF et EDF, détenait la moitié du capital de
la CNR, diverses collectivités territoriales en détenant quasiment l’autre. La composition
du conseil d’administration de la Compagnie était modifiée en 1959, pour acter ces transfor-
mations, avec « cinq représentants de l’État, cinq représentants des intérêts généraux liés à
l’équipement du Rhône, un représentant de la ville de Paris, deux représentants des collecti-
vités riveraines du fleuve, un représentant de la SNCF et un autre d’EDF145 ». Sans entrer ici
dans les méandres de la transformation progressive du capital de la compagnie [Giandou
1999], elle connut un important virage avec le vote de la loi de décembre 2001146 qui permit
l’entrée d’actionnaires privés dans le capital de la CNR, tout en limitant cette ouverture à
49% afin de préserver dans un premier temps la compagnie dans le giron des entreprises pu-
bliques. Suez, via sa filiale Electrabel147, avait déjà marqué son intérêt pour la force motrice
du fleuve, en créant fin 2000 avec la CNR une filiale commune, « Énergie du Rhône »148. Suez,
via Electrabel, a racheté les actions que détenait EDF fin 2003, tandis que la SNCF avait cédé
les siennes à la Caisse des dépôts et consignations (CDC) dans le courant de la même année.
Un article du Progrès de 2006 indiquait que : « la société anonyme d’intérêt général appartient
à hauteur de 49,97% à Electrabel, filiale du groupe Suez, 29,43% à la CDC et 20,6% à des collecti-
vités locales149 ». Un rapport de la Commission européenne statuant sur la régularité ou non
de cette concentration industrielle indiquait, en 2008, qu’à cette date, « Electrabel est de loin
le premier actionnaire de la CNR et le solde de l’actionnariat hors CDC est très dispersé, puisque
près de deux-cents collectivités territoriales et autres entités publiques détiennent 16,82% du
143 cf. supra § 1.1.1.
144 Pour s’en convaincre, il suffit d’aller faire un tour sur le site internet de la compagnie pour constater que l’historique
de son évolution capitalistique est totalement occulté au profit de la période actuelle. cf. http://www.cnr.tm.fr/
fr/categorie.aspx?idcategorie=61
145 Ibid., p. 202.
146 Loi n°2001-1168 du 11 décembre 2001 portant mesures urgentes de réformes à caractère économique et financier
(MURCEF), et traduisant dans la législation française la directive européenne prônant l’ouverture à la concurrence
du marché de production de l’énergie.
147 Distributeur belge d’électricité privé acquis par le groupe Suez en 1996.
148 cf. « La CNR largue EDF pour Suez-Lyonnaise », L’Humanité, 29.11.2000.
149 cf. « La CNR investit au cœur du port Édouard Herriot », Le Progrès, 13.10.2006.
109
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
capital150 », la filiale de Suez ayant entre-temps acquis les parts détenues par les Conseils
généraux du Rhône et des Hauts-de-Seine et les municipalités de Paris et de Lyon151.
Paradoxalement, c’est précisément pendant ce mouvement de désengagement des action-
naires publics que l’État et la ville de Lyon décidaient progressivement avec la CNR de
réinvestir des moyens d’agir sur les amodiations du port, prérogatives a priori exclusives
précisément de la compagnie concessionnaire :
‘‘Onapassélacharteen2005etuncomitédesuiviseréunitrégulièrementavectoutlemonde
autour de la table : l’État, la Région, la CNR, VNF, le Grand Lyon, la ville de Lyon, la ville de
Saint-Fons. Donc, si vous voulez, cette espèce de gouvernance, elle s’est instaurée quand même.
[En comité de suivi], les amodiations sont mises sur la table. Ce qui arrange aussi les choses,
c’est que comme on arrive à la fin de la concession [de la CNR], les preneurs ne peuvent plus
amortir leurs investissements avec des durées d’amodiations trop courtes. Donc, c’est le préfet
qui reprend la main. Donc l’État joue un rôle très important maintenant, alors qu’avant, il
avait un rôle second. Maintenant, c’est le préfet qui signe souvent les amodiations. Parce que
l’amodiation dure jusqu’en 2030 ou 2035 et donc, quelque part, il y a eu une reprise en main
du leadership par l’État. On ne parle plus de main mise [du Grand Lyon sur ce territoire],
effectivement le foncier est à l’État. L’idée, c’est que le foncier n’est plus une propriété de la
CNR, même s’il reste encore quelques années de concessions, maintenant c’est une affaire de
l’État.
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 – Ancien directeur
de la Maison d’aménagement de Gerland (1984 - 1990) — Le Grand Lyon]
’’
‘‘L’Étatcommenceàseposerlaquestiondesavoircommentilvafaire,puisqueplusilapproche
de l’échéance et plus il va devoir prendre des décisions pour le compte de la CNR. Par ailleurs,
vous savez que les concessions aujourd’hui, il faut les mettre en concurrence. Et donc, [les
services préfectoraux] n’ont peut-être pas commencé à saisir toute l’ampleur du problème,
mais ils sentent venir la question de quel sera le devenir du port Édouard Herriot.
[Urbaniste territorial adjoint secteur Sud — Le Grand Lyon]
’’
‘‘Ontravailleavec[laCNR]surd’autresprojets,quisontaussilavalorisationdesterrainsqui
sont en bordure du boulevard [scientifique]. Ces terrains, d’ailleurs, ne sont plus classés en
zone portuaire au niveau du PLU, ils sont en zone UI classique, des activités tertiaires. Et on
tente de retravailler l’entrée Sud. Bon c’est des [. . .] il y a des points d’accroche possibles, mais
aujourd’hui, ce n’est pas encore fait.
[Directeur adjoint de la Mission Gerland — Ville de Lyon et Le Grand Lyon]
On le comprend, la fin de la concession de la CNR, pourtant dans quatorze années ’’
seulement, incite tous les acteurs, publics et privés, à se repositionner. Pour le groupe
GDF-Suez, cette période pourrait être l’occasion de consolider ses parts de marché sur
la production d’électricité sur le territoire national en même temps que de dévelop-
per une activité fluviale qui peut s’avérer rentable, tout en s’imposant auprès des pou-
voirs publics comme un partenaire incontournable dans la renégociation de la conces-
sion du fleuve. Pour l’État se jouent aussi des enjeux de développement sur l’ensemble
du cours d’eau, et le Grenelle de l’Environnement a relancé l’antienne d’un canal à
grand gabarit cette fois-ci Saône-Moselle, assurant « une connexion fluviale à grand ga-
barit entre le Rhin, qui rejoint la Mer du Nord, et le Rhône, qui rejoint la Méditerra-
née [Grenelle de l’environnement 2008, p. 31] ». Pour les élus lyonnais, enfin, il
s’agit de reprendre progressivement pied sur un territoire jusqu’alors
hostile, et de pouvoir peser sur la nature des activités qui s’y développent,
Une des priorités était la
l’une de leurs priorités étant de veiller à une délocalisation effective de
délocalisation des activités
l’ensemble des activités pétrolières au plus tard en 2023.
pétrolières au plus tard en
2023.
Une évocation récurrente de la délocalisation du port pétrolier
Une première étape a été franchie dans ce sens avec la fin de l’amodiation
du centre emplisseur de gaz liquéfié, en mars 2004.
150 cf. [CCE 2008, p. 2] Commission des communautés européennes, Cas n°Comp / M.4994 – Electrabel / Compagnie
nationale du Rhône.
151 Une acquisition antérieure à l’avis de concentration de la Commission européenne, qui a valu au groupe GDF-
Suez une amende pour « acquisition sans autorisation préalable ». cf. « GDF — Suez : La Commission [européenne]
prononce une amende de 20 millions », VotreArgent.fr, 10.06.2009.
110
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
L’arrêt de l’amodiation Butagaz, le « début de la fin » du port pétrolier ?
La
société Butagaz qui l’exploitait est une filiale de la société Shell, celle-là même dont le dépôt
avait brûlé en 1987. Ceci peut expliquer une part des rancœurs exprimées de part et d’autre
lors de cette cessation d’activité, le chef de dépôt ayant même menacé de déposer plainte
auprès de la Cour européenne de justice pour expropriation abusive :
‘‘[...]Ilcontestaitlavaliditédesconcessions,etilconsidéraitavoirdesdroitsfonciersintan-
gibles. À l’époque, en 2004, c’était le vice-président R e p p e l i n qui s’occupait de ça, et il a très
bien tenu. C’était quand même un ancien cadre de chez Rhône-Poulenc, donc il avait pas mal
l’expérience des conflits. Il a très bien tenu face à Butagaz, et il n’a pas lâché un millimètre
carré. Et la réunion d’après, Butagaz a lâché sur tout. C’était des réunions pour définir les
modalités du départ de Butagaz. Des réunions extrêmement ciblées.
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 — Ancien directeur
de la Maison d’aménagement de Gerland (1984 - 1990) — Le Grand Lyon]
’’
‘‘C’estunacteurindustrielquis’enva,c’esttoujoursdommageable.Maislà,jen’aipasun
point de vue officiel. À titre personnel, c’est vrai qu’un dépôt de gaz [. . .] Sur le site pétrolier
où j’étais avant, j’étais voisin d’un dépôt de gaz. C’est vrai que c’est des contraintes supplé-
mentaires d’un point de vue sécurité. Ce sont des exercices supplémentaires à organiser parce
qu’on a un certain nombre de risques, un dépôt de gaz ce sont d’autres risques. Mais sur le site
où j’étais avant, on organisait de manière conjointe des exercices communs pour se préparer à
un risque accidentel chez l’un ou chez l’autre. À partir du moment où on reste entre dépôts
pétroliers, on reste sur une typologie de risques que l’on connaît plus facilement, et donc
c’est plus facile à organiser. Mais bon, enfin [la société pour laquelle je travaille] n’a jamais
souhaité le départ de Butagaz. Très franchement, non, on n’a pas milité pour que ça se passe.
[Responsable d’un dépôt pétrolier du port Édouard Herriot depuis 2005 – Port pétrolier de
Lyon]
Même si celle-ci était évoquée de façon récurrente dans les documents officiels, en particulier ’’
dans le protocole d’accord de 1997, la CNR a simplement signifié par voies légales la fin de
son amodiation à Butagaz, sans proposition de relocalisation. D’ailleurs, l’entreprise n’a
pas été délocalisée en tant que telle, et ses stockages ont été répartis dans quelques sites
préexistants de la région Rhône-Alpes, parmi lesquels celui de Rhône-Gaz à Feyzin.
‘‘Ilyaeuprolongationd’unan[del’amodiation].Etpuisilafallu,biensûr,viderdansdebonnes
conditions, rendre inertes les produits. Enfin tout a été fait, il n’y a plus rien maintenant et
c’est un terrain vide.
[Urbaniste territorial adjoint secteur Sud – Le Grand Lyon]
Ce précédent amène les différents partenaires du port à réfléchir un peu différemment ’’
concernant la fin envisagée du port pétrolier. Déjà dans l’étude du cabinet Algoé, en 1991,
plusieurs sites avaient été évoqués dans les scénarios de délocalisation pétrolière. La « note
de cadrage par filière » réalisée par Technip et al. en 2004, tout en prenant acte d’améliora-
tions sécuritaires suite au plan de resserrement, envisageait de la façon suivante l’avenir de
dépôts dont les concessions prendront fin en 2022 :
‘‘[Dansl’immédiat],maintiendelafilière[pétrolière]surlesite.Àterme(2023)chercheréven-
tuellement une solution de remplacement. Dans la mesure où le transfert des hydrocarbures
serait programmé à l’issue des contrats d’amodiation, il est nécessaire de programmer dès 2010
une réserve foncière (celle-ci après négociation avec les parties concernées, étant inscrite dans
les documents de stratégie). [. . .] Aucune alternative ayant un impact vraiment significatif
pour la motorisation des véhicules n’est attendue avant 2030. La région lyonnaise aura donc
toujours besoin de réserves et il semble difficile de les positionner sur le seul site de Feyzin
(ne serait-ce que pour des raisons de sécurité des approvisionnements). Notons d’ailleurs que
l’avenir de la raffinerie n’est pas assuré jusqu’à la fin des amodiations152.
Il semble que la stratégie des services et élus lyonnais ait été d’impliquer à la fois l’État et ’’
la Région, à travers la charte signée en 2005 à la suite de cette étude, pour bien s’assurer
le moment venu de pouvoir trouver ensemble un lieu de délocalisation, y compris hors de
152 AML, 2090 WP 025, op. cit., Étude des perspectives d’évolution du site du PEH, op. cit., Note de cadrage par filière,
les hydrocarbures, p. 2, n.s.
111
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
l’agglomération, qui fasse l’objet d’un portage politique permettant son inscription en amont
dans les Schéma de cohérence territoriale (SCOT) et Plan local d’urbanisme (PLU) concernés.
Et à l’échelle de la transformation de tels documents d’urbanisme, quatorze années ne sont
probablement pas de trop :
‘‘Cequiestprévuaussi,c’estqu’àl’issuedelaconcession,précisémenten2023,lespétroliers
soient délocalisés. Ça, ça ne bouge pas assez vite. Ça, c’est [. . .] Ils l’ont en tête. On les a
convoqués, bon on les a invités. Qui va payer le relogement ? Le démantèlement et puis le
relogement ? Donc [il y a] des problèmes d’argent non dissimulables, donc, pour l’instant tout
le monde s’observe. Ça c’est une partie du dossier qui n’avance pas bien. Les dépôts font front
tous les trois. Ils sont très solidaires. [. . .] Là, on est au début, c’est-à-dire que 2005, c’est hier
par rapport à 2023 et par rapport aux horizons ultérieurs. Parce que je n’ai pas d’illusions, il y
aura des prolongations d’amodiations le temps de trouver une solution pour les pétroliers.
On est davantage sur un marathon que sur un sprint. [. . .] C’est le début quoi, c’est intéressant
dans ce jeu d’acteurs de voir ce qui va se passer.
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 – Ancien directeur
de la Maison d’aménagement de Gerland (1984 - 1990) — Le Grand Lyon]
Le resserrement des dépôts, et surtout la suppression des sphères de gaz ont permis au port ’’
d’aborder la phase de définition du nouveau Plan de prévention des risques technologiques
(PPRT) de façon plus sereine que n’avaient été engagées les premières définitions des zones
à risques fin 1996. Cependant, la loi risque de 2003153 dont les PPRT sont issus, est venue
compliquer un peu plus le dossier de délocalisation, car, compte-tenu des contraintes en
matière de prévention des risques envisagées pour les sites vierges, il coûte objectivement
de plus en plus cher d’ouvrir un nouveau centre de stockage pétrolier. Toutefois, c’est bien
dans cette perspective que continuent de s’inscrire les élus lyonnais, au-delà des alternances
politiques, et ce d’autant que la fonction fluviale du port est sans cesse réaffirmée.
Il est probable qu’une partie de la question se jouera en fonction du maintien ou non
du développement économique de la filière de transport par conteneurs fluviomaritimes,
aujourd’hui seule vraie alternative proposée pour le port lyonnais.
Le tronçon ouest du périphérique (TOP), vers une nouvelle frontière pour Lyon intra-muros
Par ailleurs, de gros dossiers autoroutiers restent en attente dans l’agglomération depuis
plus de quinze ans, et l’un d’eux pèse sur l’avenir du port. En effet, une partie de la réussite
du projet de la Confluence154 repose sur la déclassification de l’autoroute du Sud dans sa
traversée lyonnaise au sud du tunnel de Fourvière, sur la rive droite du Rhône. L’État ne
souhaite pas modifier le statut de cette voirie autoroutière tant que le bouclage du périphé-
rique avec le TOP n’est pas terminé. Et le Grand Lyon, maître d’ouvrage, souhaite que ce
bouclage ne soit qu’à l’usage du trafic local et ne veut pas démarrer les travaux tant que
ceux du contournement ouest de Lyon (COL), à charge de l’État, ne sont pas entrepris. Ainsi
les dossiers autoroutiers locaux sont intriqués les uns dans les autres et peinent à aboutir :
‘‘C’estunebataillepolitique.Doncaujourd’hui,lecontournementdupériphériquepoursuit
son chemin, mais doucement, et puis l’autoroute encore plus doucement, à mon avis.
[Directeur adjoint de la Mission Gerland — Ville de Lyon et Le Grand Lyon]
Or il se trouve que le tracé du TOP, qui n’est pas encore rendu public, passerait fort proba-’’
blement de manière aérienne au-dessus du port Édouard Herriot, avec une hypothèse plutôt
par le Nord et l’autre par le Sud de l’emprise portuaire (voir schéma 3.6).
‘‘Ilyauraitpossibilitéderécupérerlestracés?Non.Cen’estpaspossible.Non,non,vousne
pouvez pas, je me ferais étriper ! Je peux vous les montrer, mais c’est tout. C’est un « paquet
de nouilles », c’est des horreurs sur le plan. La solution nord est la plus viable. [. . .] Est-ce qu’il
153 Loi n° 2003-699 du 30/07/03 relative à la prévention des risques technologiques et naturels et à la réparation des
dommages.
154 Il s’agit d’un quartier situé derrière Perrache, entre Rhône et Saône et bâti entre autres sur les restes de l’ancien
port Rambaud. Les municipalités B a r r e et C o l l o m b y ont engagé un gros programme de requalification urbaine,
avec la construction de nombreux logements plutôt haut de gamme, d’un centre commercial et de nombreux mètres
carrés de bureaux.
112
3.1. Le port pétrolier Édouard Herriot : retour sur un long conflit d’usage des sols
F i g u r e 3.6 – Schéma des mutations possibles du port incluant les deux hypothèses nord et sud du
tracé du TOP. Source : Communauté urbaine de Lyon
y a un échangeur de prévu dans le port ? Non. Jamais dans le port. On enlève des éléments du
port, voyez ! Là quand même, quand ça arrive là, voyez là ! Ça fait de la casse dans le port, un
petit peu quoi. Dans le tracé Nord, l’échangeur se fait sur les anciens terrains de GDF, les actuels
terrains des parkings de Gerland ? Voilà c’est ça. Et puis là ici, ça ne touche pas trop sur le port.
Il y a surtout l’ouvrage lui-même, qui vient sur le port. Là il y avait des piles.
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 – Ancien directeur
de la Maison d’aménagement de Gerland (1984 - 1990) — Le Grand Lyon]
Par ailleurs, le port pétrolier, de même que l’usine Arkema de Pierre-Bénite qui lui fait face ’’
sur la rive droite du Rhône et les usines Rhodia sainfogniardes du nord du Couloir de la
Chimie sont actuellement inscrits dans une procédure de PPRT155. Or, comme l’expliquait
la personne en charge de ce dossier à la DDE du Rhône, la démarche PPRT pourrait encore
ralentir l’aboutissement des projets autoroutiers :
‘‘Unezonedeprotectionrapprochée(ZPR)correspondàunezoneoùleseffetssontlesplus
graves, et où il est nécessaire de proscrire toute augmentation de la population exposée. [. . .]
Dans les zones ZPR, dans le PLU, [. . .] on ne peut quasiment rien faire. C’est déjà le cas aujour-
d’hui. Donc sont interdits [. . .] les nouveaux axes de communication. Et ça rejoint toute la
problématique autour de l’implantation du TOP, qui doit déboucher, entre La Mulatière et
Feyzin. L’ensemble du secteur, et les points de débouchés étant concernés par les zones ZPR.
[Responsable de la cellule prévention des risques — DDE du Rhône]
155 Le PPRT a été prescrit par le préfet le 15.01.2009. Il est prévu réglementairement que la procédure dure 18 mois, et ’’
que cette durée puisse être doublée si besoin.
113
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
Il existe aujourd’hui des obstacles techniques à la création d’un TOP dont le tracé passerait
par le port, mais qui ne semblent pas insurmontables :
‘‘LePLUduGrandLyoninterdisaittouteconstructionnouvelledevoiriedansleszonesZPR,
partout où le projet TOP pouvait rejoindre l’autoroute A7 notamment. Et une des questions
des PPRT, sera : peut-on construire ou pas d’infrastructures nouvelles dans le périmètre
des PPRT ? [. . .]. Le porter à connaissance conduit à interdire les voies nouvelles dans le PLU,
donc ces voies nouvelles ne sont pas possibles. [. . .] Par contre la vraie question, qui sera à
débattre, c’est quels sont les secteurs où le niveau de risque justifie de maintenir l’interdiction
de construction de voies nouvelles ? Dans un périmètre PPRT, en fonction du niveau d’aléas,
le guide d’élaboration, qui est la traduction claire de l’esprit de la réglementation, n’inter-
dit pas la construction d’infrastructures nouvelles. Même si certains PPRT sont allés jusqu’à
interdire des infrastructures nouvelles, quel que soit le niveau d’aléa. Ce n’est pas une obliga-
tion. Donc la vraie question qu’on aura à se poser, c’est quel est le niveau d’aléa acceptable
pour une infrastructure nouvelle ? Avec derrière quelles sont les mesures d’exploitation de
l’infrastructure ?
[Responsable de la cellule prévention des risques — DDE du Rhône]
Et aujourd’hui, il semble que ce soient davantage des blocages politiques qui ralentissent le ’’
dossier, car plusieurs élus de l’Ouest lyonnais, alliés par ailleurs avec Gérard C o l l o m b dans
l’exécutif du Grand Lyon, sont encore défavorables au bouclage même du périphérique :
‘‘Ilfaudracertainementtrouverdessolutionsdeconfinementdel’ouvrage.Çavaêtreuntube
aérien, ça risque d’être un truc très moche. Et aujourd’hui, qu’est ce qui coince concrètement ?
C’est le tracé lui-même ? C’est le financement ? C’est politiquement. Il faut voir avec les élus des
différentes communes, ça n’a pas été fait vraiment. [. . .] Et le PPRT d’Arkema Pierre-Bénite,
sur l’autre rive, pose problème aussi. Ça fait à mon avis l’objet de confinement aussi. Ah !
On est sur du dur, là ! Sur du très dur. L’idée du président du Grand Lyon, c’est qu’il y ait
de l’irréversible avant la fin du mandat. Ce n’est pas forcément un ouvrage sur le terrain, ça
peut être simplement des procédures.
[Responsable territorial du développement dans le secteur Sud depuis 1990 – Ancien directeur
de la Maison d’aménagement de Gerland (1984 - 1990) — Le Grand Lyon]
’’
Ainsi, si l’incendie du dépôt Shell n’a pas eu de conséquences immédiates sur le devenir
du port pétrolier en 1987 lors du déroulement des faits, le plan de resserrement des
dépôts achevé en 2000 peut lui être directement attribué, de même que la délocalisation
en 2004 des sphères de gaz liquéfié. Avec la réalisation du TOP si elle aboutit, l’avenir du
port fluvial lyonnais se dessinerait à l’intérieur d’un ring autoroutier qui délimiterait les
frontières du centre de l’agglomération. Cette vision, qui accentue encore sa dimension
proprement urbaine, semble condamner un peu plus la pérennité du port pétrolier tel
qu’il est actuellement localisé.
3.2
Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
Dans le cas toulousain, les effets de l’explosion d’AZF sur l’avenir du pôle chimique local ont
été beaucoup plus rapides, eut égard à l’ampleur des dégâts et à la nature — partiellement
non professionnelle — des victimes directement touchées.
En même temps qu’il déclenchait le PPI, le préfet de Haute-Garonne avait stoppé par arrêté
toute l’activité industrielle sur la zone. C’est dans ce contexte que se dessina une ligne de
conduite quant à l’avenir du pôle chimique. La décision stricto-sensu reposant in fine sur
l’État, c’est bien dans un double contexte d’aller-retour entre le local et le national et de
concertation/confrontation entre acteurs, que s’est dégagée la décision de fermer l’usine
AZF et de limiter les activités de la SNPE et des entreprises adjacentes (Tolochimie, Isochem,
Raisio).
‘‘UndirigeantdusiteSNPEToulouse:Cequ’ilfautbiencomprendrec’estquetoutcequi
s’est passé derrière même si on peut essayer de l’expliquer par des textes réglementaires, par
114
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
l’application de réglementations, par un certain nombre de choses, la réalité c’est que, toute
la période qui conduit à l’arrêt du phosgène décidé par le premier ministre de l’époque, M.
R a f f a r i n, début juillet 2002, toute cette période entre le 21 septembre 2001 et juillet 2002
est une période dans laquelle l’émotion dicte sa loi et, derrière cette émotion aussi, un jeu
politique important puisqu’on est en période pré-électorale puis électorale.
Le travail ici, consiste précisément à essayer de décrypter cette période où « l’émotion dicte ’’
sa loi ». Plus précisément, nous souhaitons expliciter le processus conduisant à une décision
« l’émotion dicte sa
acceptable par tous. Partant de positions disparates, opposant schématiquement riverains,
loi »
écologistes et élus locaux qui demandent l’arrêt des activités, aux salariés du pôle chimique,
leur direction (excepté pour AZF) et les instances économiques régionales qui aspirent
au maintien d’une industrie chimique sécurisée, comment ont évolué les discours vers le
dégagement d’un compromis ?
3.2.1
Tour de table des acteurs et des actions de communication adoptées
« La catastrophe de Toulouse engendre immédiatement une crise sociale. Spontanément, se
constitue une très forte mobilisation à laquelle participe l’ensemble des forces syndicales, po-
litiques et associatives toulousaines ainsi que de nombreuses personnes sans appartenance
à une organisation, sinistrées ou non. La mobilisation des opposants ou des défenseurs du
pôle chimique se concrétise par un nombre impressionnant de réunions, de démarches et
de manifestations, et elle se maintiendra à ce niveau d’intensité jusqu’en juillet 2002156 ».
Marie-Gabrielle S u r a u d dénombre ainsi, en neuf mois, plus de cinquante réunions pu-
bliques par rapport au risque industriel tenues à Toulouse. Cette tendance politique forte à
la mise au débat public des questions relatives aux risques industriels marque, selon elle, un
changement par rapport à l’avant-catastrophe où la concertation publique n’était pas une
évidence. Principale instance de concertation, le SPPPI n’avait jamais réuni qu’un nombre
relativement restreint de personnes. Par ailleurs, s’il est important de décrire les lignes de
force en présence, précisons qu’elles ne sont pas figées, et, au contraire, qu’elles évoluent
jusqu’à la prise de décision, avec en particulier un basculement notable recentrant les reven-
dications de la demande de fermeture du pôle chimique à l’exigence d’une maîtrise absolue
des risques, à travers notamment la suppression du phosgène.
Enfin, tous ces débats ont eu aussi d’importantes conséquences nationales, notamment
l’annonce d’une nouvelle loi sur les risques industriels. Il s’avère en effet nécessaire de
pointer les conséquences au plan national de la catastrophe parce qu’elles ont eu des
répercussions locales, l’une des questions entourant l’avenir du pôle chimique étant de
savoir si le cas toulousain devait être considéré comme un exemple pour les autres sites
chimiques français, ou comme une exception.
Les principaux acteurs du débat
Avant de rentrer plus avant dans l’analyse, il semble important de présenter le système
d’acteurs intéressé à la question du redémarrage industriel du site. Nous choisissons de
présenter ici les différents groupes d’acteurs d’une façon générale, sans entrer encore dans
le détail de leur position à l’égard du pôle chimique. Il s’agit de les présenter à grands traits
et de cerner leur rôle dans la prise de décision.
Acteur central dans la prise de décision, le Gouvernement fut directement impliqué dans
l’avenir du pôle chimique toulousain, puisque tout redémarrage était assujetti à un arrêté
préfectoral qui n’a été délivré qu’avec l’aval du Gouvernement. Les intérêts de l’État par rap-
port au pôle chimique étaient multiples et parfois même contradictoires. Le pôle représentait
des intérêts stratégiques, une partie des activités de la SNPE étant liée à la propulsion (de
missiles et de la fusée Ariane). Il représentait aussi des intérêts économiques et industriels,
et, à l’opposé, posait la question de la protection de l’environnement et des personnes, à
l’intérieur et à l’extérieur des usines.
156 cf. Marie-Gabrielle S u r au d, 2007, op.cit., p. 16.
115
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
Ainsi, en cette période de fin de cohabitation à la tête de l’exécutif national, le pre-
mier Ministre, Lionel J o s p i n, et le président de la République, Jacques C h i r a c, ont
tenu des positions quelque peu différentes quant aux décisions à prendre pour le
pôle chimique toulousain. La concurrence entre Matignon et l’Élysée fut d’autant plus
aiguisée que se profilaient des élections présidentielles, où le chef de l’État se pré-
sentait contre le chef de la majorité parlementaire, son premier Ministre157. De fait,
le pôle chimique devint un enjeu électoral, faisant même de Toulouse un
point de passage obligé des candidats à la présidence158.
Toulouse devint un lieu de
Enfin, l’avenir du pôle chimique toulousain prit une résonance particu-
passage obligé des candidats
lière au sein du Gouvernement du fait de l’attachement de Lionel J o s p i n
à l’élection présidentielle.
à la Haute-Garonne, où il a été élu à plusieurs reprises159. Le premier
Ministre a ainsi conservé tout au long de la crise un regard attentif et
informé sur la situation toulousaine :
‘‘UndirigeantdelaSNPEToulouse:LionelJospinesttenuinformérégulièrement,quo-
tidiennement, hebdomadairement, de l’évolution du dossier par le maire [d’une commune
haute-garonnaise, qui travaille à la SNPE]. [. . . ] Il est parfaitement au courant de ce qu’il se
passe, des rapports de forces locaux, de l’impact politique potentiel sur les futures élections.
[. . .] C’est un dossier qui est connu du premier Ministre, du premier jour jusqu’au dernier jour,
de manière tout à fait complète, interne à l’entreprise.
Dans le même temps, les élus nationaux ont aussi été mobilisés sur la proposition d’une ’’
nouvelle loi sur les risques industriels, annoncée dans la semaine suivant l’explosion par le
premier Ministre. Une commission d’enquête parlementaire fut notamment mise en place.
Présidée par François L o o s160, la commission parlementaire rencontrait, dans les mois
suivants la catastrophe, de très nombreux acteurs du risque industriel161. Ce travail conduisit
à un rapport rédigé par Jean-Yves L e D é a u t162, et contenant notamment quatre-vingt-dix
propositions relatives au projet de loi.
En parallèle, un cycle de débats sur les risques industriels fut organisé dans chaque
région française.
Au niveau local aussi, les élus étaient concernés par la question. Tous les niveaux de
représentation prirent position dans le débat : Ville de Toulouse, Communauté d’agglomé-
ration du Grand Toulouse, Conseil Général de la Haute-Garonne et Conseil Régional de
Midi-Pyrénées. Globalement, il s’agissait pour eux de défendre les intérêts de leur terri-
toire — l’industrie chimique pouvant alors être vue soit comme une contrainte (du fait de
sa mauvaise presse et des « risques » qu’elle engendrait), soit comme un avantage (secteur
économique important, source d’emplois non négligeable). Il s’agissait aussi pour eux de
prendre en compte le point de vue de leurs électeurs, parmi lesquels s’est établi un rapport de
force en défaveur du pôle chimique. L’approche des élections présidentielles et législatives
incitait d’autant plus les élus locaux à se rapprocher de leur électorat.
157 Elles se sont déroulées les 21 avril et 05 mai 2002. Après un second tour l’opposant contre toute attente non pas à
Lionel J o s p i n mais à Jean-Marie L e P e n, Jacques C h i r a c a été réélu président de la République.
158 L’ensemble des seize candidats à la Présidentielle organise un meeting à Toulouse, et se positionne sur l’avenir
du site. Dans un article de presse publié le 6 avril 2002, La Dépêche du Midi décompte « 9 voix pour la réouverture,
4 contre et 3 abstentions », tout en notant que les partisans de la reprise « se disent d’accord sur ce principe,
moyennant un surcroît de sécurité et, pour certains d’entre eux, la suppression des productions à base de phosgène ».
cf. « La majorité des candidats pour la réouverture du pôle chimique », article publié dans La Dépêche du Midi, le
6.04.2002.
159 Lionel J o s p i n a été Conseiller général de la Haute-Garonne de 1988 à 2002 (deux mandats), et député de la Haute-
Garonne de 1986 à 1993, poste auquel il sera élu en 1997 juste avant de démissionner pour prendre ses fonctions de
premier Ministre.
160 Proche du milieu industriel puisqu’il a travaillé plusieurs années au sein du groupe Rhône-Poulenc, François L o o s
était, en 2001, député (UDF) du Bas-Rhin et conseiller régional d’Alsace. Il a ensuite été intégré le Gouvernement de
Jean-Pierre R a f f a r i n, en tant que ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, puis ministre délégué
au Commerce extérieur, pour accéder ensuite aux fonctions de ministre délégué à l’Industrie dans le gouvernement
de Dominique d e Vi l l e p i n.
161 Parmi lesquelles les organisations syndicales, déjà citées. cf. supra 2.3.1.
162 En 2001, Jean-Yves L e D é au t était député (P.S.) et Conseiller général de Meurthe-et-Moselle, ainsi que secrétaire
national du Parti Socialiste en charge de la recherche et à l’enseignement supérieur.
116
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
Ces acteurs semblaient assez peu mobilisés dans les débats sur le risque industriel avant la
catastrophe :
‘‘LeprésidentduSPPPI:Lesélusn’étaientpasspécialementprésentsavantlacatastrophe.
[. . .] Un élu qui a une entreprise sur son territoire, ce qui l’intéresse c’est que la taxe profes-
sionnelle rentre.
Après l’explosion, ils se sont saisis de la question et ont pris position sur le devenir du site ’’
industriel. Dans un contexte où la mairie de Toulouse était UDF, alors que la grande majorité
des communes limitrophes163, le Conseil Général et le Conseil Régional étaient menés par
des partis de gauche, les positions affirmées sur le sujet n’ont pas recouvré les frontières
politiques classiques.
Les riverains du pôle chimique et, plus largement, la société civile (représentants associa-
tifs, syndicaux, écologistes, etc.) se sont mobilisés sur la question. Affectés, de près ou de
loin, par la catastrophe, ils demandèrent un droit de regard sur des installations susceptibles
de les menacer. Si la mobilisation de riverains sur les risques et pollutions du pôle chimique
préexistait à la catastrophe d’AZF164, l’événement la démultiplia :
‘‘spontanément,seconstitueunetrèsfortemobilisationàlaquelleparticipel’ensembledes
forces syndicales, politiques et associatives toulousaines ainsi que de nombreuses personnes
sans appartenance à une organisation, sinistrées ou non [Suraud 2007, p. 16].
Les riverains se retrouvaient globalement sur une position de défiance, voire de rejet, par ’’
rapport aux industries chimiques. La douloureuse expérience de la catastrophe les a conduit
à exiger, pour certains, une sécurisation absolue du site, pour d’autres, l’arrêt de ses activités
et/ou leur déplacement hors d’une zone urbaine dense. C’était à la fois la dangerosité des
installations et leur proximité à la ville qu’ils dénonçaient.
Par ailleurs, était également concerné l’acteur industriel. Par industriels, nous entendons
dirigeants des industries du pôle chimique, les salariés constituant un autre groupe d’acteurs.
Étaient impliquées ici les directions des principales entreprises du pôle chimique (AZF, SNPE,
Isochem, Tolochimie, Raisio), ainsi que les groupes industriels auxquels elles appartiennent
(TotalFinaElf, groupe SNPE, Raisio). Ils ont été directement impliqués dans le processus
décisionnel au sens où ils avaient la charge de présenter (ou non) un projet industriel, et
de demander une nouvelle autorisation d’exploitation. Distinguons toutefois la position du
groupe TotalFinaElf de celle des autres industriels présents sur le site. Du fait que l’accident
s’était produit sur son établissement, TotalFinaElf était tenu d’assumer sa responsabilité dans
la catastrophe, et d’en tirer les conséquences quant à un éventuel projet de redémarrage.
À l’inverse, les autres industriels s’estimaient « victimes » de la catastrophe, et à ce titre
demandaient à ne pas en subir doublement les conséquences : ils ont été sinistrés par la
catastrophe, et ne voulaient pas de surcroit être condamnés à la fermeture par une décision
administrative.
L’argument économique fut par ailleurs éminemment mobilisé dans leurs discours. Leurs
projets devaient être économiquement viables, ce qui pouvait être remis en cause par de
trop fortes exigences en matière de sécurité et de protection de l’environnement, ou par
l’interdiction d’utiliser certains produits.
Concernés au premier chef par la catastrophe d’AZF, les salariés du pôle chimique se fé-
dérèrent rapidement en intersyndicale du pôle chimique. Regroupant les représentants des
quatre organisations syndicales (CGT, CFDT, FO, CGC) présentes dans les différents éta-
blissements du pôle, l’intersyndicale a défendu la reprise des activités avec des garanties
de sécurité. Leur principal argument était le maintien de l’emploi dans un environnement
hautement sécurisé. Plus que leur emploi, c’est leur branche d’activité qu’ils ont défendu
ici : ils plaidaient pour une chimie sécurisée, voie sur laquelle ils invitaient leurs dirigeants
à s’engager.
163 De 2001 à 2007, seules deux communes de la communauté d’agglomération du Grand Toulouse étaient à droite.
164 Pour plus de détails sur la mobilisation riveraine antérieure à la catastrophe, cf. notamment [Farreny et Moretto
2002]op. cit. et [Cauhopé 2008]op. cit.
117
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
Traditionnellement peu impliqués dans les organismes de concertation extérieurs à l’entre-
prise, les salariés du pôle chimique se sont peu à peu saisis du SPPPI165 pour défendre leur
point de vue166.
‘‘LeprésidentduSPPPI:Lesemployésdesentreprises,destroisgrossesentreprises,ont
senti que le temps commençait à durer après une semaine d’arrêt, quinze jours d’arrêt, un
mois d’arrêt, deux mois d’arrêt, trois mois d’arrêt, ils commençaient à avoir des inquiétudes
tout à fait légitimes et donc, appuyés par leurs représentants, ils ont fait savoir qu’ils aimeraient
bien reprendre leur travail.
Les salariés ont été soutenus par les instances économiques régionales : Conseil économique ’’
et social régional (CESR), et Chambre du commerce et de l’industrie de Toulouse (CCIT).
Ces deux instances ont en effet rapidement et activement pris position pour la reprise sécu-
risée des activités chimiques. Pour eux, la fermeture du pôle chimique correspondait à une
erreur pour l’économie régionale : le secteur économique de la chimie était important, et
la catastrophe ne devait pas le condamner, mais au contraire être l’occasion d’améliorer la
sécurité et la maîtrise des risques de ces activités indispensables.
Les services administratifs impliqués ici ont principalement été ceux de
la préfecture et de la DRIRE. C’est sur eux que reposait une éventuelle dé-
C’est sur les services ad-
cision de reprise des activités. La DRIRE, en tant que service instructeur
ministratifs que reposait
des dossiers sur les installations classées pour la protection de l’environ-
une éventuelle décision de
nement, rendait son avis sur le projet industriel au préfet, lequel devait
reprise des activités
décider ou non de donner une autorisation d’exploitation à l’industriel.
Dans le cas présent, la décision du préfet était suspendue à la décision du
gouvernement, ce dernier s’étant directement saisi de la question.
Concrètement, dans le déroulement des débats, les inspecteurs et ingénieurs de la DRIRE
ont servi de médiateurs entre industriels et militants associatifs. Comme l’explique Marie-
Gabrielle S u r a u d, si les inspecteurs de la DRIRE sont traditionnellement proches des
industriels, ils ont ici pris de la distance par rapport au pouvoir industriel pour se placer
dans une position d’informateur vis-à-vis des acteurs associatifs à qui ils ont livré leur
analyse, et donné des pistes pour affiner leurs revendications. Ils ont ainsi armé les acteurs
associatifs sur le terrain technique, se sont même parfois appuyés sur eux pour donner du
poids à leur analyse, et établir un rapport de force face aux industriels :
‘‘Cettecriseatissédesliensentrelesservicesdel’Étatetlesassociations,tournésversdes
objectifs convergents. Sans le soutien de l’administration, les groupes associatifs n’auraient pu
accéder aux informations stratégiques leur permettant d’être directement partie prenante des
débats. En retour, les services de l’État se sont appuyés sur la dynamique civique, pour faire
exploser le cadre des transactions généralement confinées à l’intérieur du système167.
’’
Les principaux lieux de débats
L’ensemble de ces acteurs se sont côtoyés sur différentes scènes : dans les médias (presse
écrite, télévision, radio, internet), dans des réunions, publiques ou plus confidentielles, réunis-
sant tout ou partie des acteurs concernés, dans la rue à travers une série de manifestations,
etc. Nous n’avons pas l’ambition de lister ici exhaustivement ni l’ensemble des échanges
entre acteurs qui ont pu avoir lieu, ni l’ensemble des formes qu’elles ont pu prendre, car
l’entreprise s’avérerait impossible. Seuls quelques lieux de débat ou de confrontation ont
fait ici l’objet d’une étude approfondie :
• la presse écrite, à travers notamment la production publiée dans le principal quotidien
régional La Dépêche du Midi,
• et trois instances officielles de concertation et de débats, réunissant un large panel
d’acteurs impliqués :
165 Le SPPPI est le Secrétariat Permanent de Prévention des Pollutions Industrielles, il fera l’objet d’une présentation
détaillée dans la suite du rapport.
166 Sur ce point, cf. aussi Patrick C h a s k i e l [Chaskiel 2006] « Du syndicalisme à la société civile. Le « risque indus-
triel » comme « frontière sociale » et également « Syndicalisme industriel et « nouveaux rapports sociaux »[Chaskiel
2005, pp. 229–249].
167 cf. Marie-Gabrielle S u r au d, 2007, op.cit., p. 233.
118
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
le débat régional qui s’est tenu à Toulouse les 27 et 30 novembre 2001 dans le
cadre du débat national sur les risques industriels initié par le Gouvernement,
le Secrétariat permanent pour la prévention des pollutions industrielles (SPPPI)
qui s’est réuni à de multiples reprises dans l’année suivant la catastrophe,
et un Comité local d’information (CLI) mis en place par le Gouvernement en
avril 2002 et piloté par un ancien ministre, Charles F i t e r m a n168.
Ces quatre scènes de confrontation nous intéresseront dans la suite de ce rapport mais pour
des raisons différentes liées à leurs statuts respectifs.
La presse écrite, et les médias en général, par les enjeux que représentaient pour eux
cette catastrophe169, apparurent comme une interface qui a régulièrement mis en présence
les différents discours. Elle a clairement participé à leur visibilisation et, dans le même
temps, à une percolation entre eux. Ce lieu d’expression était d’autant plus important que la
médiatisation post-catastrophe a été très intense. Outre ce que nous en avons déjà explicité
précédemment, la médiatisation en temps de catastrophe répond aussi à la nécessité de
donner du sens à l’événement [Bensa et Fassin 2002]. Le flot d’articles publiés après la
catastrophe laissa d’ailleurs une place importante à l’expression des différents points de
vue relatifs à l’avenir du pôle chimique toulousain. Ce matériau permet ainsi de retracer
la généalogie des discours publics tenus ici. De plus, la presse écrite fut aussi un lieu de
percolation entre les différents discours : mis en regard les uns des autres et lus de tous, les
articles incitaient souvent à des réponses de la part d’autres acteurs.
Enfin, le discours médiatique est aussi intéressant au sens où il apparaît
comme une des conditions « de production et de circulation des représen-
La médiatisation a contribué
tations sociales [Jodelet 1989, p. 44]. » Il joue ainsi un rôle important
à instituer en tant que
sur le saisissement de certaines questions par l’ensemble de la société.
problème public l’avenir du
Donnant à voir à tous le point de vue des uns et des autres, il suscite des
pôle chimique.
réactions et, dans ce cas, a grandement participé à l’établissement des
représentations sociales dominantes. Ainsi peut-on dire que la médiati-
sation réservée à la question de l’avenir du pôle chimique a contribué à
l’instituer en tant que problème public. On peut imaginer que, par exemple, si le discours
des riverains n’avait pas été autant relayé par les médias, le poids de ce groupe d’acteurs sur
la décision en aurait été diminué.
Première instance officielle de concertation que nous présenterons ici, le débat régional n’a
été qu’un rendez-vous ponctuel autour de la question de l’avenir du pôle chimique. Il s’est
inscrit dans un cycle de débats organisés dans toutes les régions industrielles de France en
préparation d’une nouvelle loi sur les risques technologiques. Ce cycle a fait l’objet d’un
une vraie culture de
rapport remis au Gouvernement fin 2001 par Philippe E s s i g, qui concluait sur l’importance
sécurité
de « créer en France une vraie culture de la sécurité » et développait les axes de travail pouvant
y contribuer.
Sans entrer plus avant dans les conclusions de ce débat national, le déroulement de la table-
ronde organisée en Midi-Pyrénées a en effet réuni, deux mois après l’explosion, plusieurs
centaines de participants, dans un débat au cours duquel chaque groupe d’acteurs a exprimé
son point de vue, soit en étant directement invité à la tribune, soit en s’emparant du micro
circulant dans la salle, soit encore en distribuant tracts et pétitions170. C’est la réunion
publique ayant rassemblé le plus grand nombre de personnes. Les débats y ont été vifs, et les
positions fermement affirmées. Schématiquement, dans son rapport, Philippe E s s i g oppose
deux principaux discours qui ont été exprimés au cours du débat régional :
‘‘«Plusjamaiscela,niiciniailleurs»ontcriélescollectifsquisesontcréésàToulouseaprès
l’accident, « le risque industriel peut être maîtrisé et, dans cette perspective, il est possible de
rouvrir le site chimique de Toulouse, moyennant des réglementations et des contrôles appropriés »
ont répondu les industriels, leurs employés et certains élus171.
168 Longtemps responsable du Parti Communiste Français, Charles F i t e r m a n adhère depuis 1998 au Parti Socialiste.
Il a été ministre des Transports de 1981 à 1984 dans le Gouvernement de Pierre M a u r o y.
’’
169 cf. supra § 2.3.2.
170 La distribution de la parole dans la salle, ainsi que le choix des personnes présentes à la tribune, ont fait l’objet de
critiques, notamment de la part des nombreux salariés et riverains, qui regrettaient que la parole ne leur ait pas été
facilement accordée (« il fallait s’emparer du micro », diront certains), et/ou qu’aucun de leurs représentants n’ait
été invité à la tribune.
171 cf. Rapport au Premier Ministre, [Essig 2002, p. 7]op. cit.
119
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
Le SPPPI, ensuite, était une instance préexistante à la catastrophe, qui connaissait une habi-
tude de travail entre les différents acteurs institutionnels du « risque ». Ce secrétariat a en
effet été mis en place par la préfecture de la Haute-Garonne en février 1990 pour répondre à
une demande d’information de la population vis-à-vis des industries chimiques et de leurs
pollutions. Il avait donc dix années d’existence au moment de la catastrophe d’AZF, et était
déjà connu de la plupart des acteurs concernés. Cependant, il a été fortement réinvesti après
l’accident : cet organisme qui fonctionnait de façon quasi-routinière dans les mois qui précé-
daient l’accident, avec un nombre restreint d’acteurs, devint, après le 21 septembre 2001, le
principal lieu de débat
principal lieu de débat sur les installations de la plate-forme chimique. Dès lors, les réunions
ont été plus fréquentes et plus fréquentées. Dans les dix mois suivant l’explosion, vingt-cinq
réunions ont été organisées, regroupant pour certaines près d’une centaine de personnes172.
Le SPPPI se voulait ouvert à tous. Il était présidé, depuis sa création, par un universitaire173.
N’ayant ni statut juridique, ni budget propre, il était hébergé par la DRIRE qui en assure
toujours le secrétariat174.
Enfin, le Comité Local d’Information, dit « CLI Fiterman », a été créé par décision gou-
vernementale en avril 2002. Il avait pour objectif de « donner un avis circonstancié sur le
redémarrage des entreprises à l’égard tant de leur impact en termes de sécurité et d’environne-
ment que de leurs enjeux humains, économiques, sociaux et stratégiques175 ». La commande
consistait plus précisément à étudier « l’ensemble des projets présentés par les entreprises du
site, hors production de phosgène176 ». Cette commande « s’inscrit dans la démarche propo-
sée au mois de décembre par le gouvernement : éviter de bannir la chimie de Toulouse, et
construire, de façon concertée, un projet industriel s’appuyant sur des activités sans danger pour
la population177 ». Charles F i t e r m a n rendit ses conclusions au gouvernement fin juin 2002.
Des conclusions qui ont été à la base de la déclaration du tout nouveau Premier Ministre,
Jean-Pierre R a f f a r i n, le 1er juillet 2002.
Durant quelques mois, les deux instances CLI et SPPPI ont fonctionné en complémentarité.
En effet, le CLI se voulait temporaire et destiné à trouver une issue à une question ponctuelle,
alors que le SPPPI était basé sur un travail dans le temps long, de suivi des installations et
des projets industriels. Par ailleurs, contrairement au SPPPI qui est ouvert à tous, le nombre
de participants au CLI était limité à trente ou quarante personnes : si tous les points de vue
devaient y être représentés, il était jugé important de limiter le nombre de participants afin
qu’un travail efficace puisse être produit.
Ces différents lieux de débat, à travers les archives qu’il nous a été possible de consulter178,
permettent de retracer le positionnement des différents acteurs au fil des dix mois de débat
suivant l’explosion de l’usine AZF, et de repérer les orientations successivement prises,
jusqu’à la décision du Gouvernement. Les entretiens réalisés avec différents acteurs nous
ont aussi permis de dégager les positions et lignes de forces qui ont alimenté ces débats,
ainsi que leurs interactions.
3.2.2
De septembre à décembre 2001, l’affirmation de discours forts
La mise en sécurité du site est le premier élément de débat sur lequel se mobilise la société
civile. Très rapidement après l’explosion, les représentants associatifs, mais aussi de nom-
172 « Avant le 21 septembre, le SPPPI de Toulouse comptait environ 300 membres. Aujourd’hui 420 personnes sont
inscrites dans le fichier de cette instance. Les nouveaux membres sont surtout des salariés des entreprises du pôle
chimique sud de Toulouse et des représentants d’associations récemment créées. », cf. [SPPPI 2002] Compte-rendu
de la synthèse « programme de travail Pôle chimique sud de Toulouse, septembre 2001 — juin 2002 », effectué par
le SPPPI. De plus, parmi les membres inscrits au SPPPI, tous ne participaient pas systématiquement aux réunions.
Le nombre de participants effectifs serait ici plus intéressant, et sans doute plus révélateur, mais nous ne pouvons
le donner précisément. Toutefois, si après la catastrophe, certaines réunions ont été suivies par une centaine de
personnes, il semble qu’auparavant, leur nombre ait été plutôt de l’ordre de 20 à 30 personnes.
173 Le SPPPI a été successivement présidé par deux professeurs de génie chimique de l’Université Paul Sabatier à
Toulouse.
174 Dans la période post-catastrophe, deux personnes ont été recrutées pour assurer le secrétariat du SPPPI.
175 Extrait d’une lettre du président du CLI au président du SPPPI, datée du 19.04.2002, annexée au compte-rendu de
la réunion du SPPPI Toulouse du lundi 22 avril 2002.
176 Extrait d’un communiqué de presse de la préfecture de la région Midi-Pyrénées, daté du 9.04.2002, annexé au
compte-rendu de la réunion du SPPPI Toulouse du lundi 22 avril 2002.
177 Ibid.
178 Les principales sources consultées ici sont les articles de presse de divers journaux dont le principal quotidien
régional, La Dépêche du Midi, le rapport de Philippe E s s i g « Débat national sur les risques industriels », remis au
Gouvernement en janvier 2002, les comptes-rendus de réunions du SPPPI de septembre 2001 à juin 2002.
120
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
breux citoyens non impliqués dans la gestion du risque, demandèrent la transparence sur les
conditions de mise en sécurité du site, et sur l’évacuation des produits. En parallèle à cette
demande de transparence, c’était aussi la demande expresse de voir disparaître le site qui
s’étoffait.
La mise en sécurité du pôle chimique sud, un premier sujet de débat
C’est aussi le premier point qui a retenu l’attention des industriels et des pouvoirs pu-
blics. Pour éviter un nouvel accident, le site devait être entièrement sécurisé, et les produits
évacués, en attendant qu’un éventuel redémarrage puisse être envisagé. Une large part de
l’opération de sécurisation des installations a été réalisée dès le premier jour, mais la ques-
évacuation des
tion s’est ensuite posée de l’évacuation des produits dangereux179. Ces évacuations, qui se
produits dangereux
sont étendues sur près de deux mois, ont chaque fois fait l’objet d’une procédure validée par
les services de l’État. Il n’en reste pas moins qu’elles ont été réalisées dans des conditions
délicates du fait de l’état même de dévastation du site. Elles ont en particulier entraîné un
rejet de produits polluants dans la Garonne, qui a amené des associations écologistes à dé-
verser des tonnes de poissons morts devant la préfecture. À ces difficultés pratiques s’est
ainsi ajoutée la pression des riverains, ainsi que le souligne un représentant syndical d’AZF :
‘‘UnreprésentantsyndicalCGTd’AZF:Ils[lessalariésdel’usineAZF]ontassurél’évacua-
tion des produits. Il y en avait des quantités considérables. Dans des conditions de précarité
extrême. Le moindre rejet en Garonne par exemple amenait les écolos sur la place du Capitole
où ils mettaient vingt kilos de poissons en disant « voilà ce que font les gars d’AZF ! ». Alors
qu’on ne pouvait rigoureusement rien faire là-dedans. Il y avait un arrêté préfectoral qui impo-
sait de libérer l’usine dans les deux mois, je crois. Il y avait des milliers de tonnes de produits
dans des sacs éventrés.
En effet, de nombreux riverains et écologistes se sont très vite mobilisés pour s’informer et ’’
réagir sur la situation du pôle chimique. La sécurisation du site et l’évacuation des produits a
de fait été leur premier cheval de bataille. Souhaitant avoir un maximum de garanties sur le
travail réalisé, ils sollicitèrent un large accès à l’information, et participèrent activement aux
premières réunions organisées par le SPPPI après la catastrophe. Les services administratifs
réunirent une première fois le SPPPI le 27 septembre 2001, puis à nouveau à trois reprises
courant octobre, chaque fois autour du thème de l’évacuation des produits180. Le 7 novembre,
une assemblée générale extraordinaire était convoquée, au cours de laquelle pour la première
fermeture ou
fois fut posée la question de l’avenir du pôle chimique, fermeture ou redémarrage.
redémarrage ?
Au cours de ces quatre premières réunions sur l’évacuation des produits, le SPPPI prit
de l’ampleur. Au fil des réunions, les participants ont été de plus en plus nombreux, en
particulier du côté des responsables industriels, des pouvoirs publics, et des associations,
alors que, dans ce premier temps de débat, salariés et élus locaux ne participaient guère
aux réunions. Parallèlement, les industriels se plièrent à cette demande d’information, et
présentèrent régulièrement l’avancée des travaux d’évacuation.
Foncièrement, ces réunions répondaient principalement à une demande de savoir exprimée
par les associations, et, à la lecture de comptes-rendus de réunions, elles ne semblèrent pas
soulever de grands débats. Un produit, le phosgène, attire toutefois une attention particu-
lière de militants associatifs. Le 6 octobre 2001, le collectif « Plus Jamais Ça », qui a fédéré
le phosgène
une grande partie des associations et riverains favorables à l’arrêt définitif des activités
chimiques à Toulouse, et que nous présenterons plus en détails par la suite, présentait dans
La Dépêche du Midi ses inquiétudes quant à ce produit :
‘‘Nousattironsl’attentiondelapopulationetdespouvoirspublicssurlerisquemajeurdu
phosgène stocké en masse sur la plate-forme. Le phosgène est un gaz mortel. Nous demandons
que toute mesure de manipulation ou transport de matières dangereuses soit stoppée tant que
ce phosgène n’est pas neutralisé181.
En réponse à ces inquiétudes, le préfet se voulait rassurant, et ouvert au débat :
’’
179 Chlore, ammoniac, nitrate d’ammonium, et surtout phosgène.
180 De la même manière, le principal quotidien régional, La Dépêche du Midi, s’est fait le relais de l’avancée de
l’évacuation des produits, via de multiples articles publiés dans les semaines qui suivirent l’explosion.
181 Collectif Plus Jamais Ça, cité dans « Faut-il évacuer les Toulousains avant les nitrates », La Dépêche du Midi, le
6.10.2001.
121
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
‘‘Touslesproduitsdangereuxoutoxiquesontété,serontévacuésouneutralisés.Silephosgène
suscite l’angoisse, tout sera mis en œuvre pour préparer sa neutralisation, dans des conditions
ne permettant pas de créer le moindre risque. Il faut faire cesser les rumeurs alarmistes qui
n’ont pas lieu d’être. Dès la semaine prochaine, un institut hollandais, renommé et indépendant,
TNO va effectuer des expertises sur la sécurité du site. Et un débat public sera organisé182.
À travers la mise en sécurité du site, la mobilisation citoyenne se structura, les premières ’’
réactions des pouvoirs publics et des industriels vers une plus grande information du public
et une plus grande transparence sur les activités du site se mirent en place. Dès lors, le SPPPI
a été investi pour permettre le débat entre les différents acteurs.
Les principaux discours affirmés
Simultanément au suivi de l’évacuation des produits, les différents acteurs impliqués se
positionnaient quant à l’avenir des installations chimiques. Leurs points de vue trouvèrent
à s’exprimer à la fois dans les médias, à travers les auditions de la commission d’enquête
parlementaire sur la sureté des installations industrielles, et dans deux réunions auxquelles
tous ont été conviés à participer : l’assemblée générale du SPPPI le 7 novembre 2001, et
le débat régional sur les risques industriels, les 27 et 30 novembre 2001. Au bout de deux
mois, les positions de chacun se sont stabilisées sur des lignes de force fermes et parfois
radicales. Nous ne rentrerons pas ici dans les détails des hésitations des uns et des autres,
mais prendrons cet état de fait comme le point de départ des négociations sur l’avenir
du pôle chimique. Les positions affirmées ici, deux mois après la catastrophe, étaient une
position initiale qui a évolué ensuite au cours des débats et annonces des industriels et
du gouvernement, jusqu’à ce qu’une ligne de conduite acceptable se dessina et orienta la
décision gouvernementale du 1er juillet 2002.
Voici donc un tour d’horizon de ces prises de position.
Le gouvernement annonce une nouvelle loi
Élément caractéristique de la catastrophe tou-
lousaine, les élus nationaux, à travers notamment les membres du Gouvernement, se mobi-
lisèrent rapidement à la fois sur la gestion locale de l’événement et sur les enseignements à
en tirer du point de vue de la réglementation nationale en matière de risque industriel. Une
semaine après l’explosion, le Premier Ministre annonça une série de mesures pour Toulouse :
‘‘Toulouseetlestoulousainsdoiventpouvoircomptersurlasolidariténationale.Jesuisvenu
affirmer que l’État, le Gouvernement, se tiennent à leurs côtés pour répondre aux besoins im-
menses qui demeurent : le logement des familles, la reconstruction des infrastructures de santé
et de l’éducation, l’environnement, l’aide aux entreprises et aux travailleurs. Le Gouvernement
tout entier est engagé dans cet effort183.
Secours d’urgence, logement, éducation nationale, santé, soutien aux entreprises, etc., de ’’
nombreux secteurs d’action publique étaient concernés par les mesures annoncées, pour
venir en aide à Toulouse et aux Toulousains.
Au-delà de la gestion locale de la catastrophe, et du fait de son importance, une réflexion
politique sur la gestion des risques industriels et sur l’interface ville-usine émergea. En effet,
Lionel J o s p i n annonçait dès la première semaine suivant la catastrophe que la législation
autour des installations classées fera l’objet d’une nouvelle loi.
‘‘SelonlePremierministre,«LesréponsesnesontpaslesmêmesdansunevillecommeToulouse
qui a été meurtrie et les villes qui n’ont pas eu à subir ce traumatisme ». Et de préciser : « Les usines
Atochem et SNPE ne sont pas en état de fonctionner et la question de leur redémarrage n’est pas à
l’ordre du jour ». [. . .] En revanche, le ministre a longuement détaillé les moyens de contrôle,
les plans de protection des risques technologiques et surtout les procédures de concertation
qui vont être mises en place autour des installations à risques (lire ci dessous). « Une méthode
nouvelle, cohérente, responsable pour garantir la sécurité des salariés et des habitants précédée
182 Le préfet de la Haute-Garonne, cité dans « Le préfet s’efforce de rassurer », La Dépêche du Midi, le 6.10.2001.
183 Extrait du discours du Premier Ministre du 28.09.2001, disponible sur le site Internet des archives du Premier
Ministre, à l’adresse suivante : http://www.archives.premier-ministre.gouv.fr/jospin_version3/fr/
ie4/contenu/28965.htm
122
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
de débats en toute transparence sur le plan national et dans les régions » insiste Lionel J o s p i n,
soucieux de prendre en compte l’avis des salariés184.
Dans ce discours liminaire du Premier Ministre, on peut voir que la question du redémar-’’
rage du site n’était pas à l’ordre du jour. La question première, pour lui, était bien celle
de l’évolution de la réglementation, qui apparaissait comme un préalable à une éventuelle
reprise.
Parallèlement à l’annonce d’un projet de loi, une commission d’enquête parlementaire s’in-
terrogeait sur les enseignements à tirer de la catastrophe d’AZF. Cette commission d’enquête,
conduite par François L o o s (président) et Jean-Yves L e D é a u t (rapporteur), a rendu son
rapport en février 2002. Ce dernier regroupait quatre-vingt-dix propositions relatives au pro-
jet de loi. Il s’appuyait sur un travail d’enquête au cours duquel les parlementaires ont été
amenés à rencontrer de très nombreux acteurs du risque industriel, à Toulouse et ailleurs.
‘‘[Enparlantdel’usineAZF],onconstatequ’ilyaeuunebanalisationdurisque. Or,ce
risque était envisagé dès 1990 dans un rapport de la DRIRE consacré au stockage du nitrate
d’ammonium. Ce rapport que j’ai eu du mal à me procurer n’envisage pas l’explosion du nitrate
dans le cas d’une bonne porosité des granules de nitrates, d’une garantie de fabrication et de
stockage et en l’absence de fines (résidus chimiques, ndlr). Mais si le produit est pulvérulent,
voire poreux, le risque est réel a fortiori si le tas de nitrate est pollué.185
De même, ainsi que nous l’avons évoqué précédemment, un débat national sur les risques ’’
industriels était organisé dans toute la France pour nourrir le projet de loi. Il se déroula en
deux temps, tout d’abord une série de débats régionaux (une journée dans chaque région),
puis un débat national le 10 décembre 2001 à Paris, au cours duquel le projet de loi fut plus
finement présenté :
‘‘L’après-Toulouseentredansunephaseconcrète,mardi11décembreàParis.Prèsdetroismois
après l’explosion de l’usine AZF dans la capitale de Midi-Pyrénées, Lionel J o s p i n devait, à
l’issue d’une table ronde organisée au ministère de l’aménagement du territoire et de l’environ-
nement, présenter les grandes lignes d’un projet de loi sur les risques industriels devant près
de 500 personnes. [. . .] Déplacer les usines ou déménager les habitants ? Le futur projet de loi
ne devrait pas trancher. Mais il devrait donner des « outils » pour que les alternatives puissent
être examinées au cas par cas. Le premier ministre devait insister, mardi, sur la nécessité de
donner aux citoyens et aux salariés des moyens d’expertise. Jusqu’à présent, seuls l’État et
les industriels étaient en mesure de réaliser des contrôles. Le projet de loi devrait élargir, dans
les entreprises, le droit de regard et d’alerte des comités d’hygiène, de sécurité et de condi-
tions de travail (CHSCT) en matière de risques. Enfin le texte prévoira sur chaque site Seveso
la création d’un comité local d’information (CLI), composé de riverains et d’élus et doté de
moyens financiers pour commander des études contradictoires. [. . .] Le nouveau projet de loi
créerait un nouvel instrument baptisé plan de protection contre les risques technologiques
(PPRT). Il servirait de cadre, sur chaque site Seveso, à une convention entre les industriels,
les collectivités locales, les propriétaires de terrain et l’État pour envisager un partage des
charges. Au cas par cas, chaque PPRT pourra prévoir le renforcement des normes de sécurité
des bâtiments neufs et existants et, le cas échéant, des expropriations. Le projet de loi devrait
créer « un droit au déplacement », résume M. C o c h e t, dans un entretien publié, mardi 11, par
Le Figaro186.
Les maîtres-mots du projet de loi étaient donc la concertation — avec, à l’extérieur des ’’
usines, la mise en place de Comité locaux d’information (CLI) et, à l’intérieur des usines,
concertation
le renforcement des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) —
et la maîtrise de l’urbanisation — à travers la mise en place d’un nouvel outil, les plans de
maîtrise de
prévention des risques technologiques (PPRT). Tout au long de la rédaction de la loi, les
l’urbanisation
gouvernements successifs (J o s p i n puis R a f f a r i n) n’ont pas démordu de ces deux axes, et
la création des CLIC et des PPRT ont été les deux mesures-phares de la loi B a c h e l o t du 30
juillet 2003, qui faisaient donc suite à cette réflexion actualisée par la catastrophe d’AZF187.
184 cf. « Lionel Jospin : un dispositif de très grande ampleur », La Dépêche du Midi, 29.09.2001.
185 Jean-Yves L e D é au t, cité dans « Jean-Yves L e D é au t : « Total n’a pas respecté la loi »., La Dépêche du Midi,
19.01.2002. »
186 cf. « Les riverains devraient être associés au contrôle des usines à risques », Le Monde, 12.12.2001.
187 Pour plus d’information sur ce point, le lecteur pourra se référer au travail de Laure B o n n au d et Emmanuel
M a r t i n a i s qui décrypte l’élaboration du volet risques technologiques de la loi Bachelot, conséquemment à la
catastrophe d’AZF. cf. [Bonnaud et Martinais 2008] op. cit.
123
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
Ce détour par le projet de loi est l’occasion de souligner ce qui se jouait à Toulouse, en
particulier en terme « d’expérimentation » de cette future loi. Par ailleurs, si ce projet de loi
s’est imposé comme la principale réaction du gouvernement à la catastrophe de Toulouse, il
n’empêche que le président de la République, Jacques C h i r a c, le Premier ministre, Lionel
J o s p i n et le ministre de l’Environnement, Yves C o c h e t se positionnaient chacun sur
l’avenir de la plate-forme chimique toulousaine. Le président déclarait se rallier au conseil
municipal de Toulouse qui avait, selon lui, proposé :
‘‘Unemesurequi[lui]paraîtévidente,allantdesoi:ledéplacementetladépollutiondusite
chimique, avec naturellement toutes les mesures d’accompagnement social. Des raisons d’ordre
technique et d’ordre psychologique justifient et imposent ce déplacement188.
Le ministre de l’Environnement annonçait, lui, dès le lendemain de l’explosion que le gou-’’
vernement allait « réfléchir pour que cette usine ne puisse pas se reconstruire sur le site actuel
et pour les autres usines comparables, nous allons mener des études de danger, afin de les sécu-
riser189 ». Un discours visiblement proche de l’opinion du Premier ministre, même si on ne
retrouve pas de discours officiel traitant directement de ce point dans les premières semaines
suivant l’explosion. L’une des rares réflexions du chef de Gouvernement que l’on retrouve à
plusieurs reprises dans la presse est une invitation à la concertation. Un mois après l’explo-
sion, le premier ministre annonçait en effet qu’il « n’imagine pas un seul instant prendre une
décision de [son] bureau à Paris190 ». On note ainsi une position ferme du président C h i r a c
pour le déplacement du pôle chimique, et une position un peu plus modérée de la part du
Premier ministre et de son ministre de l’Environnement, invitant à chercher collectivement
des solutions pour que l’usine toulousaine ne puisse être reconstruite, et au-delà, à en tirer
les conséquences pour toute la France.
Les collectivités locales, majoritairement sur la défensive
Au niveau local, la position était
aussi majoritairement sur la défensive.
Très tôt, Philippe D o u s t e - B l a z y, élu maire (UDF) en mars 2001, se prononçait contre la
réouverture du pôle chimique. La position du maire de Toulouse était alors ferme :
‘‘Pourlui,iln’yaaucundoute:«ilfautsortirdel’èreindustrielleetdesesdrames.Cestragédies
ne sont plus de notre siècle. La mythologie du mineur attaché à sa mine et à sa silicose, c’est fini.
Il est temps de changer d’ère ». [. . .] Philippe D o u s t e - B l a z y va engager le fer dès vendredi
lors de sa réunion avec Lionel J o s p i n. [. . .] La proposition qu’il lui fera est simple : « Tout le
pôle chimique de Toulouse doit disparaître, rapidement, je ne veux plus une seule de ces usines sur
ma commune »191.
Appuyant cette position, le 24 septembre 2001, le Conseil Municipal de Toulouse, majorité et ’’
opposition à l’exception du Parti Communiste, demanda le départ des trois usines chimiques
de la plate-forme.
De même, courant octobre 2001, une motion demandant « la fermeture
des activités Seveso des trois usines chimiques de Toulouse » était votée par
Le conseil municipal de-
la communauté d’agglomération du Grand Toulouse, présidée par Phi-
mande le départ de Toulouse
lippe D o u s t e - B l a z y (UDF). La position du maire de Toulouse, comme
des trois usines chimiques.
celle de multiples autres acteurs, évolua peu à peu. Ainsi, fin novembre,
au moment du débat régional, on remarqua une première inflexion. Son
discours passa d’une demande de suppression du pôle chimique à l’affir-
mation d’un « droit de cité » pour l’industrie chimique, à la condition qu’elle ne présente
« aucun risque pour la population192 ». On retrouve à peu près le même discours chez le
président (PS) du Conseil Général de la Haute-Garonne, Pierre I z a r d, qui se prononçait
dès la première semaine contre le redémarrage des installations chimiques :
188 Jacques C h i r ac cité dans « Chirac : « il faut déménager le site chimique au plus vite ». », La Dépêche du Midi, le
14.10.2001.
189 Yves C o c h e t cité dans « La « bombe chimique » ne sera pas reconstruite là », La Dépêche du Midi, le 22.09.2001.
190 Lionel J o s p i n cité dans « Lionel J o s p i n lance le débat public », La Dépêche du Midi, le 27.10.2001.
191 cf. « M.D o u s t e - B l a z y veut que « tout le pôle chimique de Toulouse disparaisse ». », Le Monde, 27.09.2001.
192 Philippe D o u s t e - B l a z y cité dans « Philippe D o u s t e - B l a z y : « Pour une chimie sans risque ». », La Dépêche
du Midi, le 29.11.2001. La citation complète est la suivante : « L’avenir de la plate-forme chimique passe par l’arrêt des
industries classées Seveso et par le développement d’activités non dangereuses [. . .] La chimie garde un droit de cité à
Toulouse, elle est même nécessaire à notre économie. Mais une condition doit être remplie. Elle ne doit présenter aucun
risque pour la population ».
124
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
‘‘Aujourd’hui,ilfautentoutétatdecausearrêterimmédiatementetdéfinitivementl’activité
du site. La bombe à retardement a éclaté. Actuellement, une mesure de suspension a été prise
mais il faut aller très vite beaucoup plus loin. Quelles qu’en soient les conséquences et le coût.
La population ne comprendrait pas qu’AZF, Tolochimie et la SNPE puissent reprendre leurs
activités193.
Un élu, le Président (PS) du Conseil Régional Midi-Pyrénées, a toutefois tenu une position ’’
moins tranchée. En effet, si Martin M a l v y considéra qu’il « ne faut pas reconstruire AZF sur
le site et qu’il faut fermer les usines qui ne présentent pas des garanties en termes de sécurité »,
il invitait à une réflexion sur les conséquences qu’auraient une telle décision, et plaidait
pour la sécurisation des installations chimiques, la transparence à travers des comités de
concertation :
‘‘Malgrél’émotion,onnedoitpasperdredevuelesdeuxproblèmesdefondqueposeraient
le déplacement de toutes ces installations. On ne déplace pas des usines pour les installer
ailleurs sans se préoccuper des personnels qui y travaillent jour et nuit. On peut toujours
dire on les installe ailleurs, dans des endroits où il y a moins de population, mais, c’est consi-
dérer ces populations peu nombreuses avec légèreté. Si on se limite à ces raisonnements, on
supprime les 250 000 emplois de l’industrie chimique et on les déplace dans d’autres pays où,
malheureusement les règles de sécurité ne comptent pas. Ce n’est pas un raisonnement res-
ponsable. On doit d’une part renforcer les règles de sécurité de manière très forte, mieux
mobiliser les services chargés de la sécurité et d’autre part organiser la transparence. Pour-
quoi ne pas étendre les Commissions locales d’information et de sécurité qui existent pour les
sites classés nucléaires aux installations chimiques194 ?
Il appela ainsi à maintes reprises « à tirer les leçons d’AZF comme, à l’époque, on a tiré les ’’
leçons de la catastrophe de Furiani en modifiant les règles de contrôle et de sécurité dans les
établissements recevant du public (ERP)195 ». Cette position plus nuancée se rapprochait de
celle tenue par Lionel J o s p i n au niveau gouvernemental. Une position qualifiée d’attentiste
par certains, qui laissait le temps de la réflexion à travers notamment un grand débat public,
avant la prise de décision.
Ainsi, face aux positions fermes de Philippe D o u s t e - B l a z y (UDF), Jacques C h i r a c
(RPR), et Pierre I z a r d (PS), Martin M a l v y (PS) et Lionel J o s p i n (PS) invitaient à la
réflexion et au débat, avant de décider du sort du pôle chimique toulousain.
Les riverains du pôle chimique, un engouement pour la fermeture
Dans la « crise sociale »
générée par la catastrophe d’AZF, les Toulousains, par le biais notamment d’associations de
riverains, ont joué un rôle particulier. Par l’ampleur de leur mobilisation et leur pugnacité,
ils ont fortement pesé dans le débat sur l’avenir du pôle chimique. En effet, dans les semaines
qui suivirent l’explosion, de multiples associations ou collectifs se créèrent pour faire face
aux problèmes successifs à l’explosion. Apparut notamment le collectif « Plus Jamais ça ! Ni
ici, ni ailleurs », qui fédéra un large pan de la mobilisation196, et s’impliqua activement dans
le débat sur l’avenir du pôle chimique.
Sur la question des activités industrielles, la catastrophe décupla la mobilisation. D’une poi-
gnée de militants impliqués sur la question avant l’explosion, on passa à plusieurs centaines,
voire plusieurs milliers197 de militants très majoritairement opposés, dans un premier temps
au moins, à tout redémarrage du pôle chimique. Cette évolution était parfaitement explicitée
par une militante chevronnée des risques industriels :
‘‘UnemembreducomitédequartierCroix-de-Pierre:Jepeuxvousdirequ’avantAZF,
personne, personne dans le quartier, mais personne ne s’intéressait au centre chimique, enfin
ne s’était impliqué dans la lutte. [. . .] Tous les gens qui actuellement sont très très actifs, à
193 Pierre I z a r d, cité dans « Pierre I z a r d : « Il faut arrêter définitivement l’activité du site ». », La Dépêche du Midi,
27.09.2001.
194 Martin M a l v y, cité dans « Faut-il raser le pôle chimique sud », La Dépêche du Midi, 1.10.2001.
195 Martin M a l v y, cité par exemple dans « Martin M a l v y : « ne pas exclure le citoyen du débat ». », La Dépêche du
Midi, le 17.11.2001. On retrouve la même citation dans plusieurs articles de presse.
196 Nous nous concentrerons ici sur les prises de position associatives relatives aux activités industrielles. Cependant,
ce n’est pas le seul point qui suscita des initiatives citoyennes. Dans le même temps, se structurait aussi tout un
mouvement autour de la réparation des dommages matériels et humains, et de l’indemnisation des victimes.
197 La plus grande manifestation organisée par le collectif « Plus Jamais Ça ! » a réuni près de 20 000 personnes dans
les rues de Toulouse.
125
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
l’époque, ils n’étaient pas du tout du tout impliqués. Le grand électrochoc ça a été évidemment
l’explosion. Alors là, il est sorti de partout des gens qui ont agi. Mais avant, vraiment personne,
c’était un peu dur parfois.
Le collectif « Plus Jamais Ça ! », constitution et revendications
’’
Figure de la mobilisation citoyenne post-AZF, le collectif « Plus Jamais Ça ! » a joué un rôle
tout particulier. Son principe fondateur était explicité dans le journal du collectif publié en
novembre 2001 :
‘‘Lecollectif«PlusJamaisça!,niici,niailleurs»aétécrééaulendemaindel’explosionAZF,
le dimanche 23 septembre, par des militants du réseau associatif, syndical et politique. Il s’est
rapidement élargi aux associations et collectifs de sinistrés qui se créaient ainsi qu’à toutes les
personnes qui souhaitaient se regrouper pour obtenir la fermeture définitive du site chimique
de Toulouse et sa sécurisation immédiate (avec le maintien des salaires et la reconversion des
emplois pour toutes les personnes concernées) d’une part et pour faire pression sur les autorités
(Gouvernement, Préfecture, Conseil Municipal, Conseil Général) pour une organisation efficace
des secours d’autre part. L’ont rejoint nombre de comités de quartier de l’agglomération
toulousaine ainsi que des associations de défense de l’environnement social et naturel198.
Ce collectif rassemblait des militants de divers horizons. Ainsi que l’analyse Marie-Gabrielle ’’
S u r a u d, quatre tendances politiques en seraient constitutives :
1. les organisations syndicales, politiques et associatives de gauche ou d’extrême gauche :
Ligue communiste révolutionnaire, PS, les Verts, G-10 (SUD), FSU, unions départemen-
tales CGT et CFDT, Alternative libertaire ;
2. la famille de « l’ultra gauche » (avec Mix’Art, Le Clandé, la CNT [. . .]), vivant à l’écart
des partis d’extrême gauche ;
3. la mouvance écologiste, dont les Amis de la Terre ;
4. le groupe politique Les Motivé-e-s, né dans des quartiers populaires de Toulouse, conju-
gaison de militants aguerris et de jeunes souvent issus de l’immigration, mélange de
politique et de fête à travers une relation musicale avec le groupe Zebda [Suraud
2007, p. 43.].
Elle note par ailleurs que « les unions départementales CGT et CFDT n’ont jamais formel-
lement adhéré au Collectif. [. . .] Leur retrait relève à la fois d’une méfiance vis-à-vis de la
tonalité très antisyndicale marquant les premières réunions et de leur solidarité vis-à-vis
des syndiqués CGT et CFDT des usines menacées par le mot d’ordre de fermeture199 ».
Après de multiples réunions au cours desquelles de nombreux membres quittèrent le col-
lectif, la position de « Plus Jamais Ça ! » sur le devenir des installations chimiques était
clairement affirmée, à la mi-octobre, dans « la Plate-forme du collectif » (cf. figure 3.7)
Dans cette plate-forme qui a constitué la base des actions du collectif, c’était bien « la ferme-
ture définitive du site chimique » qui était exigée200. On voit aussi clairement que l’avenir
du pôle chimique n’était pas la seule question qui mobilisait ce collectif. Si elle figurait au
premier plan, la réparation des dégâts et leur indemnisation, la responsabilité de l’entreprise
TotalFinaElf d’une part, des pouvoirs publics d’autre part, l’exigence de transparence et d’in-
formation sur les sites à risques, ou encore l’utilité, écologique et sociale, des productions
chimiques figuraient aussi parmi les cibles du collectif.
D’un point de vue fonctionnel, le collectif s’est divisé en commissions, au sein desquelles la
Commission sécurité environnement fédéra rapidement les questionnements et revendica-
tions sur l’avenir du site :
‘‘LacommissionSécurité-Environnementdevientprogressivementunedescommissionsles
plus actives du collectif. [. . .] [Elle] cherche à faire valoir l’idée que l’expertise sur les dossiers
industriels est la meilleure stratégie. Cette position se différencie de celle des organisations
198 Extrait du journal du collectif Plus Jamais ça, novembre 2001.
199 Ibid.,p.46
200 Notons qu’un égard particulier est réservé aux salariés des usines chimiques, puisque le collectif demande la mise
en place et le financement par TotalFinaElf d’un « plan de reconversion et de sauvegarde de l’ensemble des emplois
touchés ».
126
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
F i g u r e 3.7 – Plate-forme du collectif « Plus jamais ça, ni içi ni ailleurs »
syndicales et politiques qui tardent à investir le terrain technique. La commission maintient
le terrain technique
que les contacts entretenus avec les autorités ne sont pas incompatibles avec une interpella-
tion des pouvoirs publics et des dirigeants d’entreprise et une remise en cause des pouvoirs
établis [Suraud 2007, p. 126].
Orienté par cette commission, le collectif participa au SPPPI et se saisit peu à peu des ’’
questions techniques encadrant les activités chimiques. Ses militants trouvèrent là une série
d’arguments pour défendre leur position, que ce soit dans les instances de concertation
ou dans la rue, à travers une série de manifestations, comme l’explique une membre du
collectif :
‘‘UnemembreducollectifPJC,etdesAmisdelaTerre:Cen’étaitpasonveutfermerpour
fermer. C’était on veut fermer parce que. Et on alignait tous les risques, on alignait les produits,
on savait ce qu’il y avait parce qu’on s’était documenté et on travaillait sur ce dossier-là.
Quelle place pour d’autres points de vue associatifs ?
’’
Parallèlement à cette lame de fond qu’a constitué le mouvement du collectif « Plus Jamais
Ça ! », d’autres associations ont tenté de défendre des points de vue quelque peu différents.
C’est le cas en particulier de l’Association des Victimes des Périmètres des Risques Indus-
triels (AVPRI), et, à partir de janvier 2002, du groupe CRITIC (Contrôle des risques industriels
par des initiatives citoyennes)201.
Si le collectif « Plus Jamais Ça ! » demandait un droit de regard sur la nature des produc-
tions industrielles et questionnait leur utilité sociale, ce point de vue n’était pas partagé
par tous. C’était notamment le principal point de divergence entre le collectif et l’AVPRI.
En effet, l’association des victimes des périmètres des risques industriels considérait qu’il
n’était pas du ressort des citoyens d’intervenir dans les choix industriels, mais de l’indus-
triel et lui seul. Leur mot d’ordre sur l’avenir du pôle chimique se concentrait ainsi sur le
risque des industries : quelles que soient les productions mises en œuvre, les risques qu’elles
201 Le groupe ayant été constitué seulement en janvier 2002, pour rester fidèle à la présentation des points de vue
s’étant exprimés au cours du dernier trimestre 2002, il sera présenté ici très succinctement.
127
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
induisent doivent être confinés aux limites du foncier de l’entreprise. Autrement dit, les
industriels doivent assurer le risque zéro à l’extérieur de leur emprise foncière. Le président
de l’association explique les raisons de cette ligne de conduite :
‘‘Leprésidentdel’AVPRI:Seposerdesquestionsquantàl’utilitésocialedesproduitsqui
sont fabriqués dans les entreprises, c’est une chose qui, à mon avis, ne concerne pas les rive-
rains, ce n’est pas à eux de faire la stratégie de produits des entreprises. [. . .] Je n’ai pas à me
prononcer là-dessus, par contre, sur la manière dont l’industrie s’insère dans le tissu urbanis-
tique et social, là, en tant que riverain, je suis en première ligne et j’ai le droit de me prononcer.
Et mon avis est totalement pertinent puisque, volens nolens, je suis partie prenante » [. . .]
« Vous êtes chef de l’établissement, c’est vous le chef, vous vous arrangez comme vous voulez,
[. . .] ce que je veux c’est que la DRIRE me dise : il ne peut pas y avoir de périmètre de risque
en dehors de l’usine et simplement, ce que je vous demanderai, c’est d’avoir la possibilité
d’accéder aux dossiers parce que j’ai mon diplôme de scaphandrier des études de dangers et je
veux pouvoir aller vérifier par moi-même, pour la bonne règle, que ce que l’on me dit, s’il n’y
a pas de biais et, éventuellement, donner mon avis.
L’association se situait dans une démarche participative volontariste, prête à assister aux ’’
différentes instances de concertation mises en place par l’administration, désireuse d’être in-
formée des activités des usines et de leurs dangers surtout. Loin d’une position contestataire,
elle défendait une ligne de conduite qu’elle voulait raisonnée et raisonnable, lui permettant
de dialoguer avec toutes les parties prenantes du débat. Son objectif était celui de la sécurité
des riverains, par le confinement des risques à l’enceinte des sites industriels.
Constitué plus tardivement, le groupe CRITIC s’affirma sur une ligne de conduite atypique.
Refusant de participer au débat entre fermeture et réouverture, le groupe avançait « comme
objectif principal la nécessité de « contrôler démocratiquement les risques industriels en vue
de concilier la sécurité civile et la sécurité de l’emploi » [Suraud 2007, p. 141]. »
Syndicats du pôle et instances économiques à contre-courant
À contre courant de l’en-
semble des points de vue présentés, les salariés du pôle chimique, ainsi qu’une partie des
dirigeants industriels et des représentants d’instances économiques locales, prirent ferme-
ment position pour la reprise des activités, avec des exigences plus ou moins fortes en
matière de sécurité et de réduction des risques.
Dans les premiers mois qui suivirent la catastrophe, les directions de TotalFinaElf et de
Grande Paroisse n’avançaient pas de positions claires sur l’avenir du site industriel. Les dé-
clarations dans la presse étaient rares, et laissaient la décision en sursis. Deux points étaient
avancés : la décision ne dépend pas que de l’industriel202, et celui-ci se prononcera sur son
projet industriel à la fin du premier trimestre 2002203. Les dirigeants de TotalFinaElf restaient
donc relativement distants du débat toulousain. À titre d’exemple, aucun représentant de
ces directions n’a pris la parole pendant le débat régional sur le risque industriel, laissant
même croire qu’aucun n’était présent dans la salle204.
Les autres directions d’établissements présents sur le pôle chimique se sont par contre
positionnées comme « victimes » de la catastrophe, demandant à ne pas être plus pénalisées
par l’explosion de l’usine voisine, et à pouvoir redémarrer leurs activités.
‘‘LaSNPEseditvictimed’AZF.«Nouspayonslesconséquencesd’unaccidentdontnousne
sommes pas responsables » déclare le président de la SNPE, Serge L o p p i o n dans le nouveau
magazine interne du groupe. « Notre seul tort est d’avoir un voisin qui a explosé [. . .] Nous
mobilisons nos forces pour parvenir à convaincre les hommes politiques, les autorités concernées
et la population toulousaine de la nécessité de préserver l’essentiel de nos activités sur le site de
202 Il a ainsi été reporté dans Le Monde, début décembre 2002 : « Thierry D e s m a r e s t, PDG de TotalFinaElf, a expliqué,
jeudi 6 décembre, que « l’usine AZF ne sera pas reconstruite, ni sur son site initial, ni ailleurs, si les pouvoirs publics
l’interdisent ». Il a promis que les employés « ne seraient pas laissés seuls devant un problème d’emploi ». ». cf. « La
SNPE veut renforcer la sécurité de son site toulousain », Le Monde, 12.12.2001.
203 Ceci est annoncé par le directeur des ressources humaines et de la communication du groupe TotalFinaElf, fin
novembre 2001.
204 Une rumeur rapidement démentie par la direction de TotalFinaElf, ainsi qu’en témoigne cet extrait d’article de
presse : « Dans un communiqué, la direction, a précisé « qu’il est impensable de croire que TotalFinaElf ait pu
ne pas participer à la table ronde sur l’avenir du pôle chimique de Toulouse ». Selon ce communiqué, le groupe
était représenté par Serge B i e c h l i n, directeur de l’usine AZF, et Patrick T i m b a r t, directeur délégué Toulouse
directement rattaché à Thierry D e s m a r e s t. Deux hommes qui sont manifestement un peu passés inaperçus parmi
les 600 invités. » cf. « TotalFinaElf se défend de sa non-participation au débat », La Dépêche du Midi, 12.12.2001.
128
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
Toulouse », explique M. L o p p i o n. Pour lui, un déménagement n’est « économiquement » pas
envisagé205.
Plus activement présents dans le débat, les syndicats du pôle chimique206, et plus largement ’’
l’ensemble des salariés, se sont battus pour la défense de leur emploi et le maintien de l’acti-
vité dans des conditions de sécurité améliorées. Cette position a été défendue collectivement
par l’intersyndicale du pôle chimique, créée suite à la catastrophe, et qui réunissait les re-
présentants des différentes organisations syndicales présentes sur l’ensemble du pôle. C’est
donc à travers un regroupement à la fois inter-entreprises et intersyndical que les salariés du
pôle ont fait valoir leur position. Cette position a notamment trouvé à s’exprimer à travers la
« lettre des salariés du pôle chimique de Toulouse », préparée en novembre 2001 et largement
diffusée à l’occasion du débat régional207. En voici quelques extraits :
Lettre des salariés du pôle chimique de Toulouse208
Il y a eu cette catastrophe d’AZF le 21 septembre, de nouvelles règles doivent être fixées, leur
contrôle et leur application renforcés. Les salariés du pôle chimique sont les premières victimes de
la catastrophe. Mettons en place les mesures techniques nécessaires, la transparence et la commu-
nication pour qu’un tel désastre ne se reproduise plus jamais. Nous avons su traiter les problèmes
des stades après Furiani [. . .] Concorde a pu reprendre son vol après Gonesse [. . .] Ariane poursuit
ses missions [. . .] Nous demandons plus de sécurité, plus de transparence, plus de contrôles ! Ne
nous condamnez pas sans discussion. Si l’émotion doit être présente dans la vie, surtout après une
telle catastrophe, elle ne peut prendre le pas sur les considérations techniques, sociales, humaines
et économiques. Pour notre avenir et celui des générations futures, ouvrons le débat et ensemble,
trouvons les solutions pour vivre et travailler au pays dans les meilleures conditions de vie, de
travail et de sécurité. [. . .]
La reprise des activités du pôle chimique est-elle possible ? Cette reprise d’activité ne pourrait in-
tervenir que dans un cadre très précis. Nous sommes porteurs d’exigences fortes qui devront être
satisfaites avant toute reprise. [. . .] Nous avons des exigences en termes de réglementation mais
aussi de droits nouveaux et de moyens de contrôle et d’intervention des salariés, des riverains, élus
et pouvoirs publics. Nous nous prononçons sans ambiguïté pour la remise en route des instal-
lations déclarées aptes et conformes à la réglementation après contrôle.[. . .] Nous considérons
en cela qu’à l’exception du secteur ammonitrates qui est totalement détruit, la reprise progressive
de l’activité de l’ensemble du Pôle est envisageable. [. . .] Nous souhaitons vous faire part de notre
analyse et de nos propositions pour une activité industrielle et chimique visant la sécurité maxi-
mum par une tolérance zéro dérive. [. . .] La chimie est présente partout, elle est au cœur de notre
quotidien. On ne peut s’en passer. Nous devons la maîtriser.
La demande de reprise des activités était ainsi accompagnée d’une demande de garanties
importantes en termes de sécurité du site et de contrôle des installations par les pouvoirs
publics, les salariés et les riverains. Ils justifiaient leur position de deux manières. Tout
d’abord, ils estimaient que fermer l’usine conduisait à déresponsabiliser l’industriel quant
à la maîtrise des risques. C’est ce qu’explique notamment un représentant syndical de la
SNPE :
‘‘UnreprésentantsyndicalCGTdelaSNPE:LefaitdedireàAZF,oud’accepterqu’AZF
ferme son entreprise sur le site et dégage tous les salariés au travers d’un plan social, ça lui a
permis d’évacuer la question, et de ne pas assumer ses responsabilités et de ne pas [. . .] tirer
les enseignements de la catastrophe.
Le deuxième axe de justification, que l’on retrouva par exemple chez le président du CESR de ’’
Midi-Pyrénées, consistait à expliquer que la chimie était nécessaire à notre société, que l’on
ne pouvait donc pas s’en passer — sauf à faire peser ses contraintes sur d’autres populations
205 cf. « La SNPE se dit victime d’AZF », Tout Toulouse, 6.02.2002.
206 Pour plus d’informations sur le mouvement syndical dans la crise AZF, cf. [Chaskiel 2005, pp. 229–249].
207 On retrouve le même discours dans la presse, à travers par exemple cet article de La Dépêche du Midi : « "Notre
volonté est de démythifier l’aspect de dangerosité des industries chimiques" et "de réaffirmer la place et le rôle
indispensables" de ces industries "dans le tissu industriel et économique", ont déclaré unanimement les fédérations
CGT, CFDT, FO, CFE-CGC et CFTC. Cette "profession méconnue" de la population, selon leurs termes, emploie
quelque 880.000 salariés en France, soit entre 2 et 2,5 millions de personnes en prenant en compte la sous-traitance.
[. . .] Les cinq fédérations estiment que "la vraie question qu’il faut poser c’est non pas la délocalisation mais
comment travailler en sécurité". ». cf. « Les fédérations de la chimie demandent des moyens », La Dépêche du Midi,
30.10.2001.
208 Extraits de la Lettre des salariés du pôle chimique de Toulouse, n°1, Novembre 2001.
129
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
— donc qu’il fallait la sécuriser. Par ailleurs, si la sécurité des employés des usines était
assurée, il en est de même de celle des riverains209.
En parallèle, deux instances économiques locales, le CESR et la Chambre du Commerce de
l’Industrie de Toulouse, se rallièrent à la position des salariés des usines, et défendirent le
pôle chimique. C’est, dans un premier temps, le président du CESR qui prit cette position,
en rupture avec la majorité des discours ambiants. Il fut ensuite rejoint par le président de
la CCI.
‘‘“Danscecontexte,nousn’avons,moinsquejamais,ledroitdefaireunecroixsurlachimie”,
a indiqué Jean-Louis C h a u z y que la dernière pétition d’industriels favorables au démantèle-
ment du pôle a “fait sortir de ses gonds”. Cela dit, CCI et CESR ne sont nullement prêts à tout
accepter car, selon eux, “le redémarrage du pôle n’est pas envisageable tel qu’avant l’explosion”.
Les risques doivent être désormais “connus, maîtrisés et contrôlables dans le temps”. Et surtout,
ils doivent être “circonscrits au seul périmètre des entreprises chimiques elles-mêmes” 210.
Et d’ajouter deux semaines plus tard :
’’
‘‘L’explosionadétruitlamoitiédusited’AZF,lapolitiqueendétruitl’autremoitié.Sedéfausser
ainsi sur le dos des chefs d’entreprise ne peut faire oublier que, depuis trente ans, tout le monde
s’est accommodé d’une addition d’égoïsmes [. . .]211.
En conclusion, deux mois après la catastrophe, les positions sur l’avenir du pôle chimique ’’
se divisaient entre partisans de la fermeture des usines et partisans de la réouverture avec
des exigences plus ou moins fortes en matière de sécurisation. Sur la première position, on
retrouvait la majorité des associations de riverains, dont le collectif « Plus Jamais ça ! », et
plusieurs représentants politiques (le maire de Toulouse, le président du Conseil Général, le
président de la République [. . .]). Quant à l’alternative de la réouverture, les engagements
étaient plus variés, les conditions d’une éventuelle réouverture requises par les différents
acteurs étant plus ou moins exigeantes. Patrick C h a s k i e l explique par exemple que « alors
que la CGT et l’intersyndicale du site considèrent que le redémarrage est économiquement
nécessaire et techniquement possible en raison de la sécurisation progressivement effectuées
sur le site, le milieu associatif ”non hostile” à la reprise d’activité pose des conditions bien
plus drastiques qu’il exprime en termes d’intervention ”citoyenne” dans le contrôle des
risques industriels [Chaskiel 2006, p. 246]. »
Simplifiant cette diversité de points de vue, les médias, en particulier le principal
quotidien régional, opposèrent deux groupes d’acteurs : les salariés, qui demandaient
la reprise des activités, et les riverains qui
voulaient la fermeture212.
Par là, ils
contribuèrent à cliver fortement les positions, clivage encore vivace au-
jourd’hui puisque pour les commémorations de la catastrophe, deux céré-
Deux cérémonies distinctes
monies distinctes sont organisées, rassemblant l’une les salariés, l’autre
sont organisées pour les
les riverains.
commémorations de la ca-
Par ailleurs, les positions ont été ici présentées de façon statique, comme
tastrophe, l’une rassemblant
des images figées prises à un moment précis. Nous allons voir maintenant
des salariés, l’autre des
comment ces positions ont ensuite évolué jusqu’à l’annonce, en juillet
riverains.
2002, de la décision gouvernementale. Au fil des mois et des débats, l’ave-
nir du site se dessinait. Le gouvernement avait annoncé qu’il rendrait une
décision avant la fin de l’année 2001. Un discours de Lionel J o s p i n était
donc attendu. Contrairement à ce que certains espéraient, le Premier ministre n’annonça
rien en conclusion du débat national sur les risques industriels, tenu à Paris le 11 décembre.
À cette occasion, le ministre de l’Environnement annonça de son côté que la réouverture du
209 Un salarié d’AZF résume simplement et efficacement cet argument : « à partir du moment où on se protège
soi-même, on protège des gens qui sont plus éloignés du risque que nous-mêmes » [entretien avec un salarié
d’AZF].
210 cf. « « Circonscrire les risques aux seules usines ». Chambre de commerce et CESR jugent irréaliste le déménagement
du site », La Dépêche du Midi, 30.11.2001.
211 Le président du CESR Midi-Pyrénées, cité dans « Jean-Louis C h au z y critique sévèrement les élus », La Dépêche
du Midi, 17.10.2001.
212 Plusieurs sondages publiés dans la presse concluent à la forte opposition des Toulousains à la réouverture du pôle
chimique. Par exemple, suite à un sondage exclusif CSA/KHI 2, La Dépêche du Midi annonce le 3 octobre 2001 que
« 70% des Toulousains souhaitent la disparition du pôle chimique au sud de la ville ».
130
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
site d’AZF n’était pas à l’ordre du jour213. C’est dix jours plus tard que le Premier ministre
fit officiellement le point sur la situation :
‘‘L’orientationdugouvernementn’estpasdebannirlachimieàToulousemaisdepermettrela
reconversion du pôle chimique vers des activités sûres qui ne peuvent pas entraîner de danger
pour la population. Pour ce qui concerne AZF, le gouvernement a suspendu toute activité dans
cette usine depuis le 21 septembre. Il n’envisage absolument pas de lever cette interdiction.
[. . .] Les activités que la SNPE a menées jusqu’ici dans le domaine du phosgène ne peuvent
répondre aux nouvelles exigences de sécurité que nous fixons aujourd’hui214.
C’est donc la fermeture de l’usine AZF et une limitation de l’utilisation du phosgène pour la ’’
SNPE qui se dessinait. Le Premier ministre n’arrêtait cependant pas totalement sa décision.
Il plaçait l’avenir d’AZF dans les mains de sa maison-mère, TotalFinaElf, et attendait des
propositions de la SNPE quant à l’avenir des activités sans stockage de phosgène. L’ensemble
des acteurs concernés par la question comprit alors que la décision était reportée à plus tard,
décision reportée
et que, contrairement à ce qui avait été annoncé, le sort de pôle chimique toulousain ne
serait pas fixé avant 2002. Commencèrent alors plusieurs mois de débat, qui rythmèrent
l’évolution des positions et préparèrent la décision gouvernementale du 1er juillet 2002.
3.2.3
De janvier à juin 2002, du bouillonnement argumentatif au dégagement d’un compromis
L’attente de la décision contribua à tendre le climat entre les différents acteurs. Si salariés,
riverains et industriels, pour des raisons différentes215, voulaient voir se concrétiser leur
demande, l’attitude du Gouvernement était plutôt à la temporisation, d’autant que l’échéance
des élections qui se faisait de plus en plus proche ne l’incitait pas à trancher un débat aussi
lourd de significations, tant par la mobilisation qu’il suscitait que par les échos qu’aurait pu
avoir la décision propre au cas toulousain sur maints autres sites industriels français.
Dans l’attente de cette décision, le débat continua. Les industriels du groupe SNPE et de
Raisio travaillèrent leurs projets industriels et les soumirent à l’examen des pouvoirs publics,
qui eux-mêmes organisèrent la concertation pour recueillir un maximum de points de vue
et tenter de voir se dégager une solution acceptable.
Le SPPPI devint alors un lieu essentiel, à la fois d’expression et de confrontation entre
les acteurs. En effet, dans les trois premiers mois, le débat était surtout présent sur la scène
médiatique, à laquelle sont venus s’ajouter deux rendez-vous ponctuels, l’assemblée générale
du SPPPI du 7 novembre 2001 et surtout le débat régional sur les risques industriels des 27 et
30 novembre 2001. La situation changea fin 2001. Comme le montre la figure 3.8 ci-dessous,
la production médiatique se fit moins intense. Parallèlement, le dernier discours du Premier
ministre laissant à penser que la décision du Gouvernement n’interviendrait pas rapidement,
et appelant à la concertation, le SPPPI apparut particulièrement adapté pour faire avancer
le débat. Ainsi, du 29 janvier au 30 mai 2002, huit réunions ont été organisées autour des
projets industriels pour le pôle chimique du sud de Toulouse.
Le SPPPI, une instance au cœur des débats
Jusqu’au 7 novembre 2001, à la lecture de comptes-rendus, les activités du SPPPI semblèrent
se concentrer sur la mise en sécurité du site et l’évacuation des produits. Ces premières
réunions, organisées les 27 septembre, 4, 11 et 18 octobre 2001, se tinrent en comité relati-
vement restreint, composé principalement de représentants des entreprises, des pouvoirs
reprise ou fermeture
publics et des associations216. Le 7 novembre 2001, le nombre de participants fut décuplé et
la question de l’avenir du pôle chimique (reprise ou fermeture) apparut dans les discours.
213 « "Pas question de rouvrir le site AZF", a indiqué le ministre de l’Environnement Yves C o c h e t, qui s’exprimait en
marge du débat national sur les risques industriels. ». cf. « Ce que Lionel J o s p i n peut annoncer », La Dépêche du
Midi, 13.12.2001.
214 Extraits de la déclaration du Lionel J o s p i n publiés dans « AZF, c’est fini, la SNPE en sursis », La Dépêche du Midi,
le 22.12.2001.
215 Les salariés voulaient retrouver une activité normale, ou du moins connaître le sort de leur emploi. Les riverains,
pour partie, attendaient la décision pour prendre leur décision quant à la reconstruction de leur logement. Les
industriels enfin perdaient peu à peu des marchés et voyaient arriver la fin de la prise en charge par les assurances
des frais occasionnés.
216 Ce sont dans ce premier temps des représentants associatifs déjà habitués au SPPPI qui participent. La participation
de « nouveaux » membres au SPPPI commencera significativement lors de l’assemblée générale, et se développera
ensuite.
131
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
160
140
120
L ib é ra tio n
100
L e M o n d e
L a D é p ê ch e
80
60
40
20
0
s e p t.-0 1 o ct.-0 1 n o v.-0 1 d é c.-0 1 ja n v.-0 2 fé vr.-0 2 m a rs -0 2 a vr.-0 2 m a i-0 2 ju in -0 2 ju il.-0 2 a o û t-0 2
F i g u r e 3.8 – « La production médiatique se fit moins intense » — Évolution de la production de
presse écrite, de septembre 2001 à août 2002
De nombreuses réunions en peu de temps
Au cours de cette assemblée générale extraor-
dinaire, la volonté du collectif « Plus Jamais Ça ! » de voir disparaître le pôle chimique fut
exprimée, et pour la première fois elle est reportée dans le compte-rendu de réunion du
SPPPI : « le Collectif exige le démantèlement total de la plate-forme chimique sud de Toulouse
puisqu’on ne peut assurer qu’un accident technologique majeur ne peut se reproduire ». De
même, la demande du comité de quartier Croix-de-Pierre y est restituée : « Le comité de-
mande la fermeture d’AZF, de Tolochimie, et de la SNPE. Si le site chimique subsistait certains
quartiers subiraient une paupérisation » ; ainsi que l’expression d’un responsable syndical
(CFDT-AZF) du pôle : « La notion de sécurité doit primer mais n’est pas incompatible avec le
développement industriel. Il faut renforcer les pouvoirs de contrôle des industries et développer
un pouvoir de contrôle du citoyen (population et salariés aux CHSCT)217 ». Ainsi les diffé-
rents points de vue que nous avons présentés précédemment commencèrent à être portés et
confrontés au sein du SPPPI.
À partir de janvier 2002, une série de réunions autour des projets industriels de la SNPE,
Raisio et Isochem, puis de Grande Paroisse, furent organisées :
• 29 janvier 2002, présentation du projet industriel de la SNPE ;
• 27 février 2002, présentation du projet industriel Raisio ;
• 28 février 2002, présentation du projet d’Isochem ;
• 22 avril 2002, présentation du projet SNPE (deuxième version)218 et présentation du
CLI (30 avril 2002, présentation du travail de la commission d’enquête parlementaire) ;
• 14 mai 2002, présentation des projets « chimie fine + R&D » de la SNPE ;
• 21 mai 2002, présentation des projets « chimie fine spatiale » de la SNPE ;
• 30 mai 2002, présentation des projets de Grande Paroisse.
Au cours du premier semestre 2002, le SPPPI a donc été au cœur des débats sur les projets
industriels du pôle chimique. Parce qu’il réunissait tous les acteurs de la question, le SPPPI
a été investi par chacun d’entre eux, et permit une recomposition des différents discours219.
Son objectif initial était d’abord la production d’informations, et c’est lui qui a poussé plu-
sieurs acteurs, notamment associatifs, à y participer :
217 Les trois citations sont extraites du compte-rendu de l’assemblée générale extraordinaire du SPPPI du 7 novembre
2001.
218 Alors que la première présentation (le 29 janvier) du projet de la SNPE était centrée sur une première tranche
d’activité seulement, cette deuxième présentation concerna l’ensemble des activités de la SNPE qui pouvaient
reprendre sur le site toulousain. Les associations, en particulier le collectif « Plus Jamais Ça ! », s’étaient en effet
soulevées contre une présentation ”par tranche”, estimant qu’on ne pouvait pas donner le feu vert à la reprise de
certaines activités sans connaître les intentions de l’industriel sur le long terme.
219 Parallèlement au SPPPI, d’autres registres d’actions continuent d’être mobilisés : pétitions, lettres au Gouverne-
ment, manifestations, médiatisation, etc.
132
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
‘‘Unemilitanteducollectif«PlusJamaisÇa!»:Commej’étaisàl’intérieurdusystème
de réunion, je donnais de l’information aux autres et très vite, on a réussi à faire rentrer le
maximum de gens à ces réunions du SPPPI.
Parallèlement, les militants associatifs demandèrent la levée de la confidentialité de certains ’’
dossiers. Une requête à laquelle accéda l’administration puisque la DRIRE mit à la disposi-
tion des associations des dossiers jusque-là confidentiels. De même, pour répondre à cette
demande d’information et de transparence, les industriels organisèrent à plusieurs reprises
des visites du site, et des journées portes-ouvertes, auxquelles participèrent de nombreux
toulousains220.
Des réunions réunissant tous les protagonistes
Les représentants associatifs rejoignirent
tout d’abord le SPPPI pour obtenir de l’information sur le pôle chimique qui leur permettait
les associatifs
de bâtir une argumentation face aux industriels. C’était ensuite « la perspective d’une
confrontation directe avec les autorités administratives et les dirigeants d’entreprise sur
les aspects techniques » [Suraud 2007, p. 128] qui motivait leur participation.
Acteurs incontournables du dispositif, les industriels étaient, au départ, hostiles au débat
public et à l’immixtion de la société civile dans la définition de leurs projets de développe-
ment221. Ils n’eurent pourtant d’autre choix que de participer au SPPPI, et d’y soumettre leur
les industriels
projet222 à l’examen de l’ensemble des membres.
Ces rencontres furent aussi l’occasion de palper le climat ambiant et de
tester les réactions du public aux différents projets proposés. Misant sur
Ces rencontres furent l’occa-
l’essoufflement du mouvement citoyen, les industriels (Raisio et SNPE)
sion de tester les réactions
tentèrent de faire accepter le redémarrage d’une partie de leur exploita-
du public aux différents
tion qui répondait aux revendications citoyennes, en espérant pouvoir
projets proposés.
ensuite redéployer plus largement leurs activités sans être soumis à une
telle concertation. Cette tentative n’aboutit pas, et les industriels furent
tenus de présenter leurs projets dans la globalité avant toute prise de
décision.
Troisième acteur central du dispositif, l’administration par le biais de la DRIRE influa sur
l’évolution des débats au sein du SPPPI. Tout d’abord, elle se positionna en faveur du débat
la DRIRE
public que le Premier ministre avait appelé de ses vœux, et leva la confidentialité de certains
dossiers pour le faciliter. Traditionnellement proche des industriels, la DRIRE appuya ici les
démarches citoyennes, en aidant notamment les associations à analyser les projets indus-
triels : « sans le soutien de l’administration, les groupes associatifs n’auraient pu accéder aux
informations stratégiques leur permettant d’être directement partie prenante des débats. En
retour, les services de l’État se sont appuyés sur la dynamique civique, pour faire exploser
le cadre des transactions généralement confinées à l’intérieur du système [Suraud 2007,
p. 233]. »
Autres acteurs potentiellement impliqués, les élus et responsables politiques locaux parti-
cipèrent rarement aux discussions du SPPPI. Si on en compte parfois quelques uns dans
les politiques
la liste de présents, il est très rare de retrouver trace de propos qu’ils aient tenus dans le
compte-rendu des séances.
Les représentants des salariés du pôle chimique, enfin, participèrent au SPPPI. S’ils n’y
étaient pas impliqués avant la catastrophe d’AZF, ils comprirent qu’il s’y jouait l’avenir de
leur entreprise et de leur emploi. Ils intégrèrent donc cette instance avec l’objectif de les
les salariés
préserver. Ils se retrouvèrent donc une nouvelle fois en opposition avec les associations de
riverains.
Un lieu devenu incontournable
Au cours des premiers mois de 2002, le SPPPI devint donc
un lieu incontournable pour les différents acteurs du débat. Du fait de la divergence des
points de vue et des enjeux du débat, le climat des réunions du SPPPI était particulièrement
220 La SNPE organisa ainsi une série de week-ends portes-ouvertes dès les mois de novembre et décembre 2001.
221 Avec le soutien du CESR, la SNPE chercha à maîtriser le débat en créant elle-même une « commission provisoire
d’information ». Ce projet fut désapprouvé et par les représentants de la société civile et par l’administration. Il fut
finalement abandonné.
222 Il convient une nouvelle fois distinguer le cas d’AZF, de celui des autres industriels : la direction d’AZF ou de
TotalFinaElf ne participera au SPPPI qu’après avoir annoncé la fermeture du site toulousain, il ne présentera donc
pas de demande de redémarrage, mais plutôt ses projets de démantèlement et de dépollution du site.
133
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
tendu, voire houleux, et la principale difficulté de son président a bien été de permettre le
dialogue :
‘‘LeprésidentduSPPPI:C’étaitleseullieudedébatqu’ilyavait,etleseullieudedébat
complet : ce n’était pas un lieu où c’était des politiques qui s’exprimaient ou des élus qui
s’exprimaient ou des syndicalistes seuls qui s’exprimaient ou des industriels seuls qui s’expri-
maient, c’était tous les représentants de la société qui pouvaient s’exprimer. Mais ça a été la
difficulté de pouvoir faire s’exprimer tout le monde.
Si les termes du débat ont progressivement évolué au sein du SPPPI, cette instance ne ’’
aucun compromis
parvint pas à dépasser cette difficulté, et à faire émerger un compromis sur la base duquel
n’émerge
le Gouvernement pouvait annoncer sa décision. Un comité local d’information, présidé par
Charles F i t e r m a n, fut ainsi mis en place pour sortir de cette impasse et parvenir à une
solution acceptable. Revenons d’abord à l’évolution du débat avant la mise en place du CLI
F i t e r m a n.
Évolution des débats : de la fermeture du site à l’arrêt du phosgène
Dans les premières semaines de la crise, les principales alternatives envisagées se déclinaient
principalement autour de trois axes :
• fermeture totale du pôle chimique ;
• fermeture d’AZF et reprise (partielle, progressive. . .) du reste du pôle ;
• fermeture des activités engrais de l’usine AZF, et reprise des autres activités d’AZF et
du reste du pôle.
Au départ, c’est donc principalement autour des activités de l’usine AZF que se déclinèrent
les différents scénarios.
Le collectif « Plus Jamais ça ! » ouvrit une autre piste de réflexion autour de l’utilité sociale des
utilité sociale des
productions. Ainsi comme l’avaient fait dans le passé les Amis de la Terre, le collectif « Plus
productions
Jamais ça ! » défendit l’idée d’un droit de regard des citoyens sur les productions industrielles,
et réclama des productions « écologiquement soutenables et socialement utiles », proposant
ainsi une autre issue au débat. De même, nous l’avons vu, l’AVPRI axa son discours sur
le confinement des risques à l’intérieur de l’emprise foncière des entreprises, et le groupe
CRITIC proposa de dépasser l’alternative fermeture / réouverture, et de concilier emploi et
sécurité via un contrôle démocratique des risques industriels.
Parallèlement, le discours de certains élus évoluait aussi. C’était le cas par exemple pour le
maire de Toulouse. Si dans les premiers mois ce dernier demandait la fermeture de l’ensemble
du pôle chimique, son discours se resserra ensuite vers une exigence de maîtrise du risque,
permettant d’assurer que les installations ne présentent aucun risque pour la population
riveraine.
L’interdiction du phosgène comme un prérequis
D’un discours à l’autre, le débat évoluait de
la question de la reprise (ou non) des activités à celle de la maîtrise des risques. Plus que
de savoir quelles activités pouvaient redémarrer, il s’agissait de savoir comment les risques
qu’elles génèrent pouvaient être limités. L’un des points-clefs du débat fut alors porté au
devant de la scène : l’interdiction du phosgène apparut comme un prérequis à la limitation
des risques du pôle chimique.
Cette bascule s’opéra dans un climat où Total ne manifestait pas ostensiblement la volonté
de redémarrer son usine toulousaine, laissant présager de la fermeture du site AZF. Ceci
conduisit à recentrer le débat sur les productions des autres établissements (SNPE, Tolochi-
mie, Raisio, Air Liquide), dont la pièce maîtresse, la clef de voûte, était la SNPE, les autres
entreprises dépendant des productions de celle-ci. L’attention des riverains, notamment du
collectif « Plus Jamais Ça ! », tendit à se focaliser sur le phosgène, qui lui apparut comme
phosgène : produit à
l’élément le plus dangereux de la zone. Cristallisant les inquiétudes, il incarnait, à leurs yeux,
éliminer
le produit du site à éliminer.
134
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
L’État, actionnaire majoritaire de la SNPE, ne voulait pas voir disparaître
La fermeture totale de la
les productions stratégiques de la SNPE, le perchlorate d’ammonium
SNPE n’était pas envisa-
et le MonoMethylHydrazine (MMH). La fermeture totale de la SNPE
geable pour l’État.
n’était pas envisageable. Sa reprise in extenso ne l’était pas plus du fait du
contexte local, de la pression politique comme citoyenne. L’abandon du
phosgène apparut donc comme une ligne médiane recevable, ainsi que le
laissait entendre la déclaration du Premier ministre du 21 décembre 2001.
L’avenir de la SNPE au cœur de la tourmente
Conséquemment, les perspectives envisagées
ou envisageables pour le pôle chimique changèrent elles-aussi, et se focalisèrent sur l’avenir
de la SNPE. Il s’agissait maintenant principalement de trancher entre la fermeture totale du
site, et une réouverture sans phosgène. Une troisième alternative, défendue par l’industriel,
était une réouverture de la SNPE en deux tranches :
• une première tranche hors phosgène ;
• et une deuxième, ultérieure, à définir pouvant inclure la réutilisation du phosgène
sous certaines conditions, quantités stockées et utilisées en quantités moindres, etc.
Pour la SNPE, un redémarrage sans phosgène apparaissait en effet comme une fausse so-
lution, ou comme une solution qui ne pourrait être que temporaire, car non viable écono-
miquement. Et pour cause, ce produit, qui était « sacrifié » pour calmer les inquiétudes des
Toulousains, était au cœur des activités de la SNPE, de sa filiale Tolochimie, et de l’usine
voisine Raisio. Il occupait quasiment les trois quarts des personnels de ces quatre usines223.
Il était aussi, et plus largement, au cœur des activités chimiques du groupe SNPE, Toulouse
représentant le « vaisseau amiral » de cette production pour le groupe.
Ainsi, avec la suppression du phosgène à Toulouse, c’était la fin non seulement des
activités toulousaines, mais aussi l’affaiblissement irréversible des activités chimiques
du groupe SNPE, qui semblaient se profiler.
‘‘C’estl’utilisationàgrandeéchelledephosgène,gazhautementtoxiqueautrefoisutilisécomme
gaz de combat, qui fait figure d’épouvantail après la catastrophe du 21 septembre. Or, le phos-
gène entre dans la composition de la plupart des produits fabriqués à Toulouse [. . .] Éliminer
radicalement l’utilisation de phosgène reviendrait à supprimer la grande majorité des emplois
sur le site toulousain224.
In fine, ce fut pourtant le scénario retenu et appliqué. Après l’annonce, le 11 avril 2002, par ’’
Thierry D e s m a r e s t, PDG du groupe TotalFinaElf, de la fermeture de l’usine AZF-Toulouse,
le gouvernement annonça le 1er juillet 2002 son intention de reprise des activités de la SNPE
reprise SNPE hors
hors phosgène. Cette décision gouvernementale fut suivie d’effets le 6 août 2002 par la
phosgène
publication d’un arrêté préfectoral d’autorisation de redémarrage de la SNPE.
Paradoxalement, la question du phosgène n’a jamais été débattue directement, ni au SPPPI,
ni dans une autre instance. Tout au long de la sécurisation du site, les associations portèrent
une attention particulière au phosgène, dont elles ne cessèrent de rappeler la dangerosité,
comme par exemple ici dans un communiqué de presse du collectif « Plus Jamais Ça ! » :
‘‘Nousattironsl’attentiondelapopulationetdespouvoirspublicssurlerisquemajeurdu
phosgène stocké en masse sur la plate-forme. Le phosgène est un gaz mortel. Nous demandons
que toute mesure de manipulation ou transport de matières dangereuses soit stoppée tant que
ce phosgène n’est pas neutralisé225.
Ces craintes du collectif « Plus Jamais Ça ! » étaient régulièrement relayées par La Dépêche ’’
du Midi. Au-delà, le média local insista particulièrement sur ce produit. C’est ce que souligne,
par exemple, le conseiller en communication de la SNPE lorsqu’il revient sur les raisons de
l’abandon du phosgène :
223 L’ensemble du personnel de Tolochimie et Raisio, et les deux tiers du personnel de la SNPE.
224 cf. « La SNPE en sursis », La Dépêche du Midi, 28.10.2001.
225 cf. « Faut-il évacuer les Toulousains avant les nitrates », La Dépêche du Midi, 6.10.2001.
135
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
‘‘LeconseillerencommunicationdelaSNPE:Danscerapport[deCharlesFiterman],il
y a un certain nombre de constatations. Et parmi ces constatations, il y a "Vous ne vous en sor-
tirez pas sans un geste fort, quelque chose qui marque les esprits, qui marque les populations".
Et qu’est-ce qu’il y avait dans ces choses qui marquent les populations, très probablement,
parce que la presse s’en était fait écho, les populations disaient "heureusement que le phosgène
n’a pas été touché à la SNPE. S’il avait été touché, il y aurait eu encore plus de morts". Donc
on savait qu’il y avait derrière le phosgène une angoisse de la population.
Effectivement, en interrogeant (fin octobre 2008) le module de recherche des archives de ’’
la Dépêche du Midi — qui recense les articles du journal de 1998 à aujourd’hui — pour les
principaux produits du pôle chimique, on obtient les résultats suivants (cf. tableau 3.1) :
T a b l e 3.1 – Articles de la Dépêche du midi de 1998 à aujourd’hui
Mots-clefs
Nombre d’articles
Nitrates + AZF
246
Chlore + AZF
198
Phosgène + SNPE
180
Nitrate + AZF
128
Ammoniac + AZF
109
Ammonitrates + AZF
102
Chlore + SNPE
92
Ammonitrates + AZF
77
DCCNA + AZF
38
Perchlorate + SNPE
29
Propergol + SNPE
16
Formol + AZF
12
MMH + SNPE
10
On voit là que le phosgène revenait particulièrement souvent dans les articles de La Dépêche
du Midi. La fréquence d’occurrence de « nitrates + AZF » ou « chlore + AZF » n’a rien
d’étonnant, du fait que le mélange de ces deux produits était, selon la thèse officielle, à
l’origine de l’explosion. Pour la SNPE cependant, on constate par contre que le chlore qui
était impliqué, tout comme le phosgène, dans les scénarios d’accidents majorants du pôle
chimique, était évoqué deux fois moins souvent que le phosgène.
Autre exemple de l’attention particulière du journal local sur ce produit, cet article publié le
3 octobre 2001 :
‘‘LaSNPEnefabriquepasdel’ypérite,lefameuxgazmoutarde,etsonstockdephosgène,en
quantité minimale, est conservé dans des cuves enterrées. En raison de sa toxicité, ce réactif
est transformé sur place et entre, au fur et à mesure de sa production, dans la synthèse des
produits finis. C’est ce qu’indique dans un communiqué la direction générale de la Société
nationale des poudres. [. . .] Toulouse est, au demeurant, le seul site du groupe SNPE à pro-
duire encore ce gaz très dangereux. Mais, de son côté, François B a r t h é l é m y, en charge de
l’enquête administrative commandée par le ministère de l’Environnement, affirmait, hier, que
l’avenir du gaz phosgène sur le site semblait « fortement compromis », ajoutant que « la
fabrication de ce gaz ne paraissait plus acceptable dans le contexte de Toulouse ». [. . .] Si
la production est stoppée, l’usine s’emploie à épurer ses stocks en continuant de ravitailler ses
principaux donneurs d’ordre. Enfin, toujours selon François B a r t h é l é m y, l’usine pourrait
poursuivre la production de propergol pour Ariane dans un contexte de sécurité renforcé226.
Par cet article, il apparaît en fait que la question particulière de l’avenir du phosgène sur ’’
le pôle chimique était posée très rapidement après la catastrophe. Principal auteur du rap-
port pour l’Inspection Générale de l’Environnement sur l’accident de l’usine AZF, François
226 cf. « À la SNPE, la production de phosgène compromise », La Dépêche du Midi, 3.10.2001.
136
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
B a r t h é l é m y aurait en effet déjà évoqué une quinzaine de jours après l’accident l’arrêt
plausible du phosgène à Toulouse, et le recentrage des activités de la SNPE autour de la
propulsion spatiale. Ce même schéma était officiellement envisagé par Lionel J o s p i n le 21
décembre 2001.
On comprend alors que les débats du SPPPI se focalisèrent, au premier semestre 2002, sur le
projet industriel de la SNPE, et en particulier sur la question du phosgène. Le Gouvernement,
sans arrêter sa décision, a stigmatisé le phosgène en annonçant que son utilisation telle
qu’elle était mise en œuvre à la SNPE avant l’explosion d’AZF, ne pouvait « répondre aux
nouvelles exigences de sécurité ». Le collectif « Plus Jamais Ça ! », tout en espérant la fermeture
de l’ensemble du site, recentra son discours sur la dangerosité du phosgène.
D’autre part, les salariés, appuyés par le CESR et la CCI, réaffirmèrent leur volonté d’une
décision en faveur de la reprise des activités. Ils revendiquaient « la reprise d’activité sur
un pôle chimique qui serve de référence nationale, voire européenne en termes de sécurité
industrielle227 ».
‘‘UnreprésentantsyndicalCGTdelaSNPE:Onaessayédepousserpendantuncertain
temps pour que J o s p i n prenne des décisions en notre faveur sur le phosgène. Donc parmi
les salariés, il y avait quand même un certain espoir, mais comme c’était en période pré-
électorale, et qu’à ce moment-là, enfin je sais pas si ça aurait eu une incidence au niveau
national, mais quoi qu’il en soit, ça aurait eu des incidences certainement sur Toulouse et,
J o s p i n, le gouvernement socialiste à l’époque, n’ont pas voulu prendre ses responsabilités à
ce niveau-là, et la chose n’a été réglée qu’à partir du moment où R a f f a r i n a été élu.
Quant aux industriels, ils tentèrent dans un premier temps de faire acter le principe d’un ’’
redémarrage par tranches. Il s’agissait d’obtenir tout d’abord l’autorisation de redémarrer
les activités concernant le perchlorate d’ammonium. C’est ensuite le groupe Raisio qui
demanda à redémarrer son unité toulousaine, puis Isochem. En parallèle, les dirigeants
de la SNPE expliquaient dans la presse qu’un redémarrage sans phosgène ne serait pas
économiquement viable, et qu’une décision rapide s’imposait, car chaque jour qui passait
compromettait davantage la reprise des activités228.
Plusieurs associations réagirent alors, en refusant de participer au SPPPI tant que l’avenir
du pôle chimique ne serait pas envisagé dans sa globalité et sur le long terme.
Le 22 avril 2002, la SNPE229 présenta son projet plus globalement, explicitant ses ambi-
tions au-delà de la première tranche présente trois mois plus tôt. Le phosgène en était
exclu. Parallèlement, le CLI Fiterman était annoncé par le Gouvernement, et TotalFinaElf
avait fait connaître sa décision de fermer son site toulousain.
La fermeture du site d’AZF en toute opacité
La décision de fermeture de l’usine AZF a été
prise en interne par la direction de TotalFinaElf, sans jamais soumettre de projet au débat
décision interne
public. Si les salariés ont porté un projet de réouverture partielle du site, cette proposition
n’a pas été retenue par leur direction :
‘‘UnresponsablesyndicalCGCd’AZF:Ilyaeudesréunionsparitairesoudesréunions
syndicales qui ont eu lieu au siège à Paris. Des réunions importantes, décisionnelles, sur la
crise, sur l’avenir du site. [. . .] On s’est battu sans doute de septembre jusqu’en avril, pour le
redémarrage de l’usine. [. . .] à tel point que les cadres, pilotés par la CFE-CGC, avaient même
fait un projet de redémarrage de l’usine. C’était sommaire, c’étaient les grandes lignes qui
auraient pu être étudiées et qui auraient pu être réalisées.
Déjà en décembre, le président directeur général de TotalFinaElf avait annoncé « l’usine AZF ’’
ne sera pas reconstruite, ni sur son site initial, ni ailleurs, si les pouvoirs publics l’interdisent 230 ».
227 Extrait d’une déclaration de l’intersyndicale au SPPPI, le 27 février 2002.
228 Les industriels perdaient peu à peu leurs clients, et savaient qu’ils ne pouvaient que difficilement les reconquérir
après qu’ils aient trouvé un autre fournisseur. Ce point était régulièrement rappelé aussi par le président du CESR.
229 C’est bien le projet de la SNPE qu’il est essentiel de connaître : cette entreprise est centrale dans les activités
d’Isochem et Raisio, puisqu’elle leur fournissait la matière première. Ainsi, les projets de réouverture d’Isochem
ou de Raisio avaient rencontré l’hostilité des riverains car ils laissaient présager du redémarrage à la SNPE des
activités liées au phosgène.
230 Propos cités dans Le Monde, le 12.12.2001.
137
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
Quelques jours plus tard, le Premier Ministre avait alors annoncé que le Gouvernement n’en-
visageait pas de lever la suspension d’activité d’AZF. La décision de TotalFinaElf intervint le
11 avril 2002, une décision justifiée par le fait que « les chances de pouvoir rouvrir une activité
Seveso à Toulouse étaient extrêmement ténues231 », que les causes de l’explosion n’étaient
toujours pas connues et que l’émotion demeurait très forte à Toulouse. D’autres diront qu’il
était dans les projets industriels du groupe de se défaire de sa filière engrais, qui n’était
pas son cœur de métier et dont la valeur ajoutée n’était pas très intéressante. C’est là un
argument que défendent nombre d’acteurs, mais dont TotalFinaElf s’est toujours défendu.
C’est à ce moment, où TotalFinaElf avait annoncé la fermeture de son site toulousain et où
la SNPE avait redéfini un projet industriel à long terme dont le phosgène était exclu, qu’a
été créé le CLI Fiterman.
Le CLI Fiterman, ou la nécessité d’une intervention politique forte pour asseoir une décision
latente
Six mois après la catastrophe, alors qu’aucune décision n’avait encore été prise et que le
débat toulousain était toujours vif, le Gouvernement mit en place le Comité Local d’Infor-
mation, dont il confia la présidence à Charles F i t e r m a n, dans le but de dégager une ligne
de conduite sur laquelle le futur Gouvernement pourrait bâtir sa décision. Ainsi, contraire-
ment au SPPPI qui n’avait pas vertu à décider de quoi que ce soit quant à l’avenir du pôle
chimique, le CLI Fiterman a été créé dans l’objectif de dégager un compromis232. Ainsi, « le
“succès” de cette instance est dû en grande partie à l’objectif contraignant qu’elle affiche ex-
plicitement : faire émerger un “entre-deux” acceptable par les industriels et les composantes
du mouvement [Suraud 2007, p. 178]. »
Une posture délibérément ouverte
Quand le CLI Fiterman a été mis en place, un compromis
sur une reprise de la SNPE hors phosgène se profilait. Les dirigeants de la SNPE semblaient
encore hésitants, mais avaient annoncé en SPPPI qu’ils excluaient ce produit de leurs projets
pour Toulouse. Les riverains, pour partie au moins, semblaient également enclins à accepter
une reprise sans phosgène233. Quant au Gouvernement, il ne faisait que suivre l’orientation
qu’il avait annoncée fin décembre. Les salariés apparaissaient comme les moins ralliés à cette
cause car l’abandon du phosgène était synonyme de la suppression d’une grande partie des
emplois. De même, la préfecture annonçait-elle clairement dans un communiqué de presse
que le travail du CLI se situait dans le cadre précis d’une réouverture hors phosgène : elle
y indiquait que la commande consistait à étudier « l’ensemble des projets présentés par les
entreprises du site, hors production de phosgène234 ».
Pour autant, ce positionnement ne semble pas s’être imposé ex abrupto au travail du CLI.
On lit, en effet, dans le rapport remis au Gouvernement par Charles F i t e r m a n :
‘‘Samission[auCLI]consisteàdévelopperuneréflexionetàformulerdespropositionssur
l’avenir du site industriel du Pôle Chimique dans une démarche globale prenant en compte
les enjeux humains, environnementaux, économiques, sociaux et stratégiques. Il lui a été de-
mandé, dans la même démarche, de faire également des propositions concernant les modalités
d’information et de contrôle que pourra exercer sur le site le Comité Local d’Information, de
Prévention et de Surveillance à mettre en place, que notre CLI préfigure235.
231 Propos de Thierry D e s m a r e s t, PDG de TotalFinaElf, cités dans La Dépêche du Midi, le 12.04.2001.
232 Charles F i t e r m a n indiquait ainsi dans son rapport : « Le SPPPI a été le lieu de nombreux échanges, souvent ’’
difficiles mais très utiles. Ce vaste travail, dont tous les acteurs doivent être remerciés, n’a cependant pas permis
de dégager des propositions opérationnelles capables de réaliser la convergence et le rassemblement nécessaires
des énergies toulousaines » [Fiterman 2002, p. 5]. Il précisait, en entretien, que la crise d’AZF nécessitait un
geste politique fort pour permettre de dégager un consensus, un besoin auquel le SPPPI, contrairement au CLI, ne
répondait pas : « les débats sur place, il y a eu une tentative [autour du SPPPI], insuffisante pour arriver à calmer le jeu
et, en tout cas à essayer de construire quelque chose » ; « il n’avait pas l’autorité nécessaire pour mettre les gens [. . .] et
pour décider. Il fallait un certain poids politique ». (Extraits de l’entretien avec Charles Fiterman, janvier 2009).
233 Une partie du collectif « Plus Jamais ça ! » continuait à espérer la fermeture définitive, quand bien même le mot
d’ordre majoritaire était alors la suppression du phosgène. Il ressort ainsi de l’entretien avec Charles F i t e r m a n
que les échanges avec les membres du collectif ont parfois été très vifs, certains refusant de prendre part à la
recherche de consensus. Charles F i t e r m a n évoque ainsi, en entretien, « un communiqué qu’[il avait] publié
pour polémiquer un peu avec Plus Jamais Ça, un collectif, parce qu’ils [lui]avaient envoyé des peaux de banane ».
Il se souvient ainsi : « les seuls qui n’ont pas souscrit au rapport c’est eux ». (Extraits de l’entretien avec Charles
F i t e r m a n, janvier 2009).
234 Extrait d’un communiqué de presse de la préfecture de la région Midi-Pyrénées, daté du 09 avril 2002, annexé au
compte-rendu de la réunion du SPPPI Toulouse du lundi avril 2002.
235 [Fiterman 2002, p. 6], op. cit..
138
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
Dans la présentation qui est faite ici de la mission du CLI, il n’est nullement question du
phosgène, mais d’une réflexion d’ensemble sur l’avenir du pôle chimique. Charles F i t e r -
m a n confirmait, en entretien, cet état d’esprit. Il nous expliquait en effet qu’au début de sa
mission, il considérait que toutes les possibilités étaient ouvertes, y compris le redémarrage
des installations d’AZF. Alors même que la direction de Total avait annoncé sa décision de
fermer ses unités toulousaines, Charles F i t e r m a n explique :
‘‘CharlesFiterman:Jesuispartisansapriori.Avecuneorientation,maisencherchantà
la confronter avec les gens, avec la réalité industrielle, mais aussi la réalité sociale, humaine,
politique. [. . .] Je ne considérais pas la prise de position de Total comme définitive. Pour moi,
rien n’était définitif.
Cette posture, délibérément ouverte, a, selon lui, favorisé la recherche de consensus :
’’
‘‘CharlesFiterman:Maprisedepositionendisant:«toutestouvert,rienn’estdécidéon
va discuter, et essayer de trouver une issue intelligente » a facilité les participations. [. . .] Je
cherchais jusqu’où les gens pouvaient aller dans la recherche d’un accord.
’’
Entre statu quo et fermeture définitive, la recherche d’une troisième voie
« Trois scénarios
pour l’avenir du site » sont ainsi étudiés dans le rapport :
• « un redémarrage à l’identique » ;
• « la fermeture définitive du site industriel » ;
• « un nouveau site industriel à développer » [Fiterman 2002, pp. 14–28].
Les deux premiers sont rejetés, arguments à l’appui, cependant qu’une série de propositions
est exposée à la faveur du troisième.
Le premier scénario étudié est rapidement écarté. Le rapport met en évidence que le redé-
marrage à l’identique, d’une part, est remis en cause par l’annonce de la fermeture d’AZF ;
et d’autre part, « heurterait profondément une population meurtrie par la catastrophe en lui
donnant le sentiment qu’il n’est pas tenu compte des enseignements de la catastrophe, en parti-
culier du fait que l’importance et l’étendue des risques présentés par certains produits dangereux,
ne sont pas compatibles avec l’environnement urbain particulièrement dense du site dans les
conditions actuelles des processus d’exploitation de ces produits236 ».
L’éventualité d’une fermeture définitive est plus longuement discutée. Le rapport interroge
tout d’abord les effets directs d’un tel scénario. Il pointe du doigt les coûts de démantèlement
et de dépollution du site, qui risqueraient, par désengagement des entreprises, de se reporter
uniquement sur l’État et les collectivités locales. Il souligne également la perte de revenus
pour les collectivités publiques concernées, dont plus de 17 millions d’euros pour la Ville de
Toulouse, la disparition des 1 750 emplois du site (ce chiffre prend en compte les entreprises
du site et leurs sous-traitants directs), et d’importants manques à gagner du fait de l’arrêt
des activités générées localement par la SNPE et ses filiales237. Le rapport s’attache ensuite
à des considérations plus générales :
• Premièrement, il rappelle que la chimie compte parmi les trois principaux secteurs
industriels de Midi-Pyrénées (avec l’activité aéronautique et spatiale et les composants
électriques et électroniques), et représente un important domaine de formation et de
recherche.
• Deuxièmement, il invite à réfléchir aux conséquences sociales et économiques d’un
rejet, pur et simple, de l’ensemble des activités à risques de l’agglomération (dont le
pôle chimique ne représente qu’une partie).
• Troisièmement, il souligne que « la chimie est à l’origine d’un nombre et d’une variété
considérables de produits et de filières d’activité dont une société développée comme la
nôtre a besoin [Fiterman 2002, p. 18]. »
236 Ibid., p. 14.
237 « La SNPE et ses filiales redistribuent localement environ 70 millions d’€ par an pour l’achat de fournitures et
prestation de service. 7 millions d’€ sont sous-traités à des entreprises de chaudronnerie, équipements électriques
et automatismes. Les investissements matériels sont d’environ 10 millions d’€ par an. Raisio, pour sa part, génère
localement un chiffre d’affaire de 3 millions d’€ par an » [Fiterman 2002, p. 16].
139
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
À travers ces arguments, qui recoupent largement ceux des salariés et des instances écono-
miques locales, Charles F i t e r m a n s’est ainsi posé en défenseur du secteur chimique :
‘‘CharlesFiterman:Maconviction,d’entréeetquiaétéconfirméeparcequej’aipuvoir,
c’est qu’il est stupide de proposer de renoncer à l’industrie, que ce soit dans un centre comme
Toulouse ou à l’échelle de la France [. . .] En même temps évidemment, il faut travailler à
atteindre le plus haut niveau de sécurité. [. . .] Ma ligne, elle était, d’entrée, ni abandon, ni
statut quo. Mais, arriver à construire, quelque chose qui permette à l’industrie de coexister
avec la population.
Par conséquent, la troisième alternative d’« un nouveau site industriel à développer » est, sans ’’
surprise, celle qu’il retient. Il expliquait ainsi dans son rapport :
‘‘Poursatisfaireauximpératifsévoquésplushaut,unautrescénarioestpossibleetpourrait
réunir les meilleures conditions d’efficacité : l’aménagement d’un nouveau site industriel.
Pour cela, il conviendrait de prendre appui sur certains atouts existants, de mobiliser le maxi-
mum de ressources y compris celles des entreprises, de conduire des efforts prolongés et si
possible convergents des différents acteurs238.
’’
L’arrêt du phosgène, une des propositions pour un nouveau site industriel
Si l’arrêt du phos-
gène a été perçu comme le point-clef des décisions pour l’avenir du pôle chimique, ce point
n’était pas particulièrement mis en avant dans l’argumentation proposée dans le rapport du
CLI. La focale était davantage à défendre la vocation industrielle de l’ensemble du site, de
la caractériser (l’arrêt du phosgène apparaît comme la première des huit caractéristiques du
nouveau site) et de donner des outils pour assurer son développement.
Parmi les seize propositions du rapport, les douze dernières concernent directement le
« nouveau site industriel à développer239 ». Elles sont réparties en deux volets : « la création
des outils de développement et contrôle » et « les caractéristiques du nouveau site ». Cinq outils
ont ainsi été proposés240 :
• « Rappel de la proposition 3 : Créer un Comité Local d’Information et de Prévention
et de Surveillance -CLIPS- »241 ;
• « Proposition 5 : Établir une CHARTE de bonnes pratiques pour la maîtrise des risques
industriels » ;
• « Proposition 6 : Doter les CHSCT de missions et moyens renforcés » ;
• « Proposition 7 : Créer un CHSCT de zone » ;
• « Proposition 8 : Créer une structure d’animation pour la conversion et le développe-
ment du site ».
Suivaient huit propositions relatives aux caractéristiques du nouveau site242 :
• « Proposition 9 : Un site sans phosgène » ;
• « Proposition 10 : Contenir les risques et réaménager l’espace » ;
• « Proposition 11 : Mettre en œuvre un réel management des risques » ;
• « Proposition 12 : Réorganiser les transports de matières dangereuses » ;
• « Proposition 13 : Maintenir et développer l’emploi » ;
• « Proposition 14 : Dépolluer le site » ;
• « Proposition 15 : Diversifier les activités sur le site » ;
238 Ibid., p. 20 (n.s.).
239 Quant aux quatre autres, la première porte sur la question particulière (et qui, selon les propres termes du rapport,
« n’entrait pas strictement dans sa mission ») du règlement des dommages. Les trois suivantes se veulent de portée
générale et insistent sur la nécessité de renforcer la législation et la réglementation, la création pour l’ensemble
du site industriel sud-toulousain d’un Comité Local d’Information, de Prévention et de Surveillance, et la mise en
place d’un groupe d’experts pour réaliser un retour d’expérience sur la catastrophe d’AZF.
240 Au total, cf. [Fiterman 2002, pp. 20–22] op. cit.
241 Ce point comptait parmi les propositions de portée générale et était rappelé dans la section « création des outils de
développement et contrôle ».
242 Les huit propositions sont les suivantes : cf. [Fiterman 2002, pp. 23–28], op. cit.
140
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
• « Proposition 16 : Créer les meilleures conditions pour le futur site en répondant aux
urgences ».
L’arrêt du phosgène ne constituait ainsi que l’une de ces multiples propositions. Il est précisé
dans le rapport que :
‘‘Lesinformationsreçuesdepuisle21septembre,lesanalysesrenduespubliquesontconduit
la population à considérer le phosgène comme la plus importante et une très forte menace
pour sa sécurité. Cela ne peut être ignoré. C’est le sentiment des différentes composantes du
CLI qui considèrent que toute reprise d’une production ou d’une utilisation du phosgène est à
proscrire dans l’avenir243.
Au fil du travail du CLI, le phosgène s’est donc imposé à Charles F i t e r m a n comme un ’’
point non négociable pour la reprise des activités. Il convient en entretien :
‘‘CharlesFiterman:Çaavaitfocalisédoncl’attentiondelapopulation,nonseulementdes
associations, la population et les gens avaient la trouille du phosgène. Et moi je suis convaincu
qu’il n’y avait aucun consensus possible.
’’
Des propositions largement acceptées
Contrairement au SPPPI qui n’avait pas de pou-
voir décisionnel, le CLI était investi d’un engagement politique fort pour la recherche d’un
consensus. Il a permis de faire accepter une ligne de conduite que le Gouvernement avait,
timidement, esquissée six mois plus tôt, sans qu’elle soit suivie d’effets. Le travail com-
préhensif mené par Charles F i t e r m a n semble, en effet, avoir reçu un large assentiment.
L’ensemble des acteurs rencontrés estime qu’il a été bien mené, permettant à chacun d’expli-
citer son point de vue, et que ses conclusions étaient justes « compte-tenu de la situation » :
‘‘UnmembreducollectifPJC:Ilécoutaitlesgensilvoyaitcequiétaitacceptableoupas
acceptable. Ce qu’il a compris, c’est que le phosgène n’était pas acceptable.
’’
‘‘UnreprésentantsyndicalFOdelaSNPE:Jepensequ’ilaécoutéd’uncôtéetdel’autre
ce qu’ils avaient à dire mais que la pression était tellement phénoménale qu’à un moment
donné il s’est rangé du côté des plus forts. Nous, on a eu quelques discussions avec lui où il
était quand même inquiet de ce qui pouvait se passer économiquement, et pour les salariés de
Toulouse. Mais la pression était telle ! [. . .] Je pense que dans la décision que la commission a
été amenée à prendre, ça a pesé. Et nous, on ne pesait pas assez.
’’
‘‘LeconseillerencommunicationdelaSNPE:Quecesoitdesriverains,desassociations,
des industriels, on a tous rencontré Charles F i t e r m a n pour faire ce qu’on fait aujourd’hui :
lui raconter ce qu’on savait, d’avant l’explosion et d’après l’explosion, et la sensibilité qu’on
avait par rapport aux riverains, par rapport à toutes ces choses-là. Et donc il a pris sa décision
après avoir vu tous ces contacts multiples. Il a rencontré un monde fou, aussi bien du monde
économique, qu’industriel ou que des riverains.
Dès lors, la décision gouvernementale n’a surpris personne, puisqu’elle renvoyait directe-’’
ment, et pour chacun des acteurs, au travail du CLI :
‘‘Cetensemblederéflexionsetd’investigationsapermisderevenirsurl’expériencevécue,de
repérer les données des problèmes posés par la catastrophe, de confronter les points de vue
dans un climat constructif, de dégager des propositions incluses dans ce rapport. Ces propo-
sitions restent souvent discutées mais n’ignorent aucune des prises de position affirmées244.
243 Ibid., p. ’
23. ’
Charles Fiterman présente également trois amendements, plus mesurés, soutenus par l’intersyndicale
CGT, CFDT, FO, CGC du site SNPE et Tolochimie et Union départementale CGT, l’ancien président du SPPPI,
et l’AVPRI (association des victimes des périmètres de risques industriels). Tous trois refusent l’utilisation et le
stockage du phosgène dans les conditions actuelles, mais laissent une porte ouverte quant à la possibilité de les
rendre compatibles avec les nouvelles exigences de sécurité.
244 cf. Charles F i t e r m a n, [Fiterman 2002, p. 6], op. cit.
141
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
En conclusion, si les décisions arrêtées se sont imposées progressivement comme les
décisions atypiques
« meilleures solutions », elles étaient totalement atypiques car élaborées dans un contexte
de catastrophe, et soulevèrent de vifs ressentis. Ainsi les riverains auraient, pour partie,
souhaité que la catastrophe condamne définitivement ces industries à risques245, alors qu’au
contraire, salariés et industriels de la SNPE surtout, regrettaient que l’émotion suscitée par la
catastrophe ait occulté d’autres dimensions, et conduit à une limitation si forte des activités
et des emplois.
Par conséquent, malgré les dispositifs de concertation (SPPPI, CLI) et tout le travail ité-
ratif du processus décisionnel que nous avons décrit ici, les deux décisions, de fermeture
de l’usine AZF Toulouse et d’interdiction de phosgène sur le site de la SNPE, ne clô-
turaient pas totalement le débat : elles étaient une base pour continuer de porter des
revendications, une étape dans l’évolution des activités du pôle chimique 246.
3.2.4
Le Cancéropôle, projet phare émergeant de l’après-catastrophe
La catastrophe impose de penser la reconstruction de nombreux espaces, une reconstruction
qui tirerait les leçons de l’événement, tout en en effaçant rapidement les traces. Un an
après la catastrophe, la volonté politique d’implanter des activités économiques, autour
notamment des biotechnologies, semblait émerger. Parallèlement, les pro-
priétaires de chacun des sites définissaient leur projet respectif, certains
Nous proposons maintenant
prenant le parti de reconstruire sur place, d’autres de s’implanter ailleurs,
d’observer les projets qui
d’autres encore de structurer différemment leurs activités. Nous propo-
ont abouti ou qui sont en
sons maintenant d’observer, sept ans après la catastrophe, les projets qui
passe de l’être.
ont abouti ou qui sont en passe de l’être sur ces différents sites. À travers
eux, nous questionnerons les évolutions de ce territoire urbain suscité par
la catastrophe d’AZF, afin de savoir de quelles dynamiques elle a été por-
teuse, et dans quelle mesure elle a permis de réinscrire ces espaces dans le développement
urbain de l’agglomération.
Le Cancéropôle, un projet de réconciliation
Au cœur de l’espace sinistré, un grand projet d’agglomération vit le jour sur l’ancien site
AZF. Après le débat animé quant à l’avenir du pôle chimique que nous venons de présenter,
la fermeture de l’usine AZF conduisit à libérer plus de cent hectares à quelques kilomètres
du centre de la ville, cependant que l’arrêt des activités liées au phosgène entraînait la
diminution des périmètres de dangers et autorisait d’envisager des constructions sur le
terrain libéré par AZF. Par ailleurs, une vaste friche industrielle située à la limite sud du
terrain d’AZF pouvait être intégrée dans le projet de revalorisation de cet espace. Cette
friche, dite du site de Braqueville, était en l’état depuis la fermeture d’une partie des activités
de la SNPE en 1973. Du fait de la catastrophe, elle a ainsi fait l’objet d’une requalification
après trente ans de statu quo.
Le projet qui vit le jour ici était de créer un campus de recherche et soin autour du
Cancer, appelé Cancéropôle247.
245 Charles F i t e r m a n indique dans la conclusion de son rapport que « le collectif PJCnina et l’UNIMATE se pro-
noncent pour une fermeture définitive du site chimique ». cf. [Fiterman 2002, p. 29], op. cit.
246 En septembre 2002, le pôle chimique ne comptait plus que deux établissements : la SNPE qui redémarrait avec
un peu moins de deux cents employés contre six cents avant la catastrophe, et l’unité toulousaine de Raisio qui
employait une vingtaine de personnes. Depuis 2002, plusieurs unités ont encore été arrêtées : sur le site de la SNPE,
plusieurs ateliers ont successivement été fermés en 2005 et 2007 ; l’unité toulousaine de Raisio, entre temps rachetée
par Ciba-Geighy, a fermé en 2007. En quelques années, l’effectif du pôle chimique est ainsi passé de mille cinq cents
emplois directs au moment de la catastrophe, à tout juste quatre-vingt-dix personnes en 2008, des chiffres qui n’ont
définitivement plus rien en commun avec ceux des années 1960 où la seule ONIA employait plus de trois mille
personnes.
247 Jusque-là, toute la communication sur ce projet s’est faite autour du nom Cancéropôle. Les porteurs du projet
préfèrent maintenant celui de Campus-Cancer, ou Cancer-Campus, afin de donner une plus grande lisibilité au
concept de campus qui anime tout le projet et qui est jugé plus fort et plus actuel que celui de pôle. Néanmoins,
même si le nom pourrait évoluer dans les années qui viennent, nous emploierons ici celui de Cancéropôle.
142
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
Ce projet est véritablement le projet phare quant aux reconstructions post-AZF, et pour
cause. D’une part, il concerne une surface très étendue, supérieure à deux-cents hectares, et
située au cœur de l’agglomération toulousaine, et d’autre part, il est hautement symbolique,
puisque c’est le projet qui concerne le plus directement la reconversion de l’ancien site
industriel. Il est ainsi annoncé, sur le site internet du projet, que « le Cancéropôle est chargé
d’une forte symbolique : il marque le renouveau d’un secteur sinistré et constitue une nouvelle
étape pour le développement de la métropole »248.
Pour retracer rapidement la généalogie de ce projet, dans l’année qui suit la catastrophe,
le centre de recherche Sanofi-Aventis, déjà implanté sur le pôle chimique, avait fait savoir
qu’il maintenait son projet d’extension soumis à enquête publique quelques mois avant
l’explosion. Et la Ville de Toulouse envisageait de dédier le site au projet de Cité des Biotech-
nologies249. Nourri, entre autres, de ces éléments, Philippe D o u s t e - B l a z y, alors maire de
Toulouse et président du Grand Toulouse, lança l’idée, fin décembre 2002, de dédier le site à
un Cancéropôle.
Le projet fit son chemin, et le 31 mars 2004, la création d’un centre de recherche et de
soin sur le Cancer sur le site AZF était officiellement annoncée.
Ce projet, dont la maîtrise d’ouvrage est confiée au Grand Toulouse (et non à la ville), était
basé sur le concept de la réconciliation. Un concept décliné autour de plusieurs volets :
réconciliation
la réconciliation du malade avec la maladie, la réconciliation entre les différents acteurs
travaillant sur le Cancer (chercheurs publics, chercheurs privés, cliniciens, etc. ), et la récon-
ciliation, enfin, de la ville et des Toulousains avec cet espace urbain250. Il s’agissait en effet
de transformer un lieu de « mort » en un lieu de « vie ». Philippe D o u s t e - B l a z y explique
ainsi :
‘‘Trentemorts,desmilliersdeblessés,unepeurcollective,untiersduterritoiremunicipalsans
vitres [. . .] On est face à la plus grande catastrophe écologique depuis la deuxième guerre
mondiale en France et même en Europe, dans l’Union Européenne. L’idée est de faire à cet
endroit là un lieu de vie, un lieu d’espoir, et non pas un lieu de mémoire simplement.
[Philippe D o u s t e - B l a z y, maire de Toulouse de 2001 à 2004, président du Grand Toulouse
de 2001 à 2008, ministre de la Santé de 2004 à 2005 et des Affaires étrangères de 2005 à 2007]
Cet extrait rappelle le bilan catastrophique de l’explosion de l’usine AZF pour souligner ’’
l’importance de la dimension symbolique du projet. À travers ce projet, ses concepteurs
entendent donner un nouveau souffle aux territoires sinistrés :
‘‘OnessaiedefairequeleCancéropôlenesoitpasunîlotdebonheurdansunemerdemalheurs,
dont les éléments du Mirail participent, dont les éléments de toutes ces zones “destroy”, y
compris Chapitre et Thibaud qui sont des zones d’activités [de piètre qualité], participent.
[. . .] La logique urbaine, c’est aussi un continuum urbain qu’on aimerait tisser à partir du
Cancéropôle.
[Le directeur général adjoint des services du Grand Toulouse, responsable du projet de Cancé-
ropôle]
’’
248 cf. le site internet du Cancéropôle, consulté en mars 2009 : http://www.canceropole-toulouse.com
249 Un an après la catastrophe, la mairie annonce une stratégie de repositionnement dans le secteur des biotechnolo-
gies, dont elle veut faire un de ses atouts dans la concurrence entre métropoles européennes : « La création d’une
Cité des Biotechnologies est en marche. [. . .] L’exigence de reconversion de l’économie toulousaine apparue après
le drame du 21 septembre et la disparition d’une partie de l’industrie chimique ont contribué à fédérer les pouvoirs
publics et les industriels autour du développement du pôle santé et plus particulièrement ”biotech” car le secteur de
la santé sera générateur d’emplois sur le moyen terme. La présence de l’INSERM, de l’INSA, de l’INRA, du CNRS,
des Laboratoires Pierre Fabre ou Sanofi-Synthélabo constitue un élément favorable. La Cité des biotechnologies
pourrait s’étendre sur le site d’AZF dans l’hypothèse où il serait considéré comme viable. » [Toulouse Infos 2002,
pp.26–28]. Ce projet s’inscrit par ailleurs dans la lignée directe du Schéma directeur de l’agglomération toulou-
saine en 1998, qui indiquait : « secteur de diversification important, l’industrie de la santé doit être renforcée », et
précisait : « dans cette perspective, il faudra développer : l’hôtellerie médicale, les sociétés de services, un centre de
formation pluridisciplinaire associant médial, biomédical et services. Il faudra aussi désigner un lieu à forte valeur
identitaire où seront regroupés, sans exclusivité, un grand nombre de tous les secteurs de la santé. » (Extraits de la
révision du schéma directeur de l’agglomération toulousaine, approuvée le 11 décembre 1998, p.78-79).
250 L’entretien avec le directeur général adjoint des services du Grand Toulouse, responsable du projet de Cancéropôle,
abonde dans ce sens.
143
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
Ils espèrent ainsi que, par effet d’entraînement, le Cancéropôle contribue à revaloriser l’en-
semble du Sud-Ouest toulousain251. Enfin, ce projet se veut central dans la diversification
des activités économiques du Grand Toulouse : il devrait concourir au rayonnement de
l’agglomération toulousaine dans ce secteur des biotechnologies dédiées à la santé.
Face au Cancéropôle, un espace hétérogène
Face à ce projet phare, de l’autre côté de la route d’Espagne (RN20), une série de projets a
vu le jour, sans que la cohérence entre eux ni avec le Cancéropôle ne soit toujours assurée.
Si l’on balaie cette zone du Nord au Sud, quatre espaces distincts peuvent être identifiés
(cf. figure 3.9) :
• le dépôt de bus Tisséo ;
• le plus récent projet de clinique des sports (Médipôle Garonne) ;
• l’hôpital Gérard Marchant ;
• la zone industrielle du Chapitre.
F i g u r e 3.9 – Les reconstructions au sud de la rocade
Le dépôt de bus Tisséo, un projet hors des nouvelles logiques territoriales
Au nord de cette
frange, bordée à l’Est par une route nationale et à l’Ouest par une voie ferrée et une au-
toroute (A64), le dépôt de bus de la société de transport en commun de l’agglomération
toulousaine252 a été reconstruit et a rouvert ses portes en janvier 2008. Ce dépôt, qui peut ac-
cueillir trois-cents bus, occupe un terrain d’une superficie de onze hectares. Près de huit-cent
personnes y travaillent. Le choix de la reconstruction aurait été motivé par la localisation du
site et l’attachement du personnel à ce lieu. Selon des propos cités dans La Dépêche du Midi,
251 Le projet étant encore dans sa phase de réalisation (les premiers bâtiments du Cancéropôle sortaient tout juste de
terre courant 2009), ces effets d’entraînement ne sont pas encore perceptibles.
252 La société de transport en commun de l’agglomération toulousaine a changé de nom entre 2001 et 2009. La SEMVAT,
qui assurait gestion du réseau et son exploitation depuis 1972 pour le SMTC (Syndicat Mixte des Transports en
commun) est devenue Tisséo ou Tisséo-SMTC en 2002. Nous emploierons ici l’expression « dépôt de bus Tisséo-
SMTC ».
144
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
le président de Tisséo et maire de Toulouse (2004-2008) exprime ainsi que « le site est straté-
giquement bien placé et que, malgré le traumatisme, les personnels y sont attachés253 ». Dans
un tout premier temps, comme pour les autres sites riverains du pôle chimique, la question
du danger a été posée, comme en témoignent ces propos du directeur de la SEMVAT cités
dans le journal régional, deux mois après la catastrophe :
‘‘Lamotivationpourreconstruireestimmense.Lacatastropheacasséetdétruitdumatériel,des
hommes et des femmes sont encore traumatisés, mais elle nous a rendus plus forts qu’avant.
Une chose est sûre, qu’on reconstruise ou non à Langlade, le personnel ne s’en laissera pas
compter sur la sécurité du site et n’acceptera pas à nouveau un risque Seveso de l’autre côté
de la route254.
Par ailleurs, la catastrophe est présentée comme une occasion de renouveau :
’’
‘‘Au-delàdecesproblèmesquenousallonsrésoudreleplusvitepossible,ilnousfautrecons-
truire. Et pas seulement des murs. Mais une entreprise. Les locaux de Langlade dataient des
années 70. Il nous faut maintenant repenser la société de transports toulousains pour le futur255.
En rép ’’
onse, le nouveau dépôt de bus se veut un projet ambitieux :
‘‘Leconceptarchitecturalretenuestfondésurlavolontédefairedececentreunéquipement
fonctionnel avec une forte image qualitative. Nous avons mené ce projet ambitieux en y consa-
crant un budget de 42 millions d’euros. Cet important investissement répond à la nécessité
d’offrir aux salariés des locaux accueillants et confortables256.
Néanmoins, sa reconstruction, décidée en interne (sur des logiques propres à la société ’’
Tisséo), suscita des questions quant à la cohérence des reconstructions sur le territoire
sinistré par la catastrophe d’AZF. Cet équipement, malgré sa qualité architecturale, est dédié
au stockage et à l’entretien des bus de ville, impliquant pollutions (sonore, atmosphérique)
et circulation. Dès lors, le choix de sa localisation, face au Cancéropôle, futur grand centre
de recherche et de soins, ne manqua de soulever des critiques257.
L’hôpital Marchant, de la catastrophe au malaise institutionnel
Pour continuer ce tour d’hori-
zon, juste au sud de ce dépôt de bus, un projet, plus récent, sort de terre en 2009 : celui de la
clinique des sports, appelée « Médipôle Garonne ». Il s’agit en fait du déménagement d’une
clinique du centre de Toulouse (la clinique du Cours Dillon), qui a été souhaité en 2005 du
fait de l’augmentation de l’activité et de l’enclavement de l’ancien site. Ce complexe hospi-
talier, centré sur les pathologies sportives et de la rééducation, sera implanté sur un terrain
de taille bien plus faible que les projets alentours258, qui était occupé avant la catastrophe
par deux entreprises classées ICPE (Installations classées pour l’environnement), la Société
Commerciale de Potasse et d’Azote (SCPA Agronutrition) et le laboratoire Bioland259.
Il devrait ouvrir ses portes au dernier trimestre 2009. L’installation de
cet équipement privé n’est pas directement lié au projet de Cancéropôle,
La construction d’une cli-
les domaines médicaux en jeu ne sont pas les mêmes. On peut cepen-
nique privée conforte la
dant l’envisager comme une confortation d’un pôle santé en cours de
structuration de cet espace
structuration sur cet espace, avec le Cancéropôle d’un côté, et l’hôpital
en pôle santé.
psychiatrique Gérard Marchant de l’autre.
253 Jean-Luc M o u d e n c, président de Tisséo et maire de Toulouse (2004-2008), cité dans « Tisséo, le retour à Langlade »,
La Dépêche du Midi, le 27 juin 2006.
254 cf. « Francis G r a s s » : « La catastrophe nous a rendus plus forts » La Dépêche du Midi, 2.12.2001.
255 Ibid.
256 Jean-Luc M o u d e n c, cité dans un article intitulé « Langlade retrouve ses bus », publié le 9 janvier 2008 sur le site
internet de la Ville de Toulouse, rubrique actualité, http://www.toulouse.fr/fr-32/actualite-206/index.
html.
257 Le directeur général adjoint des services du Grand Toulouse, responsable du projet de Cancéropôle estime ainsi
que « quand on recrée à côté du Cancéropôle, le plus grand parking européen de bus, c’est qu’on n’a rien compris. »
(entretien avec le directeur général adjoint des services du Grand Toulouse, responsable du projet de Cancéropôle).
258 Un peu moins de 1,5 ha, à l’angle de la route d’Espagne et de la rue de Gironis.
259 Nous ne connaissons pas les raisons de la cessation de ces deux terrains, ni ce qu’il est advenu des établissements
SCPA-Agronutrution et Bioland.
145
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
En effet, cet hôpital est le plus vieux voisin de l’usine AZF, plus ancien
lui-même que l’usine260. Si sa reconstruction sur place a finalement été
décidée, et que l’hôpital fonctionne de nouveau aujourd’hui, son avenir a fait l’objet d’une
longue bataille sur laquelle il nous semble important de revenir. Dans les mois qui ont suivi
l’explosion de l’usine AZF, sa direction, et surtout ses employés, se sont battus pour que
l’institution psychiatrique ne soit pas « l’oubliée » de la catastrophe. Une lutte contre l’oubli
des politiques, et des médias :
‘‘[FR3-20h30][...]«avantdeconclurecetteémissionencoreunedépêchequim’informequ’un
hôpital psychiatrique proche de l’usine a pu être évacué. Cet hôpital accueillait une centaine
de personnes. Heu.., de personnes atteintes de problèmes [. . .] » . C’est pas possible, c’est
caricatural, une heure d’émission, il y a des blessés et des morts devant, derrière à côté de
l’hôpital, ils ont parlé du dépôt de bus, des entrepôts, du grossiste, de dizaines d’autres activités,
mais de Marchant point. Il y a comme un grand trou noir dans leur carte.261.
’’
‘‘Leproblèmedesantépubliquequereprésenteladestructiondel’hôpitalpsychiatriquesemble
oublié, pour ne pas dire dénié [. . .] Dans son journal de la solidarité, la mairie de Toulouse a
fait l’alphabet de la catastrophe [. . .] E comme Écoles, F comme Fenêtres[. . .] Il n’y a pas de
lettre H [. . .] Ainsi se trace le cercle de l’oubli262.
Oublié alors même que le personnel de l’hôpital Marchant estime avoir joué un rôle de ’’
premier ordre dans les soins de première urgence :
‘‘Ilaétésouventsoulignél’énormeeffortdeshôpitauxtoulousainspouraccueillirl’affluxdes
blessés, mais personne n’a parlé du fait que le personnel de l’hôpital Marchant y avait participé
en première ligne, accueillant les premiers blessés d’AZF alors que les soignants et les malades
étaient eux-mêmes pris dans l’explosion263 264.
Au-delà de cette question de l’oubli, la catastrophe a également réveillé des interrogations ’’
sur l’organisation de la santé mentale en Haute-Garonne. Ce secteur connaissait visiblement
des difficultés avant la catastrophe que celle-ci a révélées, à la manière dont elle a révélé la
fracture sociale entre les quartiers d’habitat social et le reste de la ville. C’est ce que relèvent
ces deux extraits :
‘‘Mêmesilacatastrophen’avaitpaseulieu,lesystèmeétaitenvoied’implosion265.
’’
‘‘NotredésespoiràMarchant,vientdufaitquecethôpitaln’avaitpasdeprojetinstitutionnel
avant l’explosion266.
Ainsi, après la catastrophe, la construction d’un projet pour l’hôpital Marchant est d’autant ’’
plus complexe à mettre en œuvre qu’elle nécessite d’être appuyée par un nouveau projet
d’établissement, et plus largement, pour le secteur psychiatrique de l’ensemble du dépar-
tement. À cette fin, la Mission nationale d’appui en santé mentale réalise un rapport en
avril-juin 2003 sur l’organisation de la santé mentale dans la Haute-Garonne. Son éditorial
insiste sur l’opportunité que représente la catastrophe pour « refonder un projet tourné vers
260 cf. supra 1.2.1.
261 Contribution d’un infirmier de l’hôpital G. Marchant sur le site internet du SERPSY, Soin Étude et Recherche en
Psychiatrie, consulté en mars 2009, http://www.serpsy.org/toulouse/toulouse_index.html.
262 Contribution d’une infirmière de l’hôpital G. Marchant, ibid.
263 Contribution d’une infirmière de l’hôpital G. Marchant, ibid.
264 Un autre infirmier écrit plus directement : « C’est Marchant qui a fourni les premiers secours transformant la
pelouse du service d’urgence en hôpital de front. », ibid.
265 Extrait de l’article « Les commentaires de la Commission médicale d’établissement CH Marchant » [MNASM
2003].
266 Contribution d’une infirmière de l’hôpital G. Marchant sur le site internet du SERPSY, op. cit.
146
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
l’avenir267. Les conclusions de ce rapport seront discutées localement268, et ont conduit in
fine à la réouverture de l’hôpital Marchant sur son site historique269.
Dans l’attente de la réouverture complète du site à la fin de l’année 2005, les services de
l’hôpital Marchant ont été successivement relogés dans divers endroits, complexifiant le
travail du personnel soignant. Dans un premier temps, « les 368 malades ont été évacués
dans toute la région avec les moyens du bord vers 75 lieux différents au soir de l’explosion [. . .]
Plusieurs hôpitaux ont réouverts des pavillons désaffectés pour accueillir des patients le soir de
l’explosion. Certains de ces lieux fonctionnent encore avec du personnel de l’hôpital Marchant
(Lannemezan, Saint-Lizier à côté de Saint-Girons, Limoux, Montauban pour les services adultes).
Le plus proche de Toulouse est Montauban à 50 kms, les autres sont à 100 kms ou plus270 ». Cent-
vingt lits ont ensuite été provisoirement installés à l’hôpital militaire Larrey, à Toulouse271,
cependant que les autres services continuaient d’être répartis sur plusieurs sites régionaux.
Puis, l’ensemble des lits a peu à peu ouvert sur le site historique : on peut lire dans la presse,
en février 2002, que près de cent-cinquante lits y étaient réinstallés, et en mars 2005, que le
rapatriement prochain des cent-vingt lits de l’hôpital Marchant était annoncé. Il semble que
l’hôpital n’ait retrouvé un fonctionnement normal qu’à la fin de l’année 2005, soit plus de
quatre ans après l’explosion.
À travers cet exemple, transparaissent plusieurs éléments qui nous semblent caractéristiques
de la catastrophe d’AZF : d’une part, elle est souvent un révélateur de difficultés plus an-
ciennes, par sa violence et la réaction qu’elle impose, elle dévoile des déséquilibres propres
aux différents ensembles qu’elle affecte. D’autre part, les reconstructions qui lui succèdent
s’inscrivent dans des logiques qui dépassent le cadre de la catastrophe. Ainsi, la recons-
truction de l’hôpital Marchant pose avant tout la question de l’organisation de la santé
mentale en Haute-Garonne et de la fragilité de ce secteur, dépassant largement la question
des travaux nécessaires à la reconstruction à l’identique, au rétablissement de la situation
ante-catastrophe. Par ailleurs, il apparaît ici que le débat sur la reconstruction est détaché de
toute préoccupation territoriale : les questions sont posées à l’échelle de l’hôpital lui-même,
et non à celle de l’ensemble du territoire sinistré. Mais pouvait-il en être autrement étant
donné que les systèmes d’acteurs susceptibles d’intervenir à l’une et l’autre de ces échelles
sont largement disjoints.
Les deux projets de construction du cancéropôle et de réimplantation de l’hôpital Mar-
chant se construisent donc de façon largement indépendante, quand bien même l’un et
l’autre concernent le domaine de la santé.
Ces réflexions pourraient être développées, exactement de la même manière, autour de la
267 « Certains parlent “d’éclatement” ou de “démantèlement” de Marchant. On ne peut que comprendre l’importance
d’une logique de restauration matérielle et identitaire après une catastrophe qui a failli détruire une institution.
Cette dernière, avec le temps, ne peut en rester au poids du passé récent, fût-il aussi traumatisant. Retour au
statu quo ante, restitutio ad integrum ? Ne s’agit-il pas d’un message homéostatique sur la place et le poids de
l’hospitalisation que le centre hospitalier Marchant s’adresse à lui-même ainsi qu’à tous ses partenaires alors que
le traumatisme, malgré ou à cause de la souffrance subie, s’impose comme l’occasion unique de refondation d’un
projet tourné vers l’avenir ? ». cf. l’éditorial,[MNASM 2003].
268 La Mission nationale d’appui en santé mentale propose dans un rapport publié en avril-juin 2003 que « la réor-
ganisation du système de santé mentale en Haute-Garonne s’articule sur trois idées-force : un développement de
la prise en charge ambulatoire s’appuyant sur un dispositif d’urgence intégré et gradué ; une nouvelle répartition
en quatre pôles d’hospitalisation de proximité ; et une coordination entre les hôpitaux publics (CHU de Toulouse
et CH Gérard Marchant) et les cliniques privées, qui, avec plus de 1000 lits, représentent 10% des capacités totales
de la psychiatrie privée en France ». cf. [MNASM 2003, p. 1]. Ce projet, qui identifie effectivement l’hôpital
Marchant comme l’un des pôles d’hospitalisation, est localement reçu comme étant peu applicable, en particulier la
répartition de l’hospitalisation en quatre pôles. Le président de la CME du centre hospitalier G. Marchant reproche
également à ce rapport que les solutions soient proposées « sur un plan quinquennal alors qu’il y a, à l’évidence,
des réponses rapides à apporter du fait de la destruction de l’hôpital Marchant ». cf. l’article « Les commentaires de
la CME CH Marchant » [MNASM 2003].
269 Soulignons que l’un des éléments, parmi tant d’autres, invoqués pour la préservation de l’hôpital et sa réhabilitation
est sa qualité architecturale : si aucun de ces bâtiments n’est classé au titre des monuments historiques, le caractère
patrimonial de l’hôpital est largement reconnu. L’historienne de l’art Odile F O U C AU D relève ainsi :« En réponse à
la loi de 1838 portant la création d’un établissement psychiatrique par département, la patrie d’Esquirol [psychiatre
toulousain de renommée nationale] rendit hommage au grand théoricien de l’asile en édifiant dans les années 1850
un ensemble pavillonnaire modèle, véritable chef-d’œuvre du rationalisme architectural. L’architecte toulousain
Jacques-Jean E S Q U I É réalisa une véritable prouesse pour cet instrument de guérison en alliant l’économie à la
fidélité aux principes thérapeutiques fondamentaux d’Esquirol quand ceux-ci étaient presque partout abandonnés
pour des raisons financières ». cf. [Foucaud 1986, p. 145].
270 Contribution d’une infirmière de l’hôpital G. Marchant sur le site internet du SERPSY, op. cit.
271 Si la décision a été annoncée à la fin du mois d’octobre 2001, elle n’a été effective qu’après la fin février 2002.
147
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
reconstruction du dépôt de bus, pour lequel la question de la cohérence spatiale des différents
projets de reconstruction se pose avec d’autant plus d’acuité.
La ZI du Chapitre, un espace susceptible de mutations
Enfin, tout au sud de cette frange
qui fait face au Cancéropôle, se trouve la zone industrielle du Chapitre. Cette ZI abrite
plusieurs dizaines d’entreprises, recouvrant divers secteurs d’activités. Si cette zone a été
assez fortement impactée par la catastrophe, elle semble s’être globalement maintenue. Une
partie des activités a certainement évolué du fait de la catastrophe, mais aucun document
ne retrace précisément ces évolutions. Il semblerait, selon un membre du collectif « Plus
projets de
Jamais ça ! », que soixante entreprises de la zone industrielle aient été fermées, et cent-vingt
reconstruction
dévastées272. Là encore, les projets de reconstruction sont largement indépendants, et ne
indépendants
présentent pas de cohérence avec le projet phare du Cancéropôle. Néanmoins, cet espace est
susceptible de muter, progressivement, sous l’effet d’entraînement de ce dernier. On peut en
effet imaginer que la proximité du Cancéropôle rende la zone industrielle du Chapitre plus
attractive, notamment pour des entreprises du secteur des biotechnologies de la santé.
Ainsi, les reconstructions de ces différents espaces ont été principalement motivées par des
logiques propres à chacun des propriétaires concernés, et constituent aujourd’hui un espace
relativement hétérogène, hébergeant des activités diverses : stockage et entretien de bus,
clinique du sport, médecine psychiatrique, activités industrielles variées. Les reconstruc-
tions successives à la catastrophe sont donc largement indépendantes d’un éventuel projet
stratégique global pour l’ensemble de ces espaces sinistrés.
Néanmoins, un pôle santé semble se dégager, autour du Cancéropôle, de l’hôpital psy-
chiatrique G. Marchant et du récent projet Médipôle-Garonne. Mais, si on peut imaginer
la mutation progressive de la zone industrielle du Chapitre, il n’en est pas de même du
dépôt de bus, et celui-ci restera certainement longtemps un élément de disparité de cet
espace sud-toulousain.
Vers un front tertiaire au nord de la rocade ?
Pour poursuivre notre panorama des reconstructions majeures qui succèdent à la catas-
trophe, intéressons-nous maintenant au nord de la rocade, du terrain de l’AFPA à celui de
l’école de chimie. Cette zone, également laissée quasiment à l’état de friche, a été le lieu de
profondes transformations.
Ainsi, les bâtiments de l’AFPA, l’immeuble d’EDF, ainsi que diverses entreprises de plus
petite taille (Darty, Midi-Papiers-Peints, Speedy, [. . .]) ont laissé place à de vastes opérations
d’immobilier d’entreprise, facilitées par le classement de ces espaces en zone franche urbaine
(ZFU) en 2004. Les deux premiers projets qui se sont concrétisés ici sont la reconstruction
de l’entreprise Brossette, et la transformation de l’immeuble d’EDF en immeuble de bureau
locatif. Le reste de la zone est resté plus longuement à l’état de friche. En 2004, la mise en
place d’une zone franche urbaine, intégrant les espaces, lourdement sinistrés, du secteur
de Bordelongue (de part et d’autre de la route d’Espagne, au nord de la rocade) a favorisé
l’émergence de projets d’immobilier d’entreprise, représentant un total de 100 000 m2 de
bureaux qui devraient être complètement livrés d’ici 2012.
Plus au Nord, le Lycée Françoise a été reconstruit à l’extérieur de Toulouse, dans la commune
voisine de Tournefeuille, de même que le parc-atelier de la DDE qui a été reconstruit à Portet-
sur-Garonne. Profitant de la libération de ces deux espaces limitrophes, le lycée Gallieni a
été reconstruit « en grand » autour d’un projet ambitieux273, mis en valeur par le Conseil
Régional :
‘‘L’ancienlycéeGallieniétaitlerésultatd’unehistoire.C’étaitunvieuxlycée.Celui-ciestde-
venu un lycée ultra-moderne, haute qualité environnementale, couvert de 2 000 m2 de toitures
272 Selon un bilan du collectif « Plus Jamais ça ! » présenté sur le site internet du SERPSY, op. cit., par une militante du
collectif par ailleurs infirmière à l’hôpital G. Marchant.
273 De la même manière, la plus-value apportée au lycée Françoise et au parc-atelier de la DDE à travers leur recons-
truction est mise en avant, par les porteurs de ces projets.
148
3.2. Le pôle chimique toulousain, retour sur dix mois d’effervescence
photovoltaïques. [. . .] Nous avons tenu à ce que cet épouvantable souvenir de la catastrophe
d’AZF, cette destruction d’un quartier le long de la route d’Espagne, soit aujourd’hui recons-
truit, rebâti, repensé, qu’on y retrouve définitivement la vie274.
Dédié à l’automobile, il a rouvert ses portes en septembre 2008275. Il se veut un lycée phare ’’
pour Toulouse en matière de formation professionnelle, participant de la renaissance des
quartiers sinistrés après la catastrophe.
Un casino contesté sur le nord de l’île du Ramier
Plus à l’Est, enfin, le terrain occupé par
l’ENSIACET (École nationale supérieure d’ingénieurs en arts chimiques et technologiques)
a été réaffecté à un casino de machines à sous. Comme le présente assez justement un article
du Moniteur de décembre 2003, « ironie de l’histoire, l’École nationale des ingénieurs en arts
chimiques et technologiques, sur l’île du Ramier, a subi de plein fouet les effets de l’explosion
de l’usine AZF. Totalement détruite, elle va être reconstruite sur un autre site, aux portes
de Labège Innopole, spécialisé dans les activités high-tech276 ». Ce déplacement insérera
l’école de chimie au cœur de l’Institut National Polytechnique de Toulouse qui regroupera à
terme plusieurs écoles d’ingénieurs. Dans le même temps, il libère un vaste terrain sur l’île
du Ramier, où sera construit le casino. À l’instar d’autres grandes villes françaises (Lyon,
Lille, Bordeaux), Toulouse se dote ainsi d’un casino de machine à sous277. Selon le discours
municipal, l’installation du casino sur l’île du Ramier apparaît comme la concrétisation
d’un projet plus ancien, pour lequel les terrains libérés par l’explosion sont une opportunité.
Son positionnement est légitimé par l’orientation historique de l’île du Ramier pour les
activités ludo-créatives278. Enfin, il représente une manne financière importante pour la ville
de Toulouse, qu’elle investira dans les secteurs culturel et touristique.
Ce projet a été fortement contesté. Deux exemples :
• L’association « Casino à Toulouse non merci » insiste sur l’addiction au jeu, qui tou-
cherait prioritairement les populations précaires, riveraines du site, en particulier sur
le quartier d’Empalot.
• Les services de l’État contestent eux la construction d’un tel établissement du fait de
la forte inondabilité du site279.
Néanmoins, sur ce terrain, c’est donc un lieu dédié aux jeux et aux loisirs, qui se substi-
tuera à un établissement d’enseignement supérieur de renom, ce qui n’est pas un moindre
changement d’activité.
Ainsi que le fait apparaître la carte ci-dessus (Figure 3.10), sept ans après la catastrophe d’AZF,
un front tertiaire le long de la rocade se dessine. Cette logique de créer une « frontalité
urbaine » continue du casino à Bagatelle, situé plus à l’ouest, est mise en avant par les
services de la ville de Toulouse. Selon un entretien avec le chef de projet Toulouse Grand
Ouest, au service Études Urbaines de la ville de Toulouse, « le casino a été une première
réflexion pour faire une frontalité sur la rocade ». La logique est alors de continuer « ce
geste architectural et urbain » via la construction d’immeubles de bureau sur les secteurs
Bordelongue et de Bagatelle en profitant de leur inscription en ZFU. Enfin, ces différents
projets, y compris le Cancéropôle, contribueraient à affirmer la « porte sud » de Toulouse :
‘‘LedirecteurduserviceurbanismedelavilledeToulouse:Surleschémadirecteuretsur
le POS de Toulouse, il y a une zone symbolisée ici qui s’appelle la porte sud, porte d’Espagne,
et sur laquelle il a toujours été indiqué l’intention de réaliser un projet fort. Ce qu’on est en
train de mettre en place aujourd’hui y contribue.
274 Propos du président du Conseil régional, Martin Malvy (PS), lors d’une visite du chantier, vidéo accessible sur
http://www.midipyrenees.fr/Visite-du-chantier-Gallieni, consulté en mars 2009.
’’
275 Pendant sept ans, les lycéens ont donc été accueillis dans des locaux « provisoires ». Il en est de même des élèves
du lycée Françoise et du lycée Déodat-de-Sévérac (situé un peu plus au Nord, il a dû être totalement rénové) dont
les travaux se sont terminés en 2007.
276 Toulouse, « L’agglomération en projets », Le Moniteur n°5220 du 12/12/2003, p.26.
277 Cette activité, longtemps réservée aux stations balnéaires, thermales ou climatiques, est autorisée depuis 1988
dans les stations touristiques constituant une agglomération de plus de 500 000 habitants et soutenant une scène
culturelle, par l’amendement dit C h a b a n - D e l m a s. Toulouse peut donc en 2001 se doter d’un casino.
278 Voir par exemple les vœux à la presse de Jean-Luc M O U D E N C, Maire de Toulouse, en 2007.
279 La problématique de l’inondation se décline sur plusieurs projets de la zone sinistrée par AZF : si le cas le plus
marquant est celui du casino (car c’est le seul projet qui prenne place dans la zone d’aléa fort), les sites du lycée
Gallieni et du Cancéropôle sont également soumis au risque d’inondation.
149
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
F i g u r e 3.10 – Les reconstructions au nord de la rocade
Cette sommaire présentation des évolutions des alentours du pôle chimique permet tout
d’abord de constater, plusieurs années après la catastrophe, qu’elle a induit de multiples
transformations. Si les orientations semblent tracées — une place importante est faite aux
activités économiques, dans la partie Nord, et au domaine de la santé et des biotechnolo-
gies autour du Cancéropôle — et même renforcée par une mise en discours qui privilégie
la cohérence à l’incohérence, les reconstructions se sont, pour une large part, opérées au
coup par coup, suivant des logiques propres à chaque espace. Le contexte de l’urgence, l’em-
pressement à tourner la page de la catastrophe l’ont certainement favorisé, en ne laissant
pas le temps à la construction d’une stratégie d’ensemble. La cohérence globale est ainsi
entachée de quelques points sombres, comme le dépôt de bus ou la poche d’habitat qui a été
reconstruite, enserrée entre les nouvelles constructions immobilières et le lycée Gallieni.
Enfin après cette rapide étude, nous pourrions être tentés de conclure que la catastrophe
a réellement ouvert de nouvelles perspectives pour les espaces sinistrés. Des perspectives
où la chimie industrielle n’a (définitivement) plus sa place. L’explosion de l’usine AZF
apparaît ainsi, et le débat qu’elle suscite quant à l’avenir des unités de production en est
bien le témoin, comme une opportunité de mutation d’un territoire industriel déqualifié.
3.3
Une redynamisation du territoire aux dépens de l’industrie lourde
Dans la phase de l’immédiat après-catastrophe de Toulouse, on perçoit la mise en œuvre d’un
débat à plusieurs échelles, nationale et locale, en partie poreuse l’une vis-à-vis de l’autre, et
dans lequel sont posées d’emblée les questions de la pérennité du site et de son redémarrage.
C’est bien sûr l’ampleur des dégâts et la levée de l’autorisation administrative d’exploitation
qu’ils provoquent, mais aussi l’émotion publique et une dynamique associative sans pareil
des riverains qui amènent logiquement le pouvoir — politique plutôt qu’administratif — à
trancher sur les conditions d’une reprise minimaliste des activités sur le site. On n’observe
a priori pas grand-chose de similaire dans l’accident lyonnais, survenu quelques années plus
tôt : le sinistre était relativement circonscrit à l’intérieur de l’enceinte de l’exploitant, et les
victimes, décédées ou blessées, étaient uniquement des professionnels en activité. Ainsi donc
l’accident reste confiné dans les limites habituelles d’un problème industriel. C’est avant
tout le volume de carburant concerné et la présence de produits adjuvants inusités dans un
dépôt pétrolier qui a eu pour conséquence d’alimenter un long incendie, classant ainsi cet
accident au rang d’exceptionnel.
On pourrait donc en conclure hâtivement que les deux catastrophes n’ont rien de com-
parable. Or elles engendrent pourtant des mécanismes assez similaires, aboutissant fi-
nalement à une marginalisation de l’industrie lourde sur des territoires qui leur étaient
pourtant dédiés de longue date.
150
3.3. Une redynamisation du territoire aux dépens de l’industrie lourde
Si la temporalité des réductions d’activités industrielles dangereuses s’est déroulée sur un
rythme différent dans les deux cas, les processus qui les animent restent comparables à
plus d’un titre. Et dans ces enchaînements, la catastrophe fait l’effet d’un levier, accélère les
effet de levier
transformations, devient un argument pour justifier des évolutions futures. La crise dépassée,
la catastrophe semble bien s’inscrire comme un point de repère parfois essentiel pour penser
l’avenir des sites.
3.3.1
Des conflits territoriaux sur la pérennité industrielle des sites
Nous souhaitons tout d’abord revenir sur un premier constat commun aux deux sites, à savoir
que le conflit qui s’instaure à Toulouse comme à Lyon pose, dans des termes différents, avant
pérennité industrielle
tout la question de la pérennité industrielle, pétrolière ou chimique, du site.
À Toulouse, on assiste très vite à un combat polarisé. D’une part, on trouve des per-
sonnes vivant directement ou indirectement des ressources provenant des usines chi-
miques, qui souhaitent que leur activité se poursuive, quitte à en revoir plus ou moins
profondément les conditions de production. De l’autre, se rassemblent des riverains280
au sens large, issus de mouvances différentes, qui ont avant tout comme projet com-
mun de rompre avec l’industrie chimique lourde et dangereuse sur ce lieu. Et nous
avons montré précédemment que, pendant les dix mois d’effervescence qui ont suivi
l’accident, l’alternative à l’industrie n’était pas encore construite ni mo-
bilisée, les élus et techniciens locaux l’ont inventée ensuite. Pour le dire
À Toulouse, la catastrophe
autrement, c’est donc bien la rupture avec le pôle chimique plutôt qu’un
a été trop débordante pour
parc au bord de la Garonne ou un technopôle médical qui a assuré la mo-
que l’État soutienne les
bilisation des riverains. Probablement ce bras de fer a-t-il été perdu par les
tenants de l’industrie chi-
tenants de l’industrie chimique avant tout parce que la catastrophe avait
mique.
été trop débordante pour que l’État ne les soutienne : elle avait causé à
la fois trop de morts hors du site, trop de dégâts partout dans la ville et
trop d’émotions suscitées par ces traumatismes.
À Lyon, on a assisté à un bras de fer entre les tenants du projet industriel porté par le
port depuis soixante ans, et les « pro-parc urbain ». Mais d’une part, le conflit est légère-
ment différé dans le temps, c’est-à-dire que l’émotion immédiatement suscitée par l’incen-
die était passée. D’autre part, ce ne sont pas les victimes directes de l’accident qui ont
porté le fer, autrement dit ce n’était pas un conflit direct de voisinage. On pourrait dire que
les tenants de l’industrie pétrolière dans le port fluvial ont dans un premier temps mieux
résisté qu’à Toulouse, ce pour plusieurs raisons. D’abord, l’incendie n’est resté « qu’un »
gros accident industriel et ne s’est pas transformé en une catastrophe urbaine, il n’a pas
« envahi » le territoire urbain comme à Toulouse. Ensuite, pendant la pé-
riode la plus conflictuelle au moins, l’État s’est positionné plutôt du côté
À Lyon, il s’est agi d’un
des « pro-industries », selon sa ligne de conduite historique [Massard-
débat « en chambre » entre
Guilbaud 1999, pp. 53–65], ce d’autant qu’il occupait une position stra-
industriels, services de l’État
tégique en tant que détenteur du foncier. Enfin, le conflit « anti-pétroliers »
et élus locaux.
n’était pas vraiment porté par la population ; et, bien que médiatisé, il s’est
agi en grande partie d’un débat « en chambre » entre industriels, services
de l’État et élus locaux, sans impulsion ni relais populaires. Pour autant,
nous avons vu précédemment que, même réduits et bordés par leurs autorisations admi-
nistratives et leurs amodiations, les dépôts pétroliers ne sont pourtant pas assurés d’une
véritable pérennité dans le port.
Dans les deux cas, c’est bien la légitimité de l’usage des sols à des fins industrielles de base
que la catastrophe permet de remettre en cause, avec une brutalité qui s’alignerait sur celle
légitimité de l’usage
de l’accident, sans que cette transformation n’ait été vraiment débattue auparavant. Or, pour
des sols
expliquer les causes de cette fragilité soudaine provoquée par l’accident, sans doute faut-il y
280 Si l’on se réfère au Dictionnaire historique de la langue française, le terme de riverain se définit comme suit :
« D’abord riveran (1532) par emprunt à l’ancien lyonnais reveyran (batelier), terme dérivé de rivière, et signifie
“personne qui vit au bord d’un cours d’eau” (1690). Il s’emploie adjectivement pour qualifier ce qui se trouve sur
la rive et, par analogie (1792), sur le bord (d’une route, d’un bois, d’une autre propriété). En terme administratif,
il s’applique aux habitants des maisons qui bordent une voie urbaine. Il a pour dérivé riveraineté (1898), d’usage
juridique pour la qualité de riverain telle que le reconnaît la loi ». Ainsi, voit-on que le terme de riverain a
d’abord glissé dans le vocabulaire juridique en désignant une catégorie spécifique de propriétaires. Il s’est ensuite
progressivement construit comme une catégorie administrative, qui tendrait à figer voire à ériger en problème la
relation de l’habitant à la rivière mitoyenne à son terrain — par extension à la source de danger ou de nuisance. cf.
A. R e y, Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française, 1998, p. 3264.
151
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
regarder de plus près. Il est probable que cette légitimité avait été acquise par davantage que
par un simple droit de propriété sur le sol et une autorisation administrative de produire. Les
projets industriels tant du pôle chimique toulousain que du port lyonnais s’étaient plusieurs
fois renouvelés, et avaient connus différentes traductions spatiales leur permettant d’ancrer
mécanisme lointain et
à chaque fois un peu plus la légitimité de l’usage que leurs promoteurs faisaient des sols. Une
en sommeil
des pistes d’explication envisageable serait donc que, au moment des faits, les mécanismes
profonds de cette acquisition de légitimité étaient à la fois lointains et en sommeil281.
3.3.2
Des conflits dynamisant le territoire
Un autre constat, que l’on peut faire celui là après plusieurs années de recul, c’est que ces
requalification
conflits territoriaux provoqués par une catastrophe ont contribué à dynamiser le territoire,
en ce sens qu’ils ont contribué à y redéfinir rapidement de nouveaux projets et ont accéléré
sa requalification.
À Toulouse, on s’inscrit dans un processus très court parce que très
violent, mais il est bien montré précédemment que c’est l’opposition forte
La catastrophe va apparaître
à l’industrie chimique qui a galvanisé la mobilisation des riverains dans
comme une opportunité
les différentes instances où elle a pu s’exprimer. Et dans son immédia-
pour repenser l’avenir du
teté, la catastrophe va apparaître comme une opportunité pour repenser
sud-ouest toulousain.
l’avenir du sud-ouest toulousain. De par ses conséquences dramatiques,
elle impose de reconstruire tout à la fois le cadre bâti, notamment les
centaines d’hectares laissés en friche sur le site d’AZF, les modes de faire
la ville, notamment la gestion de l’interface entre l’urbain et les usines à risques, et l’image
de Toulouse que l’explosion d’AZF avait entachée. Ces trois points ont convergé vers un
empressement à effacer les traces de la catastrophe et à faire « peau neuve » au plus vite. Le
projet du Cancéropôle est arrivé à point pour combler le vide. Il a été noté précédemment
qu’il était en réalité resurgi d’une hypothèse un peu plus ancienne esquissée dans un do-
cument directeur d’urbanisme. La rapidité de sa conception et de sa réalisation s’explique
aussi par les mobilisations financières locales et nationales, publiques et privées, facilitées
par l’émotion suscitée. On notera que l’urgence a pesé sur ce projet comme sur tous les
autres nés de l’après-AZF, comme si la réappropriation de l’espace devait être aussi sou-
daine que sa destruction.
Cependant, la diversité des acteurs impliqués ainsi que la fragmentation du foncier en une
multitude de propriétés indépendantes, outre le projet de Cancéropole, ont plutôt favorisé
des reconstructions au coup par coup, sans que la ville de Toulouse ne parvienne à faire
valoir une stratégie d’ensemble pour la reconstruction de ces espaces. Chacun des projets
s’inscrit dans des logiques propres à chaque établissement et entreprise concernés, des
logiques qui dépassent le cadre des reconstructions stricto-sensu des dégâts causés par la
catastrophe, et qui, de plus, ne semblent que peu influencées par les projets riverains. Le
résultat est un changement assez radical de l’usage des sols, allant à chaque fois dans le sens
d’une requalification urbaine.
Face à cette vague déferlante, les tenants de l’industrie chimique n’ont pas eu le temps
nécessaire à la construction d’un contre-projet industriel transformé, actualisé et adapté
à la situation nouvelle.
À Lyon, le processus a été plus lent, laissant le temps à la construction d’arguments et de
contre-arguments. Le projet de parc, lorsqu’il a été émis par l’équipe N o i r, était davantage
une « bouteille lancée à la mer » qu’un projet solide et abouti282. Cependant, d’une part, il
a poussé la CNR, l’État et les pétroliers, ces derniers davantage sous la contrainte des deux
premiers, à réfléchir à l’avenir de ce territoire portuaire, à en définir progressivement de
281 On notera pour étayer cette hypothèse que, lors de l’explosion de Feyzin, en 1966, qui a pourtant causé la mort de 18
personnes et pas seulement des professionnels, et fait de nombreux dégâts dans les environs, c’est la délocalisation
des principaux équipements du quartier voisins des Razes, et non celle de la raffinerie qui a été envisagée. Ceci
tient probablement au fait que la catastrophe s’inscrivait là au tout début d’un projet de modernisation de l’appareil
industriel local, créateur d’emplois, d’activités et de ressources locales nouvelles. cf. [Martinais 2001, p. 303], op.
cit.
282 Dans nos recherches, nous n’avons pas retrouvé, par exemple, de projection dessinée de ce parc sur la presqu’île
de l’Archevêque. Ceci n’exclut pas, évidemment, qu’il en ait existé une, mais nous pouvons être à peu près certain
qu’elle n’a pas été mise en avant.
152
3.3. Une redynamisation du territoire aux dépens de l’industrie lourde
nouvelles règles et petit à petit à dessiner un nouveau projet industriel et économique. On
notera que, dans ce dernier, les pétroliers ne détiennent qu’une place provisoire. D’autre
part, le projet de parc urbain a finalement abouti à proximité du port, et, par son succès
populaire, il pousse tous les jours un peu plus ce quartier vers une logique plus urbaine
et moins industrielle. Au final, après quinze ans, la dynamique provoquée par le conflit
territorial né de l’incendie aboutit à une double requalification, urbaine et industrielle. Le
double requalification
parc est en effet devenu l’une des pièces maîtresses du technopôle en même temps qu’un vrai
urbaine et industrielle
lieu d’animations dans la ville. Le site pétrolier a bénéficié d’investissements de sécurisation
et, parallèlement, la CNR a redéfini pour son port lyonnais un projet lisible et partagé de
stockage logistique « du dernier kilomètre » pour les conteneurs.
On observera enfin que, dans un cas comme dans l’autre, les collectivités locales ont mené
bataille contre l’industrie sinistrée, et l’ont remportée, dans des termes certes différents,
mais avec la même capacité à proposer rapidement un projet alternatif pour le territoire
concerné. Si dans les deux cas, un nouveau projet urbain s’est imposé sur le site après la
catastrophe, c’est aussi qu’avant l’accident, le projet proprement industriel commençait à
s’essouffler et que les collectivités locales avaient déjà amorcé un redéploiement de leur
économie territoriale vers d’autres objets que l’industrie chimique et pétrolière lourde.
3.3.3
Les deux quartiers « post-catastrophe », pris dans une logique de gentrification
Enfin, outre le fait que les quartiers issus de ces deux conflits territoriaux ne laissent plus
vraiment de place à l’industrie, on constatera que les projets qu’ils portent sont eux-aussi
pensés davantage pour des classes moyennes et supérieures que pour des salariés de l’indus-
trie283.
À Toulouse, le Cancéropôle, la clinique et les laboratoires qu’il entraine dans son sillon, de
même que la tertiarisation des franges de la rocade vont générer des emplois globalement
plus qualifiés que ceux que l’on trouvait sur ce site avant l’explosion. Par ailleurs, les amé-
nagements prévus le long de la Garonne et au nord de l’île du Ramier sont d’ordre ludique
et récréatif, correspondant plutôt aux attentes de ces nouvelles catégories de populations.
À Lyon, le bio-technopôle et le parc de Gerland mitoyen du port correspondent au même
processus d’une requalification urbaine qui engendre progressivement une requalification
sociale des populations riveraines.
Certes, « requalifier consiste d’abord à réparer, à s’attaquer au “poids
du passé”, de manière à réintroduire de la qualité (environnementale,
Une requalification urbaine
paysagère, foncière), voire de la vitalité économique, de la biodiversité, de
engendre une requalifica-
la beauté, bref tout ce qui peut redonner à un espace une certaine capacité
tion sociale.
d’attraction et de valorisation [Sénécal et Saint-Laurent 2000, p. 18]. »
Mais ici, la volonté d’invisibiliser la catastrophe et d’améliorer l’existant
s’est accompagnée d’une relégation progressive des espaces industriels
et des populations qui leur sont liées284. Comme si, en pansant les plaies et en effaçant
les stigmates de la catastrophe, les pouvoirs publics locaux s’étaient saisis de l’explosion à
Toulouse, de l’incendie à Lyon, pour apporter une valeur ajoutée au site et, ainsi, lui redonner
tertiarisation de la ville
place dans un projet plus global de tertiarisation de la ville.
Dans les deux cas étudiés, les projets phares du nouveau quartier, le Cancéropole pour l’un
et le parc du technopôle pour l’autre, sont portés par des élus qui souhaitent un résultat
visible le temps de leur mandat électoral. Ce qui, pour qui connait un peu les mécanismes
de production de la ville, nécessite une logistique administrative et technique qui soit par-
283 Toutes choses égales par ailleurs, Sébastien H a r d y, dans son travail de recherche sur Managua, observe lui aussi
que « le processus de fragmentation urbaine à l’œuvre à Managua ressort particulièrement pendant les catastrophes,
parce qu’une catastrophe accélère sans aucun doute le cours des choses et rend les indices de morcellement et de dé-
liement de l’objet plus visibles. Il semble parfois même délibérément instrumentalisé par les décideurs, notamment
quand il s’agit de gérer les risques. [. . .] Les aménagements qui résultent de cette catastrophe forment les premiers
indices documentés des interdépendances entre les risques et les processus de fragmentation urbaine : derrière
une rhétorique d’unité réaffirmée, ensuite martelée à chaque catastrophe, les différenciations socio-spatiales s’ac-
centuent toujours plus à travers des politiques de gestion des risques et mettent au jour l’étiolement progressif de
l’objet qu’est la ville ». cf. [Hardy 2003, pp. 331–332], op. cit.
284 Dans un registre parallèle, le politiste Henry R e y note une invisibilisation des classes populaires depuis les an-
nées 1980, qu’il explique par « un manque d’intérêt flagrant, tant de la part du monde politique que des milieux
académiques ». Cette invisibilité résulterait, selon lui, « d’abord de l’affaiblissement du vote de classe », mais égale-
ment « de la perte d’identité des partis de gauche ». cf. « Des classes populaires (presque) invisibles », [Rey 2006,
pp. 547–559].
153
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
faitement rodée à cet exercice. Pour preuve, les propos de cet ingénieur du Grand Lyon en
charge de piloter le projet du parc de Gerland :
‘‘J’aiétémissionnélemoisdedécembre1995.Etilfallaitessayerdebâtirunprogramme,de
déterminer les grandes orientations d’aménagement. Puis les faire valider par le politique. Et
puis ensuite, faire un planning pour la désignation du paysagiste, du maître d’œuvre. Et puis
en parallèle, faire une expertise des sols et faire un planning qui va jusqu’à l’achèvement des
travaux. C’est la totalité. C’est rentré dans le cadre, et l’objectif c’est une inauguration avant
la fin du mandat. Ce n’est pas très compliqué. [. . .] Le temps était très court après. Parce que
[démarrage] en décembre 1995, ça veut dire début 1996, et inauguration en 2000. En 1996, il y
a rien. On a les terrains, on ne sait même pas ce qu’il y a dedans. On ne sait rien. Et on a un
impératif, c’est absolument inaugurer avant la fin de mandat. Donc il faut aller vite. Très, très
vite.
[Ingénieur territorial au service espaces publics, en charge de la réalisation du parc de Gerland
(1995- 2000)— Le Grand Lyon]
On le voit, les villes ont acquis depuis peu une capacité nouvelle à travailler vite, ou plus ’’
travailler vite
précisément à transformer rapidement des territoires restreints, à partir de projets sériés et
circonscrits. Or cette rapidité d’action bénéficie avant tout aux classes moyennes et supé-
rieures, les seules aptes par le pouvoir d’achat dont elles disposent à « rentabiliser » rapide-
ment les investissements effectués285. Les friches industrielles constituent, avec les emprises
militaires, les derniers grands gisements fonciers permettant de mettre en œuvre pleinement
des mutations territoriales urbaines. Ces dernières seront d’autant plus rapides qu’elles pour-
ront être légitimées auprès des populations riveraines par la disparition du danger et de la
nuisance, a fortiori si l’un et l’autre se sont concrétisés. Nos deux études de cas posent en
creux le même constat du désintérêt actuel des élus locaux pour la pérennisation d’espaces
industriels urbains, d’emplois ouvriers urbains, voire d’espaces ouvriers en ville286. Mais on
peut imaginer qu’il soit aussi de la responsabilité des industriels eux-mêmes de se soucier
de cet intérêt, ne serait-ce que pour assurer les conditions de leur propre survie locale.
Cela nécessiterait probablement de repenser l’industrie à la fois dans des temporalités
longues, ce que la mobilité extrême des capitaux ne facilite pas, et dans des projets ancrés
à nouveau à long terme dans l’espace local.
285 À propos des nouveaux modes de gouvernement locaux par projet, Gilles P i n s o n relève que, « alors que dans
les années 1960 et 1970, la majeure partie des ressources consacrées aux politiques urbaines étaient destinée au
logement de masse et aux équipements de consommation collective et bénéficiait donc pour partie aux classes
populaires, la prégnance des enjeux relatifs à la compétition territoriale et au développement économique n’a fait
des politiques de redistribution qu’une annexe « solidarité » des politiques de compétitivité ». cf. [Pinson 2009,
p. 291].
286 Sur ce point, cf. la réflexion plus générale et, de notre point de vue, vivifiante proposée par Alain Ac c a r d o in Le
petit-bourgeois gentilhomme cf.[Accardo 2009].
154
Conclusion
En introduisant le présent rapport, nous formulions une hypothèse, utilisée comme un fil
rouge de notre enquête, consistant à rappeler que l’industrie s’est toujours située dans des
jeux de concurrence territoriale avec d’autres activités. Or, une catastrophe industrielle,
par ses conséquences tant matérielles qu’en termes de représentations, constitue un mo-
ment brutal de déqualification territoriale dans ces concurrences pour occuper le « meilleur
espace ».
Nous postulons que l’accident s’avère d’autant plus fatal à l’espace industriel si celui-ci
n’est pas porté par un projet fort, ou plus précisément si le projet industriel n’est pas
en capacité de rivaliser avec un contre-projet qualifiant, produit par d’autres acteurs
porteurs de concurrences.
Sans surprise, les résultats obtenus au cours de l’enquête sur l’incendie du dépôt Shell
du port Édouard Herriot à Lyon et l’explosion de l’usine AZF à Toulouse viennent plutôt
conforter cette hypothèse. Il s’agit pourtant, nous l’avons souligné à plusieurs reprises,
d’accidents au premier abord difficilement comparables. Les indicateurs chiffrés retenus
par la Communauté européenne et le BARPI, de même qu’une analyse plus qualitative des
phénomènes, montrent la prépondérance du second accident sur le premier, par le nombre de
victimes et — surtout — par la sortie du drame nettement hors du périmètre de l’entreprise.
Cependant, la mise en perspective de ces deux « terrains », entendons par là l’étude des
sites non seulement lors de la catastrophe qu’ils ont subie, mais aussi lors de l’histoire de
l’évolution de leurs espaces environnants avant et après l’accident, met au jour certains
résultats comparables qui nous semblent dignes d’intérêt.
Lors de la première partie de ce rapport, nous nous demandions comment la dynamique
territoriale des espaces industriels considérés s’était développée, et par qui elle avait été
portée jusqu’au moment de leur sinistre. Par dynamique territoriale, nous entendions la
matérialité de processus économiques et sociaux parfois antagoniques, projetés sur l’espace
et qui le structurent, y compris dans ses formes idéelles. Et, sur nos deux terrains, nous
question du risque
avons constaté que la question du risque était déjà prise dans les rapports entre le site et
son environnement, physique et/ou institutionnel, avant même l’accident.
En effet, c’est d’abord une logique en partie hygiéniste, par bien des points préventive vis-
à-vis des risques et des nuisances, qui guide l’implantation initiale de nos deux sites. En
logique hygiéniste
1852 lorsque la Poudrerie nationale de Toulouse est venue s’implanter sur l’île du Ramier,
le long de la Garonne, c’est qu’elle avait été écartée de la première couronne de la ville où
elle avait déjà causé d’importants dégâts lors d’explosions dans la première moitié du XIXe
siècle. C’est dans une même logique de mise à l’écart de la ville des industries nuisantes que
les usines chimiques lyonnaises s’étaient progressivement regroupées dans le sud-lyonnais,
à Saint-Fons et Pierre-Bénite, sur des terrains autrefois maraîchers et directement reliés au
Rhône. Et c’est à proximité de cet ensemble industriel en devenir, dans le quartier de Gerland
par ailleurs aussi industrialisé, que le port fluvial industriel avait été localisé par les édiles
lyonnais au sortir de la Première guerre mondiale.
Cependant, chacun des sites a longtemps été porté par un projet industriel visant à re-
qualifier son territoire d’accueil. Le port lyonnais était l’une des premières pièces d’un
requalification
projet prométhéen consistant à relier la mer méditerranée à la mer du Nord, tandis que le
pôle chimique toulousain s’est agrandi de façon pragmatique à l’occasion de la Première
guerre mondiale. Entre-deux-guerres, l’ONIA, implanté opportunément sur les terrains de
la poudrerie laissés vacants, a progressivement constitué avec cette dernière un espace
dédié à leur développement industriel et au logement de leurs salariés. Puis a suivi pour
déqualification
les deux sites un temps de déqualification territoriale, du fait d’une baisse de l’activité
de l’une des entreprises pour le pôle toulousain, et davantage d’une désindustrialisation
155
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
des espaces environnants pour le port lyonnais. Et l’on constate, dans les deux cas, une
transformation de l’usage des terrains aux alentours des sites, du fait de politiques ur-
baines portées par les pouvoirs publics, à Lyon autour de l’aménagement progressif d’un
bio-technopôle, à Toulouse par l’implantation de nouveaux espaces rési-
dentiels à grande échelle. En quelque sorte, les deux sites étudiés ont été
Les deux sites ont été tou-
touchés par un processus de technopolisation, l’un à l’échelle du quartier
chés par un processus de
de Gerland l’autre à celle de la ville de Toulouse, dont ils étaient tous deux
technopolisation.
exclus, et au sein duquel leur avenir même commence à interroger.
C’est dans ces interstices que les inquiétudes quant aux risques générés
par l’une et l’autre des productions étudiées ont commencé de se mani-
fester. On peut en effet en faire une lecture à l’aune d’une « lutte des places », du fait d’une
urbanisation accrue
urbanisation accrue des alentours selon une utilisation des sols requalifiée par d’autres
usages plus lucratifs, ou plus en phase avec les attentes des élus locaux. Au final, durant les
années qui ont précédé les sinistres, il semble que le pôle chimique comme le port Édouard
Herriot ne se soient pas forcément dégradés en tant qu’espaces productifs, mais ont davan-
tage subi une déqualification progressive, par l’érosion de leur projet industriel qui tranchait
de plus en plus avec les dynamiques territoriales qui les environnaient, et dans lesquelles ni
l’un ni l’autre n’étaient inscrits.
Ainsi, au-delà des seuls cas étudiés, ces premiers résultats inviteraient donc les industriels
à porter une attention toute particulière aux dynamiques territoriales dans lesquelles
leurs sites sont pris, afin de mieux anticiper des réactions somme toute prévisibles de
leur environnement spatial et partenarial en cas d’accident.
Dans la seconde partie de ce document, nous nous interrogions sur ce que donnent à voir
les accidents industriels, en termes d’organisations professionnelle, sociale et spatiale.
À l’évidence, c’est dans cette partie que la démarche comparative s’avère la plus improbable
à mener. Chaque accident a sa propre dynamique, une explosion, dans un cas, causant
immédiatement l’essentiel des dégâts constatés ; un incendie, dans l’autre, avec deux « flashs »
espacés de plusieurs heures et un combat contre le feu de près de vingt-quatre heures avant
de pouvoir commencer à découvrir les détériorations subies. À Lyon, les causes techniques
de l’accident ont finalement pu être déterminées, après plusieurs rebondissements judiciaires,
et la justice a désigné des coupables. Tandis qu’à Toulouse, ce processus est en cours, et il
est probable, au vu du cratère sous l’ancien atelier de stockage de nitrate d’ammonium, que
de nombreux éléments de compréhension sont à l’évidence matériellement détruits au point
que l’issue même du procès en constitue aujourd’hui l’une des principales inconnues. Quant
aux dommages, ils sont relativement sériés à Lyon, pour l’essentiel dans le dépôt incendié,
tandis qu’ils concernent de nombreux pans de la vie urbaine toulousaine, bien au-delà de la
seule entreprise sinistrée.
Toutefois, au-delà d’une description précise et documentée de chacune des situations acci-
dentelles, dont nous avons rendu compte avec les éléments à ce jour disponibles287, nous
avons choisi de dégager deux pistes, à vrai dire peu explorées, rapprochant les deux événe-
ments.
La première touche à la problématique de la sous-traitance sur un site classé Seveso seuil
haut, et donc à un potentiel lien de causalité entre l’externalisation et une diminution pos-
lien entre
sible de la sécurité industrielle. Nous constatons dans les deux cas que cette question, bien
externalisation et
que située au cœur de l’accident, a été peu explorée — voire même progressivement évacuée
sécurité industrielle
du débat ayant suivi chaque catastrophe. Pourtant, nous avons montré que les deux sinistres
étudiés n’arrivaient pas dans des contextes économiques anodins pour chacun des sites. À
Lyon, la compagnie Shell était entrée dans une concurrence effrénée pour être parmi les
premières sociétés pétrolières à disposer localement d’additifs pour ses futures essences,
courant même le risque de n’être pas à jour de toutes ses autorisations de production. À
Toulouse, l’usine AZF sortait de vingt années, d’abord de retrait de l’État de son capital, puis
de ballotements entre différents groupes industriels. Ainsi dans l’un et l’autre cas, à des
causes purement techniques ou circonstancielles s’ajoute un contexte économique engen-
drant des modes d’organisation du travail potentiellement accidentogènes. Et force est de
287 Et qui constituent déjà un travail en soi, en particulier pour Toulouse où l’explosion a atteint des champs parfois
insoupçonnés.
156
3.3. Une redynamisation du territoire aux dépens de l’industrie lourde
constater que le seul discours entendu a finalement été celui d’une nécessité économique de
l’externalisation, au point d’évacuer progressivement les questions sécuritaires qu’il soulève
pourtant.
Une recommandation que nous pourrions formuler à l’issue de ce travail serait, pour le
moins, de réfléchir la question de la sécurité industrielle dans une acception plus large
que celle des seuls dispositifs techniques et administratifs dédiés.
Ces deux exemples montrent qu’un site peut aussi être fragilisé par des mécanismes capita-
listiques le concernant ; ils attirent aussi l’attention sur l’organisation du travail, sur celle des
collectifs mis au travail dans un site donné, sur les conditions d’exercice et les contraintes
réelles (incluant celles d’ordre économique et social) qui pèsent sur les salariés au travail
sur le site.
Une autre piste transversale aux deux sites étudiés concerne le lien quasi-intrinsèque qui
semble désormais unir catastrophes et médias. Un détour par l’histoire et la structuration
lien entre
du champ journalistique montre que l’introduction massive de la concurrence entre titres
catastrophes et
et la sanction de l’audimat amènent les équipes de marketing des médias à peser plus
médias
fortement sur les formats de la fabrication, et sur la production elle-même. Et de plus en
plus, l’exigence du métier consiste à savoir travailler vite, aux dépens souvent d’un travail
d’enquête approfondi, dans moins d’espace et de temps. Ce processus amène à simplifier à
outrance des phénomènes et des positionnements complexes, comme ceux par exemple qui
touchent à l’industrie, tout en cherchant toujours plus de sensationnel dans les thèmes traités.
De ce fait, les catastrophes se sont constituées en véritable « produit d’appel » médiatique.
Elles répondent à l’impératif d’être spectaculaire, et leur caractère inattendu correspond à
la façon dont les médias travaillent aujourd’hui, dans l’urgence et à la recherche du scoop.
Un travail d’enquête réalisé auprès de professionnels ayant « couvert » l’explosion d’AZF
montre combien la catastrophe avait fait « le bonheur » professionnel des journalistes de
la presse quotidienne régionale en particulier, et avait permis de renverser un temps à leur
avantage leur position de dominé dans leur champ professionnel. De plus, les connaissances
tout azimut acquises par les journalistes de la situation industrielle d’un site lors de son
sinistre, vont constituer par la suite un « capital » à faire fructifier, qui sera d’autant plus
facile à actualiser si l’événement a été longuement traité sur le coup.
La principale conséquence de cela est que, pendant plusieurs années, non seulement le
silence médiatique n’existe plus sur ces sites sinistrés, mais que tous les bruits produits
deviennent façonnés par celui de la catastrophe. Ainsi, il nous semble important pour les dif-
férentes composantes d’un site de prendre conscience qu’un accident industriel correspond,
aujourd’hui, à une véritable « cible commerciale » idéale pour un média.
À défaut d’agir simplement sur les mécanismes provoquant ce fait, dont
on a vu qu’ils avaient des racines profondes, on peut parfois les prendre
Le silence médiatique
en compte et les anticiper par une connaissance constante et régulière
n’existe plus sur les sites
des milieux journalistiques et une prise de contact régulière avec eux,
sinistrés.
hors d’un événement particulier ; et ensuite, en cas de crise, « faire avec »
— c’est-à-dire probablement intégrer dans les plans de communication
— le capital journalistique que constitue un accident industriel dans la
conduite de l’après-catastrophe.
Enfin, dans la dernière partie de ce document, nous nous demandions comment se mani-
festaient les concurrences territoriales autour de l’usage des sols sinistrés, et quels acteurs
tendaient à s’en saisir, voire à les instrumentaliser.
Concernant la délivrance de l’autorisation de reprise des activités, à Toulouse, nous avons
vu que l’ampleur des dégâts mais surtout l’émotion publique et une dynamique associative
sans pareille des riverains avaient amené le pouvoir — politique plutôt qu’administratif — à
trancher sur les conditions d’une reprise minimaliste, et probablement à terme mortifère, des
activités de production sur l’ensemble du pôle chimique. Sur le site lyonnais, le confinement
de l’incendie à l’intérieur des limites du dépôt sinistré n’a immédiatement pénalisé que ce
dernier, mais nous avons vu que, par la suite, l’ensemble des dépôts a dû effectuer un net
marginalisation de
resserrement de ses stockages. Au final, on constate une même marginalisation de l’industrie
l’industrie lourde
157
Impact d’une catastrophe sur l’avenir d’un site industriel urbain. Les cas de Lyon et Toulouse
lourde, plus lente à Lyon qu’à Toulouse, sur un territoire qui lui était pourtant dédié de
longue date. Et dans les deux cas, la catastrophe joue le même effet de levier, accélère les
transformations, devient un argument pour justifier des évolutions futures.
À Toulouse, c’est bien la rupture avec le pôle chimique plutôt qu’une alternative à l’industrie
qui a assuré la mobilisation des riverains du pôle chimique. Et ce conflit a semble-t-il été
perdu par les tenants de l’industrie chimique parce que la catastrophe avait été trop enva-
hissante pour que l’État ne les soutienne. À Lyon, on assiste à un conflit peu semblable, à
commencer par le fait qu’il n’est pas mené par les victimes directes de l’accident, mais par les
pouvoirs publics locaux, en désaccord avec les services de l’État et sans impulsion ni relais
populaires. Pour autant, nous avons vu que les dépôts pétroliers, malgré les diminutions
imposées de leur emprise, ne sont encore pas assurés d’une véritable pérennité dans le port.
Dans les deux cas, c’est bien la légitimité de l’usage des sols à des fins industrielles de base
que la catastrophe permet de remettre en cause. Nous avons montré que cette légitimité
avait été acquise par davantage que par un droit de propriété sur le sol et une autorisa-
tion administrative de produire. Et, fait explicatif, il semble que, au moment des sinistres,
les mécanismes profonds de cette acquisition de légitimité étaient à la fois lointains et en
sommeil.
La mise en perspective historique des deux terrains montre aussi que les conflits territoriaux
provoqués par les deux catastrophes ont contribué à dynamiser le territoire, en ce sens qu’ils
nouveaux projets
ont permis que s’y redéfinissent plus ou moins rapidement de nouveaux projets qui ont
accéléré sa requalification. On observera enfin que, dans un cas comme dans l’autre, les
collectivités locales ont mené bataille contre l’industrie sinistrée, et l’ont remportée, dans
des termes certes différents, mais avec la même capacité à proposer rapidement un projet
alternatif pour le territoire concerné. Il faut y voir un résultat des dynamiques territoriales
évoquées précédemment, les collectivités locales ayant déjà amorcé, à Lyon et plus encore à
Toulouse, un redéploiement de leur économie territoriale vers d’autres objets que l’industrie
chimique et pétrolière lourde. Et force est de constater que les projets proposés par les pou-
voirs locaux sont pensés davantage pour des classes moyennes et supérieures que pour des
salariés de l’industrie, comme si la volonté d’invisibiliser la catastrophe et d’améliorer l’exis-
tant s’accompagnait d’une volonté non ouvertement affichée de reléguer progressivement
les espaces industriels et les populations qui leur sont liées.
Une des façons pour les industriels, et plus largement pour tous les acteurs de l’industrie,
de contrer cette tendance lourde passe probablement par le réinvestissement d’une ré-
flexion portant sur l’ancrage proprement territorial des activités industrielles lourdes et
nuisantes. Ces dernières se trouvent, en effet, plus que jamais en concurrence avec les ac-
tivités de service qui contribuent à la tertiarisation de la ville, véritable cap socio-spatial
désormais rêvé par de nombreux élus locaux de métropoles européennes. La tâche est
rude, car elle consiste à repenser la ville comme un lieu qui pourrait aussi être partagé
par des classes populaires, et non seulement par les classes moyennes et supérieures, per-
çues aujourd’hui comme les seules à même, par le pouvoir d’achat dont elles disposent,
d’en rentabiliser rapidement le foncier. C’est un des défis posés à l’industrie chimique et
pétrochimique mondialisée du XXIe siècle, singulièrement dans les pays développés.
158
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