Droit et sciences sociales

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Droit et sciences sociales - Disponible sur l'archive ouverte pluridisciplinaire HAL.


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La quatrième tendance est, pour sa part, d'inspiration pragmatique ou praxéologique. Elle tend à saisir le droit tel qu'en lui-même, dans son déploiement contextuel, ses interactions, son activité de production de sens, ses pratiques. Nous y plaçons la philosophie du langage (Wittgenstein, Austin), les courants réalistes (réalisme américain, réalisme scandinave, nouveau réalisme), les tendances interactionnistes et constructivistes (interactionnisme symbolique, sémiotique juridique, théorie narrativiste, sémiotique latourienne) et les études praxéologiques du droit (ethnométhodologie, analyse de conversation, ethnographie du travail juridique).


A l'exception du dernier de ces courants, il faut constater que les sciences sociales, parce qu'elles ont cherché à expliquer le droit en termes de traduction symbolique d'une culture intériorisée, de modernité et de rationalisation ou de rapports de force, de pouvoir et de domination, n'ont cessé d'avoir sur le droit, ses manifestations, les phénomènes qui s'y rattachent et ses pratiques un regard extérieur qui en fait la ressource explicative de vastes théories du social plutôt qu'un objet de recherche légitime en lui-même et pour lui-même. Entre l'aporie culturaliste, la dissolution du phénomène juridique dans la critique ou l'oubli du contexte, ces trois grands courants ont eu tendance à tourner autour du droit sans vraiment s'y attaquer pour lui-même, en tant qu'il est un phénomène social à part entière. Tout au contraire, le quatrième de ces courants, celui qui s'intéresse au droit en action (Travers et Manzo, 1997), c'est-à-dire au droit en tant qu'il est une activité pratique, vise à tenir le droit, non pour une ressource, mais pour un objet d'investigation " de plein droit ". Là où, dans la recherche sociologique traditionnelle, la phénoménologie du droit constitue une zone d'ombre, l'étude du droit en action s'attache précisément à ce " quelque chose qui manque " (Garfinkel, 1967).


Tout en passant en revue la littérature qui s'est intéressée au droit dans la perspective des sciences sociales, il convient de développer une critique des traditions sociojuridiques qui, dans leur vaste majorité, ont manifesté une tendance aux généralisations théoriques et abstraites, à la dissolution du droit dans la notion de contrôle social et à l'oubli du fait que le droit est, avant tout, un phénomène qui se saisit dans ses pratiques (en action) et dans ses différents environnements (en contexte). L'on tentera donc de rendre compte, de manière aussi fidèle, systématique et synthétique que possible, des traditions de recherche, de leurs fondements et de leurs développements, mais l'on proposera aussi, en conclusion des trois premières parties, une critique raisonnée du courant en question et une reformulation de son questionnement qui permette de mieux saisir l'objet premier de son interrogation, à savoir le droit. La quatrième partie sera consacrée à une analyse détaillée de cette reformulation et, en conclusion, à ses implications fondamentales.


Il s'agit donc de parcourir les sciences sociales du droit pour aboutir à une respécification des études sociojuridiques qui, faisant du droit un objet d'investigation en lui-même et pour lui-même, produise une description fine et en contexte des modalités d'exercice des professions et activités liées au droit, d'établissement des faits, de mise en oeuvre des règles, de référencement des faits à des règles, dans le cours routinier du travail ou des rencontres avec la justice (Dupret, 2006). L'on vise bien, de ce fait, à décrire le droit dans sa réalité phénoménologique la plus précise. Le reproche est parfois fait à ce type d'analyse de ne pas ouvrir à une connaissance nouvelle ni d'inciter véritablement à la réflexion (Bouvier, 1999 : 14).


Sous cet intitulé, l'on regroupe toutes ces tendances de l'étude du droit qui font de celui-ci le reflet des différentes cultures propres au genre humain et le porteur de leurs structures profondes et valeurs essentielles. Sous-jacente à cette perspective, il y a l'idée que le droit est un langage spécifique à un ensemble culturel et qu'il traduit les modes d'organisation spécifiques aux différents groupements humains. On peut remarquer, dans cette perspective, un penchant explicite ou implicite pour une forme d'évolutionnisme qui verrait dans le droit une réponse spécifiquement adaptée à chaque particularisme culturel, l'état du droit aujourd'hui étant le produit de l'ajustement " indigène " adéquat à des besoins exprimés localement.


Cette perspective culturaliste est partagée par les écoles historiques du droit, l'anthropologie du droit et les différentes démarches se réclamant du pluralisme juridique. Nous passerons en revue ces multiples courants en tâchant de rendre justice à leur contribution à l'intelligence du droit, gardant pour la conclusion nos remarques sur le caractère particulièrement problématique de l'essentialisme et de l'évolutionnisme propres à toute approche culturaliste.


Sous l'inspiration des théories de l'évolution de Darwin, le XIXème siècle a vu s'épanouir des théories évolutionnistes du droit. Bien que le darwinisme juridique soit tombé en disgrâce au XXème siècle, on peut observer la permanence de ses prémices fondamentales sous des formes moins explicites et plus sophistiquées.



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Date :

03/02/2011


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Français


Pages :

109


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5288


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Auteur : Baudouin DUPRET


Tags : Article de recherche, Droit
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